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■
HISTOIRE
DE
FRANCE.
PARIS. — IMFIUMERIB DE BSTOUITS ET PJ.On,
86, rue de vaugirard.
GRANDES CHRONIQUES
DE FRANCE, *
SELON QUE ELLES SONT CONSERVÉES
EN l'Église de saint-desis
EH FRANCE.
PARIS.
TEGHENER, LIBRAIRE,
19, PLACE DU LODVRE.
1838.
CY COMENCENT LES FAIS DU
BON ROY JEHAN.
L
Du couronnement du roy Jehan, des chevaliers qu'il fist et de
la mort monseigneur Raoul conte d'Eu et de Guynes^ lors
Connestable de France,
(1) Après le trespassement du roy Phelippe de Vallois ré-
gna pour luy Jehan, son ainsoc fils ; et fu couronné en l'é-
glise de Rains, le dinienche vint-sixiesme jour de septembre,
l'an de grâce mil trois cent cinquante. Et aussi à celluy jour
fu couronnée la roy ne Jelianne, femme dudit roy Jehan. Et
après ce couronnement, fist le roy pluseurs chevaliers nou-
veaux, c'est assavoir : Charles , son ainsné fils, dauphin de
Vienne ; Loys, son secont fils ; le conte d'Alençon(2) ; le conte
d'Estampes ; monseigneur Jehan d'Artois ; monseigneur
Phelippe , duc d'Orléans , frère dudit roy Jehan ; monsei*»
(1) A partir d'ici jusque vers 1356, les anciennes éditions de Frois-
sart ne font guère que reproduire le texte de nos chroniques. C'est Tan
des endroits sinon les plus agréables du moins les plus véridiques de
ce fameux historien. M. Buchon, dans ses éditions, a remplacé cette la-
cune par un texte dont la plus grande partie semble efîectivement plus
conforme au style de Froissart.
(2) Le conte d'Alençon, Charles III» du nom , et non pas Louis, fils du
roi, comme le dit Yiilaret. — Le conte d* Estampes. Louis d*Evreux, tigo'
des comtes d'Eu. ^- Monseigneur Jehan d'Artois, surnommé Sans Terre,
fils du fameux Robert. Le conte de Dampmartin, Charles.
TOM. VI. 1
2 LES GRANDES CHRONIQUES.
gneur d'Artois ; le duc de Bourgoigne , fils de la devant
dite royne Jehanne de son premier mari , c'est assavoir
de monseigneur Pbelippe de Bourgoigne; le conte de
Dampmartin et pluseurs autres.
Les choses ainsi faites, le roy se parti de la dite ville de
Rains le lundi au soir , et s'en retourna à Paris par Laon,
par Soissons et par Senlis. Et entrèrent lesdis roy et
royne à Paris à très belle feste, le dimenche dix-septiesme
jour du mois d'octobre ensuivant, après vespres , et dura
la feste toute la sepmaine. Et puis demoura le roy à Paris,
à Neelle(l) et au palais, jusques à la saint Martin d'y ver en-
suivant, et fist l'ordenance de son parlement (2). Et quant le
roy entra en Paris, au retour de son joyeux avènement, la
ville de Paris et grant pont (3) estoient encourtinés de divers
draps ; et toutes manières de gens de mestier estoient vestus
chascun mestier d'unes robes pareilles ; et les bourgois de la
dite ville d'unes autres robes pareilles (4) ; et les Lombai^ qui
en la dite ville demouroient furent vestus tous d'unes robes
parties de deux tartares de soye (5), et avoient chascun sur
sa teste chappiaux haus agus et mi-partis de meismes leur
robes ; et tous les uns après les autres, les uns à cheval et
les autres à pie, alèrent au devant du roy qui entra à Paris
(1) A ifeelle. Sans doute à l'Hôtel de Nesle, situé sar la rive gauclie
de la Seine, en face du Louvre.
(2) A ravèneœent de chaque roi, tous les officiers judiciaires avoient
besoin d'une nouvelle investiture, autrement ils étoienl désappointés : ex-
pression que nous avions laissée vieillir avant de la reprendre des Anglois,
dans une acception moins exacte.
(3) Grand Pont, Le Pont aux Changeurs.
(4] D'unes autres robes. On voit ici suffisamment la distinction des gens
de métier^ ou ouvriers, et des bourgeois, M. Guizot dira-t-il encore que
c*est lui et ses amis qui ont inventé la classe moyenne ?
(ô) Tartares de soie. Les tartares étoient de longues robes dont le tissu
semble avoir été généralement de bourre de laine ou de soie. (Yoy. les
citations de Ducange au mot tartarius.) Peut-élre, de là, le mot moderne
de tartans, châles de bourre de ialuc.
(1360.) JEHAN-LE-BON. 3
à grant joye ; et iouoit-l'en devant luy de moult de divers
iastruméns (Ij.
Le mardi qui fu le seiziesme jour de novembre ensuivant,
Tan devant dit , Raoul , conte d'Eu et de Guynes (2), lors
connestable de France, qui nouvellement estoit venu d'An-
gleterre de sa prison , en laquelle il avoit esté depuis l'an
quarante et six qu'il avoit esté pris à Caen ; fors tant que il
avoit esté eslai^i par pluseurs fois pour venir en France,
fu prins en l'ostel de Neelle à Paris là où le roy estoit, par le
prévost de Paris du commandement du roy. Et audit ostel
de Neelle fu tenu prisonnier jusqu'au jeudi ensuivant, dix-
huitiesme jour dudit mois de novembre. Et là, à heure de
matines dont le vendredi ajourna (3), en la prison où il es-
toit fu décapité, présent le duc de Bourbon (4), le conte
d'Armagnac, le conte de Montfort , monseigneur Jelian de
Bouloigne, le seigneur de Revel et pluseurs autres chevaliers
et autres qui, du commandement du roy, estoient là ; le-
quel roy estoit au palais. Et fu ledit connestable descapité
pour très grans et mauvaises traisons que il avoit faites et
commises contre ledit roy Jehan; lesquelles traïsons il
confessa en la présence du duc d'Athènes (5) et de pluseurs
autres de son lignage. Et fu enterré le corps aux Augustins
de Paris , hors du moustier , du commandement du roy ,
pour l'honneur des amis dudit connestable.
(1) Cette entrée est représentée dans une miniature charmante de Tad-
mirable manuscrit de nos Chroniques, no 6 Supplément françois.
(2] Guynes, Et non pas Guyenne, comme le dit Yillaret. Raoul étoit de
la maison de Brienne.
(3) Dont le vendredi ajourna. C'est-à-dire : à i'hcure où le jour corn--
mençoit à poindre.
(4) Bourbon, Variantes Bourgoigne, Je suis de préférence la leçon de
Charles V, msc. 8395; et d'autant plus volontiers, à compter d'ici, que la
transcription en est d'une main plus récente et que suivant toutes les ap-
parences elle a été revue attentivement par Charles Y lui-même.
(5) Duc d'Athènes, Gauthier de Brienne.
LES GRANDES CHRONIQUES.
II.
Cornent le roy Jehan fist connestalfle monseigneur Charles
(CEspaigne, et de pluseurs incidences.
Au mois de janvier après ensuivant, Charles d'Espaigne
à qui ledit roy avoit donné la conté d'Angoulesme , f u fait
par icelluy roy connestable de France (1). Item, le premier
jour d'avril après ensuivant, se combati monseigneur Guy
de Neelle , mareschal de France, en Xaintonge à pluseurs
Anglois et Gascoins, et fu ledit mareschal' et sa compaignie
desconfis ; et y furent pris ledit mareschal, monseigneur
Guillaume, son frère, monseigneur Arnoul d'Odeneham et
pluseurs autres. Item, le jour de Pasques flouries qui furent
le dixiesme jour d'avril l'an mil trois cent cinquante, fu pré-
senté à Giles Rigaut de Koicy, qui avoît esté abbé de Saint-
Denis en France et de nouvel avoit esté fait cardinal , le
chappel rouge, au palais à Paris, en la présence dudit
roy , par les évesques de Laon et de Paris , et par man-
dement du pape fait à eux par bulle ; ce qui n'avoit pas
acoustumé à estre fait autrefois (2) ; mais ce fut par la
prière dudit roy. Item , au mois de septembre mil trois
cent cinquante un , fu recouvrée des François la ville de
Saint - Jehan - d' Angéli , que les Anglois avoient tenue
cinq ans ou environ \ et fu rendue par les gens du roy an-
Ci) Il en exerçoitles fonctions depuis plusieurs années sous le nom du
comte d'Eu, prisonnier en Angleterre. Charles étoit fils du célèbre Fer-
dinand delaCcrda et, par sagrand-mére, arrière petit-fils de saint Louis.
(2) Auparavant, les cardinaux étoient obligés d'aller trouver le pape
pour recevoir de ses mains les insignes de leur nouvelle dignité. Il y
avoit précisément un siècle que les cardinaux partageoient avec les légats
l'honneur de porter le chapeau rouge ; sans doute parce qu'à compter
du concile de Lyon en 1240, on les considéra comme légats par le fait
même de leur titre de prêtres cardinaux.
(1351.) JEHAN-LE-BON. 5
glois sans bataille aucune pour ce qu'il n'avoient nuls
vivres. En celuy an fu la plus grande chierté de toutes
choses que homme qui lors vesquist eust oncques veu au
royaume de France, et, par espécial, de grains : car un se-
tier de forment valut à Paris , par aucun temps en ladite
année, huit livres parisis ; un setier d'avoine soixante sous
parisis ; un setier de pois huit livres parisis , et les autres
grains à la value. Et en celuy an fu fait le mariage de
monseigneur Charles d'Espaigne, lors connestable de
France à qui ledit roy Jehan a voit donné la conté d'An-
goulesme, et de la fille monseigneur Charles de Blois, duc
de Bretaigne.
in.
Cornent la ville et le chastel de Guynes furent pns des Ànglois
par traïsonj le jour que le roy Jehan faisoit à Saint-Ouyn
la f este de tEstoiUe (1).
En celuy an mil trois cent cinquante un dessus dit, au
mois d'octobre, fu publiée la confrairie de la noble maison
de Saint-Ouyn près de Paris, par ledit roy Jehan ; et por-
toient ceux qui en estoient chascun une estoille en son cha-
peron par devant ou en son mantel. Durant ces te feste de
l'estoille, fu prise par traison des Anglois la ville et le chastel
de Guynes : car bonnes trièves estoient jurées entre les roy s
de France et d'Angleterre ; et pour ce, en celle seurté, es-
(1) Le msc. de Charles V ajoute ici : Laquelle fesuest cy-après pour-
traite et ymaginé. Eq effet, dans une curieuse miniature on voit les che-
valiers de rÉioile habillés d'une blanche tunique serrée par une ceinture
dorée , puis d'un riche manteau fourré de ceux qu'on appeloit d* /termine
angouU, Le roi sur son trône porte le même costume, et comme eux une
grande étoile semblable aux plaques de nos grands dignitaires, au côié
gauche de la poitrine. Au-dessous de ce premier tableau est celui du dî-
ner des chevaliers de l'Étoile.
1.
6 LES GRANDES CHRONIQUES.
toit venu veoir ladite teste le sire de Banelinguehem, capi^
taine et garde dudit lieu (1). Et durant ce, les Anglois traie-
tièrent avecques un de ceux à qui la garde dudit chastel
estoit bailliée , nommé Guillaume de Biauconroy ; et par
traison , sans ce que deffense y fust mise , y entrèrent. De
laqueUe prise le peuple s'esmerveilla trop, disant que
vérité , loyauté né foy n'estoit es Anglois. Et pour ce fu
pris ledit Guillaume qui, pour la traïson ainsi faite par lu y
à la requeste desdis Anglois, fu descapité et pendu comme
raison estoit.
IV.
• *■>
Cornent le duc de Lenclaslre el le duc de Bresvic vmdrenl à
Paris pour eux combaire dei^ant le rojr Jehan^ mais le roy
prist le /ait en sa main.
En l'an mil trois cent cinquante deux, la vigile Notre-
Dame mi-aoust, se combati monseigneur Guy de Neelle, sei-
gneur d'Auiemont , lors mareschal de France en Bretaigne,
contre les Angloîi ; et fu ledit mareschal occis en la bataille,
et avec luy le sire de Briquebec, le chastelain de Beau vais
et pluseurs autres nobles tant du pays de Bretaigne comme
d'autres marches du royaume de France. En celuy an, le
mardi quatriesme ^our de décembre, se dut combatre à
Paris un duc d'AUemaigne appelé le duc de Bresvic (2) contre
le duc de Lendastre, pour paroles (3) que ledit duc de Len«
(1) Le roi Tavolt sans doute mandé lui-môme pour recevoir les insi-
gnes du nouvel ordre. Le nombre des chevaliers fut dés le premier jour
porté à cinq cents. C'était trop peut-être ; mais il en survécut un bien
petit nombre à la déroute de Poitiers. — Biauconroy. Var. : Biaucont/y
Beaucemif, ( Voyez les curieux statuts de l'ordre de l'Étoile dans Vllla-
ret, vol. Il, p. 38 et suivant.)
(i) Bresvic. Brunswick.
(3) Voici la première fois que je trouve une proposition de duel faite à
l'occasion de mauvaises paroles.
(<362.) JEHAN -LE^BON. 7
clastre devoit avoir dites dudit duc de Bi*esvic, dont il l'ap-
pela en la court de France. Et vindrent ledit jour les deux
ducs dessus nommés en champ tous armés, pour combatre
en unes lices qui, pour ce, furent faites au Pré-aux-Clcrcs :
TAllemant demandeur, et l'Anglois deffendeur. Et jasoit ce
que ledit Anglois feust anemi du roy de France, et que,
par sauf-conduit, il feust venu soy combatre pour garder
son honneur, toutefois , ne souffrist pas le roy que il se
combatissent ; mais depuis que il orent fait les seremens et
que il furent montés à cheval pour assembler, les glaives es
poings, le roy prist la besoigne sur luy et les mist à accort.
En cel an mil trois cent cinquante deux le jeudi sixiesme
jour de décembre , mourut pape Clément VI à Avignon ,
lequel estoit en le onziesme an de son pontificat. Le mardi
ensuivant dix-huitiesme jour de décembre , fu esleu en
pape, environ heure de tierce, un cardinal lymosin que
l'en appelloit par son titre le cardinal d'Ostie ; mais pour
ce que il avoit esté évesque de Glermont , on Tappelloît
plus communément le cardinal de Glermont ; et f u appelle
Innocent : et par son propre nom estoit appelle monsei-
gneur Estienne Aubert.
V.
De la mort monseigneur Charles âlËspaigne^ connes table de
France,
L'an de grâce mil trois cens cinquante trois, le huitiesme
jour de janvier, monseigneur Charles, roy de Navarre et conte
de Evreux, fist tuer en la ville de Laigle, en Normendie, ea
une hostellerie, monseigneur Charles d'Espagne , lors con-
nestable de France. Et fu ledit connestable tué en son lit,
assez* tûst après le point du jour, par pluseurs gens d'armes
8 LES GRANDES CHRONIQUES.
que le roy de Navarre y envoia ; lequel roy demoura en une
granche au dehors de ladite ville de Laigle, jusques à tant que
ceux qui firent ledit fait retournèrent par devers luy. Et en
sa compaignie estoient, si comme l'en dist, monseigneur Phe-
lippe de Navarre, «on frère, monseigneur Jehan, conte de
Harecourt , monseigneur Loys de Harecourt son frère, mon-
seigneur Godefroy de Harecourt leur oncle, et pluseurs au-
tres chevaliers et autres gens, tant de Normendie comme
Navarrois et autres. Et après, se retraist ledit roy de Na-
varre et sa compaignie en la cité d'Ëvreux dont il estoit
conte , et là se garny et enforça ; et aveques luy se alièrent
pluseurs nobles, par espécial de Normendie, c'est assavoir :
les dessus nommés de Harecourt, le seigneur de Hembuye,
monseigneur Jehan Malet seigneur de Graville, monsei-
gneur Amaury de Meulent et pluseurs autres. Et assez tost
après , se transporta ledit roy de Navai're en la ville de
Mante , qui jà par avant avoit envoie lettres closes en plu-
seurs des bonnes villes du royaume de France et aussi au
grant conseil du roy, par lesquelles il escripvoit que il avoit
fait mettre à mort ledit connestable pour pluseurs grans
mesfais que ledit connestable li avoit fais ; et envoia le conte
de Namur par devers le roy de France à Paris. Et depuis,
le roy de France envoia en ladite ville de Mante, par de-
vers ledit roy de Navarre, pluseurs grans hommes, c'est as-
savoir : Monseigneur Guy de Bouloigne cardinal , monsei-
gneur Robert le Coq évesque de Laon, le duc de Bourbon,
le conte de Vendosme et pluseurs autres, lesquels traictiè-
rent avec ledit roy de Navarre et son conseil. Car combien que
ledit roy de N^vaiTe si eust fait mettre à mort ledit connes-
table, comme dessus est dit, il ne luy souffisoit pas que ledit
roy de France, de qui il avoit espousée la fille, luy pardon-
nast ledit mesfait; mais faisoit pluseurs requestes au roy son
seigneur, tant que l'en cuidoit bien que, entre les deux
(1353.) JEHAN-LE-BON. 9
roys dessus dis, déost avoir grant guerre; car ledit roy de
Navarre avoit fait grans aliances et grans semonces en di-
verses régions ; et si garnissoit et enforçoit ses villes et ses
chastiaux. Finablement , après pluseurs traitiés fu fût
accort entre les deux roys dessus dis. par certaines ma-
nières dont aucuns des poins s'ensuivent. C'est assavoir :
Que ledit roy de France bailleroit audit roy de Navarre
trente-huit mil livres de terre à tournois, tant pour cause de
certaine rente que ledit roy de Navarre prenoit sur le tro^or
du roy à Paris, comme pour autres titres que ledit roy de
France luy devoit asseoir par certains traitiés fais lonc-tems
avant entre les prédécesseurs desdis deux roys pour cause
de la conté de Ghampaigne, et tout aussi pour cause du
mariage dudit roy de Navarre qui avoit espousé la fille
dudit roy de France ; pour lequel mariage luy avoit esté
promise certaine quantité de terre ; c'est assavoir : douze
mil livres à tournois. Pour lesquelles trente-huit mil livres
de terre devant dites, il voult avoir la conté de Biaumont-
le-Rogier, la terre de Breteuil eu Normendie, les terres de
Gonches et d'Orbec , la visconté du Pont-Audemer et le
baillage de Gonstentin. Lesquelles choses luy fm^ent accor-
dées par ledit roy de France : jafust ce que la conté de Biau-
mont et les terres de Breteuil, d'Orbec et de Gonches fus-
sent à monseigneur Phelippe, frère du roy de France, qui
estoit duc d'Orléans ; auquel duc le roy, son frère, bailla
autres terres en récompensacion de ce. Outre ce , convint
accorder audit roy de Navarre , pour avoir paix , que les
devant dis Harecourt et tous les autres aliés entreroient
en sa foy, se il leur plaisoit, de toutes leur tenues, quelque
part qu'elles fussent au royaume de France, et en auroit
ledit roy de Navarre les hommages, se il vouloient> autre-
ment non.
Oultre ce , luy fu accordé qu'il tendroit toutes lesdites
10 LES GRANDES CHRONIQUES.
terres, avec celles que il tenoit par avant en parrie. Et pour-
roit tenir eschequier, deux fois l'an, se il vouloit, aussi no-
blement comme le duc de Noimendie. Encore luy £u accordé
que le roy de France pardonroit à tous ceux qui avoient
esté à mettre à mort ledit connestable, la mort d'iceluy. Et
ainsi le fist, et promist par son serement que jamais pour
achoison de ce, ne leur feroit ou feroit faire vilenie ou dom-
mage. Et aveques toutes ces choses, ot encore ledit roy de
Nayarre une grant somme d'escus d'or dudit roy de France ;
et avant ce que ledit roy de Navarre voulsist venir par de-
vers le roy de France , il convint que l'en luy envoiast le
conte d'Anjou, second fils du roy de France , par manière
d'ostage. Et après ce, vint à Paris à grant foison de gens
d'armes (1).
VI.
Cornent te roy de France pardonna au roy de Navarre la mort
de monseigneur Charles cTEspaigne, connestable de France.
Le mardi , quatriesme jour du moys de mars audit an mil
trois cens cinquante trois, vint ledit roy de Navarre en par-
lement à Paris, pour la mort dudit connestable, si comme
dit est, environ heure de prime ; et descendi au palais, et
puis vint en la chambre de parlement en laquelle estoit le
roy en siège, et pluseurs de ses pers de France avec les gens
de parlement et pluseurs autres de son conseil; et si y estoit
le cardinal de Bouloigne. Et, en la présence de tous, parla
(1) Quoi qu'on en ait dit, cet accommodement du roi Jean et de Charles-
le Mauvais éloit conseillé par une saine et bonne politique. On ne pouvoit
sitôt oublier les suites de la défection de Robert d'Artois et de Geoffroi
d'Harcourt. Déjà, si Ton s'en rapporte à Froissart, la flotte angloise étoit
en mer, et la nouvelle de la réconciliation des deux princes lui fit rebrous-
ser chemin.
(1353.) JfiHÂN-LB-BON. H
ledit roy de Navarre au roy que il luy voulsist pardonner
le fait dudit connestable, car il avoit eue bonne cause et
juste de avoir fait ce que il avoit fait , laquelle il estoit
prest de dire au roy, lors ou autre fois, si comme il disoit.
Et oultre dit encore et jura qu'il ne l'avoit point hit, en
contempt du roy né de son office, et que il ne seroit de
rien si courroucié comme d'estre en l'indignacion du roy.
Et ce fait, monseigneur Jaques de Bourbon, connestable de
France, par le commandement du roy mist la main au (1) roy
de Navarre , et puis si le fist4'en traire arrière. Et assez
tost après, la roy ne Jebanne, ante, et la royne Blanche,
suer dudit roy de Navarre, laquelle royne Jehanne avoit
esté femme du roy Charles dernièrement trespassé, vindrent
en la présence du roy et luy firent la révérence en eux
inclinant devant luy. Et à donc, monseigneur Regnault de
Trie, dit Patroullart, se agenouilla devant le roy et luy dist
teles parolles en substance : « Mon très redoubté seigneur,
» véés-ci mesdames la royne Jehanne et la royne Bljinche
» qui ont entendu que monseigneur de Navarre est en
*» vostre malè grâce, dont elles sont fortement courouciées ;
» et pour ce sont venues devers vous : et vous supplient
•» que vous luy vueillez pardonner vostre mal talent; et, se
» Dieu plaist , il se portera si bien par devers vous que
» vous et tout le peuple de France vous en tendrez bien
» contens. »
Les dites paroles dites , lesdis connestable et mares-
chaus alèrent querre ledit roy de Navarre et le firent venir
devant le roy, lequel se mist entre les deux roy nés, et
à donc ledit cardinal dit en substance les paroles qui s'en-
suivent :
« Monseigneur de Navarre, nul ne se doit esmerveiller
(1) Mist la main au* Porta la main sur le.
«
»1t LES GRANDES CHRONIQUES.
M sé monseigneur le roy s'est tenu à mal content de vous,
* pour le fait qui est advenu, lequel il ne convient jà que je
« die, car vous l'avez par vos lettres si publié et autrement
n que chacun le scet. Et vous estes tant tenu à luy que vous
M ne 1^ ^eussiez jamais avoir fait. Vous estes de son sanc, si
» prochain comme chascun scet ; vous estes son homme et
» son per, et si avez espousée madame sa fille , et de tant
» avez-vous plus mespris. Toutefois pour l'amour de mes-
II dames les roynes qui cy sont qui moult affectueusement
» l'en ont prié, et aussi pour ce que il tient que vous l'avez
» fait par petit conseil , il le vous pardonne de bon cuer
» et bonne volenté. »
Et lors lesdites roynes et ledit roy de Navarre qui mist
le genoul à terre en mercièrent le roy. Et encore dist le
cardinal que aucun du lignage du roy ne se avanturast
d'ores en avant de faire tels fais comme le roy de Navarre
avoit fait : car vraiement sé il advenoit et fust le fils du roy
quil^féist du plus petit officier que il eust, si en feroit-il
justice. Et ce fait et dit, le roy se leva et la court se
départi
Item, le vendredi devant la my caresme après ensuivant,
vint-et-uniesme jour du moys de mars, un chevalier ba-
neret des Basses-Marches, appelle monseigneur Régnant de
Pressigny, seigneur de Marant près de la Rochelle, fu
trainé et puis pendu au gibet de Paris, par le jugement de
.parlement et de pluseurs du grant conseil du roy.
<9^
(1354.) JEHAN-LE-BON.
VIL
De la réconciliation de ceux de Harecourt pour la mort dudii
connestable.
L'an mil trois cens cinquante quatre, environ le moys
d'aoust, se reconcilièrent au roy de France lesdis conte de
Harecourt et monseigneur Loys, son frère ; et luy durent
moult révéler de choses, si comme l'en disoit, et par espé-
cial luy durent révéler tout le traitié de la mort dudit mon-
seigneur Charles d'Espaigne, jadis connestable de France, et
par qui ce avoit esté. Assez tost après, c'est assavoir au moys
de septembre, se parti de Paris ledit cardinal de Bouloigne
et s'en ala à Avignon, et disoit l'en communément que il
n'estoit pas en la grâce du roy ; jà soit ce que par avant,
par l'espace d'un an que il avoit demouré en France, il eust
esté tousjours avecques le roy si privé comme homme po-
voit estre d'autres.
En celuy temps se départi monseigneur Robert de Lorris
chambellanc du roy, et se absenta, tant hors dudit royaume
de France comme autre part; et disoit l'en communé-
ment que se il ne fust absenté, il eust eu villenie et dom-
mage du corps ; car le roy estoit couroucié et moult esmeu
contre luy ; mais la cause estoit tenue si secrette que pou
de gens le sceurent. Toutefois disoit-l'en que il devoit avoir
sceu la mort dudit connestable avant que il fust mis à
mort, et que il devoit avoir révélé audit roy de Navarre au-
cuns consaus secrès du roy, et que toutes ces choses furent
révélées au roy par les devant dis conte de Harecourt et
monseigneur Loys, son frère.
Item, assez tost après^ c'est assavoir environ le moys de
novembre, l'an dessus dit, le roy de Navane se parti de
2
I i LES GRANDES CHRONIQUES.
Normendie et s'en ala latitant (1) en divers lieux, jusques à
Avignon.
En ce moys partirent de Paris Tarcevesque de Rouen
chancelier de France, le duc de Bourbon et pluseurs autres,
pour aler à Avignon; et aussi partirent le duc de Lenclastre
et pluseurs autres Anglois , pour traitier de paix entre les
roys de France et d'Angleterre, devant le pape
vm.
De la rébellion des Navarrois contre le roy de France^ et de la
retienne de monseigneur Robert de Lorris,
En l'an dessus dit, audit moys de novembre, se parti le
roy de Paris et ala en Normendie jusques à Gaen, et fist
prendre et mettre toutes les terres du roy de Navarre en sa
main, et instituer officiers de par luy, et mettre garde es
chastiaux du roy de Navarre, excepté en six; c'est assavoir :
Evreux, Pont-Audemer, Cherebourc, Gavray (2), Avranche
et Mortaing ; lesquels ne luy furent pas rendus ; car il avoit
dedens Navarrois qui respondirent à ceux que le roy
y avoit envoyés que il ne rendroient les forteresces fors au
roy de Navarre, leur seigneur, qui les leur avoit baillées eu
garde.
Item, au moys de janvier ensuivant, vint à Paris mon-
seigneur Robert de Lorris, par sauf conduit que il ot du
roy et demoura bien quinze jours après, avant que il eust
né temps né lieu de parler au roy. En la parfin y parla-il;
mais il s'en retourna à Avignon par l'ordonnance du roy et
(1) Latitant, En cachette, incognito,
(2) Gavray. Aujourtl'hai bourg et chef-lieu de canton du département
de la Manche.
(1354.) JËHAN-LE-BON. ih
de son conseil, pour estre au traictié avec les gens du roy .
Et assez tost après, c'est assavoir la fin de février audit an,
vindrent nouvelles que les trièves qui avoient esté prises
entre les deux roys, jusques en avril ensuivant , estoient
aloingnées par le pape, jusques à la nativité de saint Jehan-
Baptiste après ensuivant; pour ce que ledit pape n'avoit
peu trouvé voie de paix à laquelle les traicteurs qui estoient
à Avignon, tant pour l'un comme pour l'autre roy, se voul-
sissent consentir. Et envoia le pape messages par devers
lesdis roys, sur une autre voie de traictié que celle qui avoit
esté pourparlée autrefois entre lesdis traicteurs.
IX.
De la prise de la ville de Nantes en Bretaigne par les AngloiSj
et cornent le chas tel et tout fu recouvré.
En l'an dessus dit mil trois cens cinquante quatre, au moys
de janvier, le roy fist faire florins de fin or appelles florins
à l'aignel, pour ce que en la pille avoit un aignel, et estoient
de cinquante deux au marc (1). Et en donnoit le roy, lors
que il furent fais, quarante-huit pour un marc de fin or ; et
deffendi-l'en le cours de tous autres florins.
En celuy an, audit moys de janvier, vint à Paris monsei-
gneur Gantier de Lor, chevalier, comme messager dudit
roy de Navarre par devers le roy de France, et parla à luy;
et finablement s'en retourna au moys de févi'ier par
devers le roy de Navarre, et emporta lettres de sauf con-
duit pour ledit roy de Navarre, jusques emmy avril ensui-
vant.
(1) Le marc d'or étant alors de soixante livres» le moutotty comme les
appelle Leblanc, ou plutôt, suivant notre chronique, le ^orin a Pagnel,
valoit vingt-quatre ou vingt-cinq sols.
1
16 LES GRANDES CHRONIQUES.
Item, en celuy an, le soir de karesme prenant qui fu le
dix-septiesme jour de février, vindrent pluseurs Anglois
près de la ville de Nantes en Bretaigne ; et en entra par
esphielles environ cinquante-deux dedens le chastel, et le
pristrent. Mais monseigneur Guy de Rochefort, cheva-
lier , qui eu estoit capitaine et estoit en ladite ville hors du
chastel, fist tant par assaut et effoit qu'il le recouvra en
la nuit meisme. Et furent tous les cinquanle-deux Anglois
que mors que pris.
X.
Cornent le roy ern^oia monseigneur le dauphin en Normendie,
et du parlement que les Nas^arrois firent sur les François,
L'an mil trois cent cinqpiante-ciAq à Pasques, le roy Je-
han envoia en Normendie Charles, son ainsné fils, dauphin
de Vienne, son lieutenant, et y demoura tout l'esté. Et
luy octroyèrent les gens dudit pays de Normendie deux
mil hommes d'armes pour trois mois. Et environ au mois
d'aoust ensuivant, audit an cinquante-cinquiesme, ledit roy
de Navarre vint de Navarre et descend! au chastel de Che-
rebourc en Constentin , environ deux mil hommes , que
uns que autres, avec luy ; et furent pluseurs traie tiés avec
les gens du roy de France duquel ledit roy de Navarre
avoit espousé la fille : et lesdis roys de Navarre et de France
envoièrent par pluseurs fois de leur gens l'un desdis roys
par devers l'autre, et cuida-Fen, telle fois fu vers la fin du
mois d'aoust, que il deussent avoir grant guerre l'un
contre l'autre.
Et les gens du roy de Navarre qui estoient es chastiaux
d'Evreux et de Pont-Audemer en faisoient bien semblant,
car il tenoient et gardoient lesdis chastiaux moult dili-
(1355.) JEHAN-LE-BON. 17
gemment et pilloient le païs environ comme ennemis.
£t vindrent aucuns au chastel de Gonches (1) qui estoit
en la main du roy, et le pristrent et garnirent de vivres
et de gens. Et pluseurs autres choses firent les gens dudit
roy de Navarre contre le roy de France et contre sa gent.
Et finablement, fu fait accort entre eux. Et ala ledit roy
de Navarre devers ledit dauphin où il estoit au chastel du
Vau-de-Rueil (2), et y estoit environ le dix-septiesme ou le
dix-huitiesme jour de septembre ensuivant ; et de là monsei-
gneur le dauphin le mena à Paris devers le roy. Et le
vint-quatriesme jour du mois dessus dit qui fu au lundi,
vindrent à Paris devers le roy au chastel du Louvre. Et là,
en la présence de moult grant quantité de gens et des
roynes Jehanne, ante, et Blanche, suer dudit roy de Navarre,
fist-il audit roy de France la révérence et s'excusa de ce
que il s'estoit parti du royaume de France, Et, avec ce,
dist que aucuns luy avoient rapporté que aucuns l'avoient
blasmé devers le roy : si requist le roy que il luy voulsist
nonmier ceux qui ce avoient fait ; et après jura moult for-
ment que il n'avoit oncques fait choses après la mort du
connestable contre le roy que loiaux ne peust et deust faire.
Et néanmoins, requist au roy que il luy voulsist tout
pardonner et le voulsist tenir en sa grâce ; et luy promist
que il luy seroit bons et loyaux comme fils doit estre à père
et comme vassal à son seigneur. Et puis le roy luy fist
dire par le duc d'Athènes que il luy pardonnoit tout de bon
cuer.
Item, en celuy an mil trois cent cinquante-cinq, ala le
prince de Galles, ainsné fils du roy d'Angleterre, en Gascoi-
gne, au mois d'octobre ; et chevaucha près de Toulouse
(i) Couches, Petite ville de Normandie à quatre lieues d'Evrcux.
(2) Vau-de-RueiL Yaudreuil, ou Notre-Dame du Vaudreuil; aujourd'hui
bourg du département de TËure, à deux lieues de Louviers. •
2.
18 LES GRANDES CHRONIQUES.
et puis passa la rivière de Garonne, et alla à Carcassonne
et ardi le bourc ; mais il ne peust mal faire à la cité, car
elle fu deffendue ; et de là ala à Narbonne , ardant et
piUant le pais.
XI.
Cornent le roy de France manda à celuy d'Angleterre cornent
Use vouloit combattre à luy^ corps contre corps ou force con-
tre force.
En celuy an cinquante-cinq, descendi le roy d'Angleterre à
Calais en la fin du mois d'octobre , et chevaucha jusques à
Hesdin ; et rompi le parc et ardi les maisons qui estoient
audit parc ; mais il n'entra point au chastel né en la ville.
Et le roy de France, qui avoit fait le mandement à Amiens,
tantost que il ot ol de la venue dudit roy anglois et estoit
en ladite ville d'Amiens , se parti et les gens qui estoient
avec luy pour aler contre ledit roy anglois. Mais il ne l'osa
atendre et s'en retourna à Calais tantost qu'il ot oï nouvelles
que le roy de France s'en aloit vers luy en ardant et pillant
le pais par ou il passoit. Si ala ledit roy de France après luy
jusques à Saint-Omer, et luy manda par le mareschal
d'Odenehan (1) et par pluseui^ autres chevaliers que il se
combattroit se il vouloit corps contre corps ou pouvoir con-
tre pouvoir. Mais ledit roy anglois refusa la bataille et s'en
repassa par mer sans plus faire en celle fois, et le roy de
France s'en revint à Paris.
Item, en ce meisme an cinquante-cinq au mois de no-
Xjsmbre, le prince de Galles, après ce qu'il ot couru le païs de
Bourdeaux jusques près de Toulouse et de là jusques à Nar-
(1) D'Odenehan. Ârnoul d'Andrelian, suivant Froissart, capitaine du châ-
teau d'Ardres. Mais toutes les autres relations contemporaines écrivent le
nom de ce brave guerrier comme nos cbroniqucs.
(1355.) JËHAN-LE-BON. 19
bonne, et ars et gasté le païs tout environ , il s'en retourna
à Bourdeaurà tout le pillage et grant foison de prisonniers,
sans qu'il trouvast qui luy donnast de rien à faire. Et toti-
tes Toies estoient audit païs pour le roy de France le conte
d'Àrmagnac lieutenant du roy en Languedoc pour le temps ;
le conte de Foys, monseigneur Jacques de Bourbon conte
de Pontieu ; et aussi y estoit monseigneur Jehan de Gler-
mont mareschal de France, à plus grant compaignie la
moitié, si comme l'en disoit, que n'estoit ledit prince de
Galles. Si en parla-on bien forment contre aucuns des
dessus dis nommés qui là estoient ou dévoient estre pour
le roy de France.
xn.
De rassemblée que le roy fist faire en parlement des noàleSj du
elergié et des bonnes villes ^ pour ordener a/des à sous tenir
lefaà de la guerre.
En ce meisme an, à la saint Andrieu, furent assemblés à
Paris, par le mandement du roy, les prélas, les chapitres,
les barons et les villes du royaume de France; et leur fist
le roy exposer en sa présence Testât des guerres, le mer-
credi après la saint Andrieu, en la chambre du parlement,
par maistre Pierre de la Fores t, lors arcevesque de Rouen
et chancelier de France. Et leur requist ledit chancelier,
pour le roy , que il eussent avis ensemble quelle aide il
poorroient faire au roy, qui feust suffisant pour faire les
frais de la guerre. Et pour ce que il a voit entendu que les
solfiés du royaume se tenoient forment à grevés par la muta-
cioades monnoies, il offri à faire forte monnoie et durable,
mais q[Qe on luy féist aide qui fust souffisant à soustenir la
^ guerre. Lesquels respondirent c'est assavoir : le clergié ,
j
SO LES GRANDES CHRONIQUES.
par la bouche de inaistre Jehan de Craon, lors arcevesque
de Rains; les nobles, par la bouche du duc^d' Athènes ; et
les bonnes villes, par Estienne Marcel, lors prévost des mair^
chans à Paris, que il estoient tous prests de vivre et
de mourir avec le roy, et de mettre corps et avoir en son
service; et déUbéracion requistrent de parler ensemble,
laquelle leur fu ottroiée.
XIII.
Cornent le roy de France donna à monseigneur Charles , son
ainsné fils y la duchié de Normendie et lujr ( 1 ) en fist
hommage.
En ce meisme an, le lundi vigile de la Conception Notre-
Dame, donna le roy la duchié de Normendie à monseigneur
Charles, son ainsné fils, dauphin de Vienne et conte de
Poitiers ; et Tendemain, jour de mardi et feste de la Con-
ception devant dicte, luy en fist ledit monseigneur Charles
hommage, en l'hostel maistre Martin de Meilo , chanoine
de Paris, au cloistre Notre-Dame.
(1) Luy. Charles. — Il est à remarquer qa'à compter de ce don, le
nom de dm de Normandie fut affecté au prince, de préférence à celui de
Dûuphin*
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(1355.) JEHAN-LE-BON. 2!
XIV.
Cornent les gens des trois estas y présent le roy^ res pondirent par
. délibéracion que il feroient (1) continuelmentj chascun an,
trente mille hommes d'armes j et de V ordonnance qui fa faite
et attisée pour trouver le paiement à les paier.
Après la devant dite délibération eue des trois estas des-
sus dis (2), il respondirent au roy, en la dite chambre de
parlement, par la bouche des dessus nommés , que il luy
feroient trente mille hommes chascun an à leur frais et
despens, dont le roy les fist mercier. Et pour avoir la finance
pour paier lesdis trente mille hommes d'armes, laquelle fu
estimée à cinquante cent mil livres (3) par les trois estas
dessus dis , ordenèrent que on lèveroit sur toutes gens, de
tel estât que il fussent, gens d'églyse, nobles ou autres, im-
posicion de huit deniers par livre sur toutes denrées ; et
gabelle de sel courroit par tout le royaume de France.
Mais pour ce que on ne pouvoit lors savoir se lesdites
imposicions et gabelle souffiroient , il fu alors ordené que
(0 Que il feroient. C'est-à-dire qu'ils leveroient et équiperoieat à leurs
frais.
(2) Det trois estas. Dans une petite miniature du msc. de Gliarles Y, on
voit ici le roi sur son trône, entouré des trois états. Le clergé en chape
épiscopale, la noblesse en manteau rouge, les villes en robe brune.
(3) Cinq millions. La plupart des manuscrits portent cinquante mil liwes.
Mais celai de Charles Y, si parfaitement correct pour ce règne et le sui'
ynmt, doit faire préférer notre leçon qui d'ailleurs donne le seul sens
Vraisemblable. Yillaret prétend que Texpression n'étoit pas alors usitée ;
il M trompe, c'est celle de cinq millions qui ne l'étoit pas. Remarquons
aoBsf que Yillaret , auteur du reste fort recommandable , cite la chro-
}-■ M^UÊ du roi Jean comme un ouvrage différent des Grandes Chroniques de
- ffrance. Cette erreur vient de ce que nous conservons à la Bibliothèque du
roi, sous les n<» 9649 à 9653, un exemplaire des Chroniques de Saint-De-
liif reliées en cinq volumes. Le quatrième de ces volumes porte sur le dos :
Chrornque du roi Jean, mats on y reconnolt le texte que nous publions
ici. Levesque a commis la même bévue, dans son livre de La France sous
Us cinq premiers Valois.
22 LES GRANDES CHRONIQUES.
les trois estas dessus dis retourneroient à Paris le premier
de mars, pour yeoir Testât des dites imposicions et gabelle,
et sur ce ordener ou de autre ayde faire pour avoir les-
dites cinquante cent mil livres, ou de laissier courir lesdites
imposicions et gabelle. Auquel premier jour de mars les
dessus dis trois estas retournèrent à Paris, excepté pluseurs
grosses villes de Picardie, les nobles et pluseurs autres gros-
ses villes de Normendie. Et virent ceux qui y estoient Tes-
tât desdites imposicions et gabelles ; et tant pour ce qu'elles
ne souffisoient à avoir lesdites cinquante cent mil livres,
comme pour ce que pluseurs du royaume ne se vouloient
accorder que lesdites imposicions et gabelles courussent
en leur pays et es villes où il demouroient, ordenèrent
nouvel subside sus chascune personne en la manière qui
s'ensuit. C'est assavoir que tout bomme et personne, fust
du sanc du roy et de son lignage ou autre , clerc ou lai ,
religieux ou religieuse , exempt ou non exempt, hospita-
lier, chef d'églyse ou autres, eussent revenus ou rentes,
office ou administration quelconques ; monoiers et autres,
de quelque estât qu'il soient, et auctorité ou privilège
usassent ou eussent usé au temps passé ; femmes vefves
ou celles qui faisoient chief , enfans mariés ou non mariés
qui eussent aucune chose de par eux, fussent en garde, bail,
tutelle, cure, mainburnie (1) ou administration quelcon*
ques ; qui auroit vaillant cent livres de revenue et au des-
sous, fust à vie ou à héritage, en gaiges à cause d'office, en
pensions à vie ou à volenté, feroit ayde et subside pour
le fait des guerres de quatre livres. Et de quarente livres
de revenue et au dessus quarente sols ; de dix livres de re-
venue et au dessus, vint sols ; et au dessous de dix livres,
soient enfans en mainburnie, au-dessus de quinze ans,
(1) Mainburnie, Synonyme de tutelle.
(1355.) JEHAN-LE-BON. 23
laboureurs et ouvriers gaigoans qui n'eussent autre chose
que de leur labourage, feroient ayde de dix sols. Et se il
avoient autre chose du leur, il feroient ayde comme les
autres serviteurs y mercenaires ou aloués qui ne vivoient
que de leur services; et qui gaaignast cent sols (1) par an ou
plus, feroit-il semblable aide et subside de dix sols; à
prendre les sommes dessus dites à parisis au pais de pa-
risis, et à tournois au païs de tournois. Et se lesdis servi-
teurs ne gaignoient cent sols ou au dessus, il ne paieroient
rien, se il n'eussent aucuns biens équipolens ; auquel cas
il aideroient comme dessus est dit. Et aussi n'aideroient
de riens mendiens ou moines cloistrés, sans office et admi-
nistracion, né enfans en mainburnie sous l'aage de quinze
ans qui n'auroient aucune chose comme devant est dit ; né
nonnains qui vivent de revenue au dessus de quarante li-
vres, né aussi femmes mariées, pour ce que leur maris
aidoient ; et estoit et seroit compté ce qu'elles avoient de
(1 ) Cent sols. Le terme moyen du salaire des ouvriers, oatre leur nour-
riture, non pas à Paris mais dans les provinces, est aujourd'tiui de cent
francs; le sol du quatorzième siècle représente donc assez exactement
un franc de notre temps. Ainsi pour apprécier Timpôt qu'on venoit d'é-
tablir, on ne sera pas très-éloigné de la vérité en disant que les posses-
seurs d'un revenu de 1600 à 4000 francs furent tenus de payer une aide
de quatre-vingts francs; ceux qui avoient quatre cents à seize cents francs
furent taxés à quarante francs. Enfin on exigea vingt francs de ceux dont
les appointemens, gages ou revenus n'atleignoient pas Thumble chiffre
de 400 francs. D'après ce calcul, les cinq millions demandés correspon-
droient à une levée de cent millions pour nous.
H. Michelet, après une évaluation fort arbitraire de ce qu'on demanda
à chaque ordre de citoyens, ajoute l'une de ces réflexions si brèves, si
sententîeuses et souvent si injustes: Plus on avoitet moins l'on payoit. Il
oublie que les citoyens riches (bourgeois ou nobles) , indépendamment de
la taxe, payoient encore de leur personne. Dans les trente mille hommes
d'armes qu'on alloit lever n'étoient pas compris sans doute les chevaliers,
les nobles, les bourgeois capables de représenter eux-mêmes autant d'hom-
mes d'armes. M'éloit-ce pas alors le cas de dire : Plus on avoit et plus l'on
payoit f ou bien de ne rien dire du tout? ( Voyez M. Michelet , Histoire
de France, tome m, p. 366.)
S4 LES GRANDES CHRONIQUES.
par elles avec ce que leur marîs avoient. Et quant aux clercs
et gens d'églyse, abbés, prieurs, chanoines, curés et autres
comme dessus qui avoient vaillant au dessus de cent livres
en revenue, fussent bénéfices en sainte églyse, en patre-
moine, ou l'un avec l'autre, jusques à cinq mille livres,
les dessus dis feroient ayde de quatre livres pour les pre-
miers cent livres, et pour chascun autre cent livres, jusques
auxdites cinq mille livres, quarante sols , et ne feroient
de riens ayde au dessus desdites cinq mille livres, né aussi
de leur meubles ; et les revenues de leur bénéfices seroient
prisiées et estimées selonc le taux du dixiesme, né ne s'en
pourroient franchir né exempter par quelconques privilèges,
né qu'il féissent (1) de leur dixiesme quant les dixiesmes
estoient ottroiés.
Et quant aux nobles et gens des bonnes villes qui avoient
vaillant au dessus de cent livres de revenue , lesdis nobles
feroient aide, jusques à cinq mille livres de revenue et néant
oultre , pour chascun cent livres, quarante sols oultre les
quatre livres pour les premiers cent livres. Et les gens des
bonnes villes par semblable manière, jusques à mille livi'es
de revenue tant seulement (2). Et quant aux meubles des
nobles qui n'avoient pas cent livres de revenue, l'en estime-
roit les meubles qu'il auroient, jusques à la value de mil
livres et non plus. Et des gens non nobles qui n'avoient pas
quatre cens livres de revenue, l'en estimeroit leur meubles
jusques à la value de quatre mille livres, c'est assavoir.
(i) mé qu'il féissent. Non autrement qu'ils n'eussent fait...
(2) Il n'est pas aisé de comprendre cette différence à l'avantage de
la bourgeoisie qui ne devra payer que l'impôt des premiers $0,000 francs
de revenu, tandis que les nobles seront tenus ù un paiement proportion-
nel jusqu'à cent mille francs. Au reste le nombre des bourgeois pos-
sesseurs de pareils revenus ne dévoit pas être considérable : chacun
d'eux avoit alors les plus grandes facilités pour prendre rang parmi les
hommes d'armes ; et de là à la noblesse, il n'y avoit qu'une génération.
(1355.) JEHAN-LË-BON. 26
pour cent livres de meubles, dix livres de revenue ; et de
tant feroient-il ayde par la manière dessus devisée. Et se il
advenoit que aucun noble n'eust vaillant en revenue tant
seulement jusques à cent livres, né en meuble purement
jusques à mil livres, ou que aucun noble ne eust seule-
ment en revenue quatre cens livres , né en meuble pure-
ment quatre mil livres, et il eust partie en revenue et
partie en meuble, l'en estimeroit et regarderoit la revenue
et son meuble ensemble, jusques à la somme de mil livres
quant aux nobles^ et de quatre mil livres quant aux
non nobles. Et non plus.
XV.
De la rébellion du menu peuple de la cùé d^Arras contre les
gros.
Après avint, le samedi sixiesme jour de mai^s l'an mil
trois cens cinquante-cinq dessus dit, que une dissencion
s'esmut en la ville d'AiTas des menus contre les gros ; tant
que ledit jour les menus tuèrent dix-sept des plus nota-
bles de la ville. Et le lundi ensuivant en tuèrent autres
quatre et pluseurs en bannirent qui n'estoient pas en
la dite ville. Et ainsi demourèrent lesdis menus seigneurs
et maistres d'icelle ville (1).
(1) Froissart dit que cette émeute de la commune contre les riches fut
excitée par le nouvel impOt sur le sel ordonné par les trois états. Suivant
lui, le nombre des morts n*auroit été que de quatorze.
2C LES GRANDES CHRONIQUES.
XVL
Comenl le roy de Navarre fu pris au chaslel de Bouen, et de la
mort d'aucuns chevaliers de Normendie qui estaient rebelles
au roy de France,
En ce temps ^ le mardi sixiesme jour d'ayril ensuiyant
qui fil le mardi après la my-karesme, le roy de France se
parti au matin, avant le jour, de Maneville (1), tout armé,
accompaignië d'environ cent hommes d'armes, entre les-
quels estoient le conte d'Anjou son fils, le duc d'Orléans
son frère, monseigneur Jehan d'Artois conte de Eu, mon-
seigneur Charles son frère, cousin germain du roy, le conte
de Tancarville, monseigneur Arnoul d'Odenehan mareschal
du roy, et pluseurs autres jusques au nombre dessus dit. Et
vint droit au chastel de Rouen par l'uys de derrière, sans
entrer en la ville. Et trouva en la salle, assis au disner,
monseigneur Charles son ainsné fils , duc de Normendie ,
Charles roy de Navarre, Jehan conte de Harecourt, les
seigneurs de Préaux, de Graville (2) et de Clere, monseigneur
Loys et monseigneur Guillaume de Harecourt^ frères dudit
conte , monseigneur Friquet-de-Fricamp , le seigneur de
Tournebu , monseigneur Maubue de Mainesmares , tous
chevaliers , Col i net Doublet et Jehan de Bantalu , escuiers,
et aucuns autres.
La causefu que, depuis leur réconciliacion faite par le roy
de France de la mort du devant dit connestable, ledit rov
(1) Maneville, Sans doute Saint- Pierre-de-Manneville, à trois lieues de
Rouen.
(2) De Graville, Jean Malet, sire de Graville. M. Buchon, dans ses notes
sur Froissart (liv. 1, part, ii, eh. 20), s'est trompé quand il a cru devoir
corriger ce nom bien connu en celui de Guerarviite,
(J356.) JEHAN-LE-BON. Î7
de Navarre avoit machiné pluseurs choses au dommage^
déshonneur et mal du roy et de monseigneur son ainsné
fils, et de tout le royaume de France. £t aussi le conte de
Harecourt avoit dit au cbastel de VaU'de-Rueil où estoit
fisûte assemblée pour ottroier estre faite au roy ayde pour la
guerre en la duchié de Normendie, pluseurs injurieuses et
oi^eiUeuses paroles contre le roy, en destourbant de son
pouvoir celle ayde estre accordée et mise à exécution;
combien que ledit ainsné fils du roy, duc de Normendie,
et ledit roy de Navarre l'eussent accordé au roy de France.
Et pour ces causes, fist le roy les dessus nommés mettre
en prison en diverses chambres audit cbastel ; et tantost ala
disner le roy de France. Et quant il ot disné luy et tretous
ses enfans, son frère et ses deux cousins d'Artois, et pluseurs
des autres qui estoient venus avec luy , montèrent à cheval et
alèrent en un champ derrière ledit cbastel, appelle le champ
du pardon. Et là furent menés en charrète, par le comman^
dément du roy, lesdis conte de Harecourt, le seigneur de
Graville, monseigneur Maubué et Colinet Doublet; et là
leur furent ledit jour les testes coupées, et puis furent tous
nus trainés jusques au gibet de Rouen; et là furent pendus
et leur têtes mises sur eux, sur le gibet. Et fu ledit roy de
France présent et aussi lesdis enfans et son frère, à coup-
perles testes et non pas au pendre. Et ce jour et l'endemain,
jour de mercredi , délivra le roy pluseurs des autres qui
avoient esté pris. Et finablement ne demoura que trois
prisonniers; c'est assavoir ledit roy de Navarre, ledit
Friquet-de-Fricamp, et ledit Bantalu, lesquels furent
menés à part. C'est assavoir ledit roy de Navarre au
Louvre, et les deux autres en Ghastelet. Et depuis fu ledit
roy de Navarre mené en Ghastelet , et luy furent bail-
Ués aucuns du conseil du roy pour luy garder. Et pour
ce, monseigneur Phelippe de Navarre, son frère, fist garnir
28 LES GRANDES CHRONIQUES.
de gens et de vivres pluseurs des chastiaux que ledit roy
de Navarre tenoit en Normendie. Et jasoit que ledit roy de
France mandast audit monseigneur Phelippe que il luy
rendist lesdis chastiaux ; toute voie ne le voult-il faire.
Mais assemblèrent luy et monseigneur Godefroy de Hare-
court, oncle dudit conte de Harecourt, pluseurs ennemis
du roy de France et les firent venir au pays de Gonstentin,
lequel pays il tindrent contre ledit roy de France et ses
gens.
XVII.
Cornent monseigneur Amould^ Odenehan ala à Arras et mist la
ville en r obéissance du roy de France,
L'an de grâce mil trois cens cinquante -six , le vint-
septiesme jour du moys d'avril et fu le mercredi après
Pasques qui furent le vint-quatriesme jour du moys dessus
dit , monseigneur Arnoul d'Odenehan , mareschal de
France, ala en la ville d'Arras; et là, sagement et sans efFroy
de gens d'armes, fist prendre pluseurs, jusques au nombre
de cent et plus, de ceux qui avoient mis ladite ville en
rébellion et avoient murdri pluseurs des bourgeois de ladite
ville dont dessus est faite mencion. Et l'endemain , jour
de jeudi, fist ledit mareschal coupper les testes à vint des
dessus dis qu'il avoit fait prendre, au marchié de ladite ville,
et les autres fist prisonniers tenir en prison fermée , jus-
ques à tant que le roy ou luy eussent ordené autrement
d'eux. Et pour ce, fu ladite ville mise en la vraie obéissance
du roy. Et demourèrent les bonnes gens paisiblement en
icelle, si comme il faisoient par avant ladite rébellion.
(13&6.) JEHAN-LE-BON. i?0
XVIII.
Du siège que le roy de France fisi devant Breleuil^ lequel
chasielfu rendu. Et cornent il poursuivi le duc de Lenclastre
qui tousjours fuioit devant lujr. Et de la prise de pluseurs
chevaliers de France par ledit prince de Galles,
En ce meisme an cinquante-six , en ta fin du moys dé
juing , descend! le duc de Lenclastre en Constantin , et se
assembla avec monseigneur Phelippe de Navarre qui
s'estoit rendu ennemi du roy de France, pour cause de
la prise du roy de Navarre, son frère, qui encore es-
toit en prison. £t avec eux estoit monseigneur Gode-
froy de Harecourt, oncle dudit conte de Harecourt qui
avoit eu la teste couppée à Rouen. Et se mistrent à
chevauchier, et estoient environ quatre mille combattans.
Et chevaucbièrent à Lisieux, au Bec, au Pont-Audemer.
Et refrescbirent le chastel qui avoit esté assegié par l'es-
pace de huit ou de neuf sepmaines. Mais monseigneur
Robert de Hotetot (1), lors maistre des arbalestriers, qui
avoit tenu le siège devant ledit chastel, et en sa com-
paignie pluseurs nobles et autres, se partirent du si^c
quant il sorent la venue desdis ducs, monseigneur Phelippe
et monseigneur Godefroy; et laissièrent les engins et l'artil-
lerie qu'il avoient. Et ceux dudit chastel prindrent tout et
mistrent dedens ledit chastel. Et après chevaucbièrent les-
dis ducs et monseigneur et leur compaignie jusques à Bre>-
teuil(2), en pillant et robant les villes et le pays par où il pas-
soient, et rafreschirent le chastel par où il passèrent, c'est
(1) Botetott ou Hondetot. Aujourd'hui : Houdetot.
(2) BreteuH, Aujourd'hui petite ville du département de l'Eure; sur lea
bords de l'Iton.
3.
30 LES GRANDES CHRONIQUES.
assavoir Breteuil. Et pour ce qu'il trouvèrent que la cité et
le chastel d'Evreux avoit esté de nouvel rendu aux gens
du roy, qui longuement avoit esté asségié devant, et avoit
esté ladite cité arse et Téglyse cathédrale aussi, et pillée et
robée tant par les Navarrois qui rendirent ledit chastel
lequel fu rendu par composition, comme par aucuns des
gens du roy qui estoient au siège; lesdis duc, monsei-
gneur Phelippe et leur compaignie alèrent à Vernueil au
Perche (1) et pristrent la ville et le chastel, et pillièrent
et robèrent tout, et ardirent partie de ladite ville. Et
le roy de France qui avoit fait la semonce tantost qu'il
avoit oï nouvelles du duc de Lenclastre, aloit après, à moult
grant et bêle compaignie de gens d'armes et de gens de pié ;
et le suivi jusques à Gondé (2), en alant vers ladite ville de
YerneuU là où il les cuidoit trouver. Et quant il fu audit
Gondé il di nouvelles que ledit duc et messire PheUppe s'es-
tdient partis celuy jour de ladicte ville de Verneuil, et s'en
aloient vers la viUe de l'Aigle. Si les suivi le roy jusqu'à
Tuebuef (3) à deux lieues ou environ de ladicte ville de
l'Aigle ; et là fu dit au roy que il ne les pourroit acconsui-
vre, car il y avoit grant forest où il se bouteroient sans ce
que on les peust avoir. Et pour ce, s'en retourna son ost
et vint devant un chastel que on appelle Tillières que on
disoit estre en la main des Navarrois; et le prist le roy et y
mist gardes.
Et après ala devant ledit chastel de Breteuil auquel avoit
gens de pair le roy de Navarre. Mais pour ce que il ne voul-
dient rendre le chastel, le roy et tout son ost y mistrent le
{ï) Au Perche, Ou plutôt en Tinterais,
(2) Condé, Aujourd'hui Condé-sur-lton, bourg du département de l'Eure,
près de Breteuil.
(3) Tuebeuf, Entre Laigle et Moriagne, Aujourd'hui village du départe-
ment de l'Orne. — Pour le château de Tillières, bâti par Richard II de
r<(ormandie; nous en avons déjà parlé ailleurs.
(1356.) JEHA£I-LE-BON. 31
siège et y demourèrent huit sepmaines. Et fiDablement fu
rendu au roy ledil chastel par composicion^ et s'en alèrent
ceux qui estoient dedens là où il vouldrent, et emportèrent
leur biens. Et de là se parti le roy et s'en ala à Chartres et fit
la semonce pour aler contre le prince de Galles, ainsnë fils
du roy d*Angleterre, qui s'estoit parti de Bourdeaux et
estoit venu en Berry en robant, pillant et ardant le pays par
où il passoit. Et par semblable manièi^e , s'en vint (1) de-
vers la rivière de Loire et passa par la ville de Rumoren-
tin, et là priât pluseurs chevaliers et autres qui estoient
dedans, entre lesquels furent pris le seigneur de Craon et
Bouciquaut. £t après chevaucha ledit prince droit vers
Tours. Et le roy de France ala après pour le rencontrer.
Et qu^ntle prince sceut que le roy luy aloit à l'encontre, il
s'en retourna vers Poitiers ; et jà soit ce que ledit roy n'eust
encore que un pou de gent, toutefois suivoit-il ledit prince
le plus tost que il povoit pour soy combatre à luy. Et aviat
que le samedi, dix-septiesme jour du moys de septeDGd)re,
l'an dessus dit , le roy bien accompaignié fu près dudit
prince et de son ost, à dei» lieues ou environ.
Et iceluy samedi, le conte deSancerre, le contede Joiguy,
le seigneur de Chastillon<^ur-Marne , souverain maistre de
l'ostel du roy, et pluseurs autres armés chevaliers et es-
cuiers qui aloient après le roy, trouvèrent pluseurs des gens
dudit prince en leur chemin auxquels il se combattirent :
et furent lesdis contes et seigneur de Chastillon pris et plu-
seurs de ceux qui estoient en leur compaignie.
(1) S'en vhH, Il s'agit du prince de Galles, et non plus du roi Jeban.
32 LES GRANDES CHRONIQUES.
XIX. .
De la bataille gui fu devant Poitiers et de la prise du roy de
France qui plus vassalment (1) // porta que nul Mitre,
Le lundi ensuivant dix-neuviesme jour dudit moys de
septembre , Tan cinquante-six dessus dit, entre prime et
tierce ou environ, Tost du roy de France fu logié devant Tost
dudit prince, à moins du quart d'une lieue. Et vint le car-
dinal de Pierregort qui avoit esté envoie en France par le
Saint-Père, pour traitier de la pais entre lesdis ix>ys de
France et d'Angleterre ; lequel cardinal ala pluseurs fois de
l'un ost à l'autre, pour savoir se il pourroit trouver aucun bon
traictié ; mais il ne pot. Et pour ce s'en ala à Poitiers qui
estoit à deux petites lieues du lieu où ledit roy de France
«$ son ost estoient d'une part et ledit prince et son ost d'au-
tre part, lequel lieu estoit assez près d'un chastel de l'éves-
que de Poitiers, appelle Chauvigny (2). Et estoit l'ost dudit
prince logié en un fort pays de haies et de buissons. Et
néantmoins le duc d'Athènes, lors connestable de France,
monseigneur Amoul d'Odenehan et monseigneur Jehan de
Glermont lors mareschal, et leur batailles coururent sus à
l'ost dudit prince d'une part , et monseigneur le duc de
Normendie , ainsné fils du roy de France, qui avoit une
bataille , le duc d'Orléans, frère du roy, qui en avoit une
autre, et ledit roy qui avoit la tierce, s'approchièreut de l'ost
dudit prince. Mais il estoient en si forte place que il ne po-
rent entrer en eux, et pluseurs desdites batailles de la
(1) Vassalment, Ghevaleureusement. Le mol Vassal n'avoit pas autre-
fois d'autres sens que celui de Chevalier \ il n'emportoit avec lui aucune
idée de dépendance.
(2) Chauvigny, Sur la Vienne.
(1356.) JEHAN-LE-BON. S3
partie du roy de France, tant chevaliei'S comme escuiers,
s'enfuirent vilainement et honteusement. Et dient aucuns
que pour ce fu Tost dudit roy de France desconfit, et les
autres dient que la cause de la desconfiture f u pour ce que
on ne povoit entrer auxdis Ânj^ois ; car il s'estoient mis
en trop forte place, et leur archiers traioient si dru que les
gens du roy de France ne po voient dcmourer en leur trait.
Finablement, la place denioura audit prince de Galles et
à ses gens, jasoit ce- que le roy de France eust autant de
gens comme ledit prince. Et là furent mors, de la partie du
roy de France : le duc de Bourbonnois, le duc d'Athènes
connestable, ledit monseigneur Jehan de Glermont mares-
chal , monseigneur Geoffroy de Charny qui portoit rori-
flambe, monseigneur Régnant Chauveau ëvesque de
Ghaalons, et pluseurs autres jusques au nombre de huit
cens ou environ. En ladite bataille furent pris ledit roy de
France qui si vassaument se porta comme chevalier peust
faire , monseigneur Phelippe son ainsné fils , monseigneur
Jaques de Bourbon conte de Pontieu et frère du devant dit
duc de Bourbonnois, monseigneur Jehan d'Artois conte de
Eu , monseigneur Charles son frère conte de Longueville-
la-Giffart, cousins germains dudit roy de France, monsei-
gneur Jehan de M eleun conte de Tancar ville, monseigneur
Jehan de M eleun son ainsné fib, monseigneur Guillaume
de Meleun arcevesque de Sens, et Simon de Meleun frère
dudit conte ; le conte de Ventadour, le conte de Dampmar-
tin, le conte de Vendosme, le conte de Vaudemont, le
conte de Salebruche, le conte de Nasso, et ledit mareschal
d'Odenehan et pluseurs autres, tant chevaliers comme au-
tres , jusques au nombre de dix-sept cens ou environ ; et
bien y ot tant de mors comme de pris, tant de ceux qui sont
nommés comme autres, cinquante-deux chevaliers banne-
rès. Et de ladite besoigne l'en fist retraire le duc de Nor-
34 LES GRANDES CHRONIQUES.
^neiiflie ainsné fils du roy , le duc d'Anjou et le conte de
Poitiers ses frères, et le duc d'Orléans, frère dudit roy. Et
pou d'autres dux ou contes en eschapa qui ne fussent mors
ou pris. Et après, s'en retournèrent à Paris lesdis duc de
Nor mendie, conte de Poitiers et duc d'Orléans, et ledit conte
d'Anjou demoura en son pays pour le garder. Et entra
ledit duc de Normendie à Paris le juedi vint-neuviesme
jour dudit moys de septembre, et fist une convocation de
tous les trois estas du royaume de France , c'est assavoir :
des gens d'églyse, des nobles et de ceux des bonnes villes,
pour estre à Paris le quinziesme jour du moys d'octobre
ensuivant. Et ledit prince de Galles enmena à Bourdeaux
ledit roy de France et tous ses autres gros prisonniers,
excepté ledit conte de Eu qui fu recreu (1) sur sa foy, jus-
ques à la Toussains ensuivant pour ce que il estoit blecié.
Et autres prisonniers, tant chevaliers comme autres qui
n'estoient pas de moult grant auctorité, furent mis à raen-
çon et recreus sur leur foy pour aler pourchacier leur raen-
çons.
XX.
Cornent monseigneur Charles duc de Normendie et ainsné fils
du roy de France , après ce que il fu revenu de la bataille
de Poitiers, fist assembler les gens des trois estas pour
ordener hastivement de la délivrance du roy son père. Et fu"
vent les gens du conseil du roy séparés du conseil de ceux des
trois estas y qui Jurent esleus cinquante pour tous.
En ce meisme an, le quinziesme jour dudit moys d'octo-
bre qui fu en un jour de samedi, vindrent à Paris pluseurs
gens d'églyse et nobles et gens de bonnes villes de la langue
(1) Recreu, Racheté.
(1356.) JEHAN-LE-BON. 35
d'oil. Et le lundi ensuivant furent tous assemblés en la
chambre du parlement par le commandement de moMei-
gneur le duc de Normendie qui fu là présent, et en la pré-
sence duquel monseigneur Pierre de la Forest, arcevesque
de Rouen et chancelier de France, exposa à ceux des
trois estas dont dessus est faite mencion, la prise du roy,
et cornent il s'estoit vassaument combatu de sa propre
main, et nonobstant ce ayoit esté pris par grant infortune.
Et leur monstra ledit chancelier cornent chascun devoit
mettre grant paine à la délivrance dudit roy. Et après leur
requist , de par monseigneur le duc , conseil coment le
roy pourroit estre recouvré, et aussi de gouverner les guer-
res et aides à ce faire.
Lesquels des trois estas , c'est assavoir les gens d'églyse
par la bouche de monseigneur de Craon, arcevesque de
Rains, les nobles par la bouche de monseigneur Phelippe,
duc d'Orléans et frère germain du roy , et les gens des
bonnes villes par la bouche d'Estienne Marcel , boui|;ois
de Paris et lors prévost des marchans , respondirent que
il vouloient faire tout ce qu'il pourroient aux fins dessus
dites, et requistrent délay pour eux assembler et parler
ensemble sur ces choses ; lequel f u donné. Et furent mis et
ordencs, par ledit monseigneur de Normendie, pluseurs du
conseil du roy pour aler au conseil des dessus dis trois estas.
Et quant il y orent esté par deux jours, on leur fist sentir
et dire que lesdites gens des trois estas ne besoigneroient
point sur les choses dessus dites, tant que les gens du con-
seil du roy feussent avec eux. Et, pour ce, se dé{:ortèrent
lesdites gens du conseil du roy de plus aler aux assemblées
des trois estas qui estoient chascun jour faites en l'ostel des
frères Meneurs, à Paris. Et continuèrent quinze jours ou
environ , tant que il ennuioit à pluseurs de ce que lesdis
trois estas attendoient si longuement à faire leur responses
36 LES GRANDES CHRONIQUES.
sur les choses dessus dites. Toutefois , après que lesdis
trois estas orent conseillié et assemblé par plus de quinze
jours, et esleu de chascua des trois estas aucuns auxquels
les autres avoient donné pouvoir de ordener ce que bon leur
seinbleroit pour le prouffit du royaume ; iceux esleus qui
estoient cinquante ou environ de tous les trois estas dessus
dis, firent sentir audit monseigneur le duc de Normendie
qu'il parleroient volentiers à luy secrètement. Et pour ce ala
ledit duc luy sixiesme seulement auxdis frères Meneurs
par devant lesdis esleus, lesquels luy distrent que il avoient
esté ensemble, par pluseurs journées , et avoient tant fait
que il estoient tous à un accort. Si requistrent audit mon-
seigneur le duc qu'il voulsist tenir secret ce que il luy
diroient qui estoit pour le sauvement du royaume, lequel
monseigneur le duc respondi qu'il n'en jureroit jà ; et pour
ce ne laissièrent pas à dire les choses qui s'ensuivent.
Premièrement il luy distrent que le roy avoit esté mal
gouverné au temps passé : et tout avoit esté par ceux qui
l'avoient conseillié, par lesquels le roy avoit fait tout ce que
il avoit fait, dont le royaume estoit gasté et en péril d'estre
tout destruit et perdu. Si luy requistrent que il voulsist pri-
ver les officiers du roy que il luy nommeroient lors de
tous offices, et que il les féist prendre et emprisonner, et
prendre tous leur biens; et que dès lors il tenist tous les
biens dessus dis pour confisqués. Et pour ce que monsei-
gneur Pierre de la Forest, lors arcevesque de Rouen et
chancelier de France, qui estoit l'un des officiers contre
lesquels il faisoient lesdites requestes, estoit personne
d'églyse, si que monseigneur le duc n'avoit aucune connois-
sance sur luy (1)^ si requistrent que il voulsist escripre au
(1) Connoissance, etc. C'esl-à-dîre, ne pouvoîl en rien connottredc son
cas.
(1356.) JEHAN.LE-BON. 37
pape de sa propre main, et supplier que il luy donnast com-
missaires tels comme lesdis esleus des trois estas nomme-
roient, lesquels commissaires eussent puissance de punir
ledit arcevesque des cas que lesdis esleus bailleroient
contre ledit arcevesque et contre les autres officiers de
qui les noms s'ensuivent : Messire Simon de Bucy, chevalier
du grant conseil du roy et premier président en parlement ;
messire Robert de Lorris qui avoit esté premier chambellan
du roy Jehan ; messire Nicolas Braque, chevalier et maistre
d'os tel du roy, et par avant avoit esté son trésorier et
après maistre de ses comptes ; Enguerran du Petit-Celier,
bourgois de Paris et trésorier de France; Jehan Poillevilain,
bourgois de Paris, souverain maistre des monnoies et mais-
tre des comptes du roy; et Jehan Chauveau de Chartres,
trésorier des guerres. Et requistrent lesdis esleus que com-
missaires f eussent donnés tels que il nommeroient et pro-
céderoient contre lesdis officiers, sur les cas que lesdis esleus
bailleroient. Et se lesdis officiers estoient trouvés coupables,
si feussent punis ; et se il feussent trouvés innocens , si
vouloient que il perdissent tous leur dis biens et deniou-
rassent perpétuelment sans office royal (1).
Item, requistrent audit monseigneur le duc que il voul-
sist délivrer le roy de Navarre, lequel avoit esté emprisoné
par le roy, père dudit monseigneur le duc, si comme dessus
est dit ; en luy disant que depuis que ledit roy de Navarre
avoit esté emprisonné, nul bien n'estoit venu au roy né au
royaume, pour .le péchié de la prise dudit roy de Navarre.
Item, requistrent encore audit monseigneur le duc que
il se voulsist gouverner du tout par certains conseilliers
(1) On voit que la justice du peuple étoit à peu près la même au xiv"
siècle et à la fin du xviii«. La chronique conservée dans le manuscrit du
Supplément françois, n» 530 , ajoute au nom de ces magistrats ceux de
Jaques la Vache et de Pierre de Mainville. (fo 60, v©.)
TOM. VI. 4
38 LES GRANDES CHRONIQUES.
que il luy bailleroient de tous les trois estas ; c'est assavoir
quatre prélas, douze chevaliers et douze bourgois : lesquels
conseilliers auroient puissance de tout faire et ordener au
royaume, ainsi comme le roy, tant de mettre et oster offi-
ciers, comme de autres choses ; et pluseurs autres requestes
luy firent grosses et pesans.
Si leur respondi ledit monseigneur le duc que de ces cho-
ses il auroit volentiers avis et délibëracion avec son conseil s
mais toutes voies il vouloit bien savoir quelle ayde lesdis trois
estas luy vouloient faire. Lesquels esleus luy respondîrent
que il vouloient ordener entre eux que les gens d'églyse
paieroient un dixiesme et demi pour un an, mais que de ce
il eussent congié du pape. Les nobles paieroient dixiesme et
demi de leur revenues. Et les gens de bonnes villes feroient,
pour cent feux, un homme armé. Et disoient lesdis esleus
que ladite ayde estoit merveilleusement grant et qu'elle
pou voit bien monter à trente mille hommes armés. Et pour
sur ce avoir avis et de toutes les choses dessus dites, mon-
seigneur le duc se départi de eux, et l'endemain après disner
devoit leur en respondre. Et pour ce assembla ledit mon-
seigneur le duc au chastel du Louvre pluseurs de son
lignage et autres chevahers, et ot avis et déhbéracion sur
les choses dessus dites ; et pluseurs fois tant audit jour de
l'endemain comme en deux ou trois jours ensuivans, envoia
ledit monseigneur le duc aux frères Meneurs(l) devers lesdis
esleus, pluseurs de ceux de son lignage, pour les requérir
de traictier avec eux, cornent il se voulsissent déporter d'au-
cunes des requestes que eux luy avoient faites , par espécial
de trois dont dessus est faite mencion ; en leur monstraiit
(1] Le couvent des Cordeliers ou Frhres Mineurs compreaoit une grande
partie de la rue et de Vécole de médecine Le réfectoire qui servoit en
1792 de réunion au club des Cordeliers existe encore.
(1356.) JEHAN-LE-BON. 39
que lesdites requestes toachoient le roy, son père, de si
près que il ne les oseroit faire né acomplir sans le congié
exprès de son père.
Finablement, pour ce que lesdis esleus ne se vouldrent
déporter desdites requestes né d'aucune d*icelles, plus urs
de ceux du lignage de monseigneur le duc et autres cheva-
liers qui avoienC esté à son conseil sur lesdites choses^
furent d'accort et conseillièrent à monseigneur le duc que
il acomplist lesdites requestes, pour ce que autrement il ne
pouvoit avoir aide des trois estas, sans laquelle ayde il ne
pouvoit faire né gouverner la guerre. Et pour ce, f u journée
assignée auxdis trois estas, à leur requeste, pour oir tout ce
qu'il vouldroient dire publiquement, en la chambre du par-
lement à un jour de lundi matin veille de Toussains. Mais
ledit monseigneur le duc qui moult estoit forment cour-
roucié et troublé pour cause de dites requestes qui luy
avoient esté faites à part et secrètement , si comme dessus
est dit, et lesquelles on luy vouloit faire publiquement en
la chambre de parlement, considérant que lesdites requestes
il ne povoit acomplir sans courroucier forment le roy, son
père, et sans luy faire offense notable , manda et fist aler
par devers luy aucuns autres de ses conseilliers, lesquels il
n'avoit point appelles aux choses dessus dites ; et leur ex-
posa, de sa bouche, les requestes que lesdis trois estas luy
avoient faites, et aussi l'aide que il luy offroient, et voult que
ses conseilliers en déissent leur avis. Lesquels, en la présence
de pluseurs des autres qui autrefois y avoient esté, luy
monstrèrent coment il ne devoit faire né acompUr lesdites
requestes dessus exprimées. Et aussi luy monstrèrent co-
ment l'aide que l'en luy ofFroit n'estoit pas souffisante pour
fournir sa guerre. Et jasoit ce que, par les esleus, eust esté
dit audit monseigneur le duc que ladite aide povoit faire
et fournir trente mille hommes armés, c'est assavoir ^ pour
40 LES GRANDES CHRONIQUES.
chascun homme demi florin à l'escu (1) pour jour, lesdis
conseilliers monstrèrent audit monseigneur le duc que la-
dite aide ne povoit monter que huit ou neuf mille hom-
mes armés, par pluseuri fais et raisons auxquelles s'accor-
dèrent pluseurs autres qui estoient au conseil dudit duc,
qui bien estoient jusques au nombre de trente et plus. Et
jasoit ce que la plus grant partie d'iceux eust par avant esté
d'accort que ledit monseigneur le duc acomphst lesdites
requestes et luy eussent conseillié , toutesvoies se revin-
drent-il lors, et furent tous d'un accort qu'il ne le féist pas.
Mais pour ce que moult grant peuple estoit assemblé en
ladite chambre de parlement en laquelle lesdites requestes
dévoient tantost estre faites audit monseigneur le duc, par
la bouche de maistre Robert le Coq, lors evesque de Laon,
le dit monseigneur le duc ot conseil cornent il pourroit
faire départir ledit peuple ; et, par le conseil que il ot, il
envoià quérir en ladite chambre de parlement pour venir
devers luy en la pointe du palais où il estoit, aucuns de
ceux des trois estas, et par espécial de ceux qui principa-
lement gouveirnoient les autres et conseilloient à faire les-
dites requestes. Et là vindrent par devers luy maistre
Kaymon Saquet, arcevesque de Lyon ; monseigneur Jehan
de Craon, arcevesque de Rains> et ledit maistre Robert le
Coq, evesque de Laon, pour les gens d'églyse. Pour les no-
bles y furent monseigneur Waleran de Lucembourc, mon-
seigneur Jehan de Gonflans, mareschal de Ghampaigne , et
monseigneur Jehan de Péquigny, lors gouverneur d'Artois.
Et pour les bonnes villes, y furent Es tienne Marcel, prévost
des marchans de Paris ; Charles Toùssac , eschevin , et
(1) Demi florin à l'escu. En octobre 1356, le florin d*or valoit SO sols,
par conséquent le demi-florin auroit été de 10 sols, correspondant à 10
francs d'aujourd'hui. Cette paie d'un homme d'armes, c'est-à-dire de deux
cavaliers, paroltroit énorme si l'on ne devoit pas y comprendre les frais du
premier adoubement.
(1356.) JEHAN-LE-BON. 41
pluseurs autres de pluseurs autres bonnes villes. Et là, leur
dit et exposa ledit monseigneur le duc aucunes nouvelles
que il a voit oïes, tant du roy son père comme de son on-
cle l'empereur, et leur demanda se il leur sembloit que il
feust bon que lesdites requestes et response qui luy dévoient
estre faites de par les trois estas, et pour lesquelles faire et
oïr le peuple estoit assemblé en ladite chambre de parlement,
fussent délayées jusqu'à une autre journée pour les causes
et raisons qu'il leur dist lors. Et furent d'accort tous ceux
qui là estoient présens, tant du conseil dudit monseigneur
le duc comme des envoies desdis trois estas, que lesdites
requestes et responses fussent différées jusques au juesdi
ensuivant. Jasoit ce que on apperceust que aucuns desdis
envoies eussent inieujc voulu que la besoigne n'eust point
esté différée. Et toutes voies furent*il d'accort, par leur
opinions, au délay. Et ainsi se départirent et retournèrent
en ladite chambre de parlement , et le duc d'Orléans et
pluseurs autres avec eux. Et parla ledit duc d'Orléans au
peuple qui estoit assemblé en la chambre de parlement, et
leur dit que monseigneur le duc de Normendie ne pourroit
lors otr les requestes et responses que on luy devoit faire
pour certaines nouvelles que il a voit oïes tant du roy, sou
père , que de son oncle l'empereur, desquelles il leur ûst
aucunes dire en publique. Et pour ce' se départi ladite
assemblée de la dicte chambre de parlement, et s'en alèrent
aucuns en leur pays.
XXI.
■
De l'ordenance que ceux de la Langue d'oc firent pour F amour
et rédemption du roy de France.
En ce meisme an au moys d'octobre, les trois estas de la
Langue d'oc se assemblèrent en la ville de Thoulouse, par
42 LES GRANIMSS CHRONIQUES.
l'auctorite du conte d'Armagnac, lieutenant du roy au
pays, pour traictier ensemble à blre aide convenable pour
la délivrance du roy. Et là firent pluseurs ordenances par
l'autorité dessus dite. Premièrement que il feroient cinq
mil hommes d'armes , chascun à deux chevaux, et auroit
chascun homme d'armes demi florin à l'escu pour jour. Et
feroient mil sergens armés à cheval , deux mil arbales*
tiers et deux mil pavasiers (1), tous à cheval, et auroient
chascun desdis sergens, arbalestiers et pavaisiers, huit flo-
rins à l'escu (2) pour chascun moys, et feroient ladite aide
pour un an. Et si ordenèrent que tous les dessus dis seroient
paies par ceux et en la manière que lesdis estas ordene-
roient, on les esleus par iceux. Et oultre ce, ordenèrent que
homme né femme dudit pays de Langue d'oc ne porteroit
par ledit an, se le roy n'estoit avant délivré, or né argent
né perles, né vair né gris, robes né chapperons découppés né
autres cointises quelconques; et que aucuns menesterieus
jugleurs ne joueroient de leur mestiers. Et encores orde*
nèrent certaine monnoie , c'est assavoir trente-deuxiesme,
laquelle il firent faii*e et monnoier es monnoies (3) du roy
dudit pays par l'autorité dudit conte, jasoit ce que au
pays de Langue d'oc courust lors autre monnoie, c'est assa-
voir monnoie soixantiesme. Et pour avoir confermacion
de toutes les choses dessus dites envolèrent à Paris devers
monseigneur le duc de Normendie, ainsné fils du roy et son
lieutenant-général, trois personnes, c'est assavoir de chas-
cun des trois e$tas une ; et leur furent confermées par ledit
monseigneur le duc toutes les choses dessus dites.
Incidence, En celuy temps, c'est assavoir l'an cinquante-six,
(1) Pavasiers, Gsirnls de pavas ou pavois, petit bouclier rond.
(2) Huit florins à l'escu. C'est-à-dire environ cent soixante francs; la
moitié de la solde d'un homme d'armes.
(^J Msmonnom, Aux hôtels des monnoies.
(1356.) JEHAN-LE-BON. 43
jour de la saint Luc, dix-huitîesme jour du moys d'octobre
dessus dit, fu mouvement de terre si grant, que pluseurs
villes et chastiaux en fondirent en terre, et par espécial es
païs de Lorraine et d'Alemaigne.
xxn.
Cornent monseigneur le duc de NormendUj tant de son bon en-
tendement naturel comme par bonne délibéracion de son con-
seil^ fist despartir les gens des trois estas et leurfist dire que
chascun ieux s en repairast en son lieu.
Le mercredi ensuivant qui fu l'endemain de la feste de
Toussains, ledit monseigneur le duc manda au Louvre plu«
seurs du conseil du roy et du sien, et aucuns de ceux des
trois estas dont dessus est faite mencion; et ot délibéracion
assavoir se il est<>it bon que ceux des trois estas qui estoient
à Paris s'en allassent chascun en son pays sans plus faire
quant alors, pour aucunes causes qu'il leur dist. Et luy fu
conseillié pour la plus grant partie de tous ceux qui furent
audit conseil que ainsi le féist. Et pour ce, dit à ceux qui
estoient présens desdis trois estas que ainsi le féissent, et
leur pria que il déissent de par luy aux autres qui estoient
à Paris que chascun s'en allast en son lieu. Et leur dist que
il les remanderoit, mais que il eust oï certains messagiers,
chevaliers qui venoient de devers le roy, son père, qui luy
aportoient certaines nouvelles de par luy ; et aussi que il
eust esté devers l'empereur, son oncle, par devers lequel il
entendoit aler briefment.
Dont pluseurs desdis estas qui avoient entencion de gou-
verner le royaume par les requestes que il avoient faites
audit monseigneur le duc, furent moult dolens; et bvew
leur fu avis qvte tontes ces choses avoient eatè {a\\e& i^%ix \^-
44 LES GRANDES CHRONIQUES.
dit monseigneur le duc, pour départir ladite assemblée
desdis trois estas qui estoient à Paris : et, en vérité, ainsi
estoit-il.
Et pour ce, Tendemain qui fu jour de juesdi , pluseurs
desdis trois estas qui estoient encore à Paris, monseigneur
le duc estant à Montlehéri là où il ala celuy jour au ma-
tin, s'assemblèrent au chapitre desdis frères Meneurs. Et là
ledit evesque de Laon publia en la présence de ceux qui y
vouldrent venir coment monseigneur le duc leur avoit
requis conseil et aide, et coment , pour ce faire, il avoient
esté assemblés par pluseurs fois et par maintes journées, et
près pour ladite response faire, laquelle monseigneur le duc
n'avoit voulu oïr. Et leur dit que chascun d'eux préist copie
des choses qui avoient esté ordenées par lesdis esleus, et
l'emportast en son pays. Lesquelles choses firent pluseurs
desdis trois estas qui estoient à ladite assemblée. Et jà soit
ce que, par pluseurs fois, ledit monseigneur le duc pailast
audit prévost des marchans et par pluseurs journées, et
aussi aux eschevins de Paris en eux requerrant que il
luy voulsissent faire aide à soustenir la guerre , si ne s'y
vouldrent accorder né consentir, s'il ne faisoit assembler
lesdis trois estas, laquelle chose il n'ot pas conseil de faire.
Et pour ce, ilordenaque on envoieroit certains des conseil-
liers du roy par les bailliages du royaume , pour requérir
ladite aide aux bonnes villes.
XXIII.
Cornent monseigneur Robert de Clermont desconfit en Nor-
mendie les gens monseigneur Phelippe de Navarre^ ^^ xf^
occis monseigneur Godefroy de Harecourt,
Après les choses dessus dites, au moys de novembre
ensuivant, avint que monseigneur Rojiert de Clermont ;
(1^56.) JËHAN-LE-BON. 45
lieutenant de monseigneur le duc de Normendie au pays
de Normendie, se combatti contre les gens monseigneur
Phelippe de Navarre, qui estoient au pays de Gonstentin , avec
lesquels estoit monseigneur Godefroy de Harecourt qui
s'estoit rendu ennemi du roy de France tantost qu'il oi les
nouvelles de son nepveu le conte de Harecourt que le roy
avoit fait décapiter à Rouen le karesme précédent, lorsque
le roy de France prist le roy de Navarre, comme dessus est
dit plus à plain. Et fu ledit monseigneur Godefroy desconfit
et occis en ladite bataille, et ceux de sa compaignie. £t de
huit cens hommes qui estoient des gens d'armes du dit mon-
seigneur Phelippe avec ledit monseigneur Godefroy, n'en
eschappa nul ou peu qui ne fussent mors ou pris.
XXIV.
Cornent le ehastel de Pont^Àudemer que les Naf^arrois tenoîent
fu rendu aux gens du roy de France,
Le dimanche quatriesme jour du moys de décembre en-
suivant, ceux qui estoient au ehastel de Pont-Audemer (1), au
bailliage de Rouen, qui ledit ehastel a voient tenu, comme
ennemis du roy de France, au nom dudit roy de Navarre
et de monseigneur Phelippe , son frère, et avoient pillé,
robe et gasté tout le pays d'environ , rendirent le ehastel
par composicion aux gens du roy de France et de son ûls
monseigneur le duc de Normendie , qui avoient esté au
siège devant ledit ehastel depuis le moys de juillet précé-
dent ; et s'en alèrent, par ladite composicion, là où il voul-
drent^ à tout leur biens et leur prisonniers qu'il avoient de-
(1) G'étoit un corps d* Allemands qui, d'abord à la solde du brave Bau-
drain de la Heuze, avoient, en son absence, livré la ville à Jean de Gou-
loigne, Navarrois. (Ghr. msc., no 530, S. Fr.)
46 LES GRANDES CHRONIQUES.
dens ledit chastel. Et si leur donna l'en encore six mille flo-
rins à l'escu (1), pour rendre ledit chastel.
XXV.
Cornent monseigneur le duc de Normendie, ainsnéfils du ror de
France f ala dei^ers C empereur y son oncle.
Le lundy cinquiesme jour dudict moys de décembre ,
parti monseigneur le duc de Normendie de Paris pour aler
à Mes par devers monseigneur Charles de Boesme, empe*
reur de Rome, oncle dudit monseigneur le duc, pour par-
ler à luy et avoir conseil de luy, tant sur le gouvernement
du royaume de France et de la prise du roy son père, comme
de pluseurs autres choses ; et laissa à Paris son lieutenant,
son frère ainsné après luy, monseigneur Loys, conte d'An-
jou.
XXVI.
Cornent le préi^ost des marchansy wcc pluseurs habitons de la
ville de Paris ^ alèrent par pluseurs /bis par devers monsei"
gneur d^ Anjou y pour faire cesser la nouvelle monnoie qui
couroit pour le temps.
Le samedi ensuivant , dixiesme jour de décembre , f u
publiée à Paris la nouvelle monnoie qui avoit esté faite par
Tordenance dudit monseigneur le duc de Normendie, et pai*
son conseil ; c'est assavoir : deniers blans de six sous huit
deniers de taille , et de quatre deniers d'aloy, appeliée
monnoie quarante-huitiesme ; et avoit chascun denier cours
pour douze deniers tournois. Et autres blans deniers, qui par
(t) six mille florins à l'escu. Environ cent vingt mille francs d'au-
jourd'hui.
(1356.) JEHAN-LE-BON. 47
avant couroient pour huit deniers tournois la pièce, furent
rabaissiésà trois tournois; et le mouton d'or fu mis à trente
sous tournois. Desquelles choses le commun de Paris fu
moult esmeu, et par espécial pour cause de ladite nouvelle
monnoie; car ceux qui gouvernoient la ville ne vouloient
souffrir ledit monseigneur le duc avoir finances, sans lettre
de gaaignier (1 ). Et, pour celle cause, le prévost des marchans
et pluseurs des habitans de ladite ville de Paris alèrent au
Louvre le lundi ensuivant, douziesme jour dudit moys, par
devers ledit conte d'Anjou qui estoit demouré lieutenant de
monseigneur le duc de Normendie qui estoit aie par devers
l'empereur son oncle, si comme dessus est dit. Et luy
requistrent que il voulslst faire cesser ladite monnoie en luy
disant que il ne soufFriroient point qu'elle courust ; et de
fait empeschièrent ledit cours, et ne souffrirent que aucun
la préist ou méist.
Si leur fist dire ledit conte que il auroit avis à son conseil
sur ladite requeste , et l'çndemain , au jour de mardi ,
leur respondroit. Auquel mardi retournèrent audit Louvre
lesdis prévost des marchans et habitans, en plus grant nom-
bre quatre fois que il n'avoient fait la journée devant;
mais pour ce que ledit conte n'avoit pas encore eu plenière
délibéracion sur ladite requeste , il leur fist dire et prier
que il attendissent jusques à l'endemain, jour de mercredi ;
et lors tournaissent devers luy , et il respondroit tant que
il leur devroit suf&e.
Auquel mercredi retournèrent ledit prévost et habitans
par devers ledit conte d'Anjou ea trop plus grant nombre
que par avant, et leur fist accorder que l'en cesseroit de faire
(1) Sans lettre de gaaignier. Ainsi porlcnl les meilleures leçons; mais
quelques manuscrits remplacent ces mots assez obscurs par ceux-ci : Sans
leur congié ou sans leur dangier. Ce qui s'eniendroit mieux. J'ai dû
cependant préférer les textes authentiques.
48 LES GRANDES CHRONIQUES.
ladite nionnoie jusques à tant que ledit conte d'Anjou sau-
roit la volenté dudit duc de Normendie, son frère, par
devers lequel il pensoit tantost envoier pour celle cause, et
escripre la requeste des dessus dis de Paris.
Et ainsi se départirent et ne courut puis ladite nouvelle
monnoie. Et aussi ne furent point gardées les ordenances
faites sur les cours des autres monnoies ; maiis furent prises
et mises si comme par avant estoient.
Item, le samedi vingt- quatriesme jour dudit moys de
décembre, qui fu la vigille de Noël, mil trois cens cin-
quante-six dessus dis, le pape prononça six cardinaux
nouveaux, desquels fu l'un dessus nommé monseigneur
Pierre de la Forest, arcevesque de Rouen et chancelier de
France.
XXVII.
De la revenue de monseigneur le duc de Normendie de devers
V empereur y son oncle.
Le samedi , quatorziesme jour de janvier ensuivant ,
ledit monseigneur le duc de Normendie, ainsné fils du roy
de France, retourna à Paris de devers son oncle l'empereur,
devers lequel il avoit esté en ladite ville de Mes, et
entra en ladite ville de Paris ledit samedi, environ heure
de vespres. Et en sa compaignie estoit ledit chancelier, nou-
vel cardinal. Et leur alèrent à l'encontre jusques oultre saint
Anthoine le prévost des marchans et grant foison des bour-
gois de ladite ville de Paris. Et pour la révérence dudit
cardinal nouvel, pluseurs des ordres et collèges de ladite
ville luy alèrent à l'encontre à procession jusques au dehors
de Paris.
(1367.) JEHAN-LE BON. 49
XXVIII.
Cornent monseigneur le dite de N or mendie ^ par droit ennuy {V)et
pour paix at^oir^ acorda au prévosi des marchans et ses
aliés pluseurs reqnestes que il lujr firent sans raison injus-
tement.
Le juesdi ensuivant, dix - neuviesme jour du moys de
janvier, ledit monseigneur le duc de Normendie envoia par
devers ledit prévost des marchans aucuns de ses conseilliers,
c'est assavoir : monseigneur Guillaume de Meleun, arce-
vesque de Sens, le conte de Roussi, le seigneur de Revel,
monseigneur Robert de Lorris et autres, lesquels distrent
audit prévost des marchans que il se voulsist ti*aire à
Saint-Germain TAucerrois ; car il luy avoient à dire aucunes
choses de par monseigneur le duc de Normendie. Lequel
prévost y ala, environ heure de disner,à compaignie de grant
foison de gens de ladite ville de Paris armés à descouvert. Et
là, les conseilliers de monseigneur le duc requistrent audit
prévost des marchans que il voulsist cesser et faire cesser les
gens de ladite ville de Tempeschementque il avoient fait et
mis au cours de la nouvelle monnoie devant dite; lesquels
prévost et autres gens respondirent que riens n'en fer oient,
et qu'il ne souffriroient point que ladite monnoie courust.
Et outre, furent si esmeus par toute ladite ville que il fisrent
cesser tous menestereux (2) d'ouvrer : et fist commander
ledit prévost par toute la ville que chascun s'armast;
et ot-on grant doubte que aucune chose ne fust faite
contre les officiers du roy ou aucuns d'iceux ; et pom' celle
(]} Ennuy, Quelques manuscrits portent enuy qu'on pourroit aussi
bien lire envy et interpréter : « Malgré le droit. »
(2) D'ouvrer. De chanter ou jouer des instrumens.
5
50 LES GRANDES CHRONIQUES.
cause ledit duc ot dëlibéracion avec aucuns de son con-
seil ; et l'endemain, jour de vendredi vintiesme jour dudit
moys de janvier, ala monseigneur le duc du Louvre au
palais, bien matin, et aussi y alèrent le prévost des
marchans et pluseurs d'iceulx de ladite ville de Paris.
Et en la chambre de parlement parla ledit monseigneur
le duc de sa bouche à eux, et leur dist que il ne se tenoit pas
mal content de eux, et leur pardonnoit tout ce qui avoit
esté fait par eux : et oultre leur accordoit que les gens des
trois estas s'assemblassent quant il vouldroient. Et aussi
leur dist que il déboutoit et mettroit hors de son conseil les
officiers du roy que les gens des trois estas luy avoient au-
trefois nommés ; et outre leur dist que il les feroit prendre
éé il les povoit trouver, et s'en tendroit si saisi que, quant
le roy seroit retourné, il en pourroit faire bonne justice.
Et avec ce leur dist que jà soit ce que le droit de faire
monnoie et de la muer appartenoit au roy pour cause de
l'héritage delà couronne de France, toutesvoies vouloit-il,
pour cause de leur faire plaisir, que ladite nouvelle mon-
noie ne eust point de cours; mais vouloit que quant les gens
des trois estas seroient assemblés il ordonnassent avec
aucuns des gens dudit monseigneur le duc qu'il ordeneroit
à ce, certaine monnoie telle que seroit agréable et prouf-
fitable au peuple. Desquelles choses ledit prévost des mar-
chans requist lettres. Lesquelles ledit nionseigneur le duc
luy ottroia et furent toutes commandées à un notaire. Et
aussi convenoit que ledit monseigneur le duc, pour refrain-
dre la fureur dudit prévost des marchans et des autres de
Paris, le féist et accordast contre sa voulenté, constraint de
grans paroUes, luy sachant que ce estoit contre raison. Mais
pour ladite promesse touchant lesdis officiers, pluseurs
d'iceux se absentèrent. Et ledit chancelier qui avoit esté fait
nouvel cardinal, si comme dessus est dit, ne se monstra plus
(1357.) JEHÂN-LE-BON. 51
par Paris. Et jasoît ce que, par rordenance du roy, ledit
chancelier et monseigneur Simon de Bucy deussent aler à
Bourdeaux* pour les traictiës de paix qui y dévoient e^tre
entre les gens desdis roys de France et d'Angleterre , nëant-
moins requisrent ledit prévost des marchans et autres qui le
suivoient audit monseigneur le duc que il ne souffrist pas
que ledit chancelier et monseigneur Simon de Bucy alais-
sent auxdis traictiés; et pour ce donna ledit monseigneur le
duc lettres par lesquelles il rappelloit la légacion dudit
monseigneur Simon mais non pas du chancelier , pour ce
que il convenoit, si comme l'en disoit, que il allast rendre
au roy ses sceaux.
XXIX.
De ceuxchiés lesquels F en envoia sergens en garnison^ et cornent
les gens des trois estas furent mandés pour rassembler à
Paris.
Le mercredi ensuivant, vingt-cinquiesme jour dudit moys
de janvier, ledit monseigneur le duc, à la requeste desdis
prévost des marchans et autres, envoia sergens en garnison
es maisons monseigneur Simon de Bucy, de monseigneur
Nicolas Bracque, maistre d'ostel du roy qui longuement s'es-
toit meslé de ses finances, et es maisons de Enguerran du
Petit-Gelier, trésorier de France, et de Jehan Poillevilain,
maistre de Jia chambre des comptes et souverain maistre des
monnoies. Et fist-l'en inventoire des biens que on y trouva.
Et si furent mandés les gens des trois estas de par monsei-
gneur le duc pour estre à Paris assemblés le dimenche, cin-
qniesrae jour de février ensuivant.
62 LES GRANDES CHRONIQUES.
XXX.
Cornent les gens des trois estas furent rassemblés.
Audit moys de janvier, monseigneur Phelippe de Na-
varre chevaucha de Constentin jusques à Chartres , et de
là à Bonneval, et s'en retourna audit pays de Constentin
en gastant les pays par lesquels il passa ; et toutesvoies
disoit-l'en qu'il n'a voit pas plus de huit cens hommes ou
environ. Item, le dimenche dessus dit, cinquiesme jour de
février, se assemblèrent à Paris pluseurs evesques et autres
gens d'églyse, nobles et pluseurs gens de bonnes villes du
royaume de France. Et par pluseurs journées furent assem-
blés en ladite ville en l'ostel des Cordeliers, et là firent plu-
seurs ordenances.
4
Cornent maistre Robert le Coq, epesque de Laon, prescha en par-
lement y de par les gens des trois estas y cornent les officiers du
rojr depoicnt esire privés de leur offices.
Le vendredi, troisiesme jour du moys de mars ensuivant,
furent assemblés au palais royal, en la chambre de parle-
ment^ en la présence de monseigneur le duc de Normen-
die, du conte d'Anjou et du conte de Poitiers, ses frères,
et de pluseurs autres nobles, gens d'églyse et gens de bonnes
villes, jusques à tel nombre que toute ladite chambre en
estoit plaine. Et prescha messire Robert le Coq , evesque
de Laon, et dist que le roy et le royaume avoient esté, au
temps passé , mal gouvernés , dont moult de meschiels
estoient advenus tant audit royaume comme aux habitans
d'iceluy, tant en mutacions de monnoies comme par prises ^
(1357.) JEIUN-LE-BON. 53
€t aussi par mal administrer et gouverner les deniers que
le roy avoit eus du peuple , dont moult grandes sommes
ayoi«[it esté données par pluseurs fois à pluseurs qui mal
desservi l'avoient.
Et toutes ces choses avoient esté faites, si comme disoit-
Tevesque , par le conseil des dessus nommés chancelier ,
et autres qui avoient gouvenié le roy au temps passé.
Dist lors encore ledit evesque que le peuple ne povoit plus
soufiBrir ces choses ; et, pour ce, avoient délibéré ensem-
ble que les dessus nommés officiers et autres que il
nommeroit lors, — tant que sur le tout il furent vint-deux
dont les noms suivent : maistre Pierre de la Forest, lors
cardinal et chancelier de France ; monseigneur Simon de
Bucy; maistre Jehan Chalemart; maistre Pierre d'Orge-
mont, président en parlement; monseigneur Nicolas Brac-
que et Jehan Poillevilain , maistres de la chambre des
comptes et souverains maistres des monnoies ; Enguéran du
Petit- Célier et Bernart Fremaut, trésoriers de France; Jehan
Ghauveau et Jacques Lempereur, trésoriers des guerres ;
maistre Estienne de Paris, maistre Pierre de la Charité et
maistre Ajicel Choquart, maistres des requestes de l'ostel du
roy ; monseigneur Robert de Lorris, chambellan du roy;
monseigneur Jehan Taupin, de la chambre des enquestes;
Geoffroy le Masurier, eschançon dudit monseigneur le duc
de Nor mendie, le Borgne de Beausse, maistre d'Escurie du-
dit monseigneur le duc ; l'abbé de Faloise, président en la
chambre des enquestes; maistre Robert de Préaux, notaire
du roy; maistre Regnault d*Acy, avocat du roy en parle-
ment; Jehan d'Auceurre, maistre de la chambre des comp-
tes; Jehan de Behaigne, varlet dudit monseigneur le duc, —
seroient privés de tous offices royaux perpétuelment, dont
il y^ avoit aucuns présidens en parlement, aucuns maistres
des requestes en l'ostel du roy , aucuns maistres de la chambre
6,
54 LES GRANDES CHRONIQUES.
des comptes et aucuns autres officiers de l'ostel dudit mon-
seigneur le duc, si comme dessus est dit. Et requist ledit
evesque audit monseigneur le duc que dès lors il voulsist
priver les vint -deux dessus nommés comme dit est; et
toutesvoies n'ayoient il esté appelles né ois en aucune ma-
nière ; et si n'ayoient pluseurs de iceux et la plus grant
partie esté accusés d'aucune chose, né contre iceux dit né
proposé aucune yillenie ; et si estoient pluseurs d'iceux offi-
ciers à Paris, lesquels l'en povoit chascun jour yeoir et
avoir qui aucune chose leur voulsist dire ou demander.
Item, requist encore ledit evesque que tous les officiers
du royaume de France fussent suspendus, et que certains
réformateurs feussent donnés, lesquels seroient nommés
par les trois estas qui auroient la cognoissance de tout ce
que l'en vouldroit demander auxdis officiers et contre iceux
dire et proposer. Item , requist encore ledit evesque que
bonne monnoie courust telle que lesdis trois estas orde-
neroient, et pluseurs autres requestes fist.
Lors, un chevalier appelé monseigneur Jehan de Pequi-
gny , pour et au nom des nobles, advoua ledit evesque ; et un
avocat d'AbbeviUe appelé Nicholas le Chauceteur l'advoua
au nom des bonnes villes ; et aussi fist Estienne Marcel,
prévost des marchans de Paris. Et o£frirent, au nom des trois
estas dessus dis, audit monseigneur le duc trente mille
hommes d'armes, lesquels il paieroient par leur madns et
par ceux qu'il y ordeneroient. Et pour avoir la finance à ce
faire, il avoient ordené certain subside, c'est assavoir : Que
les gens d'églyse paieroient dixiesme et demy de toutes reve-
nues, les nobles aussi dixiesme et demy, c'est assavoir de
cent livres de terre quinze livres. Et les gens des bonnes
villes feroient de cent feus un homme d'armes, c'est assavoir
demi-escude gaige pour chascun jour. Mais pour ce que il ne
savoient pas encore combien ladite finance pourroit monter,
(1357.) JEHÀN-LE-BON. 65
né se elle souffîroit à paier les trente mille hommes d'armes
dessus dis, il requistrent que il peussent rassembler à la
quinzaine de Pasques ensuivant ; et entre deux, il feroient
savoir combien ladite finance pourroit monter. Et se il
trouvoient à ladite quinzaine que ladite finance ne souf fisist,
il la croistroient. Et aussi il requistrent que depuis ladite
quinzaine, il peussent rassembler deux fois, quant bon leur
sembleroit, jusques au quinziesme jour du moys de février
ensuivant. Lequel duc de Normendie leur octroia toutes
leur requestes, tant les dessus escriptes comme les autres,
et par ce tindrent que les vint -deux officiers dont dessus
est faite mencion estoient privés, et demoureroient les
autres officiers souspendus par telle manière que, en ladite
ville de Paris, l'en ne tint point de jusridicion jusques au
lundi ensuivant que le prévost fu restitué en son office. Et
du parlement fust ordené par ceux du grant conseil qui
avcâent esté esleus par les dessus dis trois estas le vendredi
ensuivant , et en ostèrent pluseurs de ceux qui en estoient
par avant , tant que sur le tout il n'y en laissièrent que
en présidens que en autres que seize ou environ. Et de la
chambre des comptes ostèrent tous les maistres qui y es-
toient, tant clers comme lais, qui estoient quinze en nom-
bre, et y en mistrent quatre tous nouveaux, deux chevaliers
et deux lais.
Mais quant il y orent esté un jour, il alèrent par devers le
grant conseil et leur distrent qu'il convenoit que l'en y méist
de ceux qui autrefois y avoient esté, pour leur monstrer le
fait de ladite chambre ; et pour ce y mist l'en par provision
quatre des anciens, avec les quatre nouveaux dessus dis.
56 LES GRANDES CHRONIQUES.
XXXII.
Du iraîctié et des trièpes gui Jurent prises à Bourdeaux enir^
le roy de France et le prince de Gcdes.
Le samedi, dix-huitiesme jour dudit moys de mars, fu
traictiée paix à Bourdeaux , entre le roy de France qui
encore y estoit prisonnier et le prince de Gale&.
La manière dudit traictié fu tenue secrète pour ce que en
icelle estoit réservée la volenté du roy d'Angleterre. Mais
pour aucunes choses qui à ce les murent, il pristrent trièves
générales de Pasques ensuivant jusques à deux ans. £t
envoia ledit prince les prisonniei*s qu'il avoit en France, et
ordena d'emmener le roy de France en Angleterre pour
parfaire ledit traictié.
Item, le dimenche vint-sixiesme jour dudit moys de
mars^ fu la monnoie publiée à Paris , par l'ordenance des
gens des trois estas, c'est assavoir : un mouton d'or courant
pour vingt-quatre sous parisis , et demi-moutons qui lors
furent fais nouviaux pour douze sous parisis ; deniers blans
à la couronne pour dix deniers tournois : et les autres
monnoies qui lors furent faites.
XXXIII.
Des lettres qui furent apportées à Paris de par le roy de France^
lesquelles furent publiées en faisant deffense que les trois
estas ne s'assemblassent à la journée dessus dicte.
Le mercredi après Pasques flories qui fu le quint jour
du moys d'avril, furent criées et publiées par Parié, par
lettres ouvertes et mandement du roy, les trièves dont est
(1357.J JEHAN-LE-BON. 57
dessus faite mencion. Et aussi fu crié et publié que le roy ne
vouloit pas que l'en paiast le subside qui avoit esté ordené
par lesdis trois estas, dont est faite mencion ; et aussi il ne
vouloit pas que les trois estas se rassemblassent à la journée
par eux ordenée à la quinzaine de Pasques né à autres, dont
le peuple de Paris fu moult esmeu , par espécial contre
Tarcevesque de Sens, contre le conte d'Eu cousin germain
du roy y et contre le conte de Tancarville , qui les lettres
du roy es quelles les choses dessus dites estoient contenues
avoient apportées de Bourdeaux , et auxqueb le roy avoit
encliargié de les faire publier avec pluseurs autres choses
que l'en leur avoit commises et chai^iées à faire.
Et disoit la plus grant partie du peuple de Paris que
c'estoit fausseté et traïson de pubUer que lesdictes trièves
fussent données né accordées; et de empescher ladite assem-
blée des trois estas né à lever ledit subside. Et par la com-
mocion et desroy qui fu lors en ladite ville, il convint que
ledit arcevesque et conte s'en alassent assez hastivement ;
lesquels se absentèrent. Et pour ce que aucuns disoient
qu'il estoient moult dolens de la vilenie qui leur avoit esté
faite, et que pour ce il assembloient gens d'armes et avoient
entencion et volenté de grever aucuns de ceux de Paris,
l'en fist garder soigneusement ladite ville, tant de jour
comme de nuit ; et n'y avoit de la partie devers Grant-Pont
que trois portes ouvertes de jour ; et de nuit elles estoient
closes toutes.
Item, le samedi ensuivant, la veille de Pasques les grans,
qui fu le huitiesme jour d'avril, fu crié et publié par Paris
que l'en leveroit ledict subside et que les tioïs estas se ras-
sembleroient à ladicte quinzaine de Pasques , nonobstant
ledit cri qui avoit esté le mercredi précédent. Et ordena
ledit duc de Normendie que l'en féist ledit cri, par le conseil
ou contrainte des dessus dis trois estas, c'est assavoir :
58 LES GRANDES CHRONIQUES.
dudit evesque de Laon qui estoit principal gouverneur des-
dis trois estas, du prévost des marchans et de aucuns
autres. .
XXXIV.
En quel temps le rojr de France arriva en Angleterre.
L'an de grâce mil trois cens cinquante-sept, le mardi
après Pasques , qui fu le onziesme jour du moys d'avril ,
fist le devantdit prince de Gales ledit roy de France entrer
en mer à Bourdeaux, pour le mener en Angleterre ; et y ar-
rivèrent le quatriesme jour de may ensuivant. £t f u ledit
roy mené à Londres et y entra le vint-quatriesme du moys
de may. Et avint que, en alant et chevauchant, le roy d'An-
gleterre encontra le roy de France aux champs, auquel
ledit roy d'Angleterre ûst moult grant honneur et révérence,
et parla à luy moult longuement. Et après passa oultre en
son chemin. Et le roy de France et le prince de Gales s'en
alèrent à Londres là où le roy de France fu tenu prisonnier
si largement comme il vouloit ; car il avoit ses gens, tels
et tant comme il vouloit ; et aloit chacier et esbatre toutes
fois qu'il luy plaisoit, et estoit en un moult bel ostel,
dehors ladite ville de Londi*es , appellée Savoie , et estoit
au duc de Lenclastre.
( 1 357 .) JEHAN-LE-BON. 59
XXXV.
Cornent le roy ff Angleterre manda au duc de Lenclaslre qu'il
laissait à faire siège de det^anl Rennes en Bretaigne,
A la nativité saint Jehan-Baptiste ensuivant, les cardi-
naux de Pierregort, de Urgel et de Rouen, l'arcevesque de
Sens et pluseui*s autres passèrent la mer et alèrent à Lon-
dres par devers le roy de France pour parfaire le traictié
entre les deux roy s, et y demourèrent longuement. Et par
pluseurs fois dit-l'en en France que le traictié estoit rompu.
Et pendans lesdits traictiés^le duc de Lenclaslre qui avoit esté
à siège devant la ville de Rennes par l'espace de huit ou neuf
moys et estoient ceux dedens la ville à très grant meschief
pour ce qu'il avoient pou de vivres, se leva, luy et tout son
siège, par le mandement du roy d'AngleteiTe son seigneur.
Mais l'en donna audit duc soixante mille escus d'or pour ses
frais (1).
XXXVI.
Cornent la puissance inique des trois estas déclina et vint à
néant*
Environ la Magdaleine ensuivant, les ordenés par les
trois estas, tant du grant conseil des généraux sur le fait
du subside comme les réformateurs, commencièrent à
décliner et leur puissance à apeticier. Car la finance que il
avoient promise ne fu pas si grande de plus de dix pars
et les laissièrent les nobles , et ne vouldrei^t point paier
né les gens d'églyse aussi. Et aussi pluseurs des bonnes
villes qui cognurent et apperceurent l'iniquité du fait des-
(f] Environ douze cent raille francs d'aujourd*hui.
60 LES GRANDES CHRONIQUES.
dis gouverneurs principaux qui estoient dix oii douze oi
environ, se déportèrent de leur fait et ne vouldrent paier
Et l'arcevesque de Rains qui par avant avoit esté l'ui
des plus grands inaistres fit tant que il fu principal ai
conseil de monseigneur le duc. Et furent presque tous ceu3
qui avoient esté mis hors de leur offices remis en leui
estas, excepté les nommés vint-deux, jasoit ce que aucun!
d'iceux n'en laissassent onques leur estas.
XXXVII.
De la deffense que monseigneur le duc de Normendie fist ah
prévosi des marchans et à autres qui usurpoient la puissanci
de goiwerner le royaume de France.
Après avint, environ la my-aoust, que monseigneur a
duc de Normendie dist au prévost des marchans, à Charles
Toussac (1), à Jehan de l'Isle et à Gille Marcel qui estoienl
principaux gouverneurs de la ville de Paris, que il voulmt,
dès or en avant, gouverner et ne vouloit plus avoir cura-
teurs ; et leur deffendit qu'il ne se meslassent plus du gou-
vernement du royaume que il avoient entrepris par telle
manière que on obéissoit plus à eux que à monseigneur le
duc. Et dès lors chevaucha ledit monseigneur le duc d(
Normendie par aucunes des bonnes villes et leur fist re-
queste , en sa personne , de avoir aide d'eux comme de
autres choses. Et du fait de sa monnoie leur parla , lequel
lu y avoit esté empeschié si comme dessus est dit, dont lea
dessus dis gouverneurs des trois estas furent moult doîens.
Et s'en ala ledit evesque de Laon en son eveschié, car il
véoit bien que il avoit tout honny.
(1) Toussac. Et non pas ConsaCf comme l'écrivent tous nos hislofieni
modernes.
(1357.) JEHAN-LE-BON. Cl
XXXVIII.
De la chandelle que ceux de Paris offrirent à Notre-Dame de
Paris j et de la réconciliation de ceux de ladite ville par dei^ers
monseigneur le duc , et cornent ilfu si près mené que il se
consenti de rassembler les trois estas.
La vigile de ladite my-aoust, l'an dessus dit mil trois
cens cinquante-sept, offrirent ceux de Paris à Nostre-Dame
une chandelle qui avoit la longueur du tour de ladite ville
de Paris, si comme l'en disoit, pour ardoir jour et nuit
sans cesse (1).
Item, environ la saint Remy ensuivant, se réconciliè-
rent ceux de Paris par devers monseigneur le duc de Nor-
mendie et firent tant que il retourna en ladite ville en
laquelle il n'avoit esté de lonc^temps. Et luy distrent que il
luy feroient très grant chevance, et ne luy requeroient riens
contre aucuns de ses officiers, né aussi la délivrance du roy
de Navarre, laquelle il luy avoient requise par pluseurs
foys. Et luy supplièrent que il voulsist que vint ou trente
villes se assemblassent à Paris ; laquelle chose ledit monsei-
gneur le duc leur ottroia. Et furent mandées pluseurs villes
de par luy; c'est assavoir, jusques au nombre de soixante-
dix ou environ, jasoit ce que il ne luy en eussent requis
(i) Le don de cette immense bougie roulée fut souvent renouvelé, et
vers le xyi* siècle il éloit annuel. Enfin, on le remplaça par celui de la
lampe d'argent qui brûloit nuit et jour devant Tautel de la Vierge. Villa*
ret se trompe quand il dit que Toccasion de cette offrande fut la réconci-
liation des bourgeois avec le dauptiin. La chronologie s'y oppose. M. Mi-
chelet, après le récit du pillage des Navarrois, ajoute : a L'effroi étoit
» tel à Paris, que les bourgeois avoient offert à Notre-Dame une bougie
• qui avoit, disoit-on, la longueur du tour de la ville, b Ce motif est
encore plus puérilement imaginé, et le véritable c'étoil Tusage de faire un
don à l'église de Paris, la veille de r Assomption.
G2 LES GRANDES CHRONIQUES.
que vint ou trente. Et quant il furent assemblés à Paris,
il ne firent aucune chose, mais alèrent devers ledit monsei-
gneur le duc et luy distrent que il ne povoient besongnier
né riens faire, se tous lesdis trois estas n'estoient rassem-
blés ; et luy requistrent les dessus dis de Paris que il les
voulsist mander, laquelle chose il leur ottroia. Et envoia
ces lettres aux gens d'églyse, aux nobles et aux bonnes villes,
et les manda. Et aussi envoia ledit prévost des marchans ses
lettres aux dessus dis , avec les lettres dudit monseigneur
le duc. Et fu la journée de assembler à Paris lesdis trois
estas, au mardi après la feste de Toussai ns ensuivant qui fu
le septiesme jour de novembre, Tan dessus dit. Et pendant
ladite journée, fu ledit monseigneur le duc si mené que il
n'avoit denier de chevance, pourquoy il convenoit que il
féist tout ce que les dessus dis de Paris vouloient; et convint
que il mandast, à leur requeste, ledit evesque de Laon qui
estoit en son éveschié, lequel, par fiction, fist dangier (1)
de retourner, et néantmoins il vint tantost.
Item, cedit mardi, après la feste de Toussains, se assem-
blèrent à Paris aucunes gens d'églyse, nobles et autres
envoies des bonnes villes ; et moins que autrefois n'en estoit
venu aux autres assemblées. Et assemblèrent aux Cordeliers
par pluseurs journées, et firent tant que le parlement qui
avoit esté ordené à seoir Tendemain de la saint Martin, par
ledit monseigneur le duc et son conseil, et jà avoit esté
mande par les baillages, fu continué quant aux plaidoieries
jusques au secont jour de janvier; et depuis, par leur orde-
nance, fu continué jusques à l'endemain de la Chandeleur.
(1) Dangier. Difflcaltë.
(1367.) JEHAN-LE-BON. 63
XXXIX.
De la délivrance du roy de Navarre par un chet^aiier ennemi et
Iraitre du roy de France^ et cornent il com^int que monseigneur
le duc de Nomiendie erwoiast au roy de Navarre un très fort
et seur sauf'ConduU pour venir à Paris.
Le mercredi huitiesme jour du moys de novembre easui-
yant, avant le point du jour du jeudi ensuivant, le roy de
Navarre qui estoit en prison au chastel de Alleux en Cam-
bresis (1) , fu délivré par un dievalier en qui le roy de
France se fioit, appelle monseigneur Jehan de Pequigny,
lors gouverneur, de par le roy de France, au pays d'Artois :
lequel, comme faux traitre, sans le consentement, sceu et
volenté dudit roy de France , son seigneur, qui ledit roy
de Navarre faisoit tenir en prison, au grant péril et préju-
dice du roy et du royaume ainsi faussement le délivra.
Car il ala , et gens d'armes avec luy, jusques au nombre
de trente ou environ, et estoient bourgois presque tous;
et vint audit chastel de nuit et fit tant, par eschieles et au-
trement, que luy et sa compaignie entrèrent audit chastel
qui estoit très mal gardé, sans ce que ceux qui estoient
dedens le sceussent, si comme l'en disoit. Mais il ne firent
point de mal à ceux qui estoient audit chastel. De là vint le
roy de Navarre et ceux qui l'avoient déhvré à Amiens,
desquels une grant partie estoit de ladite ville , et là de-
moura par aucuns jours. Et fist délivrer tous les prison-
niers tant de la court» de l'églyse, comme de la court laye.
Et cependant fu traictié entre monseigneur le duc de Nor-
(1) Alleux, Ou Ârleux-en-PallueL L'ancienne façon d'écrire le nom do
ce bourg, sitaé à quatre lieues de Gambray, est confirmée par le titre du
joli fabliaa publié parU. Francisque Michel : Le Meunier d'Alleux,
64 LES GRANDES CHRONIQUES.
mendie qui estoit à Paris, par aucuns des amis du roy de
Navarre, c'est assavoir par la royne Blanche sa suer, et par
la royne Jehanne sa tante, qui pour ce estoient venues en
ladite ville de Paris, et par autres, de envoier sauf-conduit
audit roy de Navarre et à tous ceux qui seroient en sa
compaignie. Et convint que ledit monseigneur le duc passast
tel sauf-conduit, comme les amis dudit roy de Navarre
vouldrent deviser, c'est assavoir que pour quelconque chose
faite ou à faire, l'en ne le peust arrêter né ceux qui seroient
en sa compaignie , et si en porroit amener à Paris tant et
tels comme il vouri*oit, armés ou autrement. .Et lors, au
conseil dudit monseigneur le duc estoit principal et sou-
verain maistre ledit evesque de Laon qui les choses dessus
dites avoit toute préparées et faites par la puissance et
ayde du devant dit prévost des marchans et de dix ou de
douze de la ville de Paris. Si n'estoit pas merveille se ledit
monseigneur le duc estoit conseillié à faire tout ce qui estoit
bon au roy de Navarre. Lequel sauf-conduit fu porté à
Amiens par un clerc appelle Mahy de Pequigny, frère dudit
monseigneur Jehan de Pequigny , et par un échevin de
Paris appelle Charles Toussac. Ce fait, pluseurs des bonnes
villes qui estoient venues à Paris à ladite assemblée des
trois estas , par espécial des parties de Champaigne et de
Bourgoigne, se partirent de Paris sans prendre congié, qu^t
il sceurent que le roy de Navarre devoit venir à Para;
pour ce que il se doubtoient que l'en ]>e leur voulsist faire
avouer la délivrance du roy de Navarre.
Item, le mercredi, veille de saint Andrieu ensuivant, près
de l'anuitier, entra ledit roy de Navarre à Paris, avec moult
grant compaignie de gens armés. Et estoient avec luy mon-
seigneur Jehan de Meulent , evesque de Paris , et moult
grant nombre de ceux de Paris, dont il y avoit bien deux
cens hommes d'armes et plus qui estoient aies à l'encontre
(1357.) JEHAN-LE-BON. 65
dudit roy jusques à Saint-Denis en France; et ala ledit roy
de Navarre descendre en l'abbaye de Saint-Gerniain-des-
Prés.
XL
De la prédication par parolles couf^ertes que kdU roy de Na-
t^arre fisl au Pré aux clercs à pluseurs gens de la ville de
Paris à la fin à quoy il lendoiL
L'endemain, jour de la saint Andrieu, environ heure de
prime, le roy de NavaiTe qui avoit fait assavoir par ladite
ville de Paris, en pluseurs lieux, que il vouloit parler aux
gens de ladite ville, fu en un eschafaut sur les murs de ladite
abbaïe de Saint-Germain-des-Prés, par devers le Pré-aux-
Clercs j lequel eschafaut estoit fait pour le roy de France,
pour veoir les gaiges de batailles que l'en faisoit aucunes
fois eu unes lices qui estoient audit pré, joingnant aux murs
de Saint-Germain. Es quelles lices estoient venus moult de
gens par le mandement que ledit roy de Navarre et ledit
prévost des marchans avoient fait à pluseurs quarteniers et
cinquanteniers de ladite ville. Et en la présence de dix mille
personnes dist moult de choses, en démonstrant que il
avoit esté pris sans cause et détenu en prison par dix-neuf
moys : et contre pluseurs des gens et officiers du roy dist
pluseurs choses. Et jasoit ce que contre le roy né contre le
duc il ne déist riens appertement^ toutevoies dist-il assez de
choses deshonnestes et villaines par parolles couvertes.
Moult longuement sermona et tant que l'en avoit disné
par Paris, quant il cessa. Et fu tout son sermon de justifier
son fait, et de dampner sa prise. Et le pareil sermon avoit
fait à Amiens (1).
(1] Il est, je pense, assez inutile de rappeler que loul cq t^cvx. à^^
C6 LES GRANDES CHRONIQUES.
XLI.
De la response que tef^esque de Laon rendu pour monseigneur
le duc sans en demander son plaisir.
A l'endemain qui fu vendredi et premier jour de décem-
bre, alèrent au palais, par devers monseigneur le duc de
Normendie, ledit prévost des marchans, maistre Robert de
Gorbie et aucuns autres de ladite ville de Paris. Et requis-
trent audit monseigneur le duc de par les bonnes villes, si
comme il disoient, que il voulsist faire raison et justice audit
roy de Navarre. Et lors ledit evesque de Laon qui principal
estoit audit conseil de monseigneur le duc, si comme dessus
est dit, et par lequel ledit roy et prévost des marchans et
leur partie faisoient ce que il faisoient, respondi, pom*
monseigneur le duc sans luy en demander son plaisir, que
ledit duc feroit audit roy de Navarre, non pas seulement
raison et justice, mais toute grâce et toute courtoisie et tout
ce que bon frère doit faire à autre. Et certes c'estoit bien
trompé quant celui qui estoit maistre et gouverneur dudit
roy de Navarre et de ceux de sa partie, estoit maistre et
principal au conseil de monseigneur le duc, c'est assavoir
ledit evesque de Laon ; et n'y avoit lors homme au conseil
dudit monseigneur le duc qui luy osast contredire.
régnes d« Jean et de Charles V révèlent à chaque phrase la pensée de
Charles V lui-même. Et cela donne à la dernière partie des Chroniques
de Saint 'Denis une importance que ne pourra Jamais surpasser aucun
autre monument historique.
(1357.] JËHAN-LE-BON. 67
XLIL
Cornent monseigneur le duc y par le conseil que ilôt et aussi par
sa bénignité^ ala premièrement devers le roy de Navarre, en
tostel de la rojrne Jehanne.
Le samedi ensuivant^ ledit monseigneur le duc assembla
de ceux de son conseil tant et tel comme ledit evesque
voult; et furent exposées les requestes que faisoit ledit
roy de Navarre, et fut dist que chascun y pensast. Et l'en- .
demain jour de dimenche, tiers jour dudit mo^s de décem-
bre, retoumaissent au conseil.
Iceluy jour de samedi , après diner , ledit duc ala ea
l'ostel de ladite royne Jehanne , par le conseil qui luy f u
donné, pom* parler audit roy de Navarre qui encore n'avoit
esté i>ar devers luy né parlé à luy. Et assez tost après que
ledit mmiseigneur le duc fu venu audit ostel, ledit roy de
Navarre y ala à grant compaignie de gens d'armes ; et lou-
tesvoies monseigneur le duc y estoit aie à assez petite com-
paignie, sans aucunes armes. Et quant ledit roy de Navarre
entra en la chambre où estoit ladite royne et ledit duc, les-
dis duc et roy s'entre saluèrent assez mortement. Toutesvoies
convint-il que les sergcns d'armes qui estoientalés avec ledit
duc audit ostel, et gardoient l'huys de la chambre où il
estoit, se partissent, ou l'en leur eust fait villenie. Et de-
mourèrent les gens dudit roy de Navarre en la garde
dudit huys , comme maistres et souverains que il se te-
noient; et là parlèrent assez ensemble, et pou après se dé-
partirent.
68 LES GRANDES CHRONIQUES.
XLIII.
Cornent ilfu conseillée a monseigneur le duc par Vei^esque de
Laon et par le prét^ost des marchans que ilaccordast toutes les
requestes du roy Ide Navarre.
Le dimanche ensuivant , troisiesme jour de décembre ,
furent devant monseigneur le duc au conseil pluseurs con-
seilliers tels comme ledit evesque ofdena. Et furent répé-
t ëes les requestes que ledit roy de Navarre faisoit ; et toutes-
voies, pour oïr tout ce que il vouîdroit requérir avoit esté
ordené certains conseilliers dudit monseigneur le duc, des-
quels la plus grant partie estoient audit roy de Navarre.
Mais ainsi l'a voit ordené ledit evesque, afin que tout quan-
que ledit roy requerroit luy fust octroie par ledit monsei-
gneur le duc qui, par contrainte^ ne povoit refuser chose
que iceluy evesque voulsist. Lesquels conseilliers estoient
audit conseil. Et pour ce encore que il y eust plus des
amis dudit roy de Navarre, et que les requestes que il fai-
soit ne peussent eslre empéscliiées par aucuns preudes hom-
mes qui estoient audit conseil, ledit evesque malicieusement
fist et ordena que ledit prévost des marchans, maistre Ro-
bert de Gorbie , Jehan de l'Isle et aucuns autres de leur
aliance alèrent heurter à Thuys de la chambre où ledit
monseigneur le duc et le conseil estoit pour ordener des-
dites requestes ; et feingnirent que il voulsissent parler
audit monseigneur le duc d'autre chose; et toutesvoies
ne distrent-il aucune chose fors tant que il distrent audit
monseigneur le duc que les gens envoies de par les bonnes
villes estoient à accort et s'en vouloient aler, mais que
il eussent faite leur response. Si requéroient ledit monsei-
gneur le duc que il féist savoir à tous les nobles qui estoient
(1357.) JEHAN-LE-BON. 69
à Paris que il feussent rendemain aux Cordeliers, pour eux
accorder avec les bonnes villes. Lequel duc respondit que
il le feroit volentiers.
Ce fait, ledit monseigneur le duc, par le conseil dudit
evesque, fist demourer au conseil lesdis prévost des mar-
clians et sa compaignie. Et lors , fist demande à chascun
d'iceux qui estoient au conseil, sur lesdites requestes. Et fina-
lement fu conseillié à monseigneur le duc que il accordast
audit roy de Navarre les choses qui ensuivent ; et si fu dit
par ledit prévost des marchans en disant son opinion :
« Sire, faites amiablement au roy de Navarre ce que il vous
» requiert, car il convient qu'il soit fait ainsi. » Gomme se il
voulsist dire: il en sera fait, veuillez ou non.
Si fu lors ordené : Que le roy de Navarre auroit toute
la terre qu'il tenoit quant il fu pris, et tous les meubles qui
estoient sous ladite terre.
Item, toutes les forteresses que il tenoit lors que dessus est
dit, qui depuis avoient esté prises par le roy de France et
ses gens ; et tous les biens qui estoient es dites forteresses.
Item, fu ordené que ledit monseigneur le duc pardon-
neroit audit roy de Navarre et à tous ses adhérens tout ce
que il avoient méfiait au roy et au royaume de France.
XLIV.
Autres ordenanceSy cornent les dessus dis décapités et pendus à
Rouen fussent despendus et enterrés; et les biens rendus à
leur hoirs,
Encores fu ordené que le conte de Harecourt, le seigneur
de Graville, monseigneur Maubué-de-Mainesmares, cheva-
liers, et Golinet Doublet, escuier, lesquels le roy de France
avoitfait descapiter à Rouen, en sa présence, et puis ttaisii^^
70 LES GRANDES CHRONIQUES.
et pendre au gibet de Rouen, lorsque le roy de Navarre fu
pris, seroient despendus publiquement et rendus à leur
amis, pour enterrer en terre benoicte ; et toutes leur tenues
qui estoient confisquées rendues à leur enfans ou héritiers.
Et pour ce que ledit roy de Navarre requéroit pour ses
injures, dommaiges et intérêts grant somme de florins ou
terre en lieu desdis florins ; et disoit-l'en à part, jasoit ce
. que il ne feust pas dit clèrement, que il pensoit à en
avoir ou la duchié de Normendie ou la conté de Champai-
gne ; il fu ordené que l'en traiteroit avec luy de continuer
ceste requeste jusques à un autre jour. Et finablement luy
furent accordées toutes les choses dessus dites, et en ot
lettres dudit duc telles comme les gens dudit roy les voul-
drent faire. Et pour ce que l'assemblée des trois estas estoit
continuée jusques au vintiesme jour de Noël ensuivant, car
il n'a voient pas esté d'acort, et si s'en estoient aies pluseurs
sans prendre congié quant il orent sceu la délivrance dudit
roy, si comme dessus est dit, accordé fu que les roys et duc
rassembleroient au vintiesme jour de Noël dessus dit, pour
traitier des choses dessus dites ; et cependant ledit monsei-
gneur le duc envoieroit certaine personne notable en Nor-
mendie pour exécuter royaument et de fait audit roy les
choses à luy accordées ; et y fu ordené monseigneur Almaury
de Meullant, chevalier baneret.
Et, par trois ou quatre jours après, compaignièrent lesdis
duc et roy l'un l'autre , et furent par ledit temps souvent
ensemble, et mengièrent ensemble pluseurs fois en l'ostel
de la royne Jehanne , en l'ostel dudit evesque de Laon et
au palais ; et tousjours estoit ledit evesque avec eux , et
moult bonne chière s'entrefaisoient. Et ensemble , moult
secrètement, visitèrent les saintes reliques en la chappelle
du palais. Et fist ledit roy déUvrer tous les prisonniers qui
estoient es prisons de Paris , tant es prisons de Téglyse
(1357.) JEHAN-LE-BON. 7(
comme es prisons des seigneurs lais ; nëis ceux qui estoient
en oubliète, condamnés au pain et à l'yaue, furent dëlivi'és.
Après ces choses, vindrent certaines nouvelles à Paris que
le traictié entre les roys de France et d'Angleterre estoit tenu
parfait, et qu'il estoient à accort ; et disoit l'en communé-
ment que ledit roy de France seroit tantost en France.
Item, le mercredi jour de la sainte Luce, se parti le roy
de Navarre de Paris un pou avant prime ; et avoit, en sa
compaignie grant foison de gens d'armes, et s'en ala à
Mante.
XLV.
Cornent les capitaines des chastiaux de Normendie qui estoient
tenus contre le roy de France vindrent à Mante par det^ers le
roy de Navarre ^ lequel les reçut moult liement.
En ce temps vindrent à Villepereur (1), à Trappes et au
pays d'environ pluseurs gens d'armes, par diverses flottes,
dont les uns estoient Anglois et les autres estoient à mon-
seigneur Phelippe de Navai're, si comme l'en disoit; et ne
savoit-on à Paris qui estoit capitaine desdites gens d'ar-
mes (2). Et coururent tout le pays jusques près de Paris, à
quatre ou cinq lieues ; pillièrent et robèrent dix ou douze
lieues de pays et gastèrent et prisrent Maule sur M andre (3)
et l'enforcièrent et pluseurs autres forteresses, sans ce que
aucun y féist résistance en aucune manière. Et jasoit ce
que ceux de Paris y envoiassent monseigneur Pierre de Vil-
liers, lors chevalier du guet, et aucuns autres tant de Paris
(1) villepereur (VHIa-pyrorum). AujourcThu! Villepreux, bourg à deux
lieaes de Versailles. — Trappes est un village à peu de distance.
(2) Suivant Froissart/c'étoit un Gallois nommé Ruffin,
(3) Maule sur Mandre. Aujourd'hui bourg du département de Seine-et-
Oise, à cinq lieues de Yersailles,
72 LES GRANDES CHRONIQUES.
que de la visconté , toutesvoies ne se mistrent-il point en
poine de rebouter les ennemis : et yuidèrent les bonnes
gens tout le pays , et amenèrent tous leur biens à Paris.
Aucuns disoient que lesdis ennemis estoient huit cent hom-
mes d'armes ; autres disoient qu'il estoient mil ou douze
cens.
Item, le jour de Noël ensuivant, furent les capitaines des
chastiaux et forteresces de Normendie tenus par les ennemis
du roy de France, à Mante (1), avec le roy de Navarre, et
disnèrent avec lu y ; et disoit l'en que il avoient fait ensem-
ble grans aliances.
Et en ce temps , le duc de Normendie fist grans se-
monces de gens d'armes, pour estre à Paris et es villages
environ audit vint - deuxiesme jour; et disoit l'en que
c'estoit pour rebouter lesdis ennemis qui estoient entour
Paris. Mais pluseurs, et par espécial ceux de Paris cuidoient
que ce fu pour eux grever que ledit monseigneur le duc
féist ladite semonce, et par pluseurs fois luy en parlèrent :
mais il respondoit tousjours que c'estoit pour ladite cause.
Néantmoins ceux de Paris se doubtoient forment, et orde-
nèrent que aucuns hommes armés ne entreroient à Paris se
il n'estoient cogneus , et firent garder par gens armés les
entrées de Paris. Et toutesvoies ledit evesque de Laon par
lequel lesdis de Paris se conseilloient et gouvemoient prin-
cipalement et qui tout estoit au roy de Navarre, estoit prin-
cipal conseillier dudit duc ; et estoit tout fait par luy et par
son ordenance. Moult de gens estoient esbahis, et disoit-l'en
que il estoit la besague (2) qui fiert des deux bous. Et vraie*
ment l'en disoit que ledit evesque faisoit savoir audit roy
tout ce qui eàtoit fait au conseil de monseigneur le duc. Et
(1) A Mantes, C'est-à-dire : Les capitaines des châteaux.... furent à
Mantes.
(3) Besague. Hache à deux tranchans. Bisacuta,
(13680 JEHAN-LE-BON. 73
le roy de Navarre qui savoit que le duc faisoit ladite
semonce la faisoit aussi la plus grant que il poyoit, et vraie-
ment les gens de Paris et du pays environ estoient forment
esbahis, car il se doubtoient que entre les deux seigneurs
eust descort par lequel le pays feust gasté et destruit. Car
ceux qui gardoientles chastiaux de Breteuil et d'Evreux, de
Pont-Audeiner et de Pacy, ne les vouloient rendre au roy
de Navarre sans mandement du roy de France. Et pour ce
disoit ledit roy de Navarre que on ne luy avoit pas tenu les
convenances que ledit monseigneur le duc luy avoit faites
de rendre les chastiaux, et estoit son entencion de pour-
chacier son droit; si comme l'en disoit.
XL\I.
Des chapperons parlis que ceux de Paris prutrent; et cornent le
roy de Navarre alla à Rouen.
La première semaine de janvier ensuivant, ceux de Paris
ordenèrent qu'il auroient tous chapperons partis de rouge et
de pers(l); et fu commande par les ostels, de par le prévost
des marchans, que on préist tels chapperons. Et tousjours
estoient les ennemis entour Paris, qui pilloient tout et
prenoient toutes les bonnes gens et faisoient raençonner les
villes et ceux que il povoient tenir.
Item, le lundi huitiesme jour de janvier dessus dit, entra
ledit roy de Navarre à Rouen, à moult grant compaignie
de gens armés et non armés, tant de ladite ville qui estoient
aies encontre luy comme autres que il avoit amenés avec luy ,
Et cedit jour ardirent les ennemis un moult bel ostel que
(1) Pers, Blea.
TOM. VJ. 7
74 LES GRANDES CHRONIQUES.
monseigneur le duc de Normendie adroit au dessoubs de
Rouen, à trois lieues, appelle Couronne (1).
XLVII,
Cornent le rojr de Navarre fist despendre les dessus dis décapite.^
à Rouen y et les fist enterrer solempnellemeni.
Le mercredi ensuivant, dixiesme jour du moys de janvier,
le roy de Navarre envoia, au matin, au gibet de Rouen,
pour despendre et ensevelir les corps des trois dessus dis
que le roy de France avoit fait descapiter en sa présence,
lorsque le roy de Navarre fu pris. Auquel gibet ne fu rien
trouvé du conte de Harecourt, car lonc-temps avant il
avoit esté osté; mais l'en ne savoit par qui, combien que l'en
supposoit que ce eussent fait ses parens. Et là furent ense-
velis par trois rendues (2) de la Magdaleine de Rouen le corps
du seigneur de Graville, de monseigneur Maubué de Maines-
mares, et de Colinet Doublet, qui encore avoient esté audit
gibet sans les testes ; et furent mis en trois co£Fres , tels
comme on a accoustumé de faire pour mors. Et il y ot un au-
tre coffre wit (3) pour représentacion dudit conte de Hare-
court : lesquels coffres furent mis en trois cbars (4) à daines
qui là avoient esté amenés pour celle cause. Et fu le coffre qui
faisoit la représentacion dudit conte en l'un desdis chœurs ,
le seigneur de Graville en l'autre, et les deux autres coffres
en l'autre char. Et ledit jour, environ beure de tierce, ledit
(!) Couronne, Aujourd'hui le Grand Couronne, village aituô sur La rive
gauche de la Seine, et chef-lieu de canton du département de la Seine-
Inférieure.
{^)_Hendues. Religieuses.
(3) ffii. Vide.
(4J Chars, Variante : Chairs.
(1358.) JËElAN*L&DON. 75
roy de Navarre à cheval et très grant foison de peuple avec
luy à cheval et à pie, partirent de Rouen et alèrent au
gibet dessus dit; et là ot cent variés qui portoient cent grans
torches; et avoit chascun varlet un escusson des armes dudit
roy de Navarre. Et fist ledit roy charier lesdis coffres jus-
ques à un lieu près de Kouen appelle le Champ du pardon
auquel lesdis corps avoient esté descapités en la place :
au plus près que l'en pout de là où il avoient esté desca-
pités furent lesdis chars arrestés ; et là furent chantées
moult sollempnellement vigilles des mors, par grant foison
de gens de pluseurs religions qui estoient là aies pour celle
cause ; et cela fait, lesdis chars furent mis au chemin : e'est
assavoir, celui où estoient les deux coffres devant ; et après
ledit char avoit deux escuiers armés des armes dudit Maubué
et Colinet, montés sur leur chevaux, et leur amis après. Et
après, estoit le char auquel estoit le corps dudit seigneur
de Graville ; et après avoit deux hommes à cheval qui por-
toient deux bannières de ses armes, et deux autres sur deux
chevaux armés, Tun pour guerre et l'autre pour tournoy,
et après estoient les amis dudit seigneur. Et après estoit le
char auquel estoit la représentacion dudit conte de Hare-
court et deux variés et deux hommes armés, le roy de
Navarre et les amis du conte. Et ainsi furent char-
riés jusques à la porte derrière le chastel de Rouen, c'est
assavoir jusques au lieu où il avoient esté mis dedens les
charretes quant on les mena exécuter. Et là furent arrestés
et furent mis hors lesdis coffres desdis chars , et les pris-
trent chevaliers et escuiers si comme on a acoustumé à
porter corps. Et les portèrent jusques à Notre-Dame de
Rouen en l'églyse cathédrale. Et ledit roy de Navarre et
merveilleusement grant peuple aloient après à pié ; et f u
moult tart quant il furent en ladite églyse. Et là furent mis
en une chappelle couverte de cierges qui avoieut VAew
^M
76 LES GRANDES CHRONIQUES.
vint-sept pies de lonc. Et en chascun des pilliers de ladite
église avoit une grant pièce de cendal atachiée, dedens la-
quelle avoit quatre escus petits des armes dessus nommées.
XLVIll.
Du sermon que le roy de Nwarre fisi à ceux de Rouen en nom-
mant martirs ceux qui estoient descapités,
L'endemain^ jour de jeudi onziesme jour dudit moys
de janvier, le roy de Navarre fu au matin, en une fenestre
sur la porte de Saint-Oyen de Rouen ; et là parla à grant
foison de gens qui estoient aies en la place qui estoit de-
vant pour oïr ledit roy qui avoit fait savoir que il vouloit
parler à eux; et leur dit en substance autel comme il avoit
dit à Paris. Et pluseurs fois nomma les quatre corps dessus
dis martirs. Et après ala à ladite églyse de Notre-Dame,
là où fu dite la messe des mors moult solempnellement par
l'evesque d'Avranches , et puis furent mis lesdis coiSres en
despost au charnier de ladite églyse de Notre-Dame (1). Et
celuy jour au disner, fist le roy de Navari'e seoir à sa table
un marchant de vin de petit estat^ pour le temps maire de
ladite ville de Rouen.
(1) Je ne sais si Ton voit encore à Nutre-Dame de Rouen, comme
avant la révolution , le heaume de ces quatre clievaliers appeodus dans
la cliapellc des lonocens ou de St-Romain.
(1358.) JEHAN-LE-BON. 77
XLIX.
Cornent monseigneur le duc de Normandie en asseurant ceux
de Paris leur disl , en plaines halles , qu'il vouloù viin^ et
mourir avec eux^ et que les gens d'armes qu'il faisoit venir
estoient pour le bien de ceux du royaume : et^ par la deffcuUe
deceuxquiavoient le gouvernement^ ilconvenoit que il-meismes
méist paine à rebouter les ennemis.
Ce meisme jeudi, onziesme jour dudit moys de janvier
mil trois cens cinquante-sept, monseigneur le duc de Nor-
mendie qui longuement avoit demouré à Paris et ne pou-
voit avoir chevance, car ceux de Paris avoient tout le gou-
vernement, fu conseillié que il parlast au commun de Paiis.
Si fist savoir, celuy jour bien matin , que il iroit es halles
pour parler au commun. Et quant l'evesque de Laon et le
prévost des marchans le sccurent, il le Guidèrent empeschier,
et distrent à monseigneur le duc que il se vouloit mettre en
grant péril de soy mettre devant le peuple. Nëantmoins,
ledit monseigneur le duc ne les crut point, mais ala, envi-
ron heure de tierce, es dites halles, à cheval, luy sixiesme
ou huitiesme ou environ. Et dist à grant foison de peuple
qui là estoit que il avoit entencion de mourir et de vivre
avec eux, et que il ne créussent aucuns qui avoient dit et
publié que il faisoit venir des gens d'armes pour les piller
et gaster : car il ne l'a voit oncques pensé. Mais il faisoit
venir lesdites gens d'armes pour aidier à deffendre et
garantir le peuple de France qui moult avoit à souffrir, car
les ennemis estoient moult espandus parmy le royaume de
France, et ceux qui avoient pris le gouvernement n'y met-
toient nul remède. Si estoit son entencion, ce âimX^ ^^
7.
78 LES GRANDES CHRONIQUES.
gouverner dès lors en ayant, et de rebouter les ennemis de
France ; et n'eust pas tant attendu ledit duc se il eust eu le
gouvernement et la finance. Et oultre, dit lors que toute la
finance qui avoit esté levée ou royaume de France, depuis
que les trois estas avoient eu le gouvernement, il n'en avoit
né denier né maille; mais bien pensoit que ceux quîTavoient
receue si en rendroient bon compte. Et furent les parolles
dudit duc moult agréables au peuple ; et se tenoit la^plus
grant partie par devers luy (î).
L.
De rassemblée que lepréi^ost des marchans fisi faire à Saint-
JaqueS'de-COspitalj pour la double que il ai^oit que le peuple
de Paris ne se tenist du tout af^ec monseigneur le duc; et des
parolles que dit Charles Toussac, eschei^in,
L'endemain, jour de vendredi douziesme jour dudit
moys de janvier, le prévost des marchans et ses aliés consi-
dérans et voyans que le peuple estoit à faire le plaisir et la
volenté de monseigneur le duc, leur seigneur ; doubtans par
aventure que ledit peuple ne s'esméust contre eux ^ firent
assemblera Saint-Jaques-de-l'Ospital (2) grant foison de gens,
et par espécial ceux qui estoient de leur partie. Et quant
ledit duc sceut ladite assemblée, il parti tantost du palais
et ala audit Ospital, et en sa compagnie estoit ledit eves-
que de Laon et pluseurs autres. Et quant il fu là, il fist
parler son chancellier à tous ceux qui là estoient, et leur
(J) Et se tenoit, etc. C'est-à-dire : El le plus grand nombre favorisoit
plutôt son pari! que celui des meneurs des Trois-Etats.
(2) Saint-Jaques de V Ospital. Église située à rextrémilé des rues Mau*
conseil et Saint- Denis. Transformée depuis la révolution de 1792 en maga*
sin, elle fut abattue en 1 822 .
(1358.) JEHAN-LË-BON. 79
ûst dire une partie de ce qu'il avoit dit le jour précédent es
halles. Et oultre, pour ce que pluseurs publioient que ledit
duc ne tenoit pas au roy de Navarre les convenances que il
luy avoit promises, et ledit duc ne povoit faire son devoir de
rebouter ses ennemis qui dommageoient et gastoient tout
environ Paris, Chartres et le pays environ ; iceluy duc ûst
dire que il avoit bien tenu audit roy de Navarre ce qu'il
avcMt promis en tant comme il povoit; mais aucuns d'iceux
auxquels le roy son père avoit baillié à garder aucuns chas-
tiaux dudit roy de Navarre ne les vouloient rendre, il n'en
povoit mais; mais il eai avoit fait tout son povoir et encore
estoit prest du faire.
Et après ce que ledit chancellier ot parlé, Charles Tous-
sac se leva et voult parler ; mais il y ot si grant noise que il
ne pout estre oï. Si se parti lors monseigneur le duc et sa
compaignie, forsTevesque de Laon quidemoura avec ledit
prévost des marchatis. Et assez tost après que ledit duc fu
parti, ledit Charles recommença, et lors fu oï. Si dist moult
de choses, et par espécial contre les officiers du roy. Et dist
que il y avoit tant de mauvaises herbes que les bonnes ne
povoient fructifier né amender ; et dit moult de choses cou-
vertement contre le duc. Et après, quant il ot parlé, un
advocat appelle Jehan de Sainte-Aude, qui par les trois
estas avoit esté fait un des généraux gouverneurs des subsi-
des ottroyés par les trois estas, parla et dit que le prévost
des marchans né les autres des trois estas n'avoient pas
emboursé l'argent que on avoit receu des subsides. Et au-
tel avoit dit ledit prévost des marchans. Et nomma ledit
Jehan pluseurs c)ievaliers qui en avoient eu par le man-
dement dudit duc , si comme disoit ledit Jehan , jusques
à la somme de quarante ou de cinquante mille moutons
lesquels avoient esté mal emploies, si comme ses parolles le
notoient et donnoient à entendre. Et là fu encore dit par
80 LES GRANDES CHRONIQUES.
ledit Charles Toussac que ledit prëvost des marchaDs ëtoit
preud'homme et a voit fait ce que il avoit fait, pour le bien
et le sauvement et le proufit de tout le peuple. Et dist que
sur ledit prévost régnoit haine, et que il le sa voit bien. Et
que se ledit prévost des marchans cuidoit que ceux qui
là estoient présens et les autres de Paris ne le voulsissent
porter né soustenir, il querroit son sauvement là où il le
pourroit trouver. Et là aucuns qui estoient de leur aliance
crièrent, disans que il le porteroient et soustenroient contre
tous.
Item, le samedi ensuivant, treisiesme jour dudit moys
de janvier, monseigneur le duc manda pluseurs des mais-
très de Paris au palais là où il estoit, et parla à eux moult
aimablement et leur requist que il luy voulsissent estre
bons subgiés, et il leur seroit bon seigneur. Lesquels luy
respondirent que il vivroient et mourroient avec luy, et que
il avoit trop attendu à prendre le gouvernement.
LI.
D'ime faible mormoie que les geds des (rois estas ordenèrent d
Paris,
Le huitiesme jour d'après Noël Tan dessus dit, fu l'assem-
blée à Paris des bonnes villes ; mais il n'y ot aucuns nobles, et
pou y ot des gens d'églyse. Et tous les jours assembloient et si
ne povoient estre à accort. Et toutesvoies il demourèrent à
Paris jusques au vint-quatriesme ou vint-cinquiesme jour de
janvier. Et ordenèrent que il retourneroient le dimenche
devant karesme prenant, onziesme joui* du liioys de février
ensuivant. Et pour provision ordenèrent que on feroit nou-
relle monnoïe plus foible que celle qui autrefois avoit esté
(1358.) JEHAN-LE-BON. 81
faite par eux, et que monseigneur le duc y auioit plus de
proufit: c'est assavoir le quint denier, et les autres quatre se-
roient pour la guerre. Et ainsi fu fait ; et valut le mouton
trente sols parisis.
Et les deux roynes Jehanne et Blanche traictoient à Paris
de l'accort mettre entre monseigneur le duc qui là estoit, et
le roy de Navarre qui estoit à Mante ; mais ledit roy avoit
de ses gens à Paris monseigneur Jehan de Piquegny et
autres. Et tousjours venoient à Paris gens de diverses mar-
ches, souldoiers, tant que monseigneur le duc ot bien
dedens Paris deux mille hommes d'armes, lesquels demou-
roient à Paris sans riens faire ne porter aucun proufit ; et
toutesvoies les ennemis estoient sur le pays en pluseurs lieux
et pilloient et roboient tout , et furent jusques à Saint-
Gloust.
Incidence, — Le mardi , seiziesme jour dudit moys de
janvier , espousa monseigneur Loys , conte d'Estampes ,
madame Jehanne d'Eu, fille jadis de Raoul conte d'Eu
et connestable de France, et suer à l'autre conte d'Eu et de
Guynes et aussi connestable de France qui ot la teste coup-
pée à Neele, à Paris. Laquelle madame Jehanne avoit esté
femme de monseigneur Gautier, duc d'Athènes et conte de
Brene en Ghampaigne et connestable de France , qui
avoit esté tué en la bataille de Poitiers où le roy Jehan fu
pris.
LU.
De la prise d'Estampes.
Geluy mardi meisme, les ennemis d'entour Paris et Ghar-
tres pristrent Estampes et la pillèrent, et y pristrent grant
foison de prisonniers que il menèrent en pluseurs forte-
resces que il tenoient en Ghartrain et en Beausse.
82 LES GRANDES GHEONIQUES.
un.
De la mort Jehan Baillet^ trésorier de monsieur le duc de Nor^
mendie. Et cornent Perin Marcfu justicié , pendu et puis des-
pendu et enterré en Véglyse Saint-Merry,
Le raercredi yint-quatriesme jour dudit moys de jan-
yier, après disner, Jehan Baillet, trésorier de monseigneur
le duc de Normendie et moult acointé de luy , fu tué à
Paris d*un vallet changeur appelle Perrin Marc (I) qui le £éri
d'un coutel au dessoubs de l'espanle par derrière , en la
rue nueve Saint-Merry. Et après s'enfuy ledit Perrin audit
moustier de Saint-Merry. Et le soir bien tart, ledit duc qui
moult estoit courroucié de la mort de son dit trésorier en-
voia audit moustier de Saint-Merry monseigneur Robert de
Glermont(2) son mareschal, Jehan de Ghaion, fils de mon-
(1) Venin Marc. Yiilani, copiste souvent infidèle de nos Chroniques^
ajoute ici que Macé se piaigaoit de n'avoir pas reçu le prix de deux clie-
vaux achetés par les gens de Técurie du dauphin. « Le trésorier, » dit
sur cela M. Michelet, « refusoit de payer, sans doute sous prétexte du
» droit de prise. » Je suis surpris de voir une pareille conjecture sous
la plume de M. Michelet, qui auroit dû la laisser à Dulaure ou à M. Slsr-
mondi. Il ne peut ignorer que ce droit de prise, dont on a fait tant de
bruit, n'étoit que celui d'emprunter pour un très court espace de temps
les objets de première nécessité que ne pouvoient emporter avec eux <ïans
leiir^ tournées les grands officiers de la couronne. CTétoient des matelas, de
la vaisselle et des fourrages. Mais jamais il n'arrlvoit aux emprunteurs
de prétendre à la propriété de ces objets. Et si les citoyens ne dé-
voient pas les refuser , on ne pouvoit se dispenser de leur tenir compte
de ceux qu'on ne leur restituoit pas. Au reste, il est fort douteux que Per-
rin Marc et non pas Macé, valet changeur^ ait eu personnellement à récla-
mer quelque chose du trésorier Jean Baillet.
(2) La plupart des manuscrits et les éditions goihiques omettent ce
nom ; et Villaret transporte au jeune Jean de Ghalon le titre de maré-
chal de Champaigne, tandis que Lévesque fait de Jean de Glermont le
maréchal de Normandie. La vérité, c'est que Jean de Glermont fut nommé
maréchal de France par le duc de Normandie depuis la captivité de son
père. L'erreur vient de ce que les chroniqueurs contemporahis l'ont son*
vent désigné comme maréchal de monseigneur k dtic de Normandie,
(1358.) JEHAN-LE-BON. 83
seigneur Jehan de Chalon, seigneur d'Ailay , Guillaume
Staise, lors prévost de Paris et grant foison de gens d'armes,
lesquels brisièrent les huis dudit moustier et en mistrent
hors à îorce ledit Perrin Marc. Et l'endemain matin jour
de jeudi , ledit Perrin fu traisné au chastelet au lieu où il
avoit fait le coup, et là ot le poing couppé et puis fu mené
au gibet de Paris, et là pendu.
Mais l'eresque de Paris fist tant que ledit Perrin fu des-
pendu le samedi ensuivant et lu ramené audit moustier de
Saint-Merry «t restabli; et là à très grant sollempnitë fu en-
terré le jour que lesobsèques dudit Jehan Baillet furent faites;
auxquelles fu présent monseigneur le duc de Normendie.
Et à celles dudit Perrin fu le prévost des marchans, et grant
foison des bourgois de Paris.
LÏV.
Des messagiers du roy de France etUH>iés à monseigneur le duc
son fils ainsnéf à Paris,
Le samedi vint-septîesme jour du moys de janvier, les
messages du roy qui estoient venus d'Angletcirre , c'est
assavoir l'evesque de Theroucnne chancellier de France ,
le conte de Vendosmc , le seigneur de Derval , le sire
d'Aubigny, monseigneur Jehan de Saintré chevalier et
messire Jehan de Ghampeaux clerc, firent leur rap-
port au duc de Normendie , en la présence de pluseurs
de son conseil, evesques, chevaliers et autres, sur le traic-
tié de l'accort fait en Angleterre, entre les roys de France et
d'Angleterre. Lequel traictié moult plut audit duc et à ses
conseilliers, si comme il disoient.
84 LES GRANDES CHRONIQUES.
LV.
De la response que monseigneur le duc de Normendie fisi an
message du roy de Navarre.
Après celuy samedi huit jours ou environ, messire
Jehan de Piquegny vint à Paris de par le roy de Navarre
qui estoit à Mante, et fist ledit messire Jehan pluseurs
requestes à monseigneur le duc, de par ledit roy de Navarre,
en la présence des roynes Jehanne et Blanche et de plu-
seurs du conseil dudit duc. C'est assavoir que monseigneur
le duc tenist les convenances audit roy de Navarre que il
luy avoit, lesquelles il ne (1) esclaircissoit point ; et que il
féist rendre audit roy ses forteresces et quarante mille
florins à l'escu que l'en luy avoit promis l'autre fois qu'il
avoit esté à Paris, et aussi aucuns joyaux qui avoient esté
pris du sien, lorsqu'il fu emprisonné.
Et lors monseigneur le duc se mist à un genouil devant
les dites roynes, lesquelles le firent lever tantost et raseoir
emprès elles. £t respondi audit monseigneur Jehan que il
avoit bien audit roy de Navarre tenues les convenances
que il ly avoit , et que se aucun à qui il fust tenu de res-
pondre voùloit dire le contraire il diroit que celui men-
tiroit. Mais ledit monseigneur Jehan n'estoit pas homme à
qui monseigneur le duc en déust respondre. Et toutes voies
disoit-il encore que se aucun vouloit maintenir que il
n'eust tenu audit roy de Navarre lesdites convenances, il
avoit des chevaliers qui bien s'en combattroient , se méstier
estoit. Et pluseurs autres parolles dist lors monseigneur le
duc. Et lors fu dit par l'evesque de Laon que monseigneur
(1) Lesquelles il ne. Que ledit Picqucgny ne précisolt pas.
(1368.) JEHAN-LE-BON. 86
le duc auroit plus grant advis sur lesdites requestes, et en
respondroit tant que il souffiroit ; et ainsi se départirent.
LVI.
Cornent tunwersi'ié de Paris^ par le prévost des marchans^ alè~
rent par devers monseigneur le duc pour faire accorder les
demandes au roy de Navarre,
Celle sepnoiaine, l'université de Paris (1), le clcrgié, le pré-
vost des marchans et ses compaignons, alèrent par devers
monseigneur le duc, au palais, et là fu dit audit duc, par
frère Simon de Langres, maistre de l'ordre des Jacobins,
que tous les dessus nommés avoient esté ensemble au con-
seil, et avoient délibéré que le roy de Navarre feroit faire
audit duc toutes ses demandes à une fois ; et que tantost
que il les auroit faites , ledit duc feroit rendre audit roy
de Navarre toutes ses forteresces : et après l'en regarderoit
sur toutes les requestes dudit roy, et luy passeroit l'en tout
ce que l'en devroit. Et pour ce que ledit maistre ne disoit
plus, un moine de Saint-Denis eiï France, maistre en théo-
logie et prieur d'Essonne (2), dit audit maistre que il
n'avoit pas tout dit. Si dist lors ledit prieur à monseigneur
le duc, que encore avoient-il délibéré que se il ou le roy
de Navarre estoient refusans de tenir et accomplir leur
délibération, il seroient tous contre celuy qui en seroit refu-
sant et prescheroient contre luy (3).
(1) I>u Boullay, dans son Histoire de P Université j et tous nos historiens
assurent , je ne sais sur quel garant , que . TUniversité refusa toujours
de porter le chaperon mi-parti; mais tous, à l'exception de M. Miclielet,
omettent de mentionner la visite faite par l'Université au dauphin, qui s'en
seroit bien passé. «
(2) Essonne. Prés de Gorbeil.
(3) li soffiroit de ces dernières phrases pour prouver que notre chro-
nique n'est plus rédigée par un moine de Saint-Denis.
86 LES GRANDES CHRONIQUES.
LVII.
Autre ordenance par aucuns des gens des trois estas.
Le dimeacke devant karesnie prenant, onziesme jour
de février, se rassemblèrent à Paris pluseurs des bonnes
villes et du clergié, mais il n'y vint nul noble. Et par plu-
seurs journées se assemblèrent, si comme il avoient accous-
tumé. Et fiinablement ordenèrent que les gens d'églyse
paieroient demy-dixiesme pour le temps advenir, pour un
an. Et ceulx qui n'avoient aucune chose paiée pour l'an
passé paieroient aussi avecques l'autre année demy-
dixiesme. Et les villes fermées feroient de soixante-quinze
feus (1) un homme armé ou dix sous parisis pour jour; et le
plat païs feroit de cent feus un homme armé.
LVIIL
Cornent le prét^ost des marchans et ses allés alèrent au palais en
la chambre de monseigneur le duc de Normendie ; et làj pré'
sent luf, tuèrent les deux mareschaux de Clermont et de
Champaigne^ après ce que ilorent tuémaistre Regnautd^Acy^
adt^ocat en parlement.
Le jeudi vint-deuxiesme jour du moys de février, l'an
mil trois cens cinquante - sept à matin , et fu le secont
jeudi de karesme ,• ledit prévost des marchans fist assem-
bler à St-Eloy près du Palais (2) tous les mestiers de Paris
armés, et tant que on estimoit qu'il estoient bien trois mil
tous armés. Et environ heure de tierce, un advocat de
(1) Soixante-quinze, Et non pas soixante^cinq , coinme le portent les
éditions gothiques et les historiens modernes.
(2} Sur remplacement actuel de la rue de Salnt-£loy.
(13&8.) JEUAN-LE-BON. 87
parlement appelle maistre Régnant d'Acy, en alant du
palais en sa maison qui estoit près de Saint-Landry (1), fu
tué près du moustier de la Magdaleine (2), en l'ostel d'un .
pâtissier là où il se bouta quant il vit que l'on le vouloit
tuer; et ot tant et de telles plaies que tantost il mourut
sans parler. Et tantost après, ledit prévost et pluseurs en
sa compaignie montèrent en la chambre de monseigneur le
duc au palais sur les merceries (3), et là trouvèrent ledit duc
auquel ledit prévost dist telles paroUes en substance : « Sire,
M ne vous esbahissez de choses que vous véez, car il est
M ordené et convient que il soit fait. » Et si tost que ces
parolles furent dites, aucuns de la compaignie du prévost
des marchans coururent sur monseigneur Jehan de Gon-
flans, mareschal de Ghampaigne, et le tuèrent joignant du
lit de monseigneur le duc et en sa présence. Et aucuns au-
tres de la compaignie dudit prévost coururent sur monsei-
gneur Robert de Glermont , mareschal dudit duc de Nor-
mendie, lequel se retray en une autre chambre de retrait
dudit monseigneur le duc, mais il le suivirent et là le
tuèrent. Et monseigneur le duc qui moult estoit effraie de
ce que il véoit, pria ledit prévost des marchans que il le
voulsist sauver, cartons ses officiers qui lors estoient en
la chambre s'enfouirent et le laissièrent. Et adont , ledit
prévost luy dit : « Sire, vous n'avez garde. » Et luy bailla
ledit prévost son chapperon qui estoit des chapperons de
la ville parti de rouge et de pers, le pers à destre ; et prist
le chapperon dudit monseigneur le duc qui estoit de bru-
(1) Saint'Landry. Cette église étolt à rentrée actuelle de la rue de
Saint-Landry, sur le quai de la Cité.
(S) La Magdaleine, L'église de la Magdeleine-en-la-Cité étoit sur l'em^
placement de la maison n» 5 de la rue actuelle de la Juiverie, On a cou
serré l'ancien nom au passage qui divise cette maison*
(3) Sur les merceries, Cqs derniers mots ne sont que dans le manuscrit
de Charles Y.
88 LES GRANDES CHRONIQUES.
nette (1) noire à un orfrois d'or, et le porta tout celuy joui*,
et monseigneur le duc porta celuy dudit prévost (2). Tan-
tost après , aucuns de la compaignie dudit prévost pris-
rent les corps des deux chevaliers et les trainèrent moult
inhumainement par devant monseigneur le duc jusques en
la court du palais devant le perron de inarbre ; et là demou-
rèrent tous estendus et descouvers en la vue de ceux qui les
vouloient veoir , jusques après disner bien tart ; et n'estoit
nul homme qui les osast oster.
Et ledit prévost des marchans et ses compaignons alèrent
en leur maison en Grève que l'en appeloit la maison de la
ville. Et là ledit prévost estsuit aux fenestres de ladite maison,
sur la place de Grève, parla à moult grant nombre de
gens armés qui estoient en ladite place et leur dist que
le fait qui avoit esté faut ce avoit esté pour le bien com-
mun du royaume de France, et que ceux qui avoient esté
tués estoient faux, mauvais et traitres. Et requist ledit
prévost au peuple qui là estoit, que en ce le voulsissent
porter et soustenir , car il avoit fait ce faire pour le bien
du royaume, si comme il disoit. Et lors, pluseurs crièrent
à haute voix que il advouoient le fait , et que il vouloient
vivre et morir avec ledit prévost des marchans.
Et tantost après, ledit prévost des marchans retourna au
palais et tant de gens d'armes avec luy que toute la court en
estoit plaine. Et monta en la chambre où monseigneur le
duc estoit qui moult estoit dolent et esbahi de ce qui estoit
advenu. Et encore estoient les corps desdis chevaliers devant
ledit perron de marbre, et le povoit ledit duc véoir des fenes-
tres de sa chambre. Et quant ledit prévost fu en ladite cham-
bre, et pluseurs armés de sa compaignie avec luy, il dit
(1) Brunette. Etoffe fine et très-recherchée.— Orfrois, bordure, frange
d'or ou d'argent.
(2) Quel frappant rapport avec la Journée du 20 juin 1792 !
(1358.) JEHAN-LE-BON. 89
audit monseigneur le duc que il ne se mëist point à mesaise
de ce qui estoit advenu, car il avoit esté fait de la volenté
du peuple, et pour eschiéver greigneurs périls; et ceux
qui avoient esté mors avoient esté faux , mauvais et trai-
tres. Et requist ledit prévost à monseigneur le duc, de par
ledit peuple , que il voulsist ratifier ledit fait et estre tout
un avec eux. Et que se mestier avoient d'aucun pardon
pour cause dudit fait, que le duc leur voulsist à tous par-
donner. Lequel duc octroia audit prévost les choses dessus
dites, et luy pria que ceux de Paris voulsissent estre ses bons
amis et il seroit le leur. Et pour celle cause , ledit prévost
envoia audit duc deux draps, l'un de pers et l'autre de
rouge, pour ce que ledit duc féist faire des chapperons pour
luy et pour ses gens tout comme ceux de Paris les portoient,
c'est assavoir, parti de pers et de rouge, le pers à destre. Et
ainsi le fist ledit monseigneur le duc et portoit tel chappe-
ron comme dit est, et ses gens aussi, et ceux du parlement
et des autres chambres du palais et tous autres officiers
communément estans à Paris (1).
Et celuy jour de jeudi, environ vespres, ledit prévost
commanda que on levast lesdis corps des deux chevaliers
dessus dis qui encore estoient en ladite court du palais, et
que l'en les portast à Ste-Katherine-du-Yal-des-Escoliers.
Et jà estoit levé le corps de maistre Régnant d'Acy, et avoit
esté porté en son ostel par ses gens , car il avoit esté tué
près de son ostel. Mais toutesvoies fu-il longuement là où il
avoit esté tué en la vue de chascun, a^vant que il eust est élevé.
(1) Au milieu de circoDStances aussi critiques, pense-t-on que le dau-
phin auroit pu garantir sa vie, si la liberté de la presse eût existé comme
sous le règne de Louis XVf P Cette question seroit digne d'être mise au
concours par V Académie des Sciences morales et politiques. En comparant
le résultat des deux crises, on est tenté de rejeter sur Louis Wl toutes
les fautes : cependant les concessions qui firent la perle de ce vertueux
prince avoient fait le salut de Charles V.
8.
90 LES GRANDES CHRONIQUES.
Si furent les deux corps dessus dis mis par povres varies
ea une charrete, et menés à descouvert dedens ladite char-
rete par lesdis povres variés qui ladite charrete trainoient
sans chevaux au lonc de la ville^ jusques audit lieu de Ste-
Katherine-du-Yal-des-Escoliers ; et par lesdis variés furent
descendus en la court, et puis emmenèrent lesdis variés la-
dite charrete et laissièrent là les deux corps. Et emp<Mrtèrent
lesdis variés le mantel de l'un des chevaliers pour leur salaire
de les avoir amenés jusques là. Et pour ce que les religieux
de Sainte-Katherine n'osoient enterrer lesdis corps^ aucuns
d'eux aléi*ent vers ledit prévost pour savoir que il voulc^t
que lesdis religieux féissent desdis corps? Lequel prévost
respondi auxdis religieux que il luy plaisoit que il en féist
ce que monseigneur le duc vouldroit. Et a^és alérent vers
monseigneur le duc, lequel leur dist que il les féissent
enterrer secrètement sans solemnité. Mais assez tost après
fu de£Eendu auxdis religieux, de par l'evesque de Paris> que
il n'enterrassent point le corps de monseigneur Robert de
Glermont en terre benoite, car ledit evesque le tenait pour
excomménié, pour ce que il avoit esté à oster et traire hors
du moustier de Saint -Merry Perin Marc , qui avoit tué
Jehan Baille t , si comme dessus est dit. Si en fu ordené
secrètement par lesdis rehgieux tant de l'un comme de
l'autre. Et ledit maitref Kegnaut d'Acy fu le soir entende
secrètement au moustier de Saint- Landry, de quelle paroisse
il estoit.
Et celuy jeudi au soir , bien tart , fu ledit prévost des
marchans en l'ostel de la royne Jehanne, et là parla à luy
moult longuement. Et disoit-Pen que entre les autres cho-
ses que il luy dist, il luy requit que elle féist venir le roy
de Navarre à Paris.
(1368.) JËHAN-LE-BON. 91
LIX.
De tdssemBlàe que le prétest des marckansfist aux Augustins
et des paroles que maistre Robert dé Corbie dist.
L'endemsÛD, jour de vendredi vint-troisiesme jour dudit
moys de février^ ledit prévost des marchans fist assembler
au matin aux Augustins grant nombre de ceux de Paris
desquels pluseurs estoient armés. Et manda à ceux qui
ayoient esté envoies de par les bonnes villes qui encores
estoient à Paiis que il alassent là , desquels pluseurs y
alèrent. Et là , miaistre Robert de Corbie dist que le pré-
vost des marchans avoit fait faire le fait qui avoit esté
faut le jour précédent pour le bien et pour le proufit
du royaume, et que il estoient quatre qui empçschoient
tous les bons eonsaux devers monseigneur le duc , et
par eux avoit esté empeschiée la délivrance du roy
de France, si comme dîsoit ledit maistre Roba:t. Et dist
que sur la délivrance du roy avoient esté assemblés l'u-
niversité, le clergié et la ville de Parts qui tous estoient et
avment esté d'accort et en une oppinion. Et depuis soixante-
quatre personnes du conseil monseigneur le duc qui sur ce
meismes avoient esté assemblées avoient esté de une oppi-
nion, et les quatre dessus dis empeschièrent tout. IVIais il
ne dist point qui estoient ces quatre, et si ne dist oncques
sur quoi ce conseil avoit esté, en espécial, né aucun cas par-
tiddîer né espécial pour lequel il eussent mis à mort les
tims dessus nommés. Et toutesvoies requist ledit maistre
Robert les envoies des bonnes villes, pour ledit prévost
et les autres qui avoient fait ledit fait , que il voulsissent
ratifier ce qui avoit esté fait et eux tenir en bonne union
avec ceux de Paris; laquelle union avoit esté promise et
92 LES GRANDES CHRONIQUES.
jurée en pluseurs assemblées par avant, si comme disoit
ledit maistre Robert.
Et jà fust ce que pluseurs de ceux des bonnes villes sceus-
sent bien que seure chose n'estoit pas de ratifier ledit fait,
toutesvoies dirent par doubte tous ceux qui en ladite assem-
blée estoient, que il créoient que ce avoit esté fait à bonne
cause et juste, et le ratiffioient, dont pluseurs de Paris qui
là estoient les en mercièrent.
LX.
Cornent le préi^osl des marchans vint à monseigneur le duc en
parlement, et lujr requist que il voulsist tenir lef ordenances
que les trois estas ai^oient establies l'année det^ant.
Le samedi ensuivant, vint-quatriesme jour dudit moys,
fu monseigneur le duc en la chambre de parlement, et avec
luy aucuns de son conseil qui luy estoient demourés. Et là
alèrent à luy ledit prévost et pluseurs autres avec luy, tant
armés comme non armés,et requistrent à monseigneur le duc
que il féist tenir et garder, sans enfraindre, toutes les orde-
nances lesquelles avoient esté faites par les trois estas l'an
précédent, et que il les laissast gouverner si comme autrefois
avoit esté fait ; et que il voulsist débouter aucuns qui en-
core estoient en son conseil ; et pom^ ce que le peuple se
tenoit trop mal content de moult de choses qui estoient
faites au conseil de monseigneur le duc contre ledit peujde^
il voulsist mettre en son grand conseil trois ou quatre bôttr-*
gois que l'en luy nommeroit. Toutes lesquelles choses mosH
seigneur le duc leur octroia.
(13580 JEHAN-LE-BON. 93
LXI.
De la rei^enue du rojr de Navarre à Paris; et du mandement
que le roy de France fist au duc de Normendicy son ainsné
fils.
Le lundi ensuivant, vint-sixiesme jour dudit moys de
février , entra le roy de Navarre à Paris , à moult grant
compaignie de gens d'armes, tant de ceux qu'il avoit ame-
nés comme de ceux de Paris qui estoient aies contre luy ;
et ala descendre ledit roy en l'ostel de Neelle qui lors es-
toit au duc de Normendie. Et celuy jour, le prévost des
marchans ala devers luy et luy pria et dist que il voulsist
faire justes reqUestes audit monseigneur le duc , et que il
voulsist porter et soustenir le fait que il avoient fait à Paris
des trois qui avoient esté occis. Lequel roy leur octroia tout.
Et toute celle sepmaine, les deux roynes veves Jehanne
et Blanche , le prévost des marchans , l'evesque de Laon
et ses compaignons traictièrent l'accort entre le duc et
le roy, lequel fu fait dedens dix ou douze jours après.
Mais pou de gens sceurent lors la manière. Toutesvoies donna
lors ledit duc audit roy l'ostel de Neelle. Et furent si bien
ensemble que diascun jour il disnoient l'un avec l'autre, et
faisoient moult grant semblant de eux entr'aimer. Et après,
environ le dixiesme ou douxiesme jour de mars, le roy de
France manda à monseigneur le duc de Normendie que il
envoiast en Angleterre deux prélas , et quatre chevaliers ,
car il estoit moult seul si comme il mandoit. Et aussi
manda que il luy envoiast deux bons notaires pour ordener
les lettres du traictié d'accort entre luy et le roy d'Angle-
terre. Et tous jours estoient ceux de Paris ainsi comme
esmeus , et se armoient et assambloient souvent ; pour la-
94 LES GRANDES CHRONIQUES.
quelle chose pluseurs officiers du roy de France et du duc
se absentèrent (1) tant prélas comme autres. Et depuis en
retourna pluseurs à Paris, poui* la seurté que il orent dudit
prévost des marchans qui disoit que l'en ne leur vouloit
mal.
LXII.
Des lettres que le préi^ost des marchans envola aux bonnes villes
pour les faire aller et prendre chapperons partis de meisme
ceux de Paris,
En ce temps furent faites ordenances sur tous officiers.
Et l'ëvesque de Therouenne , lors chancelliei* de France,
qui nouvellement estoit venu d'Angleterre , n'avoit point
aj^rté les seaux du roy, mais les avoit laissiés en Angle-
terre par Tordenance du roy et de son conseil. Lequel chan-
celier bien apperceut que l'en vouloit user d'autres seaux
que de celuy de Ghastellet duquel l'en usoit en l'absence du
grant. Et aussi pour pluseurs autres causes se parti de Pa-
ris, et s'en ala en son pays d'Alvergne (2).
En ce temps , assez tost après l'occision des trois dessus
jiommés, le prévost des marchans et les eschevins envoiè-
rent lettres closes par les bonnes villes du royaume, par
lesquelles il leur faisoient savoir le fait qu'il avoient fait, et
leur requéroient que il se voulsissent tenir en vraie union
avec eux et que il voulsissent prendre de leur chapperons
partis de pers et de rouge , si amime avoient fait le duc df
Normendie et pluseurs autres du sanc de France, si comme
es dites lettres estoit contenu. Et, en vérité, ledit monsei ;
(1) Se alfsentèrent. Le reste du chapitre est inédit et ne se trouve que
dans le manuscrit de Charles Y.
(2) D'Alvergne. Ce prélat recommandable étoit en effet de la maison
de Montaigu en Auvergne, et se nommoit GiUes Aycelin.
(1358.) JEHAN-LE-BON. 95
gneur le duc, le roy de Navarre, le duc d'Orlëans frère dudit
roy de France, et le conte d'Estampes, qui tous estoient des
fleurs de lis (t), portoient lesdis chapperons. Dont pluseurs
ne renroièrent oncques responses desdites lettres, et autres
rescriprent sans autre aliance faire et sans prendre desdis
chapperons ; et autres prisrent desdis chapperons.
LXUI.
De la response que ceux qui tenoient les forleresces féircnt à
ceux que le roy d'Angleterre leur enpoia.
En ce temps envoia le roy d'Angleterre deux chevaliers
anglois en France pour faire issir des forteresces tous ceux (2)
qui aucunes en avoit prises depuis les trièves données à
Bourdiaux entre le roy de France et le prince de Galles.
Dont pluseurs et presque tous, tant en Ghartain comme en
Normendie, qui avoient prises lesdites forteresces respon-
dirent que il n'estoient point au roy d'Angleterre , né les
dites forteresces ne tenoient de par luy; et dirent aucuns que
il' estoient au roy de Navarre et les autres disrent que il
trouveroient bien qui les avoueroit. Et ne issirent point ,
mais coururent, pillèrent et robèrent le pays. Et furent
aucuns de la garnison d'Esparnon, le lundi douziesme jour
du moys de mars, en la ville de Chastres soubsMpnt-Lehery
environ ; et pillèrent tout et emmenèrent moult de prison-
niers à Mont-Lehery et n'estoient pas plus de six vint ou
environ : et si ne trouvèrent qui empeschement leur féist.
(1) Des fleurs de lys. Belle et ancienne manière de désigner lesparens
du roi, les princes du sang.
(2) Tous ceux. Tous ceux qui sous prétexte d'ordres émanés du roi
d'Angleterre avoient pris possession de places que la conclusion des trêves
empéchoit de croire en danger.
90 LES GRANDES CHRONIQUES.
Et toutesvoies estoit l'accort fait entre ledit duc et le roy
de Navarre, par telle manière que il estoient le plus du
temps ensemble, et avoient esté par plus de huit jours en-
semble par avant. Et avoit ledit duc accordé que ledit roy,
en partie de paiement de ce que il devoit avoir par ledit
accort, auroit la conté de Bigorre, et la jugerie de Rivière (1)
et la conté de Mascon et autres terres au païs, jusques à
dix mil livres mesurées de terre. Et si fu accordé à la roy ne
Blanche, sœur dudit roy, que elle auroit Moret en Acqui-
taine de ce que l'en luy devoit pour son douaire. Item, en
tout ce temps donnoit ledit roy de Navarre saufs-conduis à
Paris, contenant ceste forme (2) :
LXIV.
Cy après s* ensuit la teneitr des saufs conduis que le roy de JV/i-
i^arre donnoit en la ville de Paris,
« Charles, par la grâce de Dieu, roy de Navarre et conte
» d'Evreux, à tous ceux qui ces lettres verront salut. Savoir
» faisons que nous avons donné et donnons par la teneur
» de ces présentes à nos amés et féaux chevaliers Jehan de
» Neuf-Chastel et le seigneur de Kaon (3), et à leur com-
)> paignie jusques au nombre de trente personnes à cheval,
M seur et sauf conduit du jour de la date de ces présentes
» jusques à la feste de Penthecouste prochaine venant, pour
» aler, venir cependant, et demourer se mestier est par tous
M les lieux du royaume de France. Si donnons en mande-
» ment à tous capitaines, chastelains, gardes de païs, villes
(1) La Jugerie, Variante : Viguerie*
(2) Celte dernière pbrase est inédite.
(3) Les meilleures leçons écrivent ainsi ce nom. Variantes : Bouen et
Craon,
(1358.) JEHAN-LE-BON. 97
» et passages et destrois dudit royaume, et à chascun d'eux ; et
M prions tous autres quelesdis chevaliers et leur compagnie,
M jusques au nombre dessus dit, fassent ^t laissent jouir^et
» user de nostre présent sauf conduit , sans leur faire ne
M sou£frir estre fait aucun empeschement en corps, en che-
» vaux , en hai-nois né en aucuns de leur biens. Donné ù
n Paris le douziesme jour du moys de mars , l'an de grâce
n mil trois cens cinquante-sept. » Et estoient ainsi signées :
tt Par le roy. P. du Tertre. » — Et obéissoit-l'en plus aux-
dis saufs conduis que on ne faisoit à ceux de monseigneur
le duc.
Item , le mardi treiziesme jour du moys de mars l'an
dessus dit, se parti de Paris ledit roy de Navarre et s'en ala
à Mante, et monseigneur le duc demouia à Paris.
hXY.
Cornent monseigneur le duc prisl nom de régent par titre de
lettres j à très bonne cause.
Le mercredi quatorziesme jour du moys de mars fu pu-
blié à Paris que monseigneur le duc qui par avant s'estoit
appelle lieutenant du roy, depuis sa prise, s'appelleroit dès
là en avant régent du royaume. Et fu son titre tel : Karolus
primogenitus régis Francorum regnum regerîs , etc. Et jasoit
ce que par avant l'en eust tousjours escript au nom du roy,
en parlement et en toutes lettres de justice, il fu defFendu
celuy jour que plus on n'y escrisist. Et fu baillié le titre
tel comme dessus est dit en cédulles aux notaires et aux
escrivains du palais : et f u le nom du roy tout estaint. Et ne
scella-on plus du scel de chastellet, mais du scel dudit duc
en cire jaune. Et portoit le scel uiaistre Jehan de Dor-
9
98 LES GRANDES CHRONIQUES.
mans, qui estoit chancelier dudit r^ent. Et furent mis au
conseil dudit régent, le prëvost des marchans, maistre Ro-
bert de Goii>ie, Charles Toussac et Jehan de Tlsle, maistres
et principaux, après ledit evesque de Laon qui tout gouyer-
noit.
LXVI.
I
De la mort de Plielipot de Repenti j escuier.
Le samedi au soir, dix-septiesme jour du moys de mars,
fu pris à Saint-Gloust , près de Paris , un escuier françois
appelle Phelipot de Repenti (1), et fu amené à Paris. Et le
lundi matin ensuivant , dix-neuviesme jour dudit moys
sus dit , ledit Phelippot eut la teste couppée es halles de
Paris, et puis fu pendu au gibet; pour ce qu'il confessa que il
estoit de la compaignie de pluseurs qui avoient empris de
prendre ledit duc de Normendie , régent du royaume, à
Saint-Oyen, en l'ostel de la Noble maison, là où il estoit aie
trois jours ou quatre devant. Mais pluseurs disoient que ce
n'estoit point pour mal , mais estoit pour le mettre hors de
la puissance et des mains de ceux de Paris (2). Et assez tost
après, un chevalier appelle le B^ue de Yillaines qui moult
estoit ami dudit monseigneur Robert de Glermont qui avoit
esté tué à Paris, se rendit ennemi de ceux de ladite ville de
Paris.
(1) Hepenti. Viliaret ajoole: oudeRenti; je ne saistnir quel fondement.
(2) Ce témoignage justifie complètement la loyauté du malheureux
Philippe de Repenti,
(1368.) JEHAN-LE-BON. 99
LXVII.
Cornent le régent ala d Senlis et à Compiègne,
Le jour de Pasques fleuries, vint-cinquiesme jour du
moys de mars, ledit régent fu à Senlis, là où luy et le roy
de Navarre a voient mandé par leur lettres, tous les nobles
de Picardie et de Beauvoisin. Mais ledit roy n'y ala point ,
et s'envoia excuser par monseigneur Jehan de Piqu^piy
pour causes de deux bosses que il a voit es aines, si comme
le dit monseigneur Jehan disoit. Mais à ladite journée ala
pou desdis nobles.
Si se parti ledit régent et s'en ala à Gompiegne. Et environ
Pasques lesgrans, qui furent le premier jour d'avril, l'an
mil trois cens cinquante-huit, le confesseur du roy de France
et un sien seorétaire appelle maistre Yvon vindreiit de
Angleterre par devers ledit régent, mais la cause ne fu pas
sceue communelment
Item , le jeudi absolu , furent les ennemis à Gorbueil
et y pillèrent et prisrent des prisonniers, et s'en partirent
tantost.
LXVIII.
Cornent le conte de Brene (1) respondi au régent pour ceux de
Champaigne. Et cornent le chastel de Monsterel-cui-fort--
d^ Yonne fu rendu audit régent lequel y jut une nuit et delà
se parti et ala en la cité de Meaux.
L'an de grâce mil trois cens cinquante huit, le lundi après
Quasimodo, neuviesme jour du moys d'avril, ledit régent
qui avoit mandé pai' ses lettres les gens d'églyse, les nobles
(1) Brene, Brienne.
100 LES GRANDES CHRONIQUES.
et les bonnes villes de Ghampaigne pour estre à Provins
ledit jour de Quasimodo, entra en ladite ville de Provins.
Et jasoit ce que le roy de Navarre eust escript par ses let-
tres closes aux dessusdis de Ghampaigne , que il seroit à
la journée, toutesvoies n'y fu-il point; mais maistre
Robert de Gorbie et monseigneur Pierre de Rosny, archi-
diacre de Brie en T^lyse de Paris, envoies là de par la ville
de Paris, furent à ladite journée.
Le mardi ensuivant dixiesme jour dudit moys , avant
disner , ledit régent parla en sa personne aux dessusdis
de Ghampaigne, et leur dit que le royaume de France estoit
à très grant meschief, et avoit moult à taire , si comme il
savoient. Si leur pria et requist que il y méissent tout le
bon remède que il pourroient, tant par conseil comme par
aide, et aussi leur pria que il fussent tout un Gar se di-
vision estoit au peuple de France, il estoit en grant péril, si
comme il disoit. Et outre leur dist que se aucunes choses
avoient esté faites qui semblassent estre moult merveilleu-
ses (1), que , par aventure, quant il auroient oi ceux qui
lesdites choses avoient f aie tes , il en seroient apaisiés. Et
ce leur disoit ledit régent, si comme l'en cuidoit, pour ceux
qui avoient esté tués à Paris. Gar après ce que il ot dites
(1) Merveilleuses, Cet adjectif avoit autrefois Tacception de sinistre,
inconvenant, insolite. II n'étoit pas, comme aujourd'hui, synonyme de
miraculeux et sembloit plutôt venir de maie volens. Dans Garin le Lo-
heraitif Fromont refusant d'aller à la rencontre des Sarrasins :
« Et respont Bègues : — Merveilles avés dit. »
Plus loin, Bègues cherchant à prouver que les Sarrasins s'enfuiront à
rapproche des chrétiens, Fromont répond :
« Voir, » dist Fromont. « Merveilles avés dit.
» Volez ocire la genl au roy Pépin. »
Il y a cinquante exemples qui cooQrment ceux-ci.
(1358.) JEHAN-LE-BON. ]0l
les parolies dessusdites , il dist telles paroUes : « Yéez-cy
M maistre Robert de Corbie et l'archediacre de Paris qui
w vous diront aucunes choses de par les bonnes gens de
» Paris. M
Et lors ledit maistre Robert parla et dist à ceux de Ghain-
paigne qui là estoîent que ceux de Paris les a inoient et
avoient amés^ et vouloient estre tout un avec eux. Et
prioient auxdessusdis de Ghampaigne que il voulsissent estre
tout un avec ceux de Paris, et ne se voulsissent merveillier
se aucunes choses avoient esté faictes à Paris ; car quant il
sauroient les causes , et' auroient oï ceux qui ces choses
avoient conseiUiées , il en seroient tous apaisiés, si comme
disoit ledit maistre Robert, et pluseurs autres choses.
Si requisrent les dessusdis de Ghampaigne audit régent
que il voulsist que il peussent parler ensemble; laquele
chose il leur octroia. Si se traisrent à part et parlèrent en-
semble. Et assez tost firent sa^voir au végent que il estoîent
près de luy faire response. Si ala ledit régent, le duc d'Or-
léans son oncle, le conte d'Estampes et pluseurs autres en
un jardin, là où les dessusdis de Ghampaigne estoient ; et là
monseigneur Simon de Roucy conte de Brene en Laonnois,
respondi pour les Ghampenois et dist audit régent que il
estoient près de luy conseillier de luy aidier et faire tout
ce, pour luy^ que bons et loyaux subgiès doivent faire pour
seigneur. Mais pour ce que les plus grans et plus puissans
de Ghampaigne n'estoient pas là , si comme disoit ledit
conte, il requist audit régent que il leur donnast une autre
journée pour eux assembler à Vertus en Ghampaigne ; et
bien luy dist ledit conte que lesdis Ghampenois ne iroient
plus à Paris. Laquelle requeste le régent leur ottroia : et fu
ladite journée assignée au dimenche vint-nueviesme jour
du moys d'avril. Et après dist ledit conte que audit maistre
Robert de Gorbie ne respondroient-il point, car à luy n'a-»
9.
102 LES GRANDES CHEONIQUES.
voient-il que respondre. Et si demanda ledit conte audit
régent dé par les Champenois se il savoit aucun mal an
mareschal de Ghampaigne qui avoit esté tué à Paris, né
yillenie aucune pour laquelle on le deust avoir mis à mort ?
Et bien dit le conte que de monseigneur Robert de Gler-
mont ne demandoit-îl rien, car il s'en attendoit (1) à
ceux de son pays, et bien créoit que il en feroient leur
devoir. Lequel régent leur respondi que il tenoit et créoit
fermement que ledit mareschal de Ghampaigne et ledit
messire Robert de Glermont l'avoient servi et conseillié
bien et loyaument, et n'avoit oncques sceu le ccmtraire. Et
lors ledit conte de Brene dist audit régent : « Monseigneur,
» Nous Ghampenois qui cy sommes vous mercions de ce que
M vous nous avez dit ; et nous attendons que vous fassiez
» bonne justice de ceux qui nostre ami ont mis à mort sans
» cause. » Et ce fait et dit, ledit régent ala disner et tous
les Ghampenois qui vouldrent aler avec ly, car il en avoient
esté tous semons.
Et le mercredi ensuivant, onziesme jour dudit moys
d'avril , ledit régent se parti de Provins et s'en ala en
l'abbaye de Pruilly (2), et de là à Monsterel-au-fort>-
d'Yonne. Et ala devant le chastel lequel gardoit, de par
la royne Blanche, un chevalier appelle monseigneur Taupin
du Plessie, lequel Taupin estoit sur la porte dudit chastel
tout armé, la teste au bacinet, quant ledit régent ala devant.
Et lors, ledit régent luy commanda que il ouvrist la porte
du chastel. Lequel Taupin ly respondi : « Mon redoubté
» seigneur, pour Dieu ne me veuilliez déshonnourer : ma-
» dame la royne Blanche m'a bailUé ce chastel à garder y
M et m'a fait jurer que je ne le rendroie à personne du
(1) 1/ $*en aitendoit. IL s'en rapporloit.
(2) Pruilly. La cinquième fille de Cileaux. Entre Provins et Montereau-
Vault-Tonne, comme on écrit aujourd'hui.
(1368.) JEHÂN-LE-BON. 103
» monde> fors au roy (1) et à elle. Je vous supplie que il vous
» plaise à envoier par devers elle , et je cuide qu'elle me
» mandera tantost que je le vous rende. »
Auquel Taupin ledit régent commanda de rechief deux
fois ou trois que il luy ouvrist ledit chastel. Et lors ledit
Taupin luy respondit : « Mon redoubté seigneur, je ne ten-
» dray pas ce chastel contre vous ; mais pour Dieu vueilliez-
» moi garder mon honneur. » Si descendi à la porte et
Touvri ; et ledit régent et ses gens y entrèrent, et y coucha
une nuit et le prist en sa main , et establi à le garder de
par ly ledit Taupin , et li fist foire serement nouvel. Et
se parti dudit chastel et s'en ala à Meaux , là où demou-
roit lors madame la duchesse, sa femme, et là où il avoit
envoie de Provins le conte de Joigny et environ soixante
hommes d'armes en sa compaignie, pour ce que l'en ly
avoit dit que ceux de Paris avoient entencion de prendre et
garnir de par eulx le marchié de Meaux. Et y estoit entré
ledit conte deux jours devant. Dont le maire et aucuns de
ladite ville furent moult courrouciés , et en parla ledit
maire moult haultement audit conte de Joigny, qui s'estoit
mis audit marchié et le tenoit. Et luy dist ledit maire que
se il cuidast qu'il voulsist avoir pris ledit marchié que il
ne feust pas entré en ladite ville de Meaux. Et quant ledit
régent fu en ladite ville de Meaux , ledit conte luy dist ce
que ledit maire luy avoit dit. Lequel maire fu mandé devant
ledit régent, et luy furent récitées les parolles que il avoit
dictes, et les luy fist-l'en amender, et fu réservée la tauxation
et l'amende.
(I) Au roy. Sans doute celui de Navarre.
104 LES GRANDES CHRONIQUES.
LXIX.
De r artillerie que ceux de Paris pristrent au Louvre^ et la firent
porter en fostel de la ville.
Le mercredi, dix-huitiesme jour dudil moys d'avril, se
parti ledit régent de la ville de Meaux pour aller à Com-
piegne à une journée (1) qu'il avoit mise aux Vermendi-
siens qui y dévoient estre. Et luy apporta-on , celuy jour,
nouvelles que ceux de Paris avoient pris grant quantité
d'artillerie que on avoit mis au Louvre et chargiée , pour
mener en certains lieux où ledit régent avoit ordené que
fust menée; et l'avoient ceux de Paris fait mener en la
maison de la ville, en Grève. Et si avoient encore les des-
susdis de Paris envoie audit régent unes bien merveilleuses
lettres closes. Et un pou avant, il avoient mis gens d'armes
de par eux audit chastel du Louvre. Et en ce temps et par
avant, dépuis que ledit régent s'estoit parti de Paris repai-
roient pou ou nuls gentils hommes en ladite ville de Paris,
dont ceux de ladite ville estoient moult dolens. Et tenoient
pluseurs que les gentils hommes leur vouloient mal (2). Et
fu une grande division au royaume de France. Car pluseurs
villes , et la plus grant partie, se tenoient devers le régent
leur droit seigneur ; et autres se tenoient devers Paris.
(1) Vne journée. Un ajournement, rendez-vous.
(2) Ce fut Vémigration du temps. Dans les jours de déchaînement po-
pulaire , il faut ou se joindre à la bête féroce, ou se préparer un abri
contre elle; et dans cette alternative, il n'y a guère à recueillir que des
regrets ou de la honte.
(1358.) JEHAN-LE-BON. 105
LXX.
Du descort de ceux d* Amiens les uns contre lès autres y et cornent
les ennemis qui tenaient Esparnon pillièrent Chasliau^
Landon.
Le jeudi ensuivant, dix-neuviesme jour du moys d'avril,
ledit régent fu à Gompiegne , et y demoura une pièce. Et
là luy furent aportées nouvelles que en la ville d'Amiens
avoit très grant descort entre ceux de la ville. Si s'esmeut
pour y aler, et ala jusques à Gorbie. Là oï nouvelles pour
lesquelles il n'ala point oultre.
En celuy jour furent les ennemis qui demouroient à
Esparnon, à Gkastiau-Landon et l'endemain à Ghésoy (1).
Et y pillièrent et pristrent prisonniers tant que l'en disoit
que il y avoient bien gaingnié cinquante mil moutons d'or
et plus. Et s'en retournèrent sans aucun empeschement à
Esparnon, à tout leur pillerie et leur prisons.
Incidence, Le lundy jour de saint Georges , vingt-troi-
siesme jour dudit moys d'avril, fist le roy d'Angleterre une
moult solemnel feste à Windesores, là où le roy de France
estoit en prison ; et y alèrent pluseurs grans seigneurs
d'Alemaigne, de Henault et de Breban.
(]) Chesoy, Sans doute Cheroy^ eutre Sem et ChàteaurLandon,
lOC LES GRANDES CHRONIQUES.
LXXI.
De Vordenance qui fu faite en Champtdgne sur le fait des atdes
pour la guerre.
Le dimenche vint-neuviesme jour du moys d'avril ,
furent les Champenois assamblës à Vertus. Mais ledit
régent n'y fu pas, car il estoit encore au voyage que il avoit
fait vers Amiens. Et pour ce y envoia monseigneur Symon
de Roue y, conte de Brene, lequel fist autelles requestes
aux Champenois, de par ledit régent, comme ledit régent
leur avoit fait à Provins. Si furent ensamble par deux jours
et furent d'accort que il feraient , es bonnes villes de
soixante-dix feus, un homme d'armes : et au plat pays, per-
sonnes franches de cent feus , un homme d'armes : et de
personnes serves et de fors mariages et de mortes mains de
deux cens feus, un homme d'armes. Les gens d'église, un
dixiesme : les nobles de cent livres de rente cent soûls : et,
outre ce , se aucuns bourgois tenoient aucun fief , il en
paieroient comme les nobles, avec ce que il paieroient des
feus. Et toute celle aide il lèveroient par leur mains et
despendroient en gens d'armes par leur mains , se n'estoit
le dixiesme que le régent auroit pour sa despense. Et en-
voièrent audit régent ceste ordenance.
Item, le mardi premier jour de may ensuivant, dévoient
toutes les bonnes villes rassembler à Paris, par l'ordenance
que il avoient faictes à la dernière assemblée qui y avoit
esté ; mais ledit régent manda que ladite assemblée se féist
à Compiegne, le vendredi ensuivant, quatriesme jour du
moys de may, et ainsi se fist. Dont ceux de Paris furent
moult courrouciés ; mais la plus grant partie de toutes les
autres villes en avoient grant joie. Et en ladite ville de
(1358.) JEHAN-LE-BON. 107
Gompiegne fu accordé par tous, tant de gens d'églyse
comme de nobles et des bonnes villes, un pareil sub-
side à celuy qui avoit esté accordé à Vertus par les Cham-
penois.
LXXII.
Cornent monseigneur le régent et le roy de Navarre parlement
tèrent ensamble , le roy de Navarre pour ceux de Paris) et
cornent le roy de Navarre vint à Paris ; et luy firent ceux de
Paris grantjoie et grant honneur et en eussent volentiers
fait leur capitain et leur gouverneur.
Le mercredi, secont jour du moys de may, le roy de
Navarre qui estoit logié à Mello (1), et ledit régent duc
de Normendie qui estoit logié à Glermont en fieauvoisin,
furent en mi-marchié desdites villes, au lieu que l'en
dit Domage - Lieu (2) pour parlementer ; et avoient chas-
cun grant foison de gens d'armes. Et là parla ledit
roy audit régent pour ceux de Paris , afin que iceluy ré-
gent voulsist accorder à eux. Et ledit régent dist audit roy
que il aimoit ladite ville de Paris, et que il savoit bien que
en celle ville avoit de bonnes gens , mais aucuns qui y es-
toient luy avoient fait grans villenies pluseurs et desplaisirs,
comme de tuer ses gens en sa présence, de prendre son
chastel du Louvre et son artillerie, et pluseurs autres grans
despis luy avoient fais. Si n^avoit pas entencion de entrer à
Paris jusques à ce que ces choses 1i fussent adreciées. Et
requist audit roy que il fust avec luy et luy aidast à les
adrecier.
(I] Metlo. Ou MerloUy à quatre lieues de Scnlis.
(?) Cette dernière indication n'est pas dans le manuscrit de Char-
les V , cl je n'ai pas retrouvé sur les cartes ce nom de Domage-Lieity
que donnent les autres leçons.
tOS LES GRANDES CHRONIQUES.
L'endeinain, jour de jeudi, rassemblèrent audit lieu et
paillèrent ensemble comme le jour précédent. Et après se
parti ledit roy et s'en ala à Paris où il entra le vendredi
ensuivant , quatriesme jour dudit moys de mai , à moult
grant compaignie, tant de ses gens comme de ceux de Paris
qui estoient aies encontre luy. En laquelle ville il fu moult
honnoré et seigneur! par l'espace de dix ou douze jours
que il y demoura ; et volentiers en eussent fait leur capi-
tain aucuns de ceux de Paris ou leur seigneur, comme faux
et mauvais que il estoient.
Item en celuy temps , l'evesque de Laon qui estoit en
l'assemblée à Compiegne , fu en péril d'est re tué par plu-
seurs nobles hommes qui là estoient avec ledit régent. Et
convint que il s'en partist celéement ; et ala à Saint-Denis
en France. Et manda à ceux de Paris que on le alast quérir.
Si envoièrent ceux de Paris et aussi le roy de Navarre qui
là estoit, grant quantité de gens d'armes quérir ledit eves-
que à Saint-Denis ; et vindrent en sa compaignie jusques à
Paris. Si fu dit audit régent de pluseurs nobles et autres
que ledit evesque estoit faux et mauvais ; et vérité estoit :
car par luy estoient avenus tous les maux au royaume de
France. Et luy requistrent que il ne fustplus àson conseil.
Item, en celuy temps, Jehan de Meudon, chastelain de
Evreux pour le roy de France, bouta le feu en ladite ville
de Evreux et fu toute arse, dont le roy de Navarre fu moult
courroucié.
Item, le dimenche treiziesme (1) jour du moys de may,
partirent les ennemis qui estoient à Esparnon dudit lieu,
et chevaulchièrent de rechief en Gatinois. Et ardirent toute
la ville de Nemours, et moult dommagièrent pluseurs autres
(!) Treiziesme, Et non pas quatriesme comme portent les autres ma-
nuscrits et les éditions précédentes. Le 4 may tomboit un vendredy, ccttei
année là.
(1368.) JEHAN-LE-BON. 109
villes au pays, comme Grés (1) et autres villes, dont moult
de gens estoient merveilliës ; car ce pays estoit en douaire à
la royne Blanche, suer audit roy de Navarre. Et monsei-
gneur James Pipes, capitain d'Esparnon, s'appeloit lieute-
nant au roy de Navarre en ses saufs conduis et en ses
autres fais, et si estoit souvent avec le roy de Navarre, si
comme l'en disoit (2). Et s'en retournèrent les ennemis
trois ou quatre jours après, sans ce que aucun leur féist
empeschement.
LXXIIT.
Des lettres qui furent aportées c^ Angleterre,
Le mardi, quinziesme jour du moys de may, furent apor-
tées à Paris pluseurs lettres closes envoiées d'Angleterre,
de pluseurs grans seigneurs de France et d'autres, par les-
quelles on escripvoit que la paix avoit esté faite entre les
roys de France et d'Angleterre le huitiesme jour dudit
moys, et que lesdis roys avoient mangié ensemble et s'es-
toient entrebaisiés. Laquelle chose les uns ne créoient point,
les uns pour ce que il ne voulsissent pas, les autres pour ce
que par pluseurs fois avoit ainsi esté mandé et tous jours
les Anglois y avoient mis empeschement ; et les autres qui
en estoient forment joieux le créoient.
(1) Grisou Grez, Aujourd'hui village entre Nemours et Fontainebleau.
(2) Celle liaison du roy de Navarre avec le partisan James Pipes n'é-
loit peut-être pas bien prouvée ; mais tout porte à croire, surtout les sauf-
conduits rapportés plus haut , que Charles-lc-Mauvais avoit promis aux
pillards de ne marcher ni faire marcher contre eux. Le dauphin , de son
côté, privé d'argenl par les Etats qui percevoicnt toutes les taxes, ne pou-
voit réunir dix hommes d'armes, avant les assemblées de Gompiégne et de
Vertus. Les malheurs publics permeltoient donc aux émissaires du Na-
varrois de calomnier le fils du roi, d'insinuer l'idée de transporter la
couronne de France sur une tôle plus puissante, etc., etc. — Il y a quelquo
rapport entre les accapareurs de 1790 elles pillards de 1358.
TOM. VI. 10
110 LES GRANDES CHRONIQUES.
LXXIV.
Du commencement et première assemblée de la mcaivaue
Jaqucrle de Beauvoisin,
Le lundi, vint-huitiesme jour dudit moys de may, s'es-
murent pluseurs menues gens de Beauvoisin des villes de
Sainl-Leu de Serens, de Nointel, de Cramoisi (1) et d'envi-
ron, et se assemblèrent par mouvement mauvais. Et couru-
rent sur pluseurs gentils hommes qui estoient en ladite
ville de Saint -Leu et en tuèrent neuf : quatre chevaliers
et cinq escuiers. Et ce fait, meus de mauvais esprit, alèrent
par le pays de Beauvoisin , et chascun jour croissoient en
nombre, et tuoient tous gentils hommes et gentils femmes
qu'il trouvoicnt, et pluseurs enfans tuoient-il. Et abattoient
ou ardoient toutes maisons de gentils hommes qu'il trou-
voient, fussent forteresces ou autres maisons. Et firent un
capitaine que on appelloit Guillaume Cale (2). Et alèrent^
à Compiègne, mais ceux de la ville ne les y laissièrent
entrer. Et depuis il alèrent à Senlis, et firent tant que ceux
(1) Nointel, Snint-Leu cl Cramoisi sont aujourd'hui trois villages : le
premier au-dessus de Beaumont-sur-Oisc; le second sur la môme ri-
vière, à cinq lieues nu-dessous; le troisième entre Mello et Saint-Leu.
Quant à Serens, ce doit être le surnom du village de Saint-Leu, et 41
faut le reconnolire dans le Sauctum-Lupum de Cherunto du Continuateur
de Nangis. La carte de Desnos (Générnlité de Paris) écrit : Saint-Leu
Desservant. Tiers et Ermenonville y que les paysans abattirent, sont
des villages situés aux deux extrémités de la forêt d'Ermenonville , à
quatre ou cinq lieues do Saint-Leu. La chronique inédile du Msc. 530 dit
également que « la première esmeule des paysans conlre les nobles fu
» commonciée dans la première sepmaine du moys de juing. » (F" 69, Vo,)
(2) (iuiliaume Cale. « Capilanoum qucmdam de villi qax Mello dicitur,
nrnsiicum magis astutum ordinarunt, scilicet G ui llermum dlclum Karle. •
(Continuateur de G. de Nangis.) La Jaquerle, l'un des épisodes de la
déplorable année 1358, offre les plus grands rapports avec les bandes
qui , presque de nos jours , crioîenl : Guerre aux Châteaux , Paix aux
Cliaumicres.
(1358.) JEHAN-LE-BON. 111
dé ladite ville alèrent en leur compaignie. Et abattirent
toutes les forteresces du pays, Armenonville, Tiers et une
partie du cbastel de Beaumont-sur-Oyse. Et s'enfouy la
duchesse d'Orléans qui estoit dedens, et s'en ala à Paris.
LXXV.
De la mort du maislre du pont de Paris et du maislre charpen-
tier du ro/y par les gout^erneurs de Paris,
Le mardi vint-neuviesme jour dudit moys, le prévost des
marchans et les autres gouverneurs de Paris firent couper
les testes et après escarteler les corps, en Grève à Paris, au
maistre du pont de Paris, appelle Jehan Peret, et au mais-
tre charpentier du roy, appelle Henry Metret, A tort et
sans cause ; pour ce, si comme il disoient, que il dévoient
avoir traictié avec aucuns dudit duc de Norinendie, ainsné
fils du roy de France et régent le royaume, de mettre gens
d'armes dedens ladite ville de Paris pour ledit régent.
Et firent pendre les quartiers desdis maistres aux entrées
de ladite ville de Paris. Et je qui ceci escris vi (1) que
quant le bourel, appelle lors Raoulet, voult coupper la teste
au premier maistre , c'est assavoir audit Peret , il cliaï et
fu tourmenté d'une cruelle passion tant que il rcndoit
escume par sa bouche ; dont pluseurs de Paris disoient que
ce estoit miracle, et que il déplaisoit à Dieu de ce que on
les faisoit mourir sans cause. Et lors un advocat du Chaste-
(1) Et je qui ceci escris. Ces mots ne sont que dans le manuscrit de
Charles V : les autres avec les éditions gothiques portent : « El virent
pluseurs, » Notre texte doit être le véritable et prouve que le Chroniqueur
étoit à Paris dans ce temps là, sans doute assez mal à son aise, en raison
do ses senlimens do loyauté. — Les éditions précédentes ne nomment pas
Peret,
112 LES GRANDES CHRONIQUES.
let, appelle maistre Jehan Godart^ lequel es toit aux fenes-
tres de Tostel de la ville, en la place de Grève, dist haulte*
ment oïant le peuple qui là estoit : « Bonnes gens, ne vous
» vuei liiez esmerveillier se Raoulet est ainsi chéu de
» mauvaise maladie, car il en est entechié (1), et en chiet
» souvent. »
LXXVL
De la cruauté de ceulx de Beau^foisin ; et cornent le récent se parti
de Meaux pour aler à Sens.
En ce temps multiplièrent moult ces gens de Beauvoi-
sin. Et se resmuèrent et assemblèrent pluseurs autres en
diverses flotes en la terre de Morency, et abatirent et ardi-
rent toutes les maisons et chastiaux du seigneur de Morency
et des autres gentils hommes du pays. Et ausi^i se firent
aufres assemblées de tels gens en Mucien (2) et en autres
lieux environ. Et en ces assemblées avoit gens de labour
le plus , et si y avoit de riches hommes , bourgois et au-
tres; et tous gentils hommes que il povoient trouver il
tuoient, et si faisoient-il gentils femmes et pluseurs eufans ;
qui parestoit trop grant forsennerie.
En ce temps, ledit régent qui estoit au marchié de Meaux
que il avoit fait enforcier et faisoit de jour en jour j s'en
parti et ala au chastel de Monstereil au fort d'Yonne ; et
assez tost après s'en parti et ala en la cité de Sens , en la-
quelle il entra le samedi neuviesme jour de juing ensui-
vant, à matin. Et fu receu en ladite cité par les gens
(1) Entechié. Affecté.
(S) Mucien ou Mulcien, « Pagus Melcianus. » C'est la partie de Brie
renfermée entre Crepy et Crécy. Elle comprend Meaux, May-en-Mulcien,
Ro8oy-en-Mulcien, etc. (Voy. M. Guérard, Provinces et Pays de la France,
dans V Annuaire de la Société de l'Histoire de France, année 1837.)
(13Ô8.) JEHAN-LE-BON. 113
d'icelle moult honnorablement si comme il le dévoient
faire, comme à leur droit seigneur après le roy de France
son père. JEt toutesvoies, avoit lors pou de villes, cités ou
autres en la Langue d'oyl qui ne fussent meues contre les
gentils hommes , tant en faveur de ceux de Paris qui trop
les haoient , comme pour le mouvement du peuple. £t
nëantmoins fu-il receu en ladite ville de Sens à grant
paix et honorablement. Et fist ledit régent en ladite ville
grant mandement de gens d'armes.
LXXVII.
Cornent ceux de Paris furent des confis à Meaux} et de la mort
du maire de la ville appelle Jehan Soûlas.
Geluy samedi meisme , qui estoit le neuviesme jour de
juing , l'an mil trois cens cinquante-huit , pluseurs qui
estoient partis de la ville de Paris, jusques au nombre
de trois cens ou environ, desquels gens estoit capitain un
appelle Pierre Gille espicier de Paris, et environ cinq
cens qui s'estoient assemblés à Gilly en Mucien (1), desquels
estoit capitain un appelle Jehan Vaillant prévost des
monnoies du roy, alèrent à Meaux. Et jasoit ce que Jehan
Soûlas, lors maire de Meaux, et pluseurs autres de ladite
ville eussent juré audit régent que il luy seroient bons et
loyaux et ne soufFreroient aucune chose estre faite contre
luy né contre son honneur, néantmoins il firent ouvrir les
portes de ladite cité auxdis de Paris et de Gilly, et firent
mettre les tables et les nappes parmy les rues, le pain, le
vin et les viandes sus ; et burent et mangièrent se il voul-
(1) Cilly ou Silly, Aujourd'hui hameau à quatre lieues au-delà de
Dainmarlio, prôs de la roule de Soissoos.
10.
114 LES GRANDES CHRONIQUES.
drent et se resfraichirent. Et après se mirent en bataille, en
alant droit vers le marchié de ladite ville de Meaux auquel
estoit la duchesse de Normendie et sa fille, et la seur dudit
régent, appellée madame Ysabel de France qui puis fu
femme du fils du seigneur de Milan et fu contesse de Ver-
tus que le roy Jehan, son père, luy donna à son mariage. Et
avec eux estoit le conte de Foys, le seigneur de Hangest et
pluseurs autres gentils hommes que ledit régent y avoit
laissiés pour garder ladite duchesse sa femme , sa fille, sa
seur et ledit marchié.
Si issirent dudit marchié lesdits conte de Foys, le seigneur
de Hangest et aucuns autres, jusques au nombre de vint-
cinq hommes d'armes ou environ , et alèrent contre les
dessusdis Pierre Gille et sa compaignie ; et se combattirent
à eux. Et là fu tué un chevalier dudit marchié appelle
monseigneur Loys de Ghambly, d'un vireton près de Teuil.
Finablement ceux dudit marchié eurent victoire. Et furent
ceux de Paris, de Gilly et pluseurs de la cité de Meaux qui
s'estoient mis avec eux , desconfis. Et pour ce, ceux dudit
marchié mirent le feu en ladite cité et ardirent aucunes
maisons (1).
Et depuis furent informés que pluseurs de ladite cité
avoient esté armés contre eux et les avoient voulu trahir ,
et pour ce ceux dudit marchié pillièrent et ardirent partie
de ladite cité. Mais la grant églyse ne fu pas ai^se né aussi
aucunes maisons des chanoines : mais toutesvoies fu
(1] Le manuscrit de Charles Y donne ici, dans une miniature, la repré-
sentation du combat. Le marché de Meaux est une forteresse dont on
distingue trois tours , surmontées chacune d'un petit pennon blanc. Le
drapeau blanc étolt donc, dès le règne du roi Jean, celui de la monarchie
françoise; je ne crois pas qu'on l'ait encore remarqué dans un monument
aussi ancien. Au reste, il se pourroit que les couleurs bleu et rouge du
parti populaire eussent été la première cause de l'adoplion d'une troi-
sième couleur, le blanc, pour signe de ralliement des royalistes.
/
(13580 JËHAN-LË-BON. 116
tout pris ; et aussi fu le chastel qui estoit au roy ars ; et
dura ledit feu tant en ladite ville comme audit chastel
plus de quinze jours. Et pristrent ceux dudtt marchic Jeliau
Soûlas, le maire de ladite ville de Meaux, et pluseurs au-
tres hommes et femmes , et les tindrent prisons audit
marchié. Et depuis iit-ren mourir ledit maire, si comme
droit estoit.
LXXVIII.
De la mort Giiillaitnie Cale par le roy de Navarre; cl cornent
ledit roy ala de Beauuoisin à Saint-Ou/n^ pour parler au
préi^ost des marchans.
Eu celuy temps chevaulcha le roy de Navarre en Beau-
voisiuy et mist à mort pluseurs de ceux des communes ; et
par espécial fist coupper la tesle dudit Guillaume Cale à
Glermont en Beauvoisin. Et pour ce que ceux de Paris luy
mandèrent que ilalast vers eux à Paris, il se traist à Saint-
Ouyn, en l'ostel du roy appelle la Noble-Maison. Et là ala le
prévost des marchans parlementer audit roy. Et le jeudi,
quatorziesme jour dudit moys de juing , ala ledit roy de
Navarre à Paris. Et contre luy alèrent pluseurs de ladite
ville de Paris pour luy accompagnier jusques là où il des-
cend!, c'est assavoir à Saint-Germain- des-Prés.
LXXIX.
Du preschement que le roy de Navarre fist en l'ostel de la cille j
et cornent par Fénortement de ses allés fu fait capilain de
Paris: dont pluseurs de ludite ville furent courrouciés.
Le vendredi, quinziesme jour de jning, ledit roy de Na-
vaiTC vint en la maison de la ville et prescha. Et entre les
116 LES GRANDES CHRONIQUES.
autres choses dist que il amoit moult le royaume de France
et il y estoit moult bien tenu, si comme il disoit ; car il es-
toit des Fleurs de lis de tous costés, et eust esté sa mère roy
de France se elle eust esté homme ; car elle avoit esté seule
fdle du roy de France. Et si luy avoient les bonnes villes du
royaume, par espécial celle de Paris, fait très grans biens
et haus honneurs , lesquels il taisoit ; et pour ce estoit-il
prest de vivre et de mourir avecques eulx.
Et aussi prescha Charles Toussac et dist que le royaume
de France estoit en petit point et avoit mal esté gouverné,
et encore estoit ; si estoit mestier que il y féissent un capi-
tain qui mieux les gouverneroit et luy sembloit que meil-
leur ne povoient-il avoir du roy de Navarre.
Et à ce mot furent pluseurs forgiés et ordenés à ce, qui
crièrent : Navarre ! Navarre ! tous à une voix ainsi comme
se il voulsissent dire : Nous voulons le roy de Navarre. Et
toutesvoies , la plus grant partie de trop de ceulx qui là
estoient se teurent et fiu-ent courrouciés dudit cry ; mais il
ne l'osèrent contredire.
Si fu lors esleu ledit roy en capitain de la ville de Paris ;
et luy fu dit, de par le prévost des marchands de Paris,
que ceux de Paris escriproient à toutes bonnes villes du
royaume, afin que chascun se consentist à faire ledit roy
capitain uni versai par tout le royaume de France.
Et lors, leur fist ledit roy serment de les garder et gou-
verner bien et loyalement, et de vivre et morir avec eulx
contre tous, sans aucun excepter ; et leur dist : « Biaux sei-
» gneurs, ce royaume est moult malade, et y est la maladie
» moult enracinée ; et, pour ce, ne puet-il estre si tost gary :
» si ne vous vueilliés pas mouvoir contre moy se je ne
» apaise si tost les besoingnes, car il y faut trait et labour. »
(1358.) JEHAN-LE-BON. IJT
LXXX.
Cornent ledit régent s'en a la de Sens à Proi^ins , à Chasteau-^
Tierry et à Gandelus ; et du nombre des Jaques tués par
gentilshommes.
Celui vendredi meismes, ledit régent qui toute celle sep-
maine avoit demouré à Sens , s'en parti et s'en ala à Pro-
vins, et d'illec vers Chasteau-Tierry et vers Gandelus (1)
où l'en disoit qu'il avoit grande assemblée de ces commu-
nes que l'en appelloit Jaques-Bonhomme ; et tousjours luy
venoient gentilshommes de tous pays. Et la royne Je-
hanne estoit à Paris, laquelle mettoit grande diligence de
faire aucun traictié entre ledit régent, par devers lequel
elle envoioit souvent, et ceulx de Paris. Et pour ce se parti
ladite royne de Paris le samedi vingt-troisiesme jour de
juing pour aler par devers ledit régent qui estoit environ
Meaulx, en attendant les gens d'armes qui luy venoient.
Et tousjours ardoient les gentilshommes aucunes mai-
sons que il trou voient à ceulx de Paris, se il n'estoient offi-
ciers du roy ou dudit régent ; et prenoient et emportoient
tous les biens meubles que il trouvoient et estoient auxdis
habitans ; et ne se osoit homme qui alast par pays, avoer
de Paris (2). Et aussi tuoient les gentilshommes tous ceux
(1) Gandelus. Aujourd'hui bourg du département de TAisDe , à quatre
lieues de Chàleau-Thierry,
(2) C'est que ces Marseillais du xiv« siècle avoient été bien réelle-
ment soulevés par les anarchistes de Paris. Je demande la permission
de citer à Tappui de cette opinion la précieuse chronique manuscrite
conservée sous le n» 630, Supplément françois. A l'occasion de l'expédi-
tion du roi de Navarre contre les Jacques , on y lit : « En ce temps
» assembla le roy de Navarre grans gens et ala vers Clcrmont-en- Beau-
» voisis, et en tuèrent plus de huit cens et fist copper la teste à leur
» cappitaine qui se voulait tenir pour roy; et dient aucuns que les Jacques
118 LES GRANDES CHRONIQUES.
que il povoient trouver qui avoient esté de la compagnie
des Jaques , c'est-à-dire des communes qui avoient tué les
gentilshommes , leur femmes et leur enfans , et abattues
maisons ; et tant que on tenoit certainement que l'en en
avoit bien tué dedens le jour de la saint Jean-Baptiste vint
mil et plus.
LXXXl.
Cornent les gentilshommes de Bourgoigne laissièrent le roy de
Nwarre,
Le vendredi vingt-deuxiesme jour dudit mois de juing,
le roy de Navarre parti de Paris et avecques luy pluseurs
de ladite ville et pluseurs de ses gens. Et estoient environ
six cens glaives, et alèrent à Gonesse où pluseurs autres des
villes de la visconté de Paris les attendoient. Et deux jours
ou trois devant , pluseurs des gentilshommes qui avoient
esté avec ledit roy de Navarre une partie de la saison et
encore estoient, espécialement ceulx du pays de Bourgoigne,
prisrent congié dudit roy de Navarre, quant il virent que
il avoit accepté la capitainerie de ceus de Paris, en disant
que il ne seroient point contre ledit régent né contre les
gentilshommes; et s'en partirent et s'en alèrent en leur
pays. Et ledit roy et sa compaignie s'en alèrent vers Senlis.
» s'aUendoient que le roy de Navarre leur deust aidier, pour rallancc
» que il avoit au prévost des marcbans, p«ar lequel prévost la Jaqaerie
» s'esroeat, si comme on dit. En ce temps alèrent ceux de Paris » — (aofi
pas les Navarrois) « à Ermenonville, et assaillirent le cbastel et le prin-
» drent d'assaut. Là esloit de Lorris, qui avoit Tordre de chevalerie ; mais
» par paour il regnla gentillesse et jura que il amoit niieulx les bourgois
» et le commun de Paris que les nobles ; et par ce fu sauvé et sa femme
» et ses enfans. Mais ses biens furent tous robes et prins qui dedens le
<• cbastel estoient. Lors repairèrent icelles gens à Paris. » Notre chroni-
que a dit plus haut qu'Ermenonville avoit été pris par les Jaques, Pari-
siens ou Jaques, c'étoit tout un.
(1358.) JEHAN-LE-DON. 119
LXXXII.
Cornent ledit régent et son ost logièrent près de PariSy en telle
manière que nul nosoît issir né entrer en ladite ville de
celle part oii il estoit.
Monseigneur le régent qui avoit esté vers Chasteau-
Tierry, vers la Ferté-Milon et au pays environ pour des-
pécier pluseurs assemblées des Jaques qui là estoient, après
ce que les nobles qui estoient avec ledit régent orent mis à
mort pluseurs Jaques , ars et gasté tout le pays entre la
rivière de Marne et de Seine , s*en retourna en alant vers
Paris, et se logia à Chielle-Sainte-Bautbeut (l),la derrenière
sepmaine de juing, c'est assavoir le mardi vingt-troisiesme
jour dudit moys.
Et la royne Jehanne fu à Laigny , qui moult se penoit de
traictier entre ledit régent et ceulx de Paris. Et lors n'y
pout aucun traictié estre trouvé : car ceulx de Paris se
tenoient fiers et haus contre ledit régent leur seigneur. Et
pour ce, luy et son ost se deslogièrent de Chielle et se logiè-
rent environ le bois de Vincennes, environ le pont de Cha-
renton et environ Gonflans , le vendredy vint-neuviesme
jour dudit moys de juing. Et tenoit-l'en que en l'ost dudit
régent avoit bien trente mil chevaux. Si fu tout le pays
gasté jusques à huit ou dix lieues, et communément les
villes arses.
Et ledit roy de Navarre s'en retourna et entra en la ville
de Saint-Denis, lequel roy estoit alié avec ceulx de Paris
contre ledit régent leur droit seigneur. Et si avoit en la
compaignie dudit roy grant foison ennemis du roy et du
(1) Bat/r//ci//. Biilliildc.
120 LES GRANDES CHRONIQUES.
royaume de France, Anglois et autres que ledit roy de Na-
varre avoit fait venir des garnisons anglesclies , d'Esparnon
et d'autre part. En la ville de Saint-Denis se tint le roy
de Navarre. Et ledit rcgent et son ost estoient logiés es lieux
dessus dis, et estoit le corps dudit régent logié en Tostel du
Séjour, es Quarrières (1). Et n'osoit homme issir de Paris
de celle part né entrer aussi ; mais par pluseurs fois en
issoit l'en en bataille ; mais tousjours perdoient plus qu'il
ne gaignoient et en y ot pluseurs mors.
LXXXIII.
Cornent le régent et le roy de Nai^arre assemblèrent en un pa-
villon qui fa tendu sur une motte , entre Saint - jinthoine
et le bois, pour accorder un traictié que la roy ne Jehanne
avoit basti; et du serment que ledit roy fis t sur Corpus Do-
mini que Fevesque de Lisieux avoit célébré, en entencion que
ledit régent et ledit roy le usassent pour plus fermement tenir
leur seremens; mais ledit roy de Navarre refusa à user le
premier.
Le dimenche huitiesme jour de juillet ensuivant, assem-
blèrent lesdis régent et roy de Navarre en un pavillon qui,
pour ce, fu tendu près de Saint-Anthoine, en un lieu que l'en
dit le Moulin-à-Vent, pour accorder ensemble certain traic-
tié que la royne Jehaime avoit pourparlé. Si estoient les ba-
tailles dudit régent toutes ordenées aux champs en quatre
batailles, où l'en estimoit bien douze mil hommes d'armes
et plus. Et les gens du roy de Navarre furent en bataille
(1) Quarrières, Les Carrières sont un petit village dépendant de la
commune de Charenlon. Quant à Vosiel du Séjour, c'est aujourd'hui la
maison de plaisance ou de refuge de M. l'archevêque de Paris.
(1358.) JEHAN-LE-BON. 12l
ordenés sur une petite montaigne près de Monstruel et de
Gharonne,' et n'estoient pas plus de huit cens combattans,
si comme l'en les estimoit. Et , pour ce que il estoient si
petit nombre ne approchièrent point ledit pavillon né
les batailles audit régent.
Si parlementèrent ledit régent et ses gens et le roy de
Navarre et ses gens, en la présence de ladite royne. Si furent
-à acoit par la manière qui s'ensuit, c'est assavoir : pour
toutes les choses que ledit roy pourroit demander audit
régent pour quelconques causes que ce fust, luy bailleroit
dix mil livres de terre (1) et quatre cens mil florins à l'escu,
lesquels seroient bailliés audit roy par la manière qui s'en-
suit. C'est assavoir la première année cent mil , et chascun
an ensuivant cinquante mil, jusques à fin de paie; et si
seroient lesdis quatre cens mil florins pris sui* les aydes
que le peuple feroit pour cause des guerres , sans ce que
ledit régent en fust autrement tenu né obligé. Et pour ce, ledit
roy de Navarre de voit estre avec ledit régent contre tous
excepté le roy de France ; et afin que ledit régent et le roy
de Navarre tenissent sans enfraindre toutes les choses dessus
dites, l'evesque de Lisieux, qui présent estoit, chanta une
messe audit pavillon, environ heure de nonne, et consacra
deux personnes (2), en espérance que de l'une fust fait deux
parties et usées par lesdis régent et roy. Et quant la messe
fu chantée, lesdis régent et roy jurèrent, sur le corps-Dieu
sacré que ledit evesque tenoit entre ses mains, que il tein-
droient et acompliroient sans enfraindre tout ce que chascun
avoit promis, présens à ce dus, contes et barons tant come en
povoit au devant dit pavillon , environ heure de nonnes.
Et après ledit evesque brisa l'oiste, et e^ voult faire user à
(1] Dix mit livres de terre, Cest-à-dire lui assigneroit la propriété de
terres évalaées à dix mille livres.
(S) Personnes, Deux oistes ou hosties, deux Corpus Domini.
11
in LES GRANDES CHRONIQUES.
chascun desdis régent et roy; mais ledit roy dit que il n'es-
toit pas jeun (1); et pour ce ledit régent n'en prist point
aussi, jasoit ce que il se feust ordené pour le receToir. Si usa
tout ledit evesque. Et, par ce, ledit roy devoit aler à Paris
pour les faire mettre en l'obéissance dudit régent. Et ainsi
se départirent ; et s'en ala ledit régent aux Quarrières et
ledit roy à Saint-Denis.
LXXXIV.
Cornent, après les dessusdis sermens, les gens an roy de Navarre
coururent sus aux gens du régent.
Le mardi ensuivant dixiesme jour du moys de juillet,
le roy de Navarre ala à Paris ; et cuidoit ledit régent que
ledit roy deust aler devers luy, celuy jour, porter la response
de ceux de Paris : mais il n'y ala |)oint , ainçois demoura
tout ce jour. Et l'endemain, le onziesme jour dudit moys, il
mist en ladite ville de Paris les Anglois que il avoit avecques
luy. Et disoit-l'en en l'ost dudit régent que ceux de Paris
avoieut dit audit roy que il avoit fait sa paix sans eux et que
il ne leur en challoit, car il se passeroient bien de li (2). Et
pour ce fist nouvelles alliances, si comme l'en disoit, avec
(1) /eun. « Jejunus. » A jeun.
(2) Cette dernière circonstance précieuse est éclaircie par le continua-
teur de Nangis, qui place le fait après la destruction prétendue du pont
de bateaux dont il sera question tout à Theure : « Altéra autem vice
» contigit qu6d nobiles cum duce in armis partes illas ubi pons fnerat,
» ut dicitur, propè pontem de Charenton accesserunt, ut regem Navarrse
» cum Parisiensibus expugnarent, contra quos rex Nayarrx, capitaneus
» parisiensis, cum suis armatus aggressus est, et venions ad ipsos locutus
» est multis sermonibus eis sine pugnâ, et deindè reversus est Parisius.
» Quod videntes Parisienses, suspicaii sunt contra ipsum, qu6d, quia no*
» bilis erat , ciun aliis conspirasset allqua Parisiensibus sécréta forsitan
» vcl nocua. Troptcr quod dictum regem cum suis sprcverunl, et ipsum
• ab illo offlcio removerunt. • (Spiciieg., t. m, p. 118.
(1358.) JEHAN-LE-BON. 123
eux ; et bien y parut de fait, car il ne retourna point devers
ledit régent ; mais (1), luy estant dedens ladite ville de Paris,
pluseurs en issirent armés, par espécial de ceux que il y
avoit menés.
Et assaillirent ledit mercredi, onziesme jour dudit moys,
aucuns de l'ost dudit régent qui se deslogoient de la
Granche-aux-Merciers pour eux approchier dudit régent.
Et pour ce , crya-l'en en l'ost alarme , et s'arma l'ost , et
courut-l'en jusques à la bastide des fossés , et là ot grant
escarmuche, et y demoura-l'en jusques près de la nuit : et y
perdirent ceux de Paris plus que les autres.
LXXXV.
Cornent le roy de Nwarre mist sus au régent qu'il ai^oit enfraint
letraiclié^ et du pont de bateaux qui fu fait sur Saine,
Le jeudi douziesme jour du moys de juillet , le roy de
Navarre s'en retourna à Saint-Denis, et laissa les Anglois à
Paris. Et ledit régent envoia par devers ledit roy pour savoir
quelle volenté il avoit, et luy fist requérir que il venist avec
luy, car il luy avoit promis que il luy ayderoit contre tous.
Lequel roy respondi que ledit régent et sa gent avoient
enfraint le traictié et les convenances que il avoient,
car il avoient assaillis ceux de Paris le jour précédent , si
comme disoitledit roy , tant comme il traictoit avecques eux ;
jasoit ce, en vérité, que ceux de Paris eussent commencié l'es-
carmuche. Mais ledit roy disoit ces choses pour ce qu'il ne
povoit avoir fait à Paris ce qu'il avoit promis au traictié
dudit régent et de luy ; car il avoit promis de tant faire que
(I) MaiSf etc. Cette dernière phrase est inédltei et ne se trouve com-
plète que dans le manuscrit de Charles V.
]^i LES GRANDES CHRONIQUES.
ceux de Paris paieroient six cens mil escus de Phelippe pour
le premier paiement de la raençon du roy, mais que ledit
régent leur reméist toute paine criminelle. Et ceux de Pa-
ris respondirent quant il en parla, que il n'en paieroient jà
denier. Et pour ce, mettoit sus ledit roy audit régent que il
avoit enfraint ledit traictié, jasoit ce que ceux qui là es-
toient sa voient bien le contraire. Si cuida-l'en bien que tous
traictiés fussent rompus, dont moult de gens avoient grant
joie.
Et mist-l'en ( 1 ) grant paine à achever un pont que l'en
avoit encommencié sur bateaux pour passer la rivière de
Saine, lequel fu achevé ledit jeudi. Et tantost, pluseurs de
l'ost passèrent ledit pont et ardirent Vitery et pluseurs
autres villes oultre la rivière de Saine, et y pilla-l'en tout
ce que l'en y tiouva.
Et ladite royne Jehanne aloit souvent par devers les uns
et par devers les autres pour renouveler ledit traictié. Tou-
tes voies parloient pluseurs moult vilainement contre ledit
roy de Navarre qui si solempnellement avoit juré et ne tenoit
chose que il eust promis.
(1] Mist-l'en, Les gens du régent, ou comme dit simplement le conti-
nuateur de Nangis : Nobiles. « Nobiles super Secanam pontem fecerant
» inter Parisius et Gorbelium , per quod transibantad ambas partes flu-
» minis. » Le pont fut étabii bien au-dessous de Corbeil, et dans la pres-
qu'île formée par le confluent de la Seine et de la Marne , en face de
Vitry. Le continuateur ajoute que les nobles eurent le dessous dans l'en-
gagement dont le chapitre suivant va nous entretenir ; et que le pont fut
détruit. Le fait peut rester douteux.
(1358.) JEHÂN-LE-BON. 125
LXXXVI.
Cornent monseigneur le duc de Nor mendie y ainsné fils du roy
de France , lors régent le royaume , reboutèrent , luy et ses
gens , ceux de Paris de dessus le pont qu'il aç^oit fait
faire sur Saine y et de pluseurs escarmuches faictes em^iron
Saint-Anthoine de ceux de Paris contre les gens dudit régent;
et du traictié qui fufait pour faire la paix entre le régent et
ceux de Paris,
Le samedi ensuivant quatorziesme jour de juillet , en-
viron heure de disner, ledit régent estant en sa chambre y
en son conseil, pluseurs de la ville de Paris, dont la plus
grant partie estoient d'Anglois qui estoient issus par devers
Saint-Marcel, chevaulchièrent jusques devant ledit pont
que ledit régent avoit fait faire , lequel pont estoit sur la
rivière de Saine, devant Fostel des Quarrières où estoit logié
ledit régent. Et tantost que il furent devant ledit pont, il des-
cendirent à pié , et en entra aucuns dedens ladite rivière
pour aller sur ledit pont où il n'avoit point de garde. Mais
l'en ne povoit monter sus ledit pont se l'en n'entroit en
l'yaue jusques au nombril, pour ce qu'il avoit faute au bout
du pont par devers Vitery j et y mettoient les gens dudit
régent une bachière toutes les fois que il vouloient passer : et
quant il en avoient fait, ladite bachière estoit ostce du bout du
pont. Et estoit mise contre ledit pont au dessus, ainsi comme
au miUeu. Et lors estoit en celuy estât ; et pour ce convint que
les dis de Paris entrassent en l'yaue pour monter sur ledit
pont. Si crya-l'en alarme moult forment ; et f u moult Tost
estourmie, car les autres estoient venus à couvert et soudai-
nement. Si alèrent pluseurs , les uns armés et les autres
désarmés, pour deffendre ledit pont. Et jà avoient pluseurs
11,
126 LES GRANDES CHRONIQUES.
des dessus dis de Paiis oultre la moitié du pont. £t là se
combatirent les gens dudit régent et reboutèrent leur enne-
mis qui estoient sur ledit pont, et y ala ledit régent en sa
personne : et y furent pluseurs des gens dudit régent navrés
de trait. Et si y fu pris son mareschal que on appelloit
monseigneur Riga ut de Fontaines. Et aussi y ot des au-
tres navrés et pris. Toutes voies furent-il reculés et mis tous
hors dessur ledit pont par les gens dudit régent et s'en
retournèrent vers Paris. Et pour ce que l'en crioit alarme
vers Paris, au cousté devers Saint-Anthoine^ et disoit-l'en que
ceux de Paris estoient issus de celle part, les gens d'armes se
trairent vers là, et sur les champs furent les batailles rangiés.
Et y ot des escarmuches toute jour jusques à la nuit, et y
perdirent ceux de Paris plus que il ne gaiguièrent. Toutes-
Toies, ceux qui issirent de Paris , tant d'un cousté de Paris
comme d'autre, estoient 1c plus Anglois. Et durant ces cho-
ses, la royne Jehanne ala devers ledit n^ent pour renouer
ledit traictié, et quant elle s'en parti pour aler à St-Denis^
encore estoient les batailles sur les champs. Si traictièrent
toute celle sepmaine jusques au jeudi ensuivant dix-neu-
viesme jour dudit moys de juillet. Et celluy jour , ladite
royne Jehanne , le roy de Navai-re , l'arcevesque de Lyon
qui là avoit esté envoie de par le pape, l'evesque de Paris, le
prieur de Saint-Martin-des-Champs, Jehan Belot eschevin
de Paris, Colin le Flamant, et autres de Paris alèrent environ
tierce au bout dudit pont que ledit régent avoit fait
faire de la partie devers Vitery, et avoient des gens d'ar-
mes et des archiers avecques eux. Et ledit régent y ala à
petite compaignie tout désarmé ; et parlementèi'ent ensem-
ble en l'un des bateaux dudit pont ; et finablement furent à
accort, par telle manière que ceux de Paris prieroient ledit
régent que il leur voulsist remettre son mautalent, et par-
donner tout ce que il avoient fait j et il se mettroient en
(1358.) JEHAN-LE-BON. 127
sa merci y par telle condicion qu'il en ordenneroit , par le
conseil de la royne Jehanne, du roy de Navarre, du duc
d'Orléans et du conte d'Estampes, concordablement et non
aultrement. Et avec ce demourroient en leur vertu tous
accors , toutes convenances et toutes aliances que ceux de
Paris avoient avecques ledit roy de Navarre avecques bon-
nes villes et avecques tous autres. Et ledit régent devoit
faire ouvrir tous passages de rivières et autres, a6n que tou-
tes denrées et marchandises pussent passer et estre portées
à Paris. Et pour parfaire les choses contenues audit traictié,
fu journée prise au mardi ensuivant, pour estre à Laigny-
sur-Mame ; et là dévoient estre ledit régent et son conseil
d'une part, et ceux qui seroient ordenés pour Paris d'autre
part, et lesdis royne, roy, duc d'Orléans et conte d'Estampes,
par le conseil desquels ledit régent en devoit ordener. Et
ce fait, fu publié en l'ost que il avoit bonne paix entre ledit
régent et ceux de Paris. Et pour ce se deslogièrent les gens
de monseigneur le duc et s'en partirent pluseurs celuy jour.
Et l'endemain, jour de vendredi, vingtiesme jour dudit
mois, pluseurs alèrent vers Paris pour besoignes que il
avoient à faire lesquels on n'y voult laissier entrer. Mais
leur demanda-l'en à qui il estoient ; et quant il respondirent
que il estoient au duc, ceux de Paris leur disrent : « Aies à
» vostreduc. » Et y entra MathéGuete(l), trésorier de France,
lequel fu en grant péril d'estre tué ; et ûnablemeut en fu
mis hors quant il ot esté mené en la maison de la ville en
Grève, et à Saint-Eloy devant le prévost des marchands et
les gouverneurs.
Et après ce que ledit accort fu fait par la manière que
dessus est dit, les dessus dis de Paris , en haine de mon-
(1) Maihé Cueié. Sans doulc celui qui, dans ic préambule du traite de
BréUgoy, sera nommé Macy Guery.
128 LES GRANDES CHRONIQUES.
seigneur ledit régent, prisrent et saisirent pluseurs maisons
et biens meubles de pluseurs officiers qui avoient esté
avec ledit régent audit ost.
Et ledit régent s'en ala celui jour de vendredi au Val-
la-6omtesse, et la plus grant partie de son ost s'en parti.
LXXXVII.
Cornent ceulx de Paris se esmeurent contre les Anglois que le
roy de Nai'arre ai^oit fait venir en ladite ville; et en tuèrent
partie et les autres emprisonnèrent au Louvre, Et de la mort
de ceulx de Paris vers Saint-Cloust,
Le samedi ensuivant, veille de la Magdalène, fu la jour-
née (1) ensuivant qui avoit esté mise à Laigny-^ur-Mame
remise à Corbeil. Et celuy samedi, après disner, s'esmeut à
Paris un grant descort entre ceulx de la ville et pluseurs
Anglois qu'il avoient fait venir en ladite ville contre ledit
r^ent leur seigneur , pour ce que l'en disoit que aucuns
autres Anglois qui estoient à Saint-Denis et à Saint-Gloust
pilloient le pays. Si s'esmeut le commun de ladite ville de
Paris, et courut sur lesdis Anglois qui estoient en ladite
ville de Paris, et en tuèrent vint -quatre ou environ et
en prisrent quarante-sept des plus notables , en l'ostel de
Neelle auquel il avoient disné avec le roy de Navarre. Et plus
de quatre cens autres en divers ostieux de ladite ville,
lesquels ilmistrent tous en prison au Louvre. De laquelle
chose le roy de Navarre fu moult courroucié, si comme
l'en disoit ; et aussi furent le prévost des marchans et autres
gouverneurs de ladite ville. Et, pour ce, l'endemain, jour
de dimenche et de la Magdalène , vingt-deuxiesme jour
dudit moys de juillet , le roy de Navarre , l'evesque de
(1) La ;0Mrw(îe. L'ajournement,
(1358.) JEHAN-LE-BON. 129
Laon, le prévost des marchans et pluscurs autres gouver-
neurs de ladite ville de Paris furent en la maison de ladite
ville , environ heure de midi , et y ot moult de peuple
assemblé en ladite maison , tous armés devant en la place
de Grève. Auquel peuple ledit roy parla et leur dist qu'il
avoient mal fait d'avoir tué lesdis Anglois, car il les avoit
fadt venir en son conduit (1) pour servir ceulx de la ville de
Paris. Et tantost pluseurs d'iceux crièrent qu'il vouloient
que tous les Anglois fussent tués, et vouloient aler à
Saint-Denis mettre à mort ceux qui y estoient , qui pil-
loient tout le pays. Et disrent audit roy et au prévost des
marchans que il alassent avec eux, en disant que il avoient
esté bien paies de leur gages et soudées, et néanmoins
il piUoient tout le pays. Et jasoit ce que ledit roy et
prévost féissent tout leur povoir de refraindre ledit peuple,
il ne le povoient faire, mais convint que il leur accordassent
à aler avec eux. Mais avant que on partist de Paris, il fu
près de vespres. Dont pluseurs. présumèrent que ledit roy
fist attendre le partir , afm que lesdis Anglois ne feussent
sourpris et despourveus. Et environ heure de vespres
partirent de Paris , les uns par la porte Saint - Honoré ,
le roy de Navarre , le prévost des'marchans et toute leur
route par la porte Saint-Denis et alèrent vers le Moulin
à vent. Et estimoit-on que il estoient, tant d'une part
comme d'autre, environ seize cens hommes de cheval et huit
mille de pié. Et furent lesdis roy de Navarre, le prévost
des marchans et toute leur route bien l'espace de demie
heure laidement, sans eux mouvoir au champ qui est de
l'autre partie dudit moulina vent par devers Montmartre.
Et de leur route furent envoies trois glaives qui chevau-
chièrent par emprès Montmartre. Lesquels , sans ce qu'il
(1) En son conduit. Sous sa sauve-garde.
130 LES GRANDES CHRONIQUES.
feussent après veus , chevauchièreAt en alant tout droit
vers le bois de St-Cloust, auquel bois lesdis Anglois estoient
en une embusche. Et au-dehors dudit bois par devers Pa-
ris en avoit environ quarante ou cinquante. Si cuidèrent
ceux de Paris que il n'en y eust plus ; et alèrent vers lesdis '
Anglois. £t quant il furent près^ les Anglois qui estoient
audit bois issirent hors, et taotost ceux de Paris se misrent
à fouir et les Anglois au chacier. Si tuèrent lesdis Anglois
grant foison des dessus dis de Paris, par espëcial de ceux
de pie qui estoient issus par la porte St-Honoré ; et tenoit-
l'en communément qu'il y avoit de mors bien six cens ou
plus, et furent presque tous gens de pie. Et ledit roy de
Navarre qui véoit ces choses ne se parti pas de là , mais
laissa tuer les dessusdis de Paris sans leur faire aucune
aide né secours. Et après ce que lesdis de Paris furent des-
conûs et tués comme dit est, ledit roy de Navarre s'en ala à
Saint^Denis, et ledit prévost des marchans et sa compaignie
s'en retournèrent à Paris. Et furent, quant il rentrèrent à
Paris, forment huiés et blasmés de ce qu'il avoient ainsi
les bonnes gens de Paris laissié mettre à mort sans les
secouiir. Et dès lors commencièrent ceux de Paris forment
à murmurer, et faisoieat forment garder les quarante-sept
prisonniers anglois qui estoient au Louvre par le commun
de Paris ; et volentiers les eust le commun de Paris mis à
mort ; mais le prévost des marchans et les autres gouver-
neurs de Paris ne le povoient souffrir.
(1358.) JEHAN-LE-BON. 131
LXXXVIII.
Cornent le préi^ost des marchans et ses allés délwrèrent les prt"
sonnlers du Louçre,
Le vendredi vingt-septiesme jour dudit mois de juillet,
le prëvost des marchans et pluseurs autres jusques au nom-
bre de huit vint ou deux cens hommes armés et plu-
seurs archiers alèrent au Louvre ; et , de fait , contre la
volenté dudit peuple et commun de Paris, délivrèrent les-
dis Anglois prisonniers et les misrent hors de Paris par la
porte Saint-Honoré. Et en les conduisant de la ville dehors,
aucuns de ceux qui estoient avec ledit prévost crioient
et demandoient se il i avoit aucun qui voulsist aucune chose
dire contre la délivrance desdis Anglois ; et avoient leur arcs
tous tendus pour les délivrer de tous empeschemens , se
aucuns les voulsist mettre en ladite délivrance ; mais il n'y
ot personne qui osast parler né faire semblant ; jasoit ce qu'il
en fussent moult douloureusement courrouciés en ladite
ville de Paris.
Si s'en alèrent les Anglois à Saint-Denis avec le roy de
Navarre, qui tousjours y estoit demouré depuis le dimenchc
précédent ; car il n'osoit pas seurement retourner à Paris, si
comme l'en disoit, tant pour cause de ce que il n'avoit point
aidié à ceux de Paris le dimenche précédent , lorsque les
Anglois les avoient tués, comme pour la délivrance des An-
glois du Louvre, laquelle avoit esté faite à la requeste dudit
roy de Navarre, si comme l'en disoit et voir estoit. Si en
estoit le peuple de Paris forment esmeu en cuer contre ledit
prévost des marchans et contre les autres gouverneurs ; mais
il n'y avoit homme qui osast commencier la riote. Toutes-
voies Dieu, qui tout voit, qui vouloit ladite ville sauver,
ordena par la manière qui s'ensuit.
132 LES GRANDES CHRONIQUES.
LXXXIX.
De la mort du pré^osl des marchons et de pluseurs autres ses
allés.
Le mardi darreiiier jour du moys de juillet, le prévost
des inarchans et pluseurs autres avec luy, tous armés, alè-
rent disner à la bastide Sainl-Denis. Et commanda ledit
prévost à ceux qui gardoient ladite bastide que il baillais*
sent les clefs à Joseran de Mascon , qui estoit trésorier du
roy de Navan'e. Lesquels gardes desdites clefs disrent que
il n'en bailleroient nulles. Dont le prévost fu moult cour-
roucié , et se mut riote à ladite baslide entre ledit prévost
et ceux qui gardoient lesdites clefs, tant que un bourgois
appelle Jehan Maillart, garde de l'un des quai^tiers de la
ville, de la partie de vers la bastide , oï nouvelles dudit dé-
bat , et pour ce se traist vers ledit prévost et luy dist que
l'en ne bailleroit point les clefs audit Joseran. Et, pour ce,
eust pluseurs grosses parolles entre ledit prévost et ledit
Joseran d'une part, et ledit Jehan Maillart d'autre part. Si
monta ledit Jehan Maillart à cheval, et prist une bannière
du roy de France et commença à hault crier : « Monljoie
Saint-Denis au roy et au duc ! » tant que chascun qui le
véoit aloit après et crioit à haulte voix ledit cri. Et
aussi fist le prévost et sa compaignie. Et s'en alcrent vers
la. bastide Saint-Anthoine. Et ledit Jehan Maillart demoura
vers les halles. Et un chevalier appelé Pépin des Essars
qui rien ne savoit de ce que ledit Jehan Maillart avoit fait,
prist assez tost après une autre bannière de France , et
crioit semblablement comme Jehan Maillart : h Montjoie
Saint-Denis ! » Et durant ces choses , ledit prévost yint à
la bastide Saint-Anthoine , et tenoit deux boistes où avoit
(1358.) JEHAN-LE-BON. 133
lettres lesquelles le roy de Navarre luy avoit envoyées , si
comme l'en disolt. Si reqiiistrent ceux qui estoient à ladite
bastide que il leur monstrast lesdites lettres. Ets'esmut riote
à ladite bastide, tant que aucuns qui là estoient coururent
sus à Phelippe GifFart qui estoit avec ledit prévost , lequel
se deffendi forment , car il estoit fort armé et le bacinet
en la teste; et toutesvoies f u-il tué. Et après fu tué ledit pré-
vost et un autre de sa compaignie appelé Simon Le Paon-
nier : et tantost furent despoilliés et estendus tous nus sur
les quarriaux en la voie. Et ce fait, le peuple s'esmut pour
aler quérir des autres et pour en faire autel ; et leur
dist-on que, en l'ostel de Hocaus, à l'enseigne de l'Ours, près
de la porte Baudoier, estoit entré Jeban de l'Isle le jeune.
Si y entrèrent grant foison de gens et y trouvèrent ledit
Jehan de l'Isle et Gille Marcel , clerc de la marchandise de
Paris , lesquels il misrent à mort. Et tantost furent des-
poilliés comme les autres et trainés tous nus sur les quarreaux
devant ledit ostel et là furent laissiés. Et tantost se parti
ledit peuple et s'esmut à aler querre des autres. Et ce
jour, à la bastide Saint -Martin, fu tué Jehan Poret-le-
Jeune. Et furent les cinq corps dessus nommés trainés
en la court de Sainte - Catherine-du- Val- des-Ecoliers , et
là furent mis et estendus tous nus en ladite court , en la
veue de tous , si comme il a voient fait mettre les mares-
chaux , celui de Clermont et celui de Ghampaigne : dont
pluseurs tenoient que c'estoit ordenance de Dieu, quar il
estoient mort de telle mort comme il avoient fait morir les-
dis mai^eschaux.
Item, celui mardi , furent pris et mis au Ghastellet de
Paris, Charles Toussac eschevin de Paris, et Joseran de
Mascon trésorier du roy de JNavarre. Et le peuple qui les
menoit crioit haultement le dessus dit cri, et avoit chascun
dudit peuple l'espée nue au poing.
12
134 LES GRANDES CHRONIQUES.
xc.
De la venue du régent à Paris ^ et de la mort Charles Tousscu:
et de Joseran de Mascon.
Le jeudi, secont jour d'aoust au soir, ala le duc de Nor-
mendie, régent le royaume , à Paris où il f u receu à très
grant joie du peuple de ladite ville. Et celui jour, avant que
ledit régent entrast à Paris ^ furent lesdis Charles Tous^
sac (1) et ledit Joseran trainés du Chastellet jusques en
(1) Charles Toussac. La veuve de ce môchant échevin ne conserva
pas longue rancune au parti qui avoit mis à mort son mari. Cinq
mois après, elle se remaria à Pierre de Dormans, éclianson du régent
et neveu du célèbre chancelier Jean de Dormans. En considération
de ce futur mariage; le dauphin consentit à rendre à Marguerite tous les
biens conflsqués sur son premier mari Toussac, comme on le voit par une
déclaration datée du 7 janvier 1358-59 transcrite dans le Recueil Use,
du Trésor des Charles, tome 26.
Quant au récit de la mort du prévôt des marchans, on à souvent essayé
d'en changer le caractère et d*en modiûer les circonstances. Dans ce
but, on s'est appuyé de l'autorité des Chroniques de Saint-Denis, Un illus-
tre membre de l'Académie des Belles-Lettres, feu M. Dacier, a surtout
voulu prouver que Maillart n'avoit joué, dans la journée du 31 juillet,
qu'un rôle secondaire, et que tout l'honneur devoit en revenir à Pcpin
des Essarts. (Voyez les Mémoires de l'Académie des Inscriptions et
Belles- Lettres, volume 43, page 563 et suivantes. Voyez aussi les notes
des pages 383 et 384, dans la deuxième édition duFroissart donnée par
M. Buchon.)
Ce n'est point ici le lieu de rejeter l'opinion de M. Dacier au rang des
paradoxes dont se fait trop souvent un jeu l'imagination des érudits : l'un
de mes amis, M. Léon de La Cabane , s'est chargé de ce soin dans une
dissertation qui sera publiée peut- être avant ce volume. Mais je ne puis
ra'empécher de remarquer : !<> que le continuateur de Nangis, dont on
a invoqué le silence, atteste que le coup mortel fut porté à Marcel par
Pun des gardiens des portes : « Adfuit unus ex diclfs custodientibus, qui
M elevans cum magno impetu gladium vcl hastam percussit validé praepO'-
» situm mercatorum et eum crudelitrr interfccit. » Or, Pépin des Essarts
n'éloit pas un gardien des portes, mais bien Jean Maillart. — S** Que sur
deux leçons de Froissart, l'une accordant l'honneur de la journée à
Maillart, l'autre le transportant sur la télé de Pcpin des Essarts, cette
dernière est le moins fréquemment reproduite dans les manuscrits , et
(1358.) JEHAN-LE-BON. 135
Grève, et là furent décapités. Et longuement après demou-
rèrent en la place sur les quarreaux , et après en la ri-
vière furent gietés.
peut seule être le fait d'une infidélité réfléchie. ^ 3o Qu'une autre chroni-
que inédite et jusqu'à présent non consultée , raconte le fait de manière
à justifier le récit du continuateur de Nangis et celui du texte de Frois-
sart le plus généralement transcrit dans les manuscrits anciens. On me
pardonnera , sans doute , de rapporter ce nouveau témoignage qui bat
complètement en ruine le sentiment de M. Dacier, de M. Michelet et de
plusieurs autres. Après avoir raconté l'accord fait secrètement par Mar-
cel avec le roi de Navarre, le chroniqueur ajoute :
« Le prévost des marchans et ses aliés avoient fait leur atrait et ne
» voulurent que on veillast en celle nuit aux portes né aux murs. Mais à
» Paris avoit un bourgois nommé Jehan Maiilart qui estoit garde, par le
» gré du commun; d'un quartier de la ville qui estoit ordenée par quatre
» cappitaines. Cil Jehan ne voult mie que cil qui estoient ordenés en son
» quartier pour veillier, laissassent leur garde. Dont Pheiippe GiCTars et
» autres qui estoient aliés à la trahison le blasmèrent et voulurent avoir
» les clefs de la porte, et retraire ses gens et leur garde laissier. Lors ce
» Jehan MaiUart s'apperceut bien de trahison et manda Pépin des Essars
» et pluseurs autres bourgois et les fist armer et pluseurs autres, et fist
» drécier une bannière de France, et crioit cil et sa gent : Motitjoie au
» riche roy et au duc son fils le régent l Si assembla avecques eulx grant
» foison du peuple de Paris en armes et alèrent véir aux portes et les for-
» teresces. Et avlnt que vers la porte Saint- Anlhoine il trouvèrent ledit
» prévost des marchans et autres de ses aliés qui par couverture criolent :
» Monnaie au riche roy et au duc son fils le régent 1 si comme les autres.
» Adonc Jehan MaiUart requist au prévost des marchans et pardevant le
• peuple que il montrast les lettres que le régent leur avoit envolées;
» mais il ne les monstroit mie volentiers, pource que le mandement luy
» estoit contraire , et se cuidoit excuser par paroles. Mais ly pluseurs
» concourent la trahison. Et là fu assailli du commun et fu occis.... »
Pépin des Essarls fut-il invité par Maiilart à prendre les armes, ou les
prit-il avant de rien savoir des dispositions de MaiUart? Voilà toute la
question. Quant à celui qui délivra la France de la tyrannie de Marcel, la
comparaison de tous les témoignages contemporains doit nous le faire
reconnoltre dans Jehan Maiilart plutôt que dans Pépin des F^ssaris. Lea
Chroniques de Saint-Denis, qui allèguent pour ou contre ce dernier une
sorte d'alibi f le font, à mon avis, non pour frustrer Maiilart de la gloire
qui devoit lui revenir , car elles lui laissent d'ailleurs le premier et le
principal honneur de la journée, mais sans doute pour répondre au vœu
et aux dénégations que MaiUart exprimoit lui-même. Compère de Mar-
cel comme Froissard nous l'a appris, et long-temps son ami, Maiilart se
reprochoit sans doute d'avoir commis, en débarrassant la France d'un
scélérat, ce que l'opinion religieuse de son siècle regardoit comme un véri-
130 LES GRANDES CHRONIQUES.
XCI.
Cornent le régent Ju deffiéde par le roy de Nas^arre,
Le vendredi tiers jour du mois d'aoust, fu le régent deffié
de par le roy de Navarre. Et celui jour fu pris Pierre Gille.
Et aussi fu maistre Thomas de Ladit, chancelier dudit roy
de Navarre, qui estoit en habit de moine.
XCII.
De la mort de phisews traîtres du roy et du régent ; et des
parolles que ledit régent dist à ceux de Paris.
Le samedi ensuivant , quart jour dudit moys d'aoust ,
ledit Pierre Gille et un chevalier qui estoit chastelain du
Louvre , et estoit né d'Orléans de assez petit lieu, de gens
de mestier (1), et estoit appelé monseigneur Gille Caillart,
furent trainés du Ghastellet jusques es halles, et là orent
les testes coppées. Mais ledit chevalier eust avant la
langue coppée, pour pluseurs mauvaises paroles qu'il avoit
dictes du roy de France et du régent son fils. Et après, les
table parricide. Il peat donc avoir usé lul-môme de la haule influence
qu'il conserva toujours sur le régent-roi et sur ses concitoyens, pour obs-
curcir l'éclat d'une action qui l'exposoit à de rudes récriminations Jusque
dans le sein de sa famille. Ainsi l'allégation de nos chroniques, qui plu-
sieurs fois citeront encore honorablement Jean Maillart , ne peut
affoiblir la conviction qui résulte du triple récit du continuateur de
Nangis, partisan des opinions populaires, de notre chroniqueur anonyme,
narrateur imparlial , et de Froissart lui même , ce courtisan des cheva-
liers, dans la première de ses deux rédactions suivie par Jean de Wavrin
dans son Histoire d'Angleterre, et par Jean Lefevre, dans ses Grandes His-
toires du Haynaut,
(1) Ce passage, comme une foule d'auircs, prouve bien qu'on n'exi-
geoit pas des preuves de noblesse de tous ceux qu'on clevoit au rang de
chevalier.
(1358.) JEHAN-LE-BOiV. 137
corps furent giettés à la rivière. Et après, la semaine ensui-
vant, furent descapités ensemble, en un jour, Jehan Pré-
vost et PieiTC Leblont ; et en un autre jour deux avocas,
l'un de parlement appelé maistre Pierre de Puiseux, et
l'autre de Chastellet appelé maistre Jehan Godart. Et furent
tous giettés en la rivière ; et un appelé Bonvoisin fu mis en
oubliette (1).
Celui jour de samedi, quatriesme jour dudit mois d'aoust,
parla ledit régent audit peuple de Paris, en la maison de la
ville ; et leur dist la grant traïson qui avoit esté traictiée par
les dessus dis mors et de l'evesque de Laon et de pluseurs
autres qui encore vivoient ; c'est assavoir de faire ledit roy
de Navarre roy de France , et de mettre les Anglois et
Navarrois en Paris, celui jour que le prévost des marchans
fu tué. Et dévoient mettre à mort tous ceux qui se tenoient
de la partie du roy et son fils, et jà avoient esté pluseurs
maisons de Pains signées à divers seings (2) ; dont moult de
gens estoient forment esbahis en ladite ville.
XCIII.
Cornent les Anglois iindrent partie de la ville de Meleiin,
Celui samedi, pluseurs Anglois et Navarrois alèrcnt ^
Meleun : et les reçut la royne Blanche qui estoit au chastel
dedens ledit chastel. Si occupèrent l'isle de Meleun et toute
la partie qui est devers Bière (3). Et l'autre partie qui est
(1) En oubliette. En prison perpétuelle.
(3) A divers seings. Le continuateur de Nangis , si favorable aux Pari-
sienSi dit la môme cliose : « Ipse rex Navarrae cum suis omnibus urbem
» Parisiensero citiùs subintraret et homines sibi contraries talcs et taies
» quorum ostia signata reperiret, trucidaret. » (Spicileg., t. m, f» 120.)
(3) Bière» Le petit pays de Bière comprenoit la rive droite de la Seine,
dans le territoire de Melun ; c'est-à-dire Fontainebleau et les environs.
Lu Bric est de l'autre côté de la Seine.
1-2,
138 LES GRANDES CHRONIQUES,
devers la Brie se tint contre eulx, tant que le régent y en-
vola des gens d'armes et des brigans ; et ainsi f u celle partie
françoise : et le chastel et tout le demourant furent Anglois
et Navarrois qui estoienttout un ; et firent moult de maulx
et de dommages au pays par devers le Gastinois ; et ardirent
toutes les maisons de l'abbaye du Lis, environ la Nostre-
Danie de mi-aoust.
XCIV.
Cornent aucuns de Picardie furent desconfis des Anglois et
Nat^arrois gui tenoient le chastel de Mauconseil (1).
Le jeudi vingt-troisiesme jour du moys d'aoust , plu-
seurs des communes de Tournay et de autres villes de Pi-
cardie qui estoient à siège devant un chastel de l'evesque
de Noyon avec pluseurs nobles du pays , pource que les
Anglois et Navarrois l'a voient pris et se tenoient dedens,
furent desconfis par pluseurs de la partie des Anglois et
Navarrois, desquels estoit capitaine monseigneur Jehan de
Piquegny et monseigneur Robert son frère, lesquels se
estoient rendus ennemis du roy de France, de son fils et de
son royaume, avec ledit roy de Navarre. Et s'enfouirent
lesdites communes ; et les gentilshommes furent pris, jus-
ques au nombre de cent vingt ou environ. Et y fu pris ledit
(1) Mauconseil, Ce nom ne se retrouve plus sur les cartes. Le coutt-
nnatcur de Nangis nous apprend qu'il étoit situé près de Noyon. — La
chronique inédite (n** 530, Sup. fr.) nomme le capitaine des François et
Flamands Pierre de Flovy, chevalier ; et celui des Navarrois Le Bascon de
Mareil. — Froissart dit, à propos de la prise de Mauconseil, que « ces trois
» forteresses (Creil, La Harelle et Mauconseil) firent tantdedestourbiers
» au royaume de France, que depuis en avant cent ans ne furent réparés
» né restaurés. » Il eût fallu imprimer qui au lieu de que, avec les manus-
crits. Mais comment Froissart, mort vers 1400, peut- il parler de ce qui
se voyoil un siècle après l'année 1358 ? Je soupçonne \i\ une faute des nou-
velles cdilions.
(I368J JEHAN'LE-BON. 139
evesque de Noyon et fu mené à Creil, dont ledit monsei-
gneur Robert s'appeloit capitain (1), depuis que ladite ville
avoit esté prise des Anglois.
xcv.
Cornent Paris esloit lors avironnée de forteresces angioises.
En ce temps, en diverses contrées prisi*ent lesdis Anglois
et Navarrois pluseurs forteresces environ Paris, c'est assa-
voir Rays, Poissy et pluseurs autres ; et chevauchoient sou-
vent jusques à demi-lieue de Paris de celui costé. Et ceux de
Greil chevauchoient souvent jusques à Gonesse et es villes
environ, et prenoient prisonniers et emmenoient chevaulx,
et rençonnoient villes et aucunes ardoient ; et si ne y résis-
toit-l'en point, mais s'enfuioit chascun devant eux.
XCVI.
Cornent le roy de Navarre ala à Meleun et ardi Chatres-soubs"
Mont^Lehery,
La première sepmaine de septembre , environ heure de
tierce, le roy de Navarre chevaucha bien à deux mil com-
battans, si comme l'en disoit ; et ala à Meleun rafraichir ses
gens et veoir ses seuis, la royne Blanche et une autre appelée
Jehanne, lesquelles estoient dedens le chastel. Et en son
chemin ardi pluseurs villes comme Chati-es-soubs^Mont-
Lehery et autres.
(1) s* appelait capitain. Plus loin, nos chroniques noœmcDt , comme
Froissart. le capitaine de Creil messire Jehan de Foudrigai, (Voyez cha-
pitre cxvi.)
140 LES GRANDES GHRONfQUES.
XCVII.
De la mort maislre Thomas de Ladil^ chancelier du rcy de
Navarre.
Le mercredi douziesine jour dudit mois de septembre,
environ heure de tierce, maistre Thomas de Ladit, chancelier
du roy de Navarre, qui avoit tousjours esté en prison depuis
le quatriesme jour d'aoust qu'il avoit esté pris, si comme
dessus est dit, fu rendu aux gens de Tevesque de Paris, par
vertu de certaines bulles du pape. Et fu ledit chancelier
mis sur un huis et levé sur les épaules de deux hommes
qui le portoient, pour ce que il estoit es fers, par les deux
jambes ; et en telle manière parti du palais où il avoit esté en
prison. Mais avant qu'il fu le giet d'une pierre, loin de la
porte de la cour du palais, pluseurs compaignons de Paris
luy coururent sus et le gietèrent contre terre et le tuèrent;
et tantost fu despoillié tout nu, et demoura longuement en
tel estât sus les quarreaux, au milieu du ruissel de la pluie
qui courroit au travers de son corps ; et environ vespres,
il fu trainé jusques à la rivière et gieté dedens.
XCVIII.
De la mort d* aucuns traistres, et cornent Anglais et Nat^arrois
affolent lors toutes les riç'ières venans d Paris.
Le dimenche seiziesme jour du mois de septembre, mon-
seigneur Jehan de Piquegny, accompaignié de grant foison
de gens d'armes, ala à Amiens, et par la traïson d aucuns de
ceux de la ville entra es forsbours et les ardi et pilla.
Et fu ladite cité en aventure d'estre prise. Toulesvoies, par la
volenté de Dieu et la résistance des bons de ladite ville et du
(1368.) JEHAN-LE-BON. 141
coûte de Saint-Pol qui hastivemenl vint au secours, ledit
monseigneur Jehan et sa compaignie furent reboutës. Et
depuis furent pris aucuns des bourgois de la ville qui
avoient esté consentans de rendre ladite ville audit monsei-
gneur Jehan de Piquegny pour le roy de Navarre, par ceux
de ladite ville; et en orent les testes coppées Jnques de
Saint-Fucien (1) et quatre autres bourgois de celle ville.
Et depuis firent lesdis Anglois et Navarrois pluseurs che-
vauchiées en diverses parties du royaume de France ; par
espécial ceux qui tenoient Creil chevauchièrent en Mu-
cien (2), à Dampmartin, à Gonesse et es villes environ, et
prisrent tout ce que il trouvèrent.
Au mois d'octobre ensuivant, chevauchièrent tout le pays
de Mucien et prisrent une petite forteresce à deux lieues
de Meaulx appelée Oissery (3), et tantost l'enforcièreut et
raençonnèrent le pays. Et pour avoir la rivière de Marne,
il alèrent à la Ferté-soubs-Juerre , et prisrent une isle en
laquelle il avoit une bonne tour, et tantost l'enforcièrent.
Et ainsi eurent toutes les rivières qui venoient à Paris, c'est
assavoir la rivière de Seine à Meleun, celle de Marne à la
Ferté-soubs-Juerre, et au-dessous de Paris, Mante et Mcu-
lent et Poissi ; la rivière d'Oise, à CreiL Et ainsi estoit Paris
asspgié, et si estoit Rouen et Beauvais, par les forteresces que
il tenoient environ, car il estoient seigneurs de tout le
Beauvoisin. Si ne povoit-l'en mener vins à Arras, à Tour-
nay, à Lille né es autres villes de Picardie. Et ainsi estoient
lesdites villes asségiées quant à ce.
(1) Notre chronique inédite met le maire de la ville, Frcmyn de Coque-
rel, au nombre de ceux, qui furent punis de mort.
(2) Mucien. Dans la Brie.
(3) Oissery. Aujourd'Imî bourg du département de Seine-ct- Marne.
On compte trois lieues de Meaux à Oissery.
Ui LES GRANDES CHROMIQUES.
XCIX.
Desforteresces que Robin Canole prist en Orienoù,
Audit mois d'octobre^ Robiu Canole, capitain de pluseurs
forteresces angloises en Brelaigne et en Normendie, che-
vaucha en Orlenois et prist Chastel-Neuf sur Loyre (1), et
tantost après Ghastillon-sur-Loue.n ; et après chevaucha
plus hault alant en Aucerrois et en la Puysaie, et prist une
forteresce appelée Malicorne ; mais les gens du pays s'assem-
blèrent et alèrent devant ladite forteresce. Et un chevalier
appelé messire Arnault de CervoUe, surnommé Tarchepre^-
tre, qui venoit au mandement dudit régent accompagnié
de grant nombre de gens d'armes, se mist avec lesdites
gens du pays devant ladite forteresce de MaUcorne. Mais
il sVn partirent honteusement sans prendre ladite forte-
resce.
G.
De la forteresce de And>laini>Uler,
Audit mois d'octobre l'an mil trois <:ens cinquante-huit
dessus dit, aucuns se partirent des garnisons angloises qui
estoient entour Paris, et laissièrent leur forteresces garnies,
et alèrent prendre une forte maison à trois lieues de Paris,
en un lieu appelé Arablainviller (2). Et ceux de Paris
envoièrent devant ladite maison des gens d'armes et des
(1) Chasiel-Neuf-sur-Loyre. « Domum pulchrara et soleiUDcm, » dit le
continuateur de Nangis. Aujourd'hui bourg du département du Loiret, à
cinq lieues d'Orléans. — ChastHlon-sur-Louen ou Loing , aujourd'hui pe-
tite ville du même déparlement, à cinq lieues de Montargis. Son ancien
château existe encore. —^ La Puisaie est un petit pays sur la frontière du
Gâtinoiset duNivernois. — Malicorne, aujourd'hui petit village du dépar-
tement de l'Yonne, à sept lieues de Joigny.
(2) Amblainviller, Peut-ôlrc A be villers, aujourd'hui village aune lieue
de Saint-Denis.
(1358.) JEHAN-LE-BON. 143
hrigans (1) par pluseurs fois; mais il n'y firent cliose qui
vaulsist, et en la fin ceux de Paris achetèrent la forterescc
dessus dite aux Anglois et la firent abattre.
CI.
Les noms de pluseurs bourgois de Paris que le régent fi st
emprisonner.
Le jeudi vint-cinquiesme jour du mois d'octobre,
pluseurs des liabitans de Paris desquels les noms s'ensuivent
furent pris et emprisonnés ; c'est assavoir : Jehan Giffart
le boisteux, Nicholas Poret (2), Jehan Moret, Girart Moret,
Estienne de la Fontaine argentier du roy, Pierre Basselin,
Jaques de Mante, Jehan de La Tour, Hélie Jourdain, Colin
le Flament, Jaques le Flament maistre de la chambre des
comptes, Hannequin le Flament, Jehan Gossflin, Jehan
Restable, Arnault Roussel, Jaques du Castel, Jaques le Fla-
ment trésorier des guerres , Guillaume Lefèvre , RegnauU
de la Chambre, Pasquet le Flamont et Alain de Sain! -B(^-
noit, lequel Alain fu l'endemain délivré.
CIL
De la rcqucste qui Ju faite à monseigneur le régent sur la déli-
vrance des dessus nommés.
Le lundi ensuivant vingt -nueviesme jour du moys
d'octobre, pluseurs des mestiers de Paris, au pourchas de
amis des dessus nommés prisonniers , alèrent en la maison
(1) Brigans, On donnoit en général ce nom aux compagnies franches
gui ne reconnoissoient le commandement d'aucun clievalier banncret.
(2j roret. Variante : Le Petit. (Msc. 8302.) Sans doute le frérc de Jehan
Porrct le jeune, lue avec Marcel.
144 LES GRANDES CHRONIQUES.
de la ville et firent gisant claiiiour de leur amis qui avoient
esté pris, en disant que autel pourroit-on faire de tous les
autres de Paris. Et faisoient sentir, par leur paroles, que ce
avoit esté fait par vengeance de ce qui avoit esté fait au
temps passé par ceux de Paris ; en disant que l'en les pren-
droit ainsi les uns après les autres ; et tout, pour esmouvoir
le peuple. Et portoit la parolle un clerc de Paris appelé
maistre Jehan Blondel, lequel requist au prévost des mar-
chans qui lors estoit appelé Jehan Guldoe, et pluseurs au-
tres qui là estoient, qu'il alassent par devers le régent qui
estoit au Louvre, pour lui requérir que il féist tantost déU-
vrer les dessus emprisonnés, ou que il déist les causes pour
lesquelles il les avoit fait emprisonner. Et ainsi le firent
contre la voulenté du prevost des marchans et firent audit
régent lesdites requestes ; lequel respondi que il iroit l'en-
demain à la maison de la ville, et là feroit dire les causes
pour lesquelles il les avoit fait emprisonner ; et quant il les
auroient oies, se il vouloient que il les délivrast il les
délivreroit. Et ainsi se despartirent.
cm.
Cornent les des ut s nommés furent accusés et tesmoigniés trai sires
devant ledit régent; mais y pource que il ne pot estre prouçé
par pluseurs , il furent délii^rés.
L'endemain jour de mardi, trentiesme jour du inoys
dessus dit, pluseurs des bons et loyaux subgiés dudit régent
qui bien sceurent que leur dit seigneur devoit aler à ladite
•maison pour la cause dessus dite, et qui doubtèrent que les
amis ou aliés desdis prisonniers ne alaissent en ladite maison
fors que pour constraindre leur dit seigneur de faire aucune
chose contre sa voulenté, s'armèrent et furent en ladite
(1358.) JEHAN.L&-BOIY. 145
maison et en la place de Grève, si fors que il ne dévoient
doubter les autres. Et là vint ledit régent qui monta sur les
degrés de la croix de Grève, et dist au peuple que il avoit
esté informé que les dessusdis emprisonnés estoient traîtres
et aliés au roy de Navarre. Et là , un jeune homme de
Paris appelé Jehan d'Amiens, et avoit espousé la fille de
l'un des d&^susdis emprisonnés appelé Jehan Restable, le-
quel Jehan d'Amiens avoit esté par devers le roy de Navarre
pour pourchacier la délivrance d'un sien ami prisonnier
dudit roy, dist que il savoit bien les choses dites par ledit
r^ent estre vraies. Pour lesquelles choses ceux qui par
avant avoient moult arr(^;anmient demandé et requis la
délivrance des dessusdis prisonniers, n'osèrent plus parler.
Mais ledit maistre Jehan Blondel requist audit régent pai*-
don de ce que il en avoit dit et fait, lequel régent le par-
donna audit Jehan et aux autres qui en avoient parlé. Et
s'en parti ledit régent. Si ordena certains commissaires pour
savoir la vérité des choses qui luy avoient esté dites
contre les dessus dis prisonniers. Mais les choses estoient
si secrètes et si obscures que l'en ne trouva lors aucune
chose encontre eux. Et pour ce en furent quatone déUvrés
le jour de la saint Clément ensuivant, vint-troisiesme (1)
jour de novembre. Et assez tost après tous les autres.
(1) rinHroisiesme. Et non pas dix^huitiesme y comme les précédenles
éditions. — Villaret a faussé l'histoire dans cet endroit, qoand il a dit
que « le régent Tonlant gagner les cceurs par sa doucear, après avoir Tait
» instruire lé procès des coupabUi , leur pardonna. » Il pareil que le
régent n'eut à renvoyer que des innocens.
TOM. VI.
13
U6 LES GRANDES CHRONIQUES.
CIV.
Des cardinaux qui vindrent à Paris pour iraictier de paix entre
le régent de Fmnceet le roy de Navarre,
Le jeudi treiziesme jour de décembre, entrèrent à Paris
ks cardinaux de Pierregort et dlJi^el, pour traictier de paix
entre le régent et le roy de Navarre. Et depuis alèrent â
Meulent par devers ledit roy ; et depuis à Meleun par dera^
la royne Blanche sa suer, et partout ne firent riens. Et s'en
alèrent à Avignon. Et en alant, ledit cardinal de Pierr^ort
fu pillié et robe de grant avoir ; mais depuis luy fu tout
rendu, si comme l'en disoit. -^ Item, le premier jour de
janvier , pluseurs de la ville d'Amiens qui avoîent traï la-
dite ville furent décapités (1).
CV.
Cornent Laigny-sur-Marne fu pilliée et gastée.
Le mardi après l'apparicion (2), huitiesme jour du moys
de janvier l'an mil trois cens cinquante-huit, les Anglois et
Navarrois qui tenoient la Ferté-soubs-Juerrc alèrent à
Laigny-sus-Marne et pillièrent la ville et y prisrent des bon-
nes gens. Et depuis alèrent en la ville grant nombre de
brigans qui estoient venus de Milan, qui gastèrent ladite
ville par telle manière que tous les habitans s'en partirent ;
et demoura toute gastée.
(1) Cette dernière phrase ne se trouve que dans le manuscrit de
Cliarles V.
(V) CApparicion. l/Epiphanie.
(ld&9.) J£HAN-IJs:-BON. H7
CVI.
Cômenl les Anglais furent deseonfis dcvwii Traies,
Le samedi ensuivant, douziesine jour dudit inoys, les
Anglois et Navarrois qui tenoieut une maison de Tévesque
de Troies appellée Ais-en-Ote (1), alèrent devant Troies, et
estoient environ quatre cens. Si assirent de Troies le conte
de Yaudemont et ceux de ladite ville et desconfirent lesdis
Anglois et en y ot environ six vint mors et autant de pris^
et pour ceste cause , les autres qui eschappèrent ardirent
ladite maison de Ais et s'en partirent. Et aussi furent autres
qui tenoient une autre forteresce appellée Ghamplost (2),
entre la rivière de Saine et d'Yonne, et alèrent tous à Re-.
gennes près d'Aucerre ; et par ce, le chemin qui avoit esté
einpeschië de Sens à Troies fu délivre.
CVII.
Cornent la cité ttAucerrefu prise et mise à raençon des Anglois,
Le jour des Brandons ensuivant , dixiesme jour de mars
avant le point du jour, pluseurs des garnisons angloisches
qui s'estoient assemblés à Kegennes, près d'Aucerre à
deux lieues, partirent dudit lieu de Regennes et alèrent à
Aucerre et y trouvèrent petite ou nulle garde. Si eschieU
lèrent ladite ville par devers la porte de Gligny ; et entrèrent
lesdis Anglois dedens pai* dessus les murs, et pristrent la
(1) Ais-en-Ote. Aujourd'hui Aix-en-Olheoix Aixote, bourg du déparlc-
nient de l'Aube, à huit lieues de Troycs.
(S) Champlost. Bourg du déparlcmeDl de r Yonne, à ftix lieues de Joigny .
— Regennes est un hameau sur la route d'Auxerre à Joigny.
148 LES GRANDES CHRONIQUES.
Tille, la cité et le chastel avant soleil levant. Et jasoit ce
que eust grant foison de gens habitans en ladite ville et
en eust deux mille ou plus de bien armés , néantmoins y
trouvèrent lesdis Anglois petite résistance (1). Et à la prise
de ladite ville, furent fais chevaliers deux Anglois : l'un ap-
{>ellé Kobin Canole et l'autre Thomelin Fouque, lesquels
estoient capitains de grant foison d' Anglois. Et si y estoient
deux chevaliers anglois dont l'un estoit appelle messire Je-
han d'Arton et l'autre messire Nichole Tamore. Au chastel
de laquelle ville fu pris monseigneur Guillaume de Cha-
lons fils du conte d'Aucerre, et sa femme et plusenrs
autres. Et de ladite ville et cité eschappèrent pou d'hom-
mes ou femmes qui ne fussent pris par lesdis Anglois.
Toutesvoies en mistrent - il pou à mort , mais prîstrent
tous à raençon et pilUèrent la ville par tele manière que
il n'y ot riens mucié que il ne trouvassent , feust en terre,
en murs ou autre part. Et toutesvoies disoit-1'en que il
n'est oient pas plus de mil, que de mais très que de variés.
Et disoient pluseurs, tant de ladite ville comme des Anglois,
que il y avoient bien trouvé de biens qui valoient cinq cens
mil moutons d'or; et les raençons des personnes singu-
lières qui valoient trop grossement. Et quant lesdis Anglois
se virent tous seigneurs de ladite ville , et l'eurent pillié,
et mis à point leur prisonniers, environ huit jours après
ladite ville prise il parlèrent à aucuns des plus notables
habitans, et leur distrent que il en ardroient toute la ville,
ou que il en ardroient la plus grant partie et enforceroient
aucuns lieux qui y estoient , et les tendroient ; et ceux qui
*
demourroient en ce qui ne seroit ars promestroient aux An-
glois honne obéissance , ou lesdis habitans raençonne-
(1) La chronique inédile du msc. 530 dit : « En ce temps^ Phelippe de
» Navarre el Robert Ganolie prindrent la cité d'Aucerre, par aucuns des
» bourgois de la cité qui la leur rendirent par trabison. » (F» 75, K^.)
(1369.) JËHAN-LE-BON. 149
roient (1) ladite ville. Si fu traiclié par pluseurs journées
entre lesdis Anglois et ceux de ladite ville. Et finablement
furent à tel accort, c'est assavoir que lesdis Anglois auroient
pour la raençon de ladite ville quarante mil moutons, et
quarante mil perles du pris de dix mil moutons, et
si emporteroient tous les biens que il avoient trouvés en
ladite ville, se il vouloient, exceptés les joiaux de l'églyse
Saint-Germain , lesquels ils prendroient pour gaige seule-
ment, jusques à tant que il fussent paies de la raençon des-
sus dite. Mais ceux de ladite ville s'oblîgeroient à ceux de la-
dite églyse Saint -Germain de racheter desdis Anglois
lesdis joiaux dedens la nativité saint Jehan- Baptiste après
ensuivant, ou de paier perpétuellement auxdis religieux de
Saint-Germain , chascun an trois mil florins de rente ; et
si feroient lesdis Anglois abattre des murs de la ville tant
comme il leur plairoit , et ardoir les portes. Lesquelles
choses furent accordées par ceux qui traictoient pour ladite
ville Et pour ce allèrent aucuns d'iceux par devers le régent
pour avoir son consentement sur ce. Et cependant lesdis
Anglois firent abattre partie des murs et les créneaux, et
emplir les fossés de ladite ville des pierres desdis murs, et
ardoir les portes.
CVIII.
De la prise de messire Jeunes PipeSy anglois , et de pluseurs
autres ses compaignons»
Le jeudi, quatorziesme jour de mars ensuivant, messire
James Pipes (2), messire Othe de Hollande, anglois, et envi-
ron seize ou dix-huit personnes notables de leur compai-
(I) Raençonneroient, Rachéteroient.
(î) James Pipes. Froissart fait agir et parler vaillamment James Pipes
à trois mois de là au prétendu siège de Meiun.
13.
l&O LES GRANDES CHRONIQUES.
gnie, qui estoieut partis d'Ëvreux de la coiupaigqie du roy
de Navarre et de monseigoeur Phelippe son frère , furent
pris par les compaignons de la garnison d'une forte maison
qui est au seigneur de Garanchières ( 1 ) appellée Grant-
Seuvre.
Incidence. Item , samedi , trentiesmç jour du moys de
mars, et fu le samedi devant Lœtare Jérusalem y fa trouvée
une grant quantité de monnoie noire de divers coings ; et
en y avpit environ une baignouère pleine, sur un pilier de
la petite Maison -Dieu de Sens, laquele l'en abatoit, pom*
ce que elle estoit trop près des murs de ladite cité de Sens.
Et dedens deux ou trois jours après, monseigneur Jehan de
Chalon, seigneur d'Ârlay , lors lieutenant dudit régent es par-
ties de Champaigne et du bailliage de ladite ville de Sens,
ala à Sens pour avoir ladite monnoie, et de fait la pi*ist et
l'en fist porter à Troie.
CIX.
Cornent aucuns de ceux dt Aucerre furent destourbes en alant
de Paris à Aucerre»
Tout le moys ensuivant, les Anglois qui avoient pris ladite
ville d'Aucerre demeurèrent en ycelle , en attendsint ceux
qui estoient aies pour ladite ville à Paris par devers le
régent, pour ladite finance, lesquels ne retournèrent point
que deux ou trois exceptés qui en retournant furent
(I) Gurentihihres. Garencières est aujourd'hui an village du département
lie l'Eure, à deux lieues d'Evreux. Granl-Seuvre^, aujourd'hui Grosœu-
vre, est un bourg du môme département, à peu de dislance de Garencières.
— Notre chronique inédite touche à cet événement sans doute, quand elle
dit que : « le sire d'Ivery, Phelippe Malvoisin et pluseurs autres bons
» chevaliers et cscuiers du pays devers la rivière d'Eure, Grcnl i>luseurs
» belles bcsongnes, et en trois places ruèrent jus eo pou de temps leur
» ennemis. • (Msc. 530, T 71, r".)
(1359.) JEHàN-L£-BON. 161
desrobés» entre Joigny et Aucerre, d'une grande finance
que il aportoient, par Bourguignons; desquels fiourgui-
gnons l'un estoit appelle messire Symon de Saint*Aubin,
chevalier, et l'autre Huguenin de Binant, escuier, et plu-
seurs autres.
€X.
D'une assemblée que monseigneur le régent fisi faire au palais
des gens de Paris ^ pour oïr prononcier les demandes du roy
d'Angleterre,
L'an de grâce mil trois cens cinquante-neuf, fu prise la
ville d'Aubigny-sur-Nierre (1), par escheler, comme avoit
çste Aucerre dont dessus est faite menciou.
N
Item, le jeudi secont jour de may ensuivant, fu arse la
ville de Chastillon-sur^Loaing , paf messire Robert Ca-
note qui retournoit d'Aucerre à Chastel Nuef sur Loyre,
et en raportoit sa part de la pille d'Aucerre. Quar le mardi
précédent , derrenier jour d'avril , lesdis Anglois avoient
laissié ladite ville d'Aucerre , et s'en estoient aies en leur
forteresces, à tout leur pille ; et en avoient mené grant nom-
bre de hommes , de femmes et de petits enfans de Taage de
dix ans ou environ , et avoient arses les portes et abatu
grant foison des murs de la ville. Et néantmoins y aloient
depuis lesdis Anglois souvent quérir des vivres qui y estoient
denu>urés ; par espécial ceux de Regennes.
Item, ledimenche dix-neuviesme jourde may ensuivant,
fu faite une convocation à Paris de gens d'églyse , de
nobles et de bonnes yilles, par lettres de monseigneur
le ^régent, poui: ioïr an jce;i*tain traictié de paix qui avoit
(I] Aubigny-sur-Nierre. Einon pas Dabigtie-sur-3teUre j comme dans les
précédeiites éditions. C'est une ville de rancicn Berry, aujourd'hui dépar^
tcment du Cher. Elle est située sur la iVere, à neuf lieues (Je Sanccrre.
1&2 LES GRANDES CHRONIQUES.
esté pourparlé en Angleterre entre le roy de France et
celuy d'Angleterre. Lequel traictié avoit esté aporté par
devers ledit régent, par monseigneur Guillaume de Meleun,
archevesque de Sens , par le conte de Tanquarville frère
dudit archevesque, par le conte de Dampmartin, et par mes-
sire Arnoul d'Odeneham, inareschal de France, tous prison-
niers des Anglois. A laquelle journée vint pou de gens, tant
pour ce que l'en ne fist pas assez tost assavoir ladite convo-
cacion, comme pour ce que les chemins estoient empeschiés
des Anglois et Navarrois qui tenoient forteresces en toutes
les parties par lesquelles l'en povoit aler à Paris ; et aussi
pour cause des pilleurs qui tenoient forteresces françoises
qui ne faisoient gaires mieux que les Anglois. Et en estoit
tout le royaume semé , par telle manière que on ne po-
voit aler par le pais. Lesdis Anglois et Navarrois tenoient
le chastel de Meleun, l'isle et toute la ville du costé devers
Bière ; et la partie devei*s Brie estoit françoise. Item, il te-
noient la Ferté-soubs-Juerre, Oysseri, Nogent - l'Artaut,
et bien cinq ou six forteresces sur la rivière de Marne;
en Brie il tenoient Becoisel et la Houssoie (1). En Mu-
cien il tenoient Juilly, Greil et pluseurs autres sur la ri-
vière d'Oyse : sur Saine en dévalant , Poissy , Meullent,
Mante, Rais; et plus de cent autres en diverses parties, tant
en Picardie comme ailleurs.
Laquelle journée du dix-neuviesme jour fu continuée de
jour en jour en attendant plus de gens, jusques au samedi
ensuivant, vint-cinquiesme jour dudit moys. Auquel samedi
ledit régent fu au palais sur le perron de marbre en la
court; et là, en présence de tout le peuple, fist lire
ledit traictié par maistre Guillaume des Dormans, advocat
(1) La Boussoye ou ta Houssaye, aujourd'hui village du département
do Seine-et-Marne, à cinq lieues de Coulommiers, — Je n'ai pas retrouvé
Becoisel, que le nnsc. 9,653 écrit Le Trisel.
(13&9.) JEUAN-LE-BON. 153
du roy en parlement, par lequel traictié apparoit que le roy
d'Angleterre vouloit avoir la duchié de Normendie, la duchié
de Guienne, la cite et le chastel de Saintes , toute la dyo-^
cèse et pais ; la cité d'Agen, la cité de Tarbe, la cité de Pier-
regort, la cité de Limogeis, la cité de Gaours et toutes les
diocèses et pais, la conté de Bigorre, la conté de Poitiers, la
conté d'Anjou et du Maine, la cité et chastel de Tours et
toute la diocèse et païs de Touraine, la conté de Bouloigne,
la conté de Guines, la conté de Pontieu, la yille de Mons-
trueil-sur-Mer et toute la chastellerie, la ville de Calais et
toute la terre de Merq (1) en toute justice et seigneurie, res-
sort et souveraineté , sans ce que , des terres dessus dites
le roy d'Angleterre fust en aucune manière subgiet au roy
de France présent né à ses successeurs roys de France ,
mais seulement voisin. Et oultre vouloit avoir ledit roy
d'Angleterre l'homage, ressort et souveraineté de la duchié
de Bretaigne , perpétuellement , si comme les autres terres
dessus dites.
Et oultre vouloit avoir quatre millions d'escus de Phe*
lippe, avec toutes les autres terres que il tenoit au royaume
de France , par tel condicion que le roy de France devoit
faire récompensacion de autres terres à tous ceux qui
avoient aucunes choses sur lesdites terres, par aliénation
faite par les roys de France ou par ceux qui ont eu cause (2)
d'eux, depuis que lesdites terres et pays vindrent et furent
aux roys de France.
Et encore requéroit ledit Anglois avoir la possession
des villes et diastiaux de Rouen, de Gaen» de Yemon , du
Pont-de-l'Arche , du Goulet (3), de Gisors, de Moliniaux,
(i] aierq. Ce nom de pays, peut-être le même que MarquentenCf eo
Poothieu , a été oublié dans l'estimable indication des Provinces et pays
de la France, publiée dans V Annuaire de V Histoire de France, année 1837.
(2) Qui ont eu cause. Qui prétendoient à des droits transmis par eux.
(3) Le Goulet, Place forte dont il reste à peine des vestiges. — Moliniaux
m LES GRàNDES CHRONIQUES.
d'Arqués, de Gaillart, de Yire, de Boulongne, de Monstnieil-
sur-la-Mer, de la Rochelle ; ceat mille livres d'Esterlins et
dix seigneurs pour ostages dedens le premier jour d'amist
ensuivant. Et ce fait , il devoit mettre le roy de France
en son royaume, en son povoir ; toutesvoies tous jours loyal
prisonnier jusque à ce que toutes les choses dessusdites fus-
sent acomplies. Lequel traie tié fu, moult déplaisant à tout le
peuple de France. Et après ce qu'il orent eu déliberacion,
il respondirent audit régent que ledit traictié u'estoit pas-
sable né faisable : et pour ce ordennèrent à faire bonne
guerre aux Anglois.
CXI.
Cornent les officiers du rof furent rappelles par le régeni^ et de
Vaide que Ven offri pour la guerre.
Le mardi vint-huitiesme jour du moys de may, ledit ré-
gent prononça par sa bouche que, à tort et sans cause rai-
sonnable, il avoit privé de ses offices les vint-deux personnes
qui avoient esté privées par l'ordonamce des trois estas, l'an
cinquante-sept ; et qu'il les avoit tousjours trouvés bons et
loyaux ; mais l'evesque de Laon et les tirans traitres qui
avoient empris le gouvernement le firent faire par con-
traincte , si comme il dit lors. Et les restitua en leur estas
et renommées.
Item , le dimenche secont jour de juing ensuivant , fu
accordé au régent que les nobles le serviroient un moys à
leur despens, chascun selon son estât, sans compter aler né
venir. Et avec ce paieroientles imposicions qui seroient orde-
nées par les bonnes villes. Les gens d'églyse offrirent à payer
ou Moulineaux, aujourd'hui village à trois lieues de Gaen. — Arques,
pciile ville de Normandie^ près de Dieppe.
(1369.) JEHAN-LE-BON. 156
lesdites imposicions ; la ville de Paris et viscontés offrirent
six cens glaives , trois cens archiers et mil brigans. Et fu
ordenéquetous ceuxqui là estoient s'en retournaissent en
leur villes, pour ce que il ne vouloient aucune chose ottroier
sans parler à leur villes, et qu'il envoiassent leur responses
dedens le lundi après la Trinité. Et depuis envoièrent plu*
seurs villes leur response : mais pour ce que le plat païs
estoit tout gasté par les ennemis anglois et navarrois, et
aussi par les garnisons des forteresces françoises , lesdites
bonnes villes ne porent acomplir le nombre de douze
mil glaives qui luy avoient esté accordes de la Langue d'oc.
cxn.
Comeni un Iraicliéfufait entre le régent et le rojr de Nai^arre,
Audit moys, le régent ala à Meleun : et là se tint et fist
faire le moustier duLis fort (1), et y establi une bastide contre
ses ennemis qui tenoient le chastel et l'isle de Meleun et la
partie de ladite ville devers Bière ; et l'avoient tenue depuis
l'entrée du moys précédent. Et y estoit tousjours la royne
Blanche et Jehanne, sa seur, seurs audit roy de Navarre.
Et ledit régent et ses gens tenoient l'autre partie de ladite
ville qui est devers Brie.
Et pendant ce que ledit régent estoit à Meleun, aucuns
de ses gens traictièrent de paix avec aucuns des gens du roy
de Navarre,àRosnyetàVeteil(2).Etfinablement furent à ac-
cort que ledit régent rendroit audit roy de Navarre toutes les
forteresces que il tenoit de luy, et outre paieroit encore
douze mille livrées de teiTe et six cens mil escus de Jehan, à
(1) Fort. G'est-à-dtre il fortifia le monastère du Lj8.
(2) tiosny et Vitheuil soni dans les environs de Mantes, aujourd'hui
département de Selne-et-Oise.
156 LES GRANDES CHRONIQUES.
paier chascun an cinquante mille jusques à douze ans.
Et par ce ledit roy demourrolt ami bienvueillant et allé du
roy de France et dudit régent, et de nouvel feroit homage
audit régent. Lequel CVaictié f u rapporté audit régent à Me-
leun. Et pour ce se parti le mercredi darrenier jour de juil-
let ensuivant , après disner , et s'en ala par yaue à Paris
toute jour et la nuit ensuivant et arriva à Paris le jeudi
bien matin, premier jour d'aoust. Et celuy jour fist assam-
bler à heure de relevée, en la chambre des comptes, plu-
seurs de son conseil , le prévost des marchans de Paris et
aucuns autres bourgois de ladite ville. Et là ledit régent fist
narracion dudit traictié que il ne vouloit avoir passé sans
avoir eu leur advis et délibéracion. Si fu ordené que il y
auroit plus des gens de Paris. Et pour ce fu dit que l'en re-
tourneroit le vendredi matin , secont jour dudit moys
d'aoust ; et ainsi fu fait, et fu l'assemblée en la chambre de
parlement. Et là ledit régent répéta ledit traictié, et fu dit
que l'en retourneroit l'endemain, samedi tiers jour dudit
moys, pour dire chascun ce que il ly en sambleroit*
Auquel samedi retournèrent en ladite chambre de parle-
ment, et là fu conseillié audit régent que il féist accort au*
dit roy de Navarre, en luy baillant ce que dessus est dit. Si
retourna à Mante et à Meulent le seigneur de Yignay qui ces
choses traictoit pour ledit régent avec aucuns autres , par
devers Friquet de Fricamp, le seigneur de Luce, et mon-
seigneur Regnault de Braquemont qui ces choses traictoient
pour le roy de Navarre. Lesquels vindrentà Paris parler audit
régent, et leur ala à l'encontre Jehan Guldoe, lors prévost
des marchans, acompaignié de Jehan Maillart et de aucuns
autres de Paris jusques à Saint-Denis, afin, si comme l'en
disoit, que on ne féist villenie à Paris aux dessusdis cheva-
liers du roy de Navarre. Et les conduist ledit prévost et sa
compaignie jusques au Louvre, par devers ledit régent,
(1 359.) JEHAN-LE BON. f 57
lequdrëgeot fist moult grantchière auxdisFriquet, seigneur
de Luce et de Braquemont, jasoit ce que eussent esté des
plus principaux conseilliers dudit roy et encore estoient ; et
les fist mangier à sa table , et leur fist livrer chambre au
Louvre. Et furent par pluseurs journées avec luy. Et après
retourna ledit Braquemont par devers le roy qui estoit à
Mante, si comme Ten disoit, et les deux autres demourè-
rent à Paris.
Item , le samedi dix-septiesme jour du moys d'aoust ,
ledit régent parti de Paris, et ala à St-Denis au disner, et au
giste à Pontoise, là où le roy dé Navarre devoit aler pour
parler à luy et pour parfisdre le traictié.
CXIII.
Des hostages qui furent ent^oîés à Meuienl avant que le roy de
Navarre osast venir à Pontoise par devers ledit régent.
Le lundi ensuivant , dix-neuviesme jour dudit moys
d'aousty après disner , ledit régent issi hors de Pontoise
pour aler au devant du roy de Navarre, et mena ledit ré-
gent avec luy moult de gens d'armes, et chevaucha en alant
vers Meulent environ une lieue.
Et lors vit ledit roy qui estoit issu dudit Meulent , et
yenoit devers ledit régent ; et avoit avec luy environ cent
hommes d'armes ; et si en y avoit bien autant des gens ledit
régent que il avoit envoies contre ledit roy. Et si en avoit
aucuns que ledit régent avait envoies pour convoier certains
hostages lesquels monseigneur ledit régent avoit envoies à
Meulent, pour ce que ledit roy n'osoit né vouloit aler à Pon-
toise, se il n'avoit hostages. Et furent hostages le duc de
Bourbon, monseigneur Loys de Harecourt , le sire de Mo-
14
158 LES GRANDES CHRONIQUES.
rency (1), le sire de Saint-Yenant, monseigneur GaiDaume
Martel, le Baudrin de la Heuse et aucuns autres cheyaliers,
le prévost des marchans et deux bourgois de Paris. Mais
ledit roy ramena avec luy ledit prévost et bourgois de Paris,
quant il ala par devers ledit régent , et les autres demou-
rèrent à Meulent.
Et quant ledit roy vit ledit régent sus les champs, il ren-
voia sa gent à Meulent, et ne retint avec luy que quarante
chevaux ou environ. Si s'approchièrent l'un de l'autre, et
avoient chascun le chapperon avalé (i)5hor8 de la teste. Et
quant il furent près l'un de l'autre, si se entresaluèrent, et
retournèrent ensemble à Pontoise à l'anuitier. Et furent
les torches alumées à l'entrée de la ville. Et mena ledit
régent avec luy descendre ledit roy au chastel auquel
le régent estoit hébergié ; et livra-l'en audit roy chambre
dessous la chambre dudit régent, et ce soir souppèrent en-
semble.
Et l'endemain , jour de mardi , fu le conseil des deux
assemblé pour traictier de l'assiete des douze mille livrées
de terre que ledit régent devoit baillier audit roy. Et réqué-
roit audit régent et son conseil ledit roy et son oonseil
que on luy baillast pour ladite terre, les viscontés de
Faloise, de Baieux , d'Auge et de Vire. Et de ce ne furent
pas à acort les gens du conseil dudit régent. Pour ce alèrent
devers ledit régent , et luy distrent les requestes des gens
dudit roy, et les offres qui leur avoient esté faites par les gens
dudit régent. Et sembla audit régent que on le seurquéroit(3)
de la partie dudit roy. Et pour ce envoia le conte d'Es^
tarapes par devers ledit roy et luy manda que se il ne prenoit
(1) Morency, La roarson de Montmorency est souvent ainsi désignée
dans les anciens raonumens.
(t) Avalé. Descendu.
(8) Surquéroiu DeraandoU trop de choses exorbilantes. SttNfHckérisioit.
(1359.) JEaiN-LË-fiON. 159
les offres qui luy avoient esté £sdtçs de par luy , lesquelles
estoient bonues et honoorables et raisonnables^ que il n'au*
roit paix né acort avec luy, mais le feroit mettre seurement
là où il l'avoit pris, et après féist chascun le mieux que il
pourroit. Laquelle chose ledit roy ne voulut accorder ; et
cuida-l'en que le traictié fust tout rompu.
CXIV.
Du bel langage que te roy de Nat^arre disl au conseil de monsei-
gneur le régent.
L'endemain , jour de mercredi vint-et-uniesme jour du
moysd'aoust, ledit roy manda un pou avant heure de dis-
ner le conseil dudit régent pour aler parler à luy en sa
chambre, et leur dist que il vouloit estre bon ami du roy et
dudit régent et du royaume de France ; car il véoit bien, si
comme il disoit, que le royaume de France estoit sur le point
d'estre destruit; et luy, qui estoit si prochain de par père
et de par mère, ne le povoit né vouloit souffrir. Et pour ce,
ne vouloit avoir terre né argent, fors seulement la terre que
il avoit par devant ; ains le vouloit emploier à faire tout
le bien que il pourroit pour le royaume. Et il pensoit que
l'en luy déserviroit se il faisoit bien. Et dist, en oultre, que
il vouloit ces choses dire devant le peuple.
Et ces choses ainsi dites au conseil dudit régent, le-
dit conseil s'en retourna devers le régent, et luy dit ces
choses dont ledit r^ent moult s'esjoy, et aussi communé-
ment ceux qui l'oïrent, car par avant l'en tenoit que tout
le traictié estoit rompu. Et disoieut pluseurs que Bieu avoit
inspiré ledit roy, se il disoit en bonne entencion ce que il
disoit. Et lors fu ordenné que on feroit venir des gens de
ladite ville de Pontoise en la sale du cbastel, et le roy diroit
160 LES GRANDES CHROmQUES.
les choses dessus dites. Et ainsi fa fait celay jour. Et leur
dit le roy de Navarre ce qui dessus est dit ; et , cultre,
que il déliyreroit toutes les forteresces qui avoient esté
prises depuis que il avoit esté ennemi du roy de France
et du régent , par ses gens ou par ses aHés. Et assez tost
après s'en partirent les Anglois qui estoient à Pôissy, de
Chaumont-en-Youquessin , à Jouy, à la Ville-au-Tertre (I),
et à Latainville. Dont pluseurs disoient que le roy de Na-
varre feroit bien besongne, et que, par ladite paix, moult
de bien vendroit au royaume. Et les autres disoient que
le roy de Navarre faisoit tout ce que il faisoit par cautèle
et par malice, pour décevoir ledit régent et le peuple, et
que il ne feroit jà bien de sa vie.
cxv.
Cornent monseigneur le régent parla bien en parlement pour le
rojr de Nat^arre, et de la response que fist maistre Jehan
des Mares contre pluseurs traîtres.
Le samedi, vint-quatriesme jour du moys â*aoust, ledit
régent s'en retourna de Pontoise à Paris, et ledit roy s'en
ala à Meulent. Etdeurent estre à Paris ensemble, le dimen-
cbe premier jour de septembre ensuivant, pour ordener
du fait de la guerre ; pour ce que l'en disoit que le navire
du roy anglois estoit tout prest, et que celuy roy devoit
passer bievement à grant ost pour venir en France.
Et jasoit ce que ledit régent eust jà partout envoie let-
tres au royaume, contenant le traictié de la paix de
luy et du roy de Navarre , par lesquelles il se pénoit ,
(1) La Ft^-ott-rerlfe. Acijourd'hui la ViUeterlre, près de Chamnont en
Vexin. — Lataioville, et non pas La ChanvillCf comme dit Villaret. C'est
un village encore plus rapproché de Chamnont que la ritletertrt.
(1369.) JEHAN-LE-BON. 161
tant comme il povoit , de recommander ledit roy et de le
mettre en la grâce du peuple , toutesvoies ne le vouloit -il
ou n'osa faire venir à Paris, jusques à ce que il eust parlé
au peuple sur ce. Et pour ce fist une grande assemblée en
la chambre de parlement, et là récita au peuple le traictié
dudit roy , et leur dist de sa bouche qu'il ne vouloit
point £sdre venir ledit roy de Navarre à Paris se ce n'estoit
de leur bon gré, et que il ne vouldroit point que l'en féist
né déist audit roy né à ses gens aucunes choses qui leiur
déust déplaire.
Et lors, un advocat de parlement appelle maistre Jehan
des Mares, pour et au nom du prévost des marchans et de
ladite ville , respondl en substance que le peuple de Paris
estoit joieux et lie de la bonne paix dessusdite , et leur
plaisoit bien que il féist venir à Paris ledit roy toutesfois
que il luy plairoit : mais les bonnes gens de Paris sup-
plioîent audit r^ent que il ne voulsist souffrir que aucuns
traistres venissent à Paris que ledit maistre Jehan nomma
lors. Et dist au régent que se il venoient à Paris , que il
tenoit fermement que le peuple ne les y pourroit souffrir.
Et estoient ceux dont les noms s'ensuivent : maistre Robert
le Coq évesque de Laon , maistre Michiel Casse chancelier
de l'églyse de Noyon, Jehan de Sainte-Aude, Pierre de la
Courtneuve , Yincent du Yalrichier , Pierre des Barres ,
Gieffroi le Flament du porche St- Jaques et aucuns autres.
Lequel régent respondi que ce n'estoit point son enten-
cion né sa volenté que lesdis traistres venissent à Paris ; et
jasoit ce que ledit roy luy eust fait requeste pour les dessus
nommés, afin que il leur pardonnast tout, toutesvoies ne
luy avoit-il voulu accorder né pensoit à faire.
14.
162 LES GRANDES CHRONIQUES.
CXVl.
De toutrageus subside que les gens durojr de Noporre prenaient
sur toutes marchandises qui avaloient le pont de Melcun,
Le dimenche , premier jour de septembre l'an mil trois
cens cinquante-neuf dessusdity ledit régent alaà Saint-Denis
à rencontre du roy de Navarre qui y devoit estre et qui y
fu; et, le soir de celuy jour, vindrent à Paris au giste, et
le mena ledit régent au Louvre avec luy descendre , et fu-
rent ensemble toute celle semaine , et le festoia et hoimora
ledit régent moult grandement ; et fist ledit régent pluseurs
grâces et dons à pluseurs des gens dudit roy qui avoient
esté traitres du roy de France et du régent y son fils. Et
avoient les gens dudit roy de Navarre grant asséis (1) et grant
voix par devers ledit régent, dont pluseurs bonnes personnes
qui bien et loyaument avoient servi ledit régent en avoient
grant desplaisir. £t la semaine ensuivant se parti ledit
roy de Paris, et s'en ala à Meleun pour mettre hors,
si comme l'en disoit, pluseurs Navarrois qui encore y
estoient, dont il ne fist rien. Et levoit-l'en de toutes mar-
chandises qui passoient l'arche du pont de Meleun trop
grant subside ; c'est assavoir : de chascun tonnel de vin,
six escus d'or; de chascun muy de grain, deux escus;
de vintrcinq moUes de busches, un escu; d'une couple
de foing, huit escus ; d'un millier de costerès, un escu ; et
des autres choses à la value; et disoit-l'en que c'estoit
pour paier les Navarrois qui avoient demouré au chastel
et en la ville de Meleun, qui s'estoit tenue de la partie du
roy de Navarre : dont moult de gens estoient merveilliez,
(1) drani asséis. Grande influence , haute posilion.
(1359.) JËHAN-LJ^BON. l$â
car il convenoit (1) que ceux qui avaient esté ennemis
des François et qui les avoient pilliés, robes et tués fussent
paies de leur gages , du temps qu'il avoient esté enne-
mis du chastel et de la chevance des François. Et quant
le roy de Navarre ot esté à Meleun avec ses seurs, La royne
Blanche et Jehanne, par quatre fois ou par cinq, il s'en parti
et y laissa encore les Navarrois. Et si ne délivra pas Greil
qui estoit tenu des Anglois , et toutesvoies avoit-il promis
à la délivrer, mais que l'en luy baillast six mille royaux ,
desquels La ville de Paris fist finance. Mais il ne furent pas
bailliés audit roy pour ce que on ne véoit pas que la déli-
vrance de Greil fust bien preste ; car un Anglois en estoit
capitain, lequel on appelloit monseigneur Jehan de Fou-
drigay, lequel ne le vouloit pas rendre sans plus grant
finance que de six mille royaux.
CXVII
Cornent monseigneur le régent ala à Rouen; et (Tune incidence»
Le huitiesme jour du mois de septembre, parti de Paris
ledit régent pour aler à Rouen; et ala à Saint-Denis où il
demoura deux jours ; et après à Pontoise et à Vernon , et
entra en liai ville de Rouen, le dix -huitiesme jour dudit
mois.
Incidence, En cest an, furent les moys de juillet, d'aoust
et le commencement de septembre tant pluvieus que la
plus grant partie des grains furent tous germes es champs,
pource que on ne les povoit mener à ville. Et disoit l'en
que, tant pour celle cause comme pour les pilleries que
ceux des garnisons françoises faisoient, il seroit moult
grant chierté de blé. Et dès lors enchieri forment ; car le
(1) ileonvettûk. Il étoil décidé, consonU, accordé.
164 LES GRANDES CHRONIQUES.
sextier de fourment valoit à Paris, à la Saint-Rëmy, quatre
livres parisis et plus, et une queue de vin yermeil de fiour-
goigne valoit plus de cinquante livres parisis; mais la
monnoie estoit foible , car un escu valoit bien quarante-
huit sous parisis , et assez tost après valut cinquante^eux
sous parisis.
cxvm.
De la ret^enue du régent à Paris et des nopces Jehan ^ conte de
Harecourt; et cornent le captati de Bue/ prist la ville de
Clermont,
Le lundi septiesme jour d'octobre ensuivant, retourna
ledit régent de Rouen à Paris ; et entra le lundi devant soleil
levant à Paris, accompagnié de seize hommes de cheval ou
environ ; et avoit chevauchié toute la nuit, car le dimenche
précédent il avoit souppé à Yernon bien tart et de là s'en
vint toute nuit à Paris.
Item, le lundi quatorziesme jour d'octobre, Jehan, conte
de Harrecourt, fils du conte de Harrecourt qui avoit eu la
teste coppée à Rouen , si comme dessus est devisé, espousa
Catherine , seur du duc de Bourbon et fille du duc qui
avoit esté mort en la bataille de Poitiers, là où le roy Jehan
avoit esté pris, et seur aussi de la duchesse de Normendie,
de la royne d'Espaigne et de la contesse de Savoie. Et fu-
rent les nopces au Louvre près de Paris ; et y furent pré-
sens ledit r^ent et le roy de Navarre.
Item, le mardi douziesme jour de novembre ensuivant,
fu la tour du pont Sainte-Maxence prise par certains An-
glois que le capitain de la tour tenoit prisonniers dedens
ladite tour.
Item, le lundi ensuivant dix-huitiesme jour dudit moys
(1359.) JEHAN-LE-BON. 165
de noTembre, Tan mil trois cent cinquante-neuf dessus dit,
devant le point du jour, fu eschieUé le chastel de Clermont
en BeauYoisîn et la ville prise par un gascoin de la partie
du roy anglois, appelé le cateau de Buef (1), lequel estoit
venu de Mante par devers le roy de Navarre, son cousin et
ami très espécial , sous sauf-conduit dudit régent^ lequel
sauf-conduit avoit esté donné audit cateau par ledit régent,
à la requeste et prière dudit roy de Navarre. Et le sauf-
conduit durant, il prist lesdis chastel et ville de Clermont.
CXIX.
Cornent le roy éP Angleterre et ses filsj à tout leur effort^
vindrent devant Rains ; et de la mort Martin Pisdoe^ bow"
gois de Pétris.
En celuy mois de novembre, le roy d'Angleterre, le
prince de Galles son ainsné fils et autres de ses fils, le duc
de Lenclastre et toute la puissance d'Angleterre, passèrent
la mer et arrivèrent à Calais; et chevauchièrent par l'Artois
et par le Yermandois droit vers Rains, et misrent le siège
devant ladite ville de Rains, d'une part et d'autre de la ri-
vière de Veele. Et fu le roy d'Angleterre logié à Saint-
(1) Le eaUan de Buef, Captai de Boch. Jean de Grailly, captai de BiitcA
oa de Buch , petit pays du Bordelois. Le château de Cap ou tôte de
Buscli donnoit à celui qui le possédoit le titre de captai. On a écrit ce
nom de Buaeh de bien des façons, mais les meilleures leçons des Chroni-
ques de Saint-Denis le donnent, ici, comme nous l'avons préféré ; et deux
yen de la chanson de geste de Bertrand Du Guesclin justifient cette-
orthographe :
Car je crol, se Dieu plaist et je puis esploltier,
Que du catal de Buef mengerai un quartier,
Né je ne pense à nuit autre char meugler.
Du père de Jean de Grailly descendent en ligne directe féminine
les rois de France de la maison de Bourbon.
166 LES GRANDES CHRONIQUES.
Baale , à quatre lieues de Rains (1) ou environ. Le prince
de Galles, son ainsné fils, estoit loglé à Yille-DommajDge, à
deux lieues de Rains ; le conte de Richemont et celuy de
Norentonne (2) à St-Tliierri, à deux lieues de Rains ; le duc
de Lenclastre à Biimont, assez près de Rains ; le mareschai
d'Angleterre et monseigneur Jehan de Biauchamps estoient
à Brétigny (3), à une lieue de Rains. £t chevauchoient les
gens dessus nommés chascun jour tout environ Rains, par
telle manière que à peine povoit aucun de pie ou de cheval
entrer dedens la ville né issir.
Item, le samedi darrenier jour de novembre, jour de la
saint Andrieu, ledit régent publia, en la chambre de parle-
ment, certaines ordenances que il avoit faites celle sep-
maine en son conseil, sur la rescription des officiers ix>yaux,
lesquels il jura , en sa personne , la main mise sur le livre ;
et aussi les fist jurer à ses officiers qui présens estoient.
Item , le lundi , pénultième jour du moys de décem-
bre ensuivant, un bourgois de Paris appelé Martin Pisdoe
fu décapité es halles de Paris, sur un escliaffaut. Et après
ot coppés les deux bras et les deux cuisses; et fu la teste
mise sur le pillori des halles ; et chascun desdis membres
fu pendu hors des quatre portes principales de Paris, chas-
cun membre à une potence de fust, qui pour celle cause fu
faite. Et fu ledit bourgois ensi exécuté pource que il avoit
traictié avec aucuns familiers et officiers du roy de Navarre,
de traïr le roy de France, la ville de Paris et ledit régent.
Et dévoient entrer à Paris gens d'armes par diverses portes,
et eux herbergier en divers lieux. Et aucuns d'eux de-
(1) A quatre lieues de Rains. L'abbaye de SaiDt-BasIe est à trois lieues
de Reims au-dessus du bourg de Verzy. Ses ruines sont encore respecta-
bles à rentrée de ia forêt de Reims.
(2) Norentonne pour Northampton,
(3) Brétigny. Ou plutôt Belheny,
(1359.) JEHAN'LE-BON. IC7
voient aler au Louvre , où devoit estre ledit régent, plus
fors que ledit régent. Et là dévoient tuer tous ceux que il
voulsissent, et après courir toute la ville et prendre les places
par la ville, afin que les gens de ladite ville ne se peussent
assembler. Et fu ceste chose sceue et révélée par un autre
bourgois appelé Denisot le Paumier, à qui ledit Martin avoit
la chose descouverte , afin que il fust de l'aliance dessus
dite.
cxx.
Cornent le rojr ^Afigleterre se parti de devant Rains sans rien
faire^ et de la prise de pluseiirs chevaliers fnmçois estant en
une bastide devant Tournelles.
Le dimanche onziesme jour de janvier, environ mienuit,
le roy d'Angleterre et tout son ost après ce qu'il ot demouré
devant Rains par quarante jours , se desloga et s'en parti
sans ce que il eust donné assaut né donnast à ladite ville ;
et s'en ala droit vei^s Ghaalons. Et passa par devant sans ar-
rester et sans y donner assaut. £t passèrent la rivière de
Marne au-dessus de ladite ville , et chevauchièrent par la
Champaigne et passèrent la rivière d'Aube et celle de Seine,
à Mer y et à Pons (1). Et passa l'ost du duc de Lenclastre
par devant Sens sans y donner assaut. Et le roy d'Angle-»
terre et ses enfans s'en alèrent par devers Cerisiers et par
devers Briaon l'Archevesque ; et alèrent par devant Au-
cerre vers Rougemont. Et demoura le roy une pièce en une
ville que on appelle Guillon. Et là alèrent à luy ceux du
(1] Mery et Pons sont bâlies toutes deux sur la Seine, mais Pons est
tout près du confluent de VAube. — Cerisiers est à quatre lîeucs au-dessus
de Sens, à la droite de l'Yonne, et Brinon est entre Cerisiers et Auxene,
— \/ Abbaye de Rougemont est près de Monlbar. Le village de Guiilon
est plus rapproché d'Avallon.
168 LES GRANDES CHRONIQUES.
duchié de Bourgoigne et firent pactis avec luy et luy don-
nèrent deux cent mille flourins afin que il ne féist dommage
audit duchié. Et si luy accordèrent que il eust des TÎvres
dudit duchié pour son argent (1). Et ce fait, ledit roy se
parti et s'en ala vers Nevers (2) et passa la rivière de Yonne à
Gollanges-sur-Tonne. Et envoyèrent ceux de la contée de
Nevers par devers luy, et raençonnèrent toute la contée et
la baronnie de Donzi-au-Pré. Et lors se mist à chemin à
s'en venir par le Gastinois droit vers Paris , et vint le prince
de Galles par devers Moret en Gastinois, droit à une for-
teresce qui lors estoit angloise , appelée les Toumelles (3) ,
devant laquelle forteresce pluseurs de ceux de France
avoient fait une bastide et se y estoient mis à siège. Et
jasoit ce que il sceussent bien la venue dudit prince, il
ne s'en partirent pas. Si se mist ledit prince devant la-
dite bastide et la fist assaillir ; et finablement dedens trois
ou quatre jours après, lesdis François qui estoient de-
dens ladite bastide , pource que il n'avoient que boire né
que mangier, se rendirent audit prince. Et là furent pris mes-
sire Haguenier seigneur de Bouville , le seigneur d' Aigre-
ville , messire Jehan des Bares , messire Guillaume da
Plessie et messire Jehan Braque, tous chevaliers, et plu-
seurs autres , jusques au nombre de quarante combattans
ou environ.
Item , le lundi devant Pasques flouries , l'an mil trois
cent cinquante-neuf, vingt-troisiesme jour de mars, fu la
mcmnoie publiée à Paris , à deux deniers pour le denier
(t) Ce traité, si peu honorable pour les conseillers da Jeune doc de
Bourgogne, est transcrit dans le nouveau Rymer, tome m, p. 473, sous la
dateda 10 mars 1360.
(?) Yen Nevers, C'est- à-dire qu'il fit mine de Touloir passer dans le
NUemois. *— Coullange-sur-Tonne est au-dessous de Clamecy; Donsy
rsl au-dessus.
(3) Les Toumelles. Qe doit être Dormelles, près de Moret.
(1360.) JEHAN-LE-BON. 169
blanc, qui par ayant valoit deux sous parisis ; et le royal
d'or, que l'en mettoit par avant pour quatorze sous pa-
risis, à trente-deux sous parisis. Et yaloit lors le sextier
de bon fourment quarante -huit livres parisis ou environ
de ladite foible monnoie.
Item , le mardi avant Pasques les grans , darrenier jour
de mars, le roy d'Angleterre se loga en l'ostel de Chante-
lou (1) , entre Mont-Lehery et Châtres , et tous ses enfans
et tout son ost es villes d'environ , jusques près de Cor-
bueil et jusques à Longjumel. Et fu prise journée de
traictier de paix , par le moyen frère Symon de Langres,
maistre de l'ordre des Jacobins, légat de par le pape en
France pour celle cause, qui jà par pluseurs fois avoit esté
par devers ledit roy d'Angleterre et aussi par devers ledit
régent. Et assemblèrent lesdis traicteurs le vendredi bénott,
troisiesme jour du moys d'avril ensuivant, en la Maladerie
de Longjumel ; et là furent pour ledit régent le seigneur de
Fiennes, lors connestable de France; messire Jehan le
Maingre, dit Bouciquaut, lors inareschal de France ; le sei-
gneur de Garancières; le seigneur de Tignay^ du pays de
Vienne (2) ; messire Symon de Bucy et messire Guichart
d'Angle, chevaliers, et aucuns clercs conseillers et secrétaires.
Et pour ledit roy d'Angleterre furent le duc de Lanclastre,
le conte de Norentonne , le conte de Warvhic ; messire
Jehan de Chandos, tous anglois, messire Gautier de Manny
Hanuyer. Et tantost se départirent sans faire aucun traictië.
(f) Chantelou, On reirouTe ce petit castel sur la carte deCasalni.
(2) Du pays de Vienne, Il est nommé Aymar de La Tour dans to Mlle
de Bréquigny.
15
170 LES GRANDES CHRONIQUES.
cxxr.
Cornent le roy d Angleterre vint près de Paris ^ luy et son ost,
et fu-ten assemblé pour traictier, mais ten ne pont lors
accorder.
L'an de grâce mil trois cent soixante , le mardi après
Pasques les grans, qui fa le septiesme jour d'avril, ledit
roy d'Angleterre et tout son ost deslogièrent et s'approchiè-
rent de Paris et se logièrent icelluy jour^ c^est assavoir
ledit roy à Chastellon près Mont-Rouge, et les autres à
Jcy, à Yanves, à Yaugirart, à GenttUy, à Quaichant et es
autres villes environ. Et celuy jour s'en monstrèrent plu-
seurs en bataille devant Paris , mais pour ce ne issi aucun
de ladite ville.
Item, le vendredi ensuivant, dixiesine jour dudit mois
d'avril, retournèrent aucuns des dessus nommés pour ledit
régent, pour traictier par l'amonestement de l'abbé de Clu-
gny qui tantost estoit venu de par le pape , pour traictier
entre les parties. Et assemblèrent les traicteurs en une ma-
laderie appelée la Banlieue (1), qui est outre la tombe Ysor)!.
Et y furent pour ledit Ânglois les autres dessus nommés. Et
tantost se paitirent aussi sans aucun traictié faire, si
comme il avoient fait par avant.
(1) La Banlieue, Peut-être Bagneux. La Tombe Ysore^ située dans l'en-
droit même où l'on a pratiqué de notre temps l'entrée des eatacombes,
étoit autrefois un tumulus où les traditions poétiques vouloieot qu'eût été
enseveli le géant Isoré, tué devant Paris par le fameux CuUlaume d'Orange,
Oett dans ce combat singulier que le héros de tant de Chansons de geste
•volt perdu la plus grande pariie de son nez. Et voyez le sort des tradi-
tions poétiques 1 Plus tard, vers le quinzième siècle, on crut que le
surnom de Guillaume au Court -nez étoit dû au cor ou cornet dont il se
servoit en guise de cri de guerre. Les barons qui se prétendoient sortis de
son illustre sang prirent donc pour blason un cor de chasse, que leurs
descendans de la maison û* Orange gardent encore en mémoire de Guil-
laume d'Orange au Cornet,
(1360.) JEHAN-LE-BOff. 1^1
CXXII.
Cornent Ten rassembla à BréUgnjr pour Iraictier, El sont après
les noms de ceux qui furent commis tant et une part comme
d'autre.
Le dimenche jour de Quasiinodo, doiiziesme jour dudit
mois d'avril Tan dessus dit, le roy d'Angleterre et tout
son ost se dealogièrent des villages d'entour Paris au matin
et en vindrent pluseurs batailles assez près de Saint-Marcel,
en faisant semblant que il attendissent que l'en issist de
Paris pour les combattre : mais rien n'en fu fait, jasoit ce
que en Paris eust grant foison de gens d'armes nobles et
autres avec ceux de ladite ville. Mais les portes et les murs
furent bien garnis de gens d'armes et de ceux de ladite ville
de la partie d'oultre Petit pont ; et n'estoit pas la ville, ef-
f réée. Et quant lesdis Anglois orent demouré sur les champs
jusques environ heure de tierce, il s'en partirent et s'en
alèrent après leur charios et leur autres batailles qui s'en
aloient devant le chemin vers Chartres. Et boutèrent les
feux, dès le samedi précédent, en grant foison des villes
entour Paris de ce costé. Et alèrent jusques vers Bonneval
et vers Chasteaudim ( 1 ). Et firent assez sentir tant par l'abbé
de Gligny, légat du pape en France pour traitier de paix,
comme par autres, que il entendroient volentiers audit traic-
tié de paix, se ledit régent vouloit envoyer par devers eux.
Et pour ce, par délibération du conseil, ledit régent envoya
à Chartres pluseurs de son conseil, entre lesquels estoient
messire Jehan de Dormans evesque de Beau vais et chance*
lier de Normendie (2) , messire Jehan de Meleun conte de
(1) Botmevatet Chasteaudun, A douze lieues au-delà de Chartres.
(2) Normendie. C'est-à-dire du duc de Normendie. Avant le xvi» siècle
172 LES GRANDES CHRONIQUES.
Tancarville , lequel estoit encore prisonnier de la bataille
de Poitiers aux Anglois ^ là où le roy de France avoit esté
pris ; messire Jehan le Maingre, dit Boucicaut, mareschal de
France, le seigneur de Montmorency, le seigneur de Yinay,
messire Jehan de Groslëe, messire Symon de Bucy premier
président de parlement, maistre Estienne de Paris cha-
noine, maistre Pierre de la Charité chantre de l'églyse
Nostre-Dame de Paris, messire Jehan d'Augerau doien
de Chartres, maistre Guillaume de Dormans et maistre Je-
han des Mares advocat en parlement, Jehan Maillart bour-
gois de Paris et aucuns autres. Et partirent de Paris le lundi
après la saint Marc, vingt -septiesme jour du mois d'avril.
A celuy jour furent à Chartres et trespassèrent oultre,
en alant vers ledit roy d^Angleterre. Et cnvoièrent par de-
vers luy et son conseil , pour savoir où il assembleroient
pour traictier. Auxquels de la partie de France f u fait assavoir
que il retournassent vers Chartres et que ledit roy anglois
traiteroit vers là. Et ainsi le firent les François et s*en
retournèrent vers Chartres. Et le roy d'Angleterre s'en ala
logier à une lieue près ou environ en un lieu appelé
Sours (1). Et prisrent place pour assembler à un lieu qui
a nom Brétigny, à une lieue de Chartres ou environ.
Item, le vendredi premier jour de mai, l'an dessus dit,
assemblèrent audit lieu de Brétigny les dessus dis de la
partie de France et les gens dudit roy anglois ; entre les-
quels furent le duc de Lencastre, le conte de Norentonne,
le conte de Yarvich, le conte de Surfort, monseigneur
R€|[nault de Cobehau, messire Barthélémy de Broueys,
ott n'entendoit r!ea antre chose, par les mots trésorier de France ou maré-
chal de France, que les trésoriers ou les maréchaux du roi de France.
(1) Sours, Aujourd'hui bourg considérable à deux lieues de Chartres.
Brétigny, qu'on trouve encore sur la carte de Gassini, est un hameau qui
l>aroit en dépendre. La plupart des manuscrils, même celui de Charles V,
portent Dours, J'ai préféré le n" 96&2.
(1360.) JËUAN-LË-BON. 173
luessire Gautier de Atauny, tous chevaliers y et pluseurs
autres jusques au nombre de vingt-deux personnes. Et toute
la sepmaine continuèrent le traictié,. tant que par le plaisir
de Dieu et de la glorieuse vierge Marie, le vendredi ensui-
vant huitiesme jour du mois de mai y il féirent accort de
paix par la manière qui s'en suit.
exxiii.
Cy est la teneur d^ une des lettres monseigneur le régent^ de Vad»
veu des traicteurs de paix de la partie du roy de France et
de lujr,
» Charles, ainsné fils du roy de France, régent le royaume,
» duc de Normendie , dauphin de Viennois, à tous ceux
w qui ces lettres verront salut. Nous vous faisons savoir que
» tous les débas et descors quelconques meus et demenës
» entre monseigneur le roy de France et nous, d'une part,
M et le roy d'Angleterre d'autre part, pour le bien de paix
» est accordé le huitiesme jour de mai , l'an mil trois cent
M soixante, à Brétigny, en la manière qui s'en suit :
» Premièrement, que le roy d'Angleterre, avecque ce
» que il tient en Guienne et en Gascoigne, aura pour luy »,
(et cœtera^ si comme es articles ci-dessous est contenu.)
w Toutes lesquelles choses si dessoubs escriptes et ciiascune
» d'icelles faites et accordées et ordonnées en la présence
» de révèrent père en Dieu, nostre très chier et féal chan-
H celier Jehan , par la grâce de Dieu, esleu de Beauvais ;
» nos amés et féaux conseillers maistre Estienne de Paris
» chanoine , Pierre de la Charité chantre de l'églyse de
» Paris, Jelian d'Augerau doien de Chartres, messire Jehan
n le Maingre, dit Boucicaut, mareschal de France, Charles
» sire de Montmorency, Aymart de la Tour sire de Vinay,
15.
174 LES GRANDES GHKOMIQUÊS.
N Jehan de Grolée, Regnault de Gouillons, Pierre d'Omont,
M Symon de Bacy, maistre Guillaume des Dormans, Jehan
M des Mares , Jehan Maillart boMi'gois de Paris , maistre
»» Macé Guery, Nichole de Veres, nos clers, secrétaires,
» commis et députés de par nous sur ce, avec les commis
>• et députés de par le roy d'Angleterre , ci-dessous nom-
M mes, c'est assavoir : Messire Henry duc de Lenclastre,
>» Guillaume conte de Norentonne, Thomas conte de War-
» vich, Rauf conte de Stafort, Williame conte de Saleberys,
w messire Gautier $ii*e de Mauny, messire B.ejgnault de Go-
» behan, messire Jehan de Beauchamp, messire Guy de
» Brienne(l), Franc de Haie, Jehan captau de Buef, Barthé-
M lemy de Brouéis (2), Guillaume de Granson, Jehan Ghan-
» dos, Noël Loreng, Richard la Vache, Mile de Stapelan-
M con (3) , chevaliers , monseigneur Jehan de Winewic ,
» chancelier dudit roy d'Angleterre ; maistre Henry de
H Assliton (4), maisti^ Guillaume de Ludgeburc, maistre
w Jehan Branquete , Adam Hiltenet Willame de Tupi-
M non (5) ; l'an et le jour, au lieudessus dit, à l'onneur de la
w benoîte Trinité, Père, Fils et saint Esprit ; de la benoite
» glorieuse viei^e Marie , et pour la révérence de nostre
» saint père le pape Innocent VI, lequel ^ quant il estoit car-
M dinal en sa personne, et puis sa promotion, par rëvérens
» pèi*es en Dieu les cardinaux de Boulogne et de Pierre-
» gort , nos cousins, et d'Urgel, qui furent de par luy en-
» voies en France et en Angleterre , qui en faire ceste paix
» ont adjousté et mis très grant et bonne diligence ; et de
(ij De Brienne, Le nouveau Ryraer écrit iirian. (T. m, p. 493.)
(2) BroueyS' Rymer : Burgoshe et Burgash.
(3) Siapelancon, Rymer : Stapelton.
(4) Assliion, Rymer : Ashton. — Ludgeburc pour Lougteburg,
(5) Tupinon. Ryraer : Tyrringham, — La fin de cet instrument, à
compter de là jusqu'au chapitre suivant, n'a pas été connue des éditeurs
de Rymer.
(1360.) JEHAN-LË*BON. 175
» nos bien aînés frère Ândrieu de laRocke abbé de Clugny,
» et inessire Hue de Cienevre (1) seigneur d'Auton, messages
» derrenièreinent envoies par devers nous sur ce, de par
» nostre dit saint père , qui ont diligemment sur ce tira-
it yaiUié et traictié ; et receus les sermens desdis procureurs
n et autres dessus nommés en tesmoignant chascune d'icel-
» les es noms que dessus , nous acceptons , accordons ,
N agréons, approuvons et ccmfermons de nostre certaine
» science, et le voulons avoir en vigueur et fermeté, si et
>» par telle manière que se nous les eussions traictiés, par-
» lés, accordés, jurés et promis en nostre propre personne. »
CXXIV
Cjr commence toute tordenance du traictié entre les deux roys
de France et d'Angleterre»
tt Edouart (2), fils au noble roy de France et d'Angleterre,
» prince de Galles, duc de Cornouaille et conte de Gestre, à
» tous ceux qui ces présentes lettres verront salut. Nous
» vous faisons assavoir que de tous les débas et descors
» quelconques, meus et démenés entre nostre très chier et
» redoubté seigneur et père, roy de France et d'Angleterre,
» d'une part, et nos cousins le roy et son ainsné fils régent
» le royaume de France, et pour tous ce qu'affiert d'autre
>» part, pour bien de paix est accordé, lehuitiesme jour de
(1) Genevre, La bulle d'Innocent VI, en date du 4 mars précédent, le
nomme « de GebennOt dominum de Hauton » ; et non pas â^Aututty comme
le P. Daniel. (T. v, p. 509.)
(f) Edouart fils, etc. Pourquoi le traité n'est il pas fait au nom du roi
lui-même qui setrouvoit présent? Sans doute parce qu'il ne croyoit pas
de sa dignité de traiter avec le fils du roi , ou peut-être pour ne pas
donner une force trop insolente au titre de roi de France et d'Angleterre,
qu'il osoit bien encore y prendre.
176 LES GRANDES CHRONIQUES.
» may, l'an de grâce mil trois cens soixante > à Brétiguy de-
» lès Chartres, par la manière qui s'ensuit :
» Le premier article. Premièrement, que le roy d'Angle-
M terre, avec ce qu'il tient en Gascoigne et en Guyenne, aura
» pour luy et pour ses hoirs, perpétuellement à tous jours,
t> toutes les choses qui s'ensuivent à tenir par la manière
>» que le roy de France ou son fils ou aucuns de ses
M antécesseurs roys de France les tindrent , c'est assa-
» voir ce que en souveraineté en souveraineté , ce que en
» demaine en demaine ; et pour le temps et manière
» cy-dessoubs desclairiés, la cité, le chastel et la conté
» de Poitiers et toute la terre et le païs de Poitou , en-
» samble le fief de Touars et la terre de Belleville ; la cité
» et chastel de Saintes et toute la terre et le pays de Sain-
M tonge, par deçà et par delà la Charente ; la cité et le chas-
M tel d'Agen et la terre et le païs d'Agenois ; le chastel et la
» cité et toute la conté de Pierregort et la terre et le païs de
» Piereguys; la cité et le chastel de Limoges et la terre et le
» païs de Limousin ; la cité et le chastel de Caours et la terre
» et le païs de Caoursin ; la cité, le chastel et la terre de
» Tarbe ; la terre, le païs et la conté de Bigorre ; la conté,
» la terre et le païs de Gaure ; la cité et le païs d'Angou-
» lesme; la contée et la terre et tout le païs d'Angolemois;
» la cité, le païs et le chastel de Rodés ; la contrée et le païs
» de Bouei^ue. Et se il y a aucuns seigneurs , comme le
» conte de Fois, le conte d'Armignac, le conte de Lille , le
w conte de Pierregort, le visconte de Limoges ou autres
» qui tiennent aucunes rentes dedens les mettes (1) desdis
» lieux, il feront hommage audit roy d'AngleteiTe et tous
» autres services , et devoir deus à cause de leur terres et
» lieux, en la manière qu'il ont fait au temps passé.
{\) Mettes. Limites.
L
(1360.) J£HAN-LE-BON. H?
» Le secont article. Item, aura le roy d'Angleterre tout ce
» que le roy de France ou aucuns des roys d'Angleterre
» anciennement tindrent en la ville de Monstruel-sur-la-
» Mer et les appartenances.
w Le tiers article. Item,, aura le roy d'Angleterre toute la
» conté de Pontieu. entièrement, sauf et excepté que se
» aucunes choses ont esté aliénées, par les roys d'Angleterre
» qui ont esté pour le temps,, de ladite conté et appartenant
» ces et à autres personnes que roys de France, le roy de
n France ne sera pas tenu de les rendre au. roy d'Angleterre.
» Et se lesdites aliénations ont esté faites aux itoys de France
M qui ont esté pour le temps, sans autre moyen (1), et le roy
M de France les tiengne à présent en sa main, il les laissera
» au roy d'Angleterre entérinement, excepté que se les roys
M de France les ont eus par eschange pour autres terres, le roy
>» d'Angleterre délivrera au roy de France ce que l'en en a eu
» par eschange, ou il luy laissera les choses ainsi aliénées,
w Mais se les roys d'Angleterre qui ont esté pour le temps
n en avoient aliéné ou transporté aucunes choses en autres
» personnes que es roys de France, et depuis soient venus
>» es mains au roy de France , ou aussi par partage (2), le
H roy de France ne sera pas tenu de les rendre. Aussi, se les
M choses dessus dites doivent hommage , le roy de France
» les baillera à autres qui en feront hommage au roy d'An-
» gleterre ; et se il ne doivent hommage , le roy de France
» baillera un tenant qui luy en fera le devoir , dedans un
» an prochain après ce qu'il sera parti de Calais.
» Le quatriesme article. Item, le roy d'Angleterre aura la
» ville et le chastel de Calais , le chastel , la ville et sei-
» gneurie de Merq,^ les villes, chastiaux et seigneurie de
» Sangate , Couloigne, Hammes , Wales et Oye , avec les
(1) Saiis autre moyen. Sans intermédiaire.
(9) Partage, Le msc. de Charles V porte :. Portage^
178 LES GRANDES CHRONIQUES.
» terres, bois, marois, rivières, rentes, seigneuries, avoi-
» sons (1) d'églyse, et toutes autres appartenances et lieux
M entregisans dedens les mettes et bonnes qui s'ensuivent ;
» c'est assavoir de Calais jusques au fil de la rivière, par de-
n vaut Gravelines, et aussi par le fil de meisme la rivièi*e
» tout entour Tengle Et aussi par la rivière qui va par delà
» Poil ; et aussi par meisme la rivière qui chiet au grant
» lac de Guy nés jusques au Fretin, et d'ilec par delà valée
» en tour la montai gne de (2), en encloant
i> meisme la montaigne ; et aussi jusques à la mer, avec
» Sangate et toutes ses appartenances.
» Le cinquîcsme article. Item, le roy d*Angleterre aura le
» chastel, la ville et tout entérinement la conté de Guynes,
» avec toutes les terres , villes , chastiaux , forteresces ,
» lieux, hommages, seigneuries, bois, forés, droitures d'i-
» celles , aussi entérinement comme le conte de Guynes
M derrenier mort la tint au temps de sa mort. Et obéiront les
» églyses et les bonnes gens estans dedens les liniitacions
» de ladite conté de Guynes, de Calais et de Merq et des
» autres lieux dessnsdis au roy d'Angleterre, ainsi comme
» il obéissoient au roy de France et au conte de Guynes
» qui fu pour le temps. Toutes lesquelles choses de Merq
» et de Calais, contenues en ce présent article et en l'ar-
» ticle prochain précédent, le roy d'Angleterre tenra en
M demaine , excepté les héritages des églyses , qui de-
» mourront auxdites églyses entérinement, quelque part
» qu'il soient assis ; et aussi excepté les héritages des autres
» gens du pays de Merq et de Calais, assis hors de la ville
(f) Avoisons, Et non pas maisons y comme portent la plupart des ma-
nuscrits et les Imprimés. C'cloit le droit au titre d'avoué d'une église,
altaché h ceriains ûcfs.
(î) Le nom de la montagne n'a pas été rempli dans le manuscrit de
Cliarles Y. Le nouveau Rymer porte : Calàuliy.
(1360.) JEHAN-LE-BON. 17t*
>i de Calais, jusques à la valeur de cent livres de terre par
i> an de la munnoie courante au pays et au dessoubs. Les-
» quiex héritages leur demourront jusques à la valeur des-
» susdite et au-dessoubs. Mais les habitacions et héritages
n assis en ladite ville de Calais , avec leur appartenances
» demourronl en demaine au roy d'Angleterre , pour en
t» ordoner à sa volepté ; et aussi demourront aux habitans
i> en la conté, ville et terre de Guynes tous leur demaines
t> entièrement ; et y revenront pleinement, sauf ce qui est
n dit des confrontations, mettes et bonnes, en l'article pro-
M chain précédent.
» Le sùeiesme article» Item, est accordé que le l'oy d'An-
t> gleterre et ses hoirs auront et tendront toutes les isles et
n pays dessus nommés ensemble, avecques les autres ville»,
» lesquelles le roy d'Angleterre tient à présent.
M Le septiesme article* Item , acordé que ledit roy de
» France et son ainsné fils le régent, pour eux et pour tous
» leur hoirs et successeurs, au plus tost que l'en pourra, sans
» fraude et sans mal engin, et au plus tait dedens la Saint-
» Michiel venant en un an, rendront, bailleront et délivre-
w ront audit roy d'Angleterre et à tous ses hoirs et
» successeurs, et transporteront en eux toutes les honneurs,
>» hommages, obédiances, ligéances, vassaulx, fiés, services,
» recognoissances, droitures mer et mixtes (1 ), impère, et
» toutes manières de jurisdicions haultes et basses, ressors
9 et sauvegardes, avoisons et patronages d'églyse, et toutes
» manières de seigneuries et souverainetés, et tout le droit
» qu'il avoient ou povoient avoir , appartenoient , appar-
» tiennent ou puent appartenir par quelconque cause ou
» tiltre ou couleur de droit, à eux, aux roys et à la cou-
» renne de France, pour cause de contés, cités, chastiaux,
(1) Mer et mixtes. Pures et mélangées.
180 LES GRANDES CHRONIQUES.
» villes, terres, pays et isles et lieux avant nommés, et de
» toutes leur appartenances et appendances, quelque part
» que il soient, et chascune d'icelles sans y rien retenir à
» eux , à leurs hoirs né successeurs, aux roys né à la cou-
» ix>nne de France. Et aussi manderont le roy et son ainsné
» Bis , par leur lettres patentes à tous arcevesques , eves-
» ques et autres prélas de sainte églyse, et aussi aux contes,
» viscontes, barons, nobles, citoyens et autres quelconques
M de cités, terres, pays, isles et lieux avant nommés, qu'il
i> obéissent au roy d'Angleterre et à ses hoirs, et à leur cer-
» tain commandement, en la manière qu'il ont obéy aux
» roys et à la couronne de France ; et par meismes les
» lettres leur quitteront et absouldront^ au mieux qu'il
» se pourra faire, de tous hommages, fois, seremens, obli-
n gacions, subjecions et promesses fais par aucuns d'eux
» aux roys et à la couronne de France en quelconques ma-
» nières.
» Le huitiesme article (1). Item, accordé est que ledit roy
» d'Angleterre aura les contés , cités , chastiaux , terres et
n islés et lieux avant nommés avecques toutes leur appar-
» tenances et appendances quelque part que il soient, à tenir
» à luy et à ses hoirs, héréditablement et perpétuelment^
» en demaine ce que les roys de France y tenoient en
» demaine, et aussi en fiés, service, souveraineté ou ressort,
1» ce que les roys de France y avoient par telle manière ;
» sauf tant comme dit est par dessus, en l'article de Calais
» etMerq. Et se des cités, chastiaux, contés, terres, pays,
» isles et lieux avant nommés, souverainetés, droit mer
» et mixte, impere, jurisdicions et prouffis quelconques
» que tencHent aucuns roys d'AngleteiTe illec , et en leur
» appartenances et appendances quelconques , aucunes
(!) Les éditions précédentes et plusieurs manuscrits ont omis de publier
ou transcrire les articles 8, 9, 10, 11 et IS.
(1360.) JEHAN-LE-BON. 181
» aliénacions, donacions, obligacions, ou charges ont eslé
» faites par aucuns des roys de France qui ont esté depuis
» quarante ans en çà, par quelque cause ou fortune que
» ce soit, toutes teles donations, aliénacions, obligacions et
» charges , sont et seront , dès ores , du tout rappellëes ,
» quassées et annullées, et toutes choses ainsi données, al-
» liénées ou chargiées, seront réaiment et de fait i*en-
» dues et bailliées audit roy d'Angleterre et à ses députés ,
» espécialement en meisme entiereté comme il furent
» au roy d'Angleterre depuis soixante -dix ans en çà , au
» plus tost que l'en pourra sans mal engin, et au plus tart de*
» dens la saint Michiel prochaine venant en un an ; à tenir
» au roy d'Angleterre, à tous ses hoirs et successeurs, perpé-
M tuellement par la manière que dessus est dit, excepté
» ce que dit est , par dessus, en l'article de Pontieu qui
» demourra en sa force ; et sauf et excepté toutes les choses
» données et aliénées aux églyses, qui leur demourront pai-
» siblement en tous les païs et lieux ci-dessus et dessoubs
» nommés ; si que les personnes desdites églyses prient
M diligemment pour lesdis roys comme pour leur fondeurs,
<• sans quoi leur conscience seront chargiées.
Le neuviesme article, » Item, est accordé que le roy d'An-
» gleterre , toutes les contés , cités , chastiaux et païs
M dessus nommés qui anciennement n'ont esté des roys
» d'Angleterre aura et tendra en Testât et ainsi comme le
» roy de France ou son fils les tiennent à présent.
Le dixiésme article, » Item, accordé est que se, dedens
I» les mettes desdis païs qui furent anciennement des roys
>» d'Angleterre, avoit aucunes choses qui autrefFois n'eussent
» esté des roys d'Angleterre, dont le roy de France es toit en
>• possession le jour de la bataille de Poitiers , qui fut le
» dix-neuviesme jour de septembre l'an mil trois cent cin-
» quante-six , elles seront et demourront au roy d'Angle-
TOM. VI. 16
J82 LES GRANDES CHRONIQUES.
» terre et à ses hoirs , par la manière que dessus est dit.
Le onziesme article, » Item, accordé est par le roy de
M France et son ainsné fils le régent , pour eux et pour
» leur hoirs et pour tous les roys de France et leur succes-
» seurs et à tous jours, que au plus tost qu'il se pouiTa faire
» sans mal engin, et au plus tart dedens la saint. Michiel
» venant en un an , rendront et bailleront au roy d'Angle-
» terre tous les honneurs, régalités, obédiences, homaiges,
» ligeances, vassaux, fiés, services, recognoissances , sere-
» mens, droitures, mer et mixte, impere, et toutes autres
» manières de juridicions haultes et basses, ressors, sauve-
» gai*des, seigneuries et souverainetés qui appartenoient,
» appartiennent ou povent en aucune manière appartenir
M aux roys et à la couronne de France, ou à aucune autre
» personne à cause du roy et de la coronne de France, en
» quelque temps, es cités, contées, chastiaux, terres, pais,
» isles et lieux dessus nommés, ou en aucun d'iceux et
» en leur appartenances quelconques, ou es personnes, vas-
» saux, subgiés quelconques d'iceux, soient princes, dus,
» contes, vicontes, arcevesques, evesques et autres prélas
» d'églyse, barons, nobles et autres quelconques, sans rien
» à eux , leur hoirs et successeurs , ou à la coronne de
» France ou autres que soit, retenir ou réserver en îceux ;
»> par quoy né leur hoirs ou autres roys de France, ou
» autre que ce soit, à cause du roy ou de la coronne de
» France, aucune chose y pourroit chalengier (1) ou de-
» mander au temps avenir sur le roy d'Angleterre ou
» successeurs , ou sur aucun des vassaux et subgiés avant
» dis, pour cause des païs et lieux avant nommés, ainsi que
» tous les avant nommés personnes et leur hoirs et suc-
» cesseurs perpétuelment seront hommes liges et subgiés du
(î) CUatengier. Réclamep,
(13G0.) JEHAN-LË-IVON. . 183
» roy d'Angleterre et à tous ses hoirs et ses successeurs ; et
» que ledit roy d'Angleterre et ses hoirs et suc-cesseurs, tou*
» tes les personnes, contées, terres, païs, isles, chastiaux et
» lieux avant nommés, et toutes leur appartenances et appen-
» dences tendront, auront et à eux demourront plainement,
» franchement et perpétuelment en leur franchises , sou-
» verainetés et seigneuries et obéissances, ligeances et sub-
» jections, comme les roys de France avoient et tenoient en
N aucun temps passé ; et que le roy d'Angleterre, ses hoirs
» et successeurs auront et tendront perpétuelment tout le
» pals avant nommé, avec leur appartenances, appendances
» et les autres choses avant nommées en toutes franchises et
n libertés perpétuelles, comme seigneur souverain et liège
n et comme voisin au roy et au royaume de France ; sans y
M recognoistre souverain ou faire aucune obédiance, hom-
» mage, ressort, subjecion ; et sans faire en aucun temps
n avenir aucuns services ou recoguoissances aux l'oys né à la
w couronne de France des cités, contées, chastiaux, terres,
M païs , isles , lieux et personnes avant nommés ou pour
» aucunes d'icelles.
Roubriche. Cet article douziesme qui s'en suit et le pré-
cédent article furent ostés du traictié qui fut corrigié depuis
à Calais , quant les deux roys y furent ; et f u fait et accordé
sur ces deux articles, ce qui est contenu en une lettre dont
la copie est escripte en ce livre ci -après au feuillet
là où il est traictié des choses faites Tan mil trois
cent soixante -huit, tantost après le quatriesme jour de
juillet, après ce qui est escript des appellacions faites par le
conte d'Armignac et pluseurs autres : et là sera trouvée
transcrite ladite lettre qui se commence : Edouart , etc. ,
signée en marge à tel signe ^.
Le douziesme article, » Item , est accordé que le roy de
» France et son ainsné fils renonceront expressément auxdts
ISi LES GRANDES CHRONIQUES.
» ressors et souverainetés et à tout le droit qu'il ont et poyent
N avoir en toutes les choses qui par ce présent traictié
» doivent appartenir au roy d'Angleterre; et semblablement
» le roy d'Angleterre et son fils renonceront expressément
» à toutes les choses qui, par ce présent traictié, ne doivent
M être bailliées né demourer audit roy d'Angleterre, et à
» toutes les demandes qu'il faisoient au roy de France, et
» par espécial au nom et au droit de la couronne de France,
» à l'ommage, souveraineté et demaine du duchié de Nor-
n mendie et du duchié de Touraine, des contées d'Anjou,
» du Maine, et à la souveraineté et hommage du duchié de
M Bretaigne, et à la souveraineté et hommage de la conté
» et païs de Flandres, et à toutes autres demandes que le
M roy d'Angleterre faisoit ou faire pourroit au roy de France
» pour quelconque cause que ce soit; oultre ce et excepté
» qui par ce présent traictié doit demourer et estre baillié
» audit roy d'Angleterre et à ses hoirs ; et transporteront,
>» cesseront et délaisseront, l'un roy à l'auti^e perpétuelle-
» ment, tout le droit que chascun d'eux avoit en toutes
» les choses qui, par ce présent traictié, doivent demourer
» ou estre baillées à chacun d'eux, et du temps et lieu où
» et quant lesdites renonciacions se feront, parleront et
» ordeneront les deux roys à Calais ensemble.
Le treiziesnie article. »Item, est accordé, afin que cepré-
» sent traictié puisse estre plus briefvement accompli, que le
» roy d'Angleterre fera amener le roy de France à Calais
H dedens trois sepmaines après la Nativité saint Jehan-
» Baptiste prochaine venant, cessant tout juste empesche-
» ment, aux despens du roy d'Angleterre, hors les frais de
» l'ostel du roy de France.
Le quatorziesme article, » Item, est accordé que le roy de
»» France paiera au roy d'Angleterre trois millions d'escus
» d'or, dont les deux valent un noble de la monnoie d'An-
(13C0.) JEHAN-LE-BON. 185
>* gleterre : et en seront paies audit roy d'Angleterre ou à ses
» députés six cent mil escus à Calais, dedens quatre moys, à
» compter depuis que le roy de France sera venu à Calais ;
» et dedens l'an dès-lors prochain ensuivant, en seront paies
» quatre cent mil escus, tels comme dessus est dit , en la
n cité de Londres en Angleterre ; et dès lors, chascun an
» prochain ensuivant , quatre cent mille escus tels comme
M devant , en ladite cité , jusques à tant que lesdis trois
M millions seront paies.
Le quinziesme article. » Item , est accordé que par paiant
» lesdis six cent mille escus à Calais, et par baillant les os-
» tages ci -dessous nommés et délivrés au roy d'Angleterre
M dedens les quatre moys, à compter depuis que le roy de
» France sera venu à Calais comme dit est , la ville et les
» forteresces de la Rochelle et les chastiaux, forteresces et
M villes de la conté de Guynes, avecques toutes les appar-
» tenances et dépendances, la personne dudit roy de France
>i sera toute délivre de prison, et pourra partir franchement
» de Calais et venir en son pais sans aucun empeschement.
» Mais il ne se pourra armer né ses gens contre le roy d'An-
M gleterre, jusques Ji tant qu'il ait accompli ce qu'il est
» tenu de faire par ce présent traictié. Et sont ostages, tant
w prisonniers pris à la bataille de Poitiers comme autres qui
» demourront pour le roy de France, ceux qui s'ensuivent,
M c'est assavoir : Monseigneur Loys, conte d'Anjou ; mon-
» seigneur Jehan , conte de Poitiers, fils du roy de France ;
» le duc d'Orléans, frère dudit roy. Et de quarante compris
» audit nombre , seize des prisonniers qui furent pris à
» Poitiers, en la compaignie du roy de France , et le duc
» de Bourbon, le conte de Blois ou son frère le conte
»i d'Alençon, ou monseigneur PieiTC d'Alençon son frère,
»> le conte de Saint-Pol , le conte de Harecourt , le conte
» de Porcien, le conte de Valentinoip, le conte de Draine,
186 LES GRANDES CHRONIQUES.
» le conte de Vaudemont, le conte de Forés, le yiconte de
» Biaumont, le sire de Goucy, le conte de Fiennes (1), le
» sire de Préaux , le sire de Saint-Yenant, le sire de Ga-
n renchières, le dauphin d'Auvergne, le sire de Hangest, le
» sire de Montmorency , monseigneur Guillaume de Craon,
» messire Loys de Harecourt , monseigneur Jehan de Li-
» gny.
» Et les noms des prisonniers sont tels : Monseigneur
» Phelippe de France, le conte d'Eu, le conte de Longue-
» ville, le conte de Pontieu , le conte de Tancarville , le
N conte de Joigny, le conte de Sancerre, le conte de Damp-
» martin, le conte de Vantadour, le conte de Salebruche, le
» conte d'Aucerre, le conte de Vandosme , le sire de Graon,
» le sire de Derval, le mareschal d'Odeneham, le sire d'Au-
» bigny.
Le seiziesme article. >* Item , est ordené que les dessus
» dis seize prisons qui venront demourer en ostage pour
» le roy de France, comme dit est, seront parmi ce délivrés
» de leur prison sanspaier aucune raençon, pour le temps
» passé , s'il n'ont esté à accort de certaine raençon par
» convenances faites par avant le tiers jour de may darre-
» nier passé. Et se aucun d'eux est hors d'Angleterre et
» ne se rend à Calais en ostage dedens le premier moys
» après lesdites quatre sepmaines de la saint Jehan , ces-
» sant juste empeschement, il ne sera pas quitte de sa pri-
» son, mais sera contraint par le roy de France à retourner
» en Angleterre comme prisonnier ou paier la paine par
» luy promise, et encorne, par defFaut de son retour.
Le dix^septiesme article. » Item, est accordé que, en lieu
» desdis ostages qui ne vendront à Calais ou qui mourront
(1) Le coule de Fiennes. Variantes : le sire de Fieules. (Msc. 8395.) —
Rymcr : Fientes»
(1360.) JEHAN-LË BON. f87
» OU se despartiront sans congié hors dupovoirdu roy d'An-
» gleterre, le roy de France sera tenu d'en baillier d'autres
» de semblable estât au plus près que il pourra estre
M fait dedens quatre raoys prochains, après ce que le
» baillif d'Amiens ou le prévost de Saint-Omer en sera sur
» ce, par lettres du roy d'Angleterre certifiés ; et pourra le
» roy de France, à son partir de Calais, amener en sa com-
» paignie dix des ostages tels comme les deux roys accorde*-
M ront ; et suffira que des quarante dessusdis en demeure
» jusques au nombre de trente en ostage.
Le dix-huitiesme article. » Item, est accordé que le roy
» de France, trois mois après ce qu'il sera parti de Calais,
» rendra à Calais quatre personnes de Paris et deux per-
» sonnes de chascune des villes dont les noms suivent ; c'est
» assavoir : St - Omer, Arras , Amiens , fieauvais , Lisle ,
» Douay , Tournay , Rains , Chaalons , Troies , Chartres ,
» Thoulouse , Lyons , Compiègne, Rouen , Caen , Tours ,
» Bourges , les plus suffisans desdites villes pour Taccom-
» plissement du présent traie tié.
Le dix-neut^iesnie article, » Item , accordé est que le roy
» de France sera amené d'Angleterre à Calais et demourra
» à Calais par quatre moys après sa venue ; mais il ne paiera
» rien pour le premier moys pour cause de sa garde. Et pour
» cliascun des autres moys ensuivant que il demourra à
» Calais, par deffaulte de luy ou de ses gens, il paiera pour
» ses gardes dix mille royaux, tels comme ils cuerent à pré-
» sent en France avant son partir de Calais, et ainsi au feur
M du temps qu'il y demourra.
Le vintiesme article (1 ). » Item , est accordé que au plus tost
» que faire se pourra dedens l'an prochain, apiès ce que le
» roy de France sera parti de Calais , monseigneur Jehan,
(1) Les deux articles suivans n'ont pas été imprimés dans les éditions
précédentcf.
198 LES GRANDES CHRONIQUES.
» conte de Montfort, aura la conté de Montfort, avec toutes
M ses appartenances, en faisant l'omaige lige au l'oy de
» France et devoir et service en tous cas tels comme bons
H et loyaux vassaux lige doit faire à son seigneur à cause de
» ladite contée : ainsi luy seront rendus ses autres héritages
n qui ne sont mie de la duchié de Bretaigne, en faisant ho-
M maige ou autres devoirs que appartiendra. Et s'il veult
» aucune chose demander en aucuns des héritages qui sont
V* de ladicte duchié hors du pays de Bretaigne , bonne et
» briève raison luy sera faite par la court de France.
Le vint^et-uniesme article, >• Item, sur la question du de-
>» maine de la duchié de Bretaigne qui est entre ledit Jehan
» de Montfort d'une part et monseigneur Charles de Blois
» d'autre part , accordé est que les deux roys, appelés par
» devant eulx ou leur députés les parties principaus de
» Blois et de Montfort, par eulx et par leur députés, spé-
» cialement s'enformeront du droit des parties et s'efibrce-
» ront de mettre les parties à accort sur tout ce qui est en
M débat entre eux, au plus tost qu'il pourront. Et au cas
» que lesdis roys par eulx et par leur députés ne les pour-
» ront accorder dedens un an prochain après ce que le roy
M de France sera arrivé à Calais, les amis d'une partie et
» d'autre s'enformeront diligemment du droit des parties
» et par la manière que dessus est. Et s'efforceront de mettre
» les parties à accort au mieulx que faire se pourra au plus
» tost qu'il pourront. Et s'il ne les pevent mettre à accort
» dedens demy an, aoust prochaine ensuivant, il rapporte-
» ront auxdis deux roys ou à leur députés tout ce qu'il en
» auront trouvé sur le droit desdites parties et sur quoy le
» débat demourra entre lesdites parties. Et les deux roys
» par eulx et par leur députés , espécialement au plus tost
» qu'il pourront, mettront lesdites parties à accort, ou diront
» leur final avis sur le droit d'une partie et d'autre. Et ce sera
(1300.) JEHAN-LE-BON. 189
» exécuté par les deux roys. Et au cas qu'il ne le pourront
» faire dedens demy an de lors prochain ensuivant aoust,
» les deux parties principales de Blois et de Montfort feront
» ce que mieux leur semblera , et les amis d'une part et
» d'autre aideront quelque part qu'il leur plaira, sans empes-
M chement desdis roys pour la cause dessus dite. Et se ainsi
» n'estoit que l'une partie ne voulsist comparoir souflBsam-
» ment par devers les deux roys ou leur dis députés au
» temps qui lu y sera establi y et aussi au cas que lesdis roys
» ou leur députés auroient ordené ou déclaré que lesdites
» parties fussent à accort ou qu'il auroient dit leur avis pour
» le droit d'une partie ; et aucuns desdites parties ne se
» vouldroient accorder à ce né obéir à ladite déclaration,
»> adont lesdis roys seront encontre luy de tout leur povoir,
» et en ayde de l'autre qui se vouldroit accorder et obéir.
» Mais en nul cas les deux roys, par leur propres personnes
» né par autres , ne pourront faire né entreprendre guerre
» l'un à l'autre pour la cause dessus dite. Et tousjours
» demourra la souveraineté et l'hommaige de la duchié au
» roy de France.
Le vint'deuxiesme article» » Item, que toutes les terres,
» pays, villes , chasteaux et autres lieux bailliés auxdis roys
M seront en tels libertés et franchises comme elles sont à pré-
» sent, et seront confermés par lesdis roys ou par leur suc-
» cesseurs , et par chascun d'eux toutes les fois qu'il en se-
» ront sur ce deuement requis, et se contraires n'estoient à
» ce présent accort.
Le mnt'troisiesme, » Item, que ledit roy de France rendra
» et fera rendre et restablir de fait à monseigneur Phelippe
» de Navarre et à tous adhérens , en appert , au plus tost
» que l'en pourra sans mal engin , et au plus tart dedens
w un an prochain après que le roy de France sera parti de
» Calais, toutes les villes, chasteaux, forteresses, seigneuries.
190 LES GRANDES CHRONIQUES.
» drois , rentes , prouifis , juridicious et lieux quelconques
» que ledit monseigneur Phelippe, tant pour cause de ly
» comme pour cause de sa femme ou ses dis adhërens tin*
» drent ou doivent tenir au royaume de France ; et ne leur
» fera jamais ledit roy reproche , damaige né empesche-
» ment pour aucune cause faite avant ses œvres, et leur
» pardonra toutes offenses et mesprisons du temps passé
» pour cause de la 'guerre, et sur ce auront ses lettres bonnes
» et souffîsans. Et que ledit monseigneur Phelippe et ses
>» devant dis adhérens retournent en son homaige et luy
» lacent les devoirs et luy soient bons et loyaux vassaux.
Le vint-qualriesme (1), » Item, est accordé que le roy d'An-
» gleterre pourra donner, ceste fois tant seulement , à cul
» il luy plaira en héritage, toutes les ten-es et héritages qui
» furent de monseigneur Godefroy de Harecourt, à tenir du
» duc de Normendie ou autres seigneurs de qui elles doi-
» vent estre tenues par raison, parmy les hommaiges et ser-
>» vices anciennement accoustumés.
Le vint'cinquiesme, » Item , il est ordené que nul homme
»> né pays qui ait esté en l'obéissance d'une partie, et venra
» par cest accort à l'obéissance de l'autre partie , ne soit em-
» peschié pour chose faicte en temps passé.
Le vintsixiesme. » Item , est accordé que les terres des
» bannis de Tune partie et de l'autre, et aussi des églyses
» de l'un royaume et de l'autre , et que tous ceux qui sont
» deshérités ou ostés de leur terres ou héritages , ou char-
» giés d'aucune pension, taille ou ordenance, ou autrement
» grevés en quelque manière que ce soit pour cause de ceste
» guerre, soient restitués entièrement en mesmes le droit et
» possession qu'il eurent devant la guerre commenciée ;
» et que toutes manières de forfaitures, trespas et mesprises
(1] Cet article n'a pas été imprimé clans les éditions précédentes.
(13C0.) m- JËHAN-Liriï'BOIf. 191
» faits parenlxou aucun d'eulx^en moien temps soient du
» tout pardonnes. Et que ces choses soient faites au plus
» tost que l'en pourra bonnement j et au plus tart dedens
» un an prochain, après que le roy sera parti de Calais. £x-
» cepté ce qui est dit en l'article de Calais et de Merq, et des
» autres lieux nommés audit article, excepté aussi le viconte
» de Fronssac et monseigneur Jehan de Galart, lesquels ne
» seront point compris en cest article; mais demourront
» leur biens et héritaiges en l'état qu'il estoient par avant
» ce présent traictié.
Le vint-septiesme (I). » Item, est accordé que le roy de
» France délivrera au roy d'Angleterre au plus tost qu'il
» pourra bonnement et devra, et au plus tart dedens la feste
» saint Michiel prouchaine venant en un an après son dé-
» partir de Calais, toutes les cités , villes , pays et autres
» lieux dessus nommés, qui, par ce présent traictié doivent
» estre bailliés au roy d'Angleterre.
Le vinl-hiiùiesme, » Item, est ordené qu'en baillant au
» roy d'Angleterre ou autres pour luy par espécial députés,
» les villes et foiteresses et toute la conté de Pontieu, les
» villes et forteresses et toute la conté de Montfort, la conté
» et le chastel de Xaintes ; les chàsteaux , villes et forte-
» resses et tout ce que le roy tient en demaine au pays de
» Xantonge, deçà et delà la Chaurente , le chastel et la cité
» d'Angolesme, et les chàsteaux, forteresses et villes que le
» roy de France tient en domaine au pays d'Angolesmois,
» avecques lettres et mandemens des délaissemens des fois
» et homaiges , le roy d'Angleterre, à ses propres coux et
» frais, délivrera toutes les forteresses prises et occupées
» par luy, par ses subgiés , adhérens et aliés , es pays de
» France, de Tourraine , d'Anjou , du Maine , de Berry ,
[i) Cet article esl encore passé dans les précédentes éditions.
192 LES GRANDES CHRONIQUES.
» d'Auvergne, de Bourgoîgne et de Chanipaigne,de Picar-
» die et de Normendie et de toutes les autres parties et
» lieux du royaume de France, excepté celles du duchié de
» Bretaigne et des terres et pays qui , par cest présent
» traictié, doivent appartenir et demourer au roy d'Angle-
» terre.
Le vint - neuviesme, » Item , est accordé que le roy de
» France fera baillier et délivrer au roy d'Angleterre ou
» à ses hoirs ou députés^ toutes les villes, chasteaux , for-
» teresses et autres terres, pays et lieux avant nommés,
» avecques leur appartenances , aux propres coux et frais
» dudit roy de France ; et aussi que s'il avoit aucuns re-
» belles ou désobéissans de rendre, baillier ou restituer au
» roy d'Angleterre aucunes cités, villes , chasteaux , pays,
» lieux ou forteresses qui, par ce présent traictié, luy doi-
» vent appartenir, le roy de France sera tenu de les faire
M délivrer audit roy d'Angleterre à ses despens ; et sembla-
» blement le roy d'Angleterre fera délivrer à ses despens
» les forteresses qui, par ce présent traictié, doivent appar-
» tenir au roy de France. Et seront tenus lesdis roys et leur
» gens à eulx entre aidier quant à ce, se requis en sont,
» aux gaiges de la partie qui le requerra, qui seront d'un
» flourin de Florence pour chevalier, et demy flourin pour
» escuier, et pour les autres au fuer. £t du seurplus des
M doubles gaiges, est accordé que se lesdis gaiges sont trop
» petis en regard au marchié de vivres au pays , il en sera
» en l'ordenance de quatre chevaliers pour ce esleus, c'est
» assavoir deux d'une partie et deux d'autre.
Le irentiesme, » Item, est accordé que tous les arcevesques
» et evesques et autres prélas de sainte églyse, à cause de
» leur temporalité, seront subgiés de celuy des deux roys
» soubs qui il tendront leur temporalité. Et se il ont tem-
» poralité soubs tous les deux roys, il seront subgiés de
(1358.) « JEHÀN-LE-BON. * 195
» chacun des deux roys, pour Ift^Aiporalité qu'il tendront
» soubs chascun d'iceuls.
Le trente-unies me. » Item, est accordé que bonnes alian-
» ces, amitiés et confédérations seront faites entre les deux
» roys de France et d'Angleterre et leur royaumes, en
M gardant Toneur et la conscience de l'un roy et de l'autre,
» nonobstant quelconques confédérations qu'il aient deçà
» et delà avec quelconques personnes , soient d'Escoce, de
» Flandre ou d'autre pays quelconques.
Le trente^deuxiesme. » Item , est accordé que le roy de
» France et son ainsné fils le régent, pour eulx et pour
» leur hoirs de France si avant qu'il pourra estre fait, se
» delairont et départiront du tout des aliances qu'il ont
» avecques les Ëscos, et promettront si avant que faire se
» pourra que jamais eulx né leur hoirs roys de France, qui
» pour le temps seront, ne donront né feront au roy né au
» royaume d'Escoce né aux subgiés d'iceluy présens et ave-
» nir , confort , ayde né faveur contre ledit roy d*Angle-
» terre , né contre ses hoirs et successeurs , né contre ses
» subgiés en quelque manière; et qu'il ne feront autres
» aliances avecques lesdis Escos en aucun temps avenir ,
» né contre les roys et royaume d'Angleterre. Et semblable-
» ment , si avant que faire se pourra , le roy d'Angleterre
» et son ainsné fils se delairont et départiront du tout des
n aliances qu'ils ont avecques les Flamens ; et promettront
» que eulx né leur, hoirs, né les roys d'Angleterre qui pour
» le temps seront, ne donront né feront aux Flamens pré-
«• sens ou avenir, ayde, confort né faveur contre le roy de
» France, ses hoirs et successeurs, né contre son royaume
» né contre ses subgiés en quelque manière , et qu'il ne
» feront auti*es aliances avec les Flamens en aucun temps
w avenir contre les roys et royaume de France.
17
19i LES GRANDES CnRONIQtBS.
Le trente-lroisiesme (Î^P^Item, est accorda que les coUa-
» cions et provisions faites d'une part et d'autre des bénéfi-
» ces vacans tant comme la guerre a duré, tiengnent et
» soient valables, et que les fruis, issues et revenues, recet-
» tes et levées de quelconques bénéfices et autres choses
» temporeles quelconques èsdis royaumes de France et
» d'Angleterre, par une partie et par l'autre durant lesdites
» guerres, soient quittes d'une partie et d'autre.
Le trente-quatriesme, » Item, que les roys soient tenus de
»> faire confermer toutes les choses dessus dites par nosti-e
» Saint Père le Pape ; et seront baillées par seremens, sen-
» tences et censures de court de Rome et tous autres lieux,
» en la plus fort manière que faire se pourra ; et seront em-
» petrée dispensacion, absolutions et lettres de la court de
» Rome, touchant l'accomplissement et la perfection de ce
» présent traictié, et seront bailliées aux parties au plus tart
» dedns trois moys après ce que le roy sera arrivé à Calais.
Le trenle-cinquiesme, » Item , que tous les subgiés desdis
»» roys qui voudront estudier es études et universités des
» royaumes de France et d'Angleterre jouiront des privi-
» lèges et libertés desdites études et universités tout ainsi
» comme il povoient faire avant ces présentes guerres et
» comme il font à présent.
Le trente'sixiesme, » Item, afin que les choses dessus di-
» tes, traictiées et parlées soient plus fermes , estables et
» valables , seront faites et données les sêurtés qui s'ensui-
» vent ; c'est assavoir : lettres scellées des seaulx desdis
» roys et desdis ainsnés fils d'iceulx , les meilleurs qu'il
» pourront faire ei ordener par les conseilliers desdis roys j
» et jureront lesdis roys et leur enfans ainsnés et autres
»> enfans , et aussi les autres des lignages desdis seigneurs
[\] Omis dans les précédentes éditions.
(1360.) JëHAN-Lë-IIOK. 195
» et autres grans des royaumes, jusques au nombre de vint
» de chascune partie, qu'il tendront et aideront à tenir pour
» tant comme à chascun d'euU touche lesdites choses traie-
» tiées et accordées , et acompUront sans jamais venir au
» contraire et sans fraude et sans mal engin, et sans faire nul
» empeschement. Et se il y avoil aucun dudit royaume de
» France ou du royaume d'Angleterre qui fussent rebelles
» ou ne youlsissent accorder les choses dessus dites, lesdis
» roys feront tout leur povoir de corps et de biens et d'amis
» de mettre lesdis rebelles en vraie obéissance, selon la
» forme et teneur dudit traictié. Et avecques ce se soub-
» mettront lesdis roys et leur hoirs et royaumes à la coher-
» cion de Nostre Saint -Père le Pape, afin qu'il puisse
» contraindre par sentence, censures dVglyses et autres voies
M deues celuy qui sera rebelle, selon ce qu'il sera de raison.
» Et parmi les seurtés et fermetés dessus dites, renonceront
» lesdis roys et leur hoirs, par foy et par sermens, à toute
» guerre et à tout procès de fait. Et se par désobéissance,
» rébellion ou puissance de aucuns subgiés du royaume de
» France ou autre juste cause , le roy de France ou ses
» hoirs ne povoient acomplir toutes les choses dessusdites,
» le roy d'Angleterre, ses hoirs ou aucuns poureulx ne fe-
» ront ou devront faire guerre contre ledit roy de France,
» ses hoirs né son royaume ; mais tous ensemble se effor-
» ceront de mettre lesdis rebelles à vraie obéissance et de
» acomplir les choses dessusdites. Et aussi se aucuns du
» royaume et obéissans du roy d'Angleterre ne vouloient
» rendre les chasteaux , villes ou forteresses qu'il tiennent
» au royaume de France, et obéir au traictié ci-dessus dit,
» ou pour juste cause ne povoit accomplir ce qu'il doit faire
»» par ce présent traictié, li roys (1) de France né ses hoirs
(1] li roys» Dans celle pièce importante que nous donnons ici (elle
196 LES GRANDES CHRONIQUES.
» ou aucun pour eulx ne feront point de guerre au roy
» d'Angleterre né à son royaume ; mais tous deux ensemble
w feront leur povoir de recouvrer les chasteaux , villes ,
» forteresses dessus dites, que toute obéissance et acomplis-
» sèment soit faite es traitié dessusdit ; et seront aussi faites
>» et données d'une part et d'autre, selon la nature du fait,
n toutes manières de fermetés et seurlés que l'en pourra
» et saura deviser tant par le pape^ le collège de la court de
» Rome comme autrement, pour tenir et garder perpétuel-
» ment la paix et toutes les choses dessus accordées.
Le trente-septiesme {\y » Item, est accordé que par ce
» présent traictié et accort , tous autres accors , traictiés ou
M prolocucions, s'aucuns en y a fais ou pourparlés au temps
N passé, sont nuls et de nulle valeur et du tout mis au
» néant et ne s'en pourront jamais aydier les parties né
» faire aucun reprouche l'un contre l'autre pour cause d'i-
» ceulx traictiés ou accors , se aucuns en y avoit comme
H dit est.
Le trente-hiiitiesme. » Item, quant ce présent traictié sera
M approuvé, juré et confermé par les deux roy s à Calais,
» quant il y seront en leur personnes, et depuis que le roy
» de France sera parti de Calais et sera en son pouvoir,
» dedens un mois prochain ensuivant ledit département,
» ledit roy de France en fera lettres confirmatoires et autres
» nécessaires ouvertes, et les envoiera et délivrera à Calais
» audit roy d'Angleterie ou à ses députés audit lieu. Et
» aussi ledit roy d'Angleterre , en prenant lesdites lettres
» confirmatoires, en baillera lettres confirmatoires pareilles
» à celles dudit roy de France.
que l'offre le manuscrit de Charles V, on voit que les formes anciennes de
la langue sont fréquemment conservées : Liroys pour le roy.
(\) Omis dans les éditions imprimées , ainsi que le trente-neuvième
article.
(IdGO.) JËHAN-L£-BON. 197
Lr trente-'Heuviesme. » Item, est accordé que nul des roys
>i ne procurera né fera procurer par luy né par auti*es que
» aucunes nouyeletés ou griefs se facent par Féglyse de
» Rome ou par autres de sainte églyse, quelconques il
» soient, contre ce présent traie tié, sur aucun desdis roys,
» leur coadjuteurs , adhérens ou aliés quels que il soient,
» né sur leur terres , né leur subgiés pour achoison de la
» guerre ou pour autre cause, né pour services que lesdis
» coadjuteurs ou aliés aient fais auxdis roys ou aucun d'i-
» ceulx ; et se nostre dit Saint Père ou autres le vouloient
N faire, les deux roys le destourberoient selon ce qu'il pour-
>» ront sans mal engin.
Le giiarantiesme. » Item, des hostaiges qui seront bailliés
» au roy d'AngleteiTe à Calais, de la manière du temps de
» leur département, les deux roys en ordeneront à Calais.
» (1) Toutes lesquelles choses dessus escriptes et chascune
» d'icelles furent faites, ordenées et accordées de l'auctorité
» nostre dit seigneur le roy et du nostre (2), par nos amés
»> cousins le duc de Lenclastre, Wyllaume conte de Noren-
» tonne, Thomas de Beauchamp conte de Warwhic, Rauf
» conte de Stafort, Wyllaume conte de Salebury, messire
» Gautier, sire de Mauny, messire Jehan de Beauchamp,
» messire Guy de Bryenne, messire Jehan de Greily, captau
M de Buef , messire Jehan Chandos , messire Wyllaume de
» Grenson, chevaliers, Jehan de Wynelvic, trésorier, mon-
» seigneur Jehan de Wynelvic, chancellier nostre seigneur le
» roy; maistre Henry de Haston ; Guillaume de Lughteburgh
» docteur en loys, et maistre Jehan de Branquette, chanoine
» de Londres, tous présens et jurés, de tenir et faire tenir et
(1) Le reste de celle charte et les autres pièces qui la suivent ne sont
pas dans Ryroer.
if) Du noslft. Il semble qu*il faudroit : Et de la nostre.
\1.
I&8 LES GRANDES CHRONIQUES.
» garder les choses dessus dites. Et aussi présens, et jurés par
w messire Regnauld de Gobeban, uos procureurs et messai-
w ges à ce especialment commis et députés de par nous ; et
M promis, jurés et accordés et ordenés de par nostre cousin
M le régent, par les honorables et puissans seigneurs et mes-
» saiges et procureurs dudit régent, Jehan par la grâce de
M Dieu esleu de Beauvais pair de France, maistre Ëstienne
w de Paris chanoine , et Pierre de La Charité , chantre
» de l'églyse de Paris, Jehan d'Augeraut, doyen de Char-
» très, messire Jehan Le Maingre dit Bouciquaut mares-
u chai de France, Charles sire de Montmorency, Aiuiart de
».La Tour sire de Vinay, Jehan de Groslée, Regnaud de
» Goullons , Pierre d'Oomont , Symon de Bucy chevaliers,
» maistre Guillaume de Bormans, Jehan des Mares et Jehan
» Maillart, bourgois de Paris procureur, et aussi maistre
» Robert Porte, evesque dit d'Avranches, messire Raoul de
M Resneval, monseigneur Artaud de Beausemblant, maistre
» Macé Guéri et maistre Nicole de Veyres, secrétaires nos-
M tre dit cousin et pluseurs autres. Toutes lesquelles choses
» et chascune d'elles es noms que dessus, nous, prince de
» Galles, acceptons, accordons, aggréons, approuvons et
n confermons de nostre certaine science et les voulons avoir
» en vigour et fermeté, si et par tele manière comme se
>» nous les eussions traictiées, parlées, accordées, jurées et
M promises en nostre propre personne, à l'onneur de la be-
» noite Trinité, le Père, le Fils et le saint Ësperit, et de la
» glorieuse Vierge Marie ; pour la révérence de nostre Saint-.
» Père le Pape Innocent VI, lequel, quant il estoit cardinal
» en sa personne, et, puis la promocion, pour révérens pères
» en Dieu les cardinaux de Bouloigne et d« Pierregort et de
» Urgel , qui furent de par luy envoies en France et en
» Angleterre , qui en faire ceste pais ont adjousté et mis
» très grant et bonne diligence , et de nos bien amé« frère
(13C0.) JEHAN-LE-BON. 109
» Andry de La Roche abbé de Clugny, et messire Hugues
» de Geneuve , chevalier , seigneur d'Ausson , .messaigiës
» derreniers envolés sur ce de par nostre dit Saint Père le
» Pape, et ont sur ce diligemment travaillié, traictié et
» receus les seremens desdis procureurs. En tesmoing des-
» quelles choses, à ces tes nos lectres nous avons fait mettre
» nostre privé séel. Donné à Louviers en Normendie , le
» seiziesme jour de may, l'an de grâce dessus dit.
9 Je Jehan Branquette, clerc du diocèse de Nosibio, notaire
» publique de Tauctorité du pape et de l'empereur , pour
» ce que je fus présent le huitiesme jour de may, l'an de
» grâce dessus dit et huitiesme du pontificat de nostre
M Saint-Père le Pape Innocent YI, quant les choses avant
» dites et chascune d'icelles furent pajilées, traictiées et
n accordées par la manière et forme que dessus est compris
n entre les parties, seigneurs, procureurs et tesmoins avant
» nommés, je les vy et oî ainsi faire accorder et expédier ;
» par le commandement et volenté desdites parties, à ces
» présentes lettres contenans lesdis traictiés et accors j'ay mis
» mon signe publique, avec le signe maistre Nicoles de Vey-
» res, notaire, en tesmoin de toutes les choses devant dites.
» Et je Nicoles de Veyres, clerc du diocèse de Sens, no-
» taire publique de l'auctorité du pape, pour ce que je fus
u présent le huitiesme jour de may l'an de grâce dessus dit,
» et huitiesme du pontificat de nostre Saint-Père le Pape
M Innocent YI , quant les choses avant dites et chatscune
» d'icelles furent parlées , traictiées et accordées par la
» manière et forme que dessus est compris, entre les par-
» ties, seigneurs et procureurs et tesmoins avant nommés ;
» je le vis et oï iiinsi faire, accorder et expédier par le com
» mandement et volenté desdites parties ; à ces présentes
» lettres contenant lesdis traictiés et accors je ay mis mon
« signe publique, Jehan de Branquette, et Nicoles de Yey-
200 LES GRANDES CHRONIQUES.
» res, notaires publiques. En tesmoin de toutes les choses
» devant dites.
cxxv.
Une lettre cornent monseigneur le régent conferma le traiciié
accordé à Bréligny.
» Charles, ainsné fils du roy de France, régent le royaume,
» duc de Norinendie et daulphin de Viennois, à tous ceulx
» qui ces présentes lettres verront , salut. Savoir faisons
» que nous avons veu par escript et leu de mot à mot le
>» traictié de bonne paix et accort final, traictié et fait pour
» mon seigneur et pour nous et le royaume de France, pour
M nos adhérens, aliés, amis et aidans, par nos amés et feaulx
» conseilliers de monseigneur et les nostres, et messaiges et
» procureurs espécialment de nostre partie establis et aians
» à ce faire plain pouvoir et mandement spécial de nous.
» C'est assavoir : Monseigneur Jehan esleu de Beauvais,
» pair de France, nostre chancellier ; maistre Estienne de
» Paris chanoine ; Pierre de La Charité, chantre de l'églyse
» de Paris ; et Jehan d'Augeraut doyen de Chartres ; mon-
» seigneur Jehan Le Maingre dit Bouciquaut, mareschal de
» France ; monseigneur Charles , sire de Montmorency ;
» monseigneur Aymart de La Tour, sire de Vinay ; mon-
» seigneur Jehan de Groslée ; monseigneur Begnaut de
» Coulions ; monseigneur Symon de Bucy et monseigneur
» Pierre d'Oomont, chevaliers ; maistre Guillaume de Dor- .
» mans ; Jehan des Mares et Jehan Maillart , bourgois de
» Paris d'une part, et certains autres procureurs et messai-»
» ges de nostre cousin le prince de Galles , fils ainsné du
» roy d'Angleterre nostre cousin, ayant à ce povoir et man-
» dément espécial de pai* luy et autres gens et trakiisurf
(1360.) JEHAN-LE-BON. JOl
» pour lesdis roy d'Angleterre et prince de Galles, pour leur
» adhérenSy allés, aidans et amis d'autre part : lequel traic-
» tié et accort nous avons eu et avons ferme et agréable, et
» avons juré sur sains évangiles touchiés de nostre main,
» devant le saint corps de Nostre-Seigneur Jhésus-Grist sa-
» cré, l'autre main dréciée envers luy, ledit accort tenir et
» gai^der de nostre partie, et faire tenir et garder à nostre
» povoir sans mal engin à tousjours. En tesmoin de laquelle
» chose nous avons fait mettre à ces présentes lettres nostre
» seel de secret , en l'absence du grant. Donné à Paris le
n dixiesme jour de may mil trois cent soixante.
CXXVI.
Une autre lettre du prince de Galles confermant senibiablenient
le traiclié dessusdit,
n Edouard , ûls ainsné à noble roy de France et d'An-
» gleterre, prince de Galles, duc de Gournouaille et conte
» de Cestre, à tous ceulx qui ces présentes lettres verront,
» salut- Savoir faisons que nous avons veu par escript le
» traictié de bonne paix et accort final traictié et fait pour
» nostre très redoubté seigneur et père le roy et nous , et
» pour les subgiés, amis, allés, aidans et adhérens de nostre
n dit seigneur et les nostres, par les tralcteurs à ce députés
>» de par nostre dit seigneur et de par nous ; et ayant à ce
» faire plaln povoir d'une part ; et nostre cousin le régent
» le royaume de France, pour luy et pour son père et pour
» leur subgiés, allés, amis, aidans et adhérens , par leur
» tralcteurs, procureurs et messagiés, ayant à ce faire souf-
» fisant povoir d'autre part ; lequel traictié et accort nous
» avons ferme et agréable ; et avons juré sur sains évangiles
202 LES GRANDES CHRONIQUES.
» touchiés de nostre main, devant le saint corps de Nostre-
» Seigneur Jhésus-Grist sacré, l'autre main destre envers
» luy, ledit accort tenir et garder à nostre povoir, sans mal
>) engin à tousjours. En tesmoin de laquelle chose nous
» avons fait mettre nostre privé séel à ces présentes lettres.
» Donné à Louviers, en Normendie, le seiziesme jour de
»> may de l'an de grâce mil trois cent soixante.
CXXVII.
Les lettres de monseigneur le régent contenant r ordonnance des
trièi^es,
» Charles , ainsné fils du roy de France , régent le
» royaume , duc de Normendie et daulphin de Viennois ;
H à tous ceux qui ces lettres verront salut. Savoir faisons
» que comme entre nos amés et feaulx , l'esleu de Beau vais
»> nostre chancelier ; messire Charles, sire de Montmorency ;
» messire Jehan Le Maingre dit Bouciquaut , mareschal de
H France ; messire Aymart de la Tour , sire de Vinay ;
» messire Raoul de Resneval, messire S y mon de Bucy, che-
*» valiers; maistre Ëstienne Paris (1) et Pierre de la Charité,
» nos consëilliers , et avecques pluseurs autres chevaliers,
» clers et saiges de nostre conseil , nos procureurs et raes-
H saiges espéciaux à ce faire de par nous, pour monseigneur
)» et pour nous espécialment estahlis ; et ayant povoir de
» par nous, de faire traictier, accorder, promettre et jurer
w en l'ame de nous et pour monseigneur et pour nous,
» bonne paix et accort et bonne trièves et loyaux d'une part;
» et monseigneur Regnault deCobehan, monseigneur Bar-
» thelemy de Brouéiz ; monseigneur Franc de Hale,Banerés;
(1) Paris. Variante : De Paris.
(1360.) JEHAN-LE-BON. 303
M Mile de Stapelenton; monseigneur Richart la Vache
» et Noël Loreng, chevaliers, procureurs et messaiges espé-
» ciaux de monseigneur Edouart , fils ainsné du roy d'An-
» gleterre, espécialment à ce establis et ayans semblable
» povoir , et avec eux pluseurs autres chevaliers , clers et
» saiges du conseil du roy d'Angleterre d'autre part. Sur tous
» les descors et articles pour lesquels estoient guerres qui
» longuement ont duré entre les deux roys, leur royaumes
» dessus dis et nous ; les aliés, aydans et amis d'une part et
>» d'autre , ait esté traictié bonne paix et accort final à tou-
» jours durans au plaisir de Dieu , contenant pluseurs ar-
» ticles , lesquels ne povent estre acomplis en brief temps ;
» et pour ce convient que cependant bonnes trièves et loyaux
»> soient prises , accordées , tenues et gardées d'une part et
» d'autre, tant de leur royaumes que dehors leur royaumes.
» Et nous pour honneur et révérence de nostre saint Père
y> le Pape , qui pour ce a envoie devers nous ses espéciaux
» messaigiés ; c'est assavoir l'abbé deClugny, messire Hugue
» de Genevre et le maistre de l'ordre des frères Pres-
» cheurs,qui sur ce nous ont requis à grant instance, au nom
» de monseigneur et de nous pour luy et pour nous , ses
9 subgiés , aliés, amis et aydans, et pour les nos très; avons
» accordé et octroyé , accordons et octroyons audit roy d'An-
» gleterre, à ses subgiés, aliés, aydans et amis, bonne trièves
» et loyaux^ du date de ces lettres jusques au jour de la
w Saint-Michiel prochain venant, et d'iceluy jour jusques à
» la Saint-Michiel qui sera l'an mil trois cent soixante un ,
» et tout le jour de ladite feste jusques au soleil couchié ;
» et accordons ^ voulons et octroyons, es noms de mon-
»> seigneur et de et pour tous les dessus dis de notre partie
» que lesdites trièves soient tenues et gardées; et les proinet-
» tons en bonne foy, sans fraude et sans mal engin, es noms
» devant dis , tenir et faire tenir fermement par tout le
204 LES GRANDES CHEONIQUES.
» pouvoir de monseigneur et le nostre , parmy lesquelles
» tous les subgiés d'une part et d'autre, de l'un royaume et
» de l'autre pourront francliement sans contredit aler et
» venir paisiblement de l'un royaume à l'autre, et marchans
M marchander et faire tous contras de bonne *foy , sans
» blasme et sans reprouche , tout en la manière que l'en
» povoit et souloit faire en temps de bonne et ferme paix ,
» et que se oncques guerres n'eussent esté entre lesdisroys ,
» nous et les royaumes. Et ne pourront ou devront lesdis
» roys ou leur subgiés , aliés ou aydans durant lesdites triè-
» ves, prendre ou embler, escheler, ou autrement occuper
» ou empescher en quelque manière aucune ville , chastel ,
» forteresse ou autre lieu ; mais cesseront toutes roberies ,
» pilleries , prises de personnes , arsures , ravissemens ,
N prises, marques et autres prises, et tous autres maléfices
» par terre et par mer. Et se aucune chose estoit faite ou
>» actemptée de la partie de monseigneur ou la nostre ou
» d'aucun ou par aucun du povoir monseigneur et du nostre
» contre ce que dessus est dit ou contre lesdites trièves ,
» monseigneur et nous le ferons réparer et mettre au pre-
»» mier et deu estât sans délay , si tost que nous ou nos dé-
» pûtes en seront requis, et ferons rendre et vestablir ce qui
» seroit robe, pris, ravi ou pillié, ou l'estimacion d'icelles
» choses se elles n'estoient transmuées ; et pour aucun des
n fais ou actemptas dessus dis , se aucuns y a , venoient ou
» fais estoient , ne seroient ou pourroient estre dites en-
» fraintes ou brisiées lesdites trièves, né guerre pour ce estre
» suscitée ; mais seront réparés et mis au premier et deu
» estât, comme dessus est dit , et les malfaiteurs en seront
» pugnis deuement. Mais ceux qui seroient ignorans des-
» dites trièves et auroient juste cause de ladite ignorance ,
» ne seroient pas pugnis se ilsfaisoient ou avoient fait contre
» lesdites trièves. Lesquelles trièves tenir et garder et faire
(1360.) JËHAN-LE-BON. 205
» loyalmcDt tenir et garder , et les actemptas , comme dit
» est , réparer et mettre au premier et deu estât , nous
» avons fait promettre et jurer en l'ame de nous par nos dis
» procureui'S et messaigiés traicteurs de ladite paix à ce faire
» espécialment establis ; et pour plus diligemment les faire
» tenir et garder comme dit est, et pour faire droiture de
» prisons et de toutes complaintes qui peventou pounx)ient
» avenir au temps des trièves et pour les actemptas réparer ,
» nous avons député et commis , députons et commettons
» conservateurs desdites trièves ledit monseigneur Jehan Le
» Maingre mareschal de France ; messire Gauthier de Lor ;
» messire Raoul de Resneval ; messires Saquet de Blaru ,
» Reguault de Goullons et monseigneur Gauthier d'Angles,
» tous chevaliers et chascun d'eux, auxquels nous, de
» par monseigneur et de par nous, mandons et commettons
» par ces présentes lettres que diligemment et loyalment
n tiengnent et gardent , et fassent tenir et garder fermement
» lesdites trièves par le temps dessus dit et fassent droitures
» tant de prisons non gardans leur convenances , que en
» autre cas appartenant à faire en temps de trièves aux
» conservateurs d'icelles. Et n'est mie notre entente que se
M les gens de l'ost dudit roy d'Angleterre prennent vitailles,
» aumailles (1), bestes, vin, char ou autres choses pour la
» nécessité de leur vivre ou de leur chevaux en s'en alant
» hors du royaume de France en Angleterre de ci à un mois,
» que ils en soient ou aucuns d'eux repris ou approuchiés ,
M mais que il ne fassent autre prise , arsure , occupacion de
» forteresses , ravissemens de femmes ou autres maléfices
» que prendre pour leur vivre durant ledit mois tant seule-
» ment.
» Item , pour ce que aucunes garnisons des gens du roy
(1) Aumailles. Troupeaux.
18
4
20« LES GRANDES CHRONIQUES.
» d'Angleterre demourroîent par aucun temps en aucunes
» forteresses ou chasteaux en France ou ailleurs au royaume
» de France , nous voulons et accordons que il puissent
» lever telles raençons , et en telle manière comme eux les
» ont levées et tenues avant ces euvres pour leur vivre et
» pour la garde des dis chasteaux et forteresses sans icelles
n croistre , tant comme il demourront es lieux dessus dis ,
M et que il puissent franchement achater et emporter vi-
» tailles et les aient à fuer et à raison ainsi comme les
» autres gens des lieux et des pais environ les achèteront,
» sans fraude et sans malice, mes qu'ils ne preignent né
» pillent n'emblent forteresses ou fassent autres maléfices.
» Sur toutes lesquelles choses et leur dépendences et ap-
>» partenances, nous voulons et mandons que tous les justi*
» ciers , subgiés et féaulx de monseigneur et de nous , et
>» requérons tous autres que il obéissent, et entendent aux-
» dis conservateurs , baillis , capitaines et autres dessus dis
» et à leur députés et à chacun d'eux. En tesmoing de
» laquelle chose , nous avons fait mettre nostre seel à ces
» présentes. Donné à Chartres , le septiesme jour de may ,
» Tan de grâce mil trois cens soixante (1). »
JCXXVIII.
Du mandement que monseigneur le régent fisfj pour faire
crier et publier les trèfles,
« Charles, ainsné fils du roy de France régent le royaume,
» duc de Normendie et daulphin de Viennois ; à tous justi-
» ciers , capitaines et à tous les subgiés féaulx et obéissans
(1) Cette lettre et les deux suivantes auroient été plus régulièrement
placées avant le traite de Brétigny, dont elles dévoient préparer la con-
clusion.
(]3eo.) jëhan-le-bon. 207
» de monseigneur et de nous qui ces lettres verront sa-
M lut. Savoir faisons que entre monseigneur et nous pour
» nous et pour nos subgiés , adhérens et aliés , aydans et
» amis d'une part : et nostre cousin le roy d'Angleterre et
M les siens d'autre part ; sont prises et accordées bonnes
» trièves et loyaux , jusques à la Saint-Michiel prochaine
» venant, et d'iceluy jour jusques à un an ensuivant , qui
M sera le jour de la Saint-Michiel, l'an mil trois cens soixante
» et un pour l'accomplissement et exëcucion de bonne paix
» final et perpétuel, entre monseigneur et nous et nostre dit
» cousin , les subgiés, adhérens, aliés, aydans et amis dessus
» dis. Pour quoy nous vous mandons et commandons
» estroitement et à chascun de vous que lesdites trièves fas-
» siez crier et publier partout, et icelles tenir et garder fer-
» mement , comme en temps de bonne paix , sans rien faire
» ou souffrir estre fait au contraire. Donné à Bretigny-lès-
I» Chartres, le septiesme jour de may l'an de grâce mil
» trois cens soixante. »
CXXIX.
Et s'ensuit la teneur des lettres que le prince de Galles donna
en la ville de Tours , contenons la forme des trêves dessus
flites»
« Edouard, ainsné fils au noble roy de France et d'Angle-
>} terre , prince de Galles , duc de Cornouaille et conte de
» Gestre , à tous ceux qui ces lettres verront salut. Savoir
» faisons que comme entre nos amés conseilliers , mon-
» seigneur Regnault de Gobehan, Berthelemy de Broueys et
» Franc de Haie , banerés ; Mile de Stapelenton , Richart
» la Vache et Noël Loreng , chevaliers , nos procureurs et
» messaigiers espéciaulx establis à ce et ayans povoir de
$08 LES GRANDES CHRONIQUES.
» faire traictier, accorder, promettre et jurer en nostre ame
» et en Tame de nostre très-redoubté seigneur et père le
» roy , et pour luy et pour nous , bonne paix et accort et
n bonnes trièves et loyaux d'une part : et les honorables
» hommes l'esleu de Beauvais ; Charles, sire de Montmo-
» rency; monseigneur Jehan le Maingre, dit Bouciquaut,
M mareschal de France ; monseigneur Aymart de La Tour,
» sire de Vinay ; monseigneur Raoul de Besneval ; mon-
» seigneur Symon de Bucy , chevaliers ; maistres Estienne
» de Paris et Pierre de la Charité , messaiges et conseillfers
» de nostre cousin le régent le royaume de France , espé-
» cialment députés à ce faire pour luy et pour nostre cou-
>» sin le roy, son père, et ayans semblable povoir ; et avecques
» eux pluseurs autres chevaliers , clers et saig<*s du conseil
» de nostre dit cousin le régent d'autre part , sur tous les
» descors et articles pour lesquels estoient guerres qui Ibnc-
M temps ont duré entre les deux roys , les royaumes dessus
» dis et nous , les aliés et aydans et amis , d'une paît et
» d'autre ait esté traictié de bonne paix et accort final à
» toujours dui:er au plaisir de Dieu , conteuans pluseurs
» articles lesquels ne pevent mie estre acomplis en brief
» temps; et pour ce convient que cependant bonnes trièves
» et loyaux soient prises, accordées, tenues et gardées
»> d'une part et d'autre , tant dedens les royaumes que de •
» hors les royaumes : nous pour honneur et révérence du
» Saint-Père le Pape , qui pour ce a envoie devers nous ses
» espéciaulx messaiges ; c'est à savoir , l'abbé de Clugny ;
M monseigneur Hugues de Genevre et le maistre de l'ordre
» des Frères-Prescheurs, qui , sur ce , nous ont requis à
»> grant instance ; au nom de monseigneur et de nous, pour
» luy et pour nous, et pour ses subgiés, aliés, aydans et amis,
» et pour les nostres, avons accordé et encore accordons et
» octroyons à nostre cousin de France et à ses subgiés, aliés,
(13G0.) JEHAN LË-BOiN. 909
n aydans et amis, bonnes trièves et loyaux , de la date de
n ces lettres jusques au jour de la Saint-Michiel prochaine
» venant ; et d'iceluy jour jusques à la Saint-Micliiel qui
M sera l'an mil trois cens soixante-un , et tout le jour de
» ladite feste , jusques à soleil couchié. Et accordons, vou-
n Ions et octroyons, es noms de monseigneur et de nous,
» pour et es noms devant dis tenir et faire tenir fermement,
» par tout le pouvoir de monseigneur et le nostre, parmy
» lesquelles tous les subgiës d'une part et d'autre et de
» l'un royaume et de l'autre pourront franchement et sans
» contredit aler et venir paisiblement de l'un royaume et
» de l'autre , et marchans marchander et faire tous cou-
» tracts de bonne foy sans blasme et sans reproche , tout en
M la manière que l'en povoit et souloit faire en temps de
»» bonne et ferme paix, et que se oncques guerre n'eust esté
» entre lesdis roys , nous et les royaumes. Et ne pourront
» né devront les dis roys ou leurs subgiés , aliés ou aydans
» durans lesdites trièves prendre ou embler, escheler ou au-
n trement occuper ou empeschier en quelque manière
»» aucune ville , chastel , forteresse ou autre lieu; mais ces-
» seront toutes roberies , pilleries , prises de prisons , arsu-
» res , ravissemens , prises et représailles, marques et cou-
» treprises et tous autres maléfices par terre et par mer ; eit
» se aucune chose estoit fait ou actenipté de la partie de
M monseigneur ou de la nostre, ou d'aucun ou par aucun du
n povoir de monseigneur ou du nostre contre ce que dessus
»> est dit ou contre lesdites trièves, monseigneur et nous le
» ferons réparer et mettre au premier et deu estât sans
» delay, si tost comme nous ou nos députés en seront requis;
» et ferons rendre et restablir ce qui sera robe , pris , ravi
» ou pillié, ou l'estimation d'icelles choses se elles n'estoient
n trouvées ; et se aucun des fais ou actemptas dessus dis
w y avenoient ou fait estoient , ne seroient ou pôurroient
18.
210 LES GRANDES CHRONIQUES.
n estre dites enfraintes ou brisées lesdites trièves, né guerre
• pour ce estre suscitée ; mais seront réparés et mis au pre-
» mier et deu estât , comme dessus est dit ; et les maUed-
» leurs en seront pugnis se ils Caisoient ou auroient fait au-
w cune chose contre lesdites trièves. Lesquelles trièves tenir
» et garder et faire loyalment tenir et garder, et les actemp-
n tas y comme dit est , réparer et faire réparer et mettre au
» premier et deu estât , nous avons fait promettre et jurer
M en Tame de nous , par nos dis procureurs et messaigiés
» traicteurs de ladite paix à ce faire et espécialment esta-
m blis. Et pour plus diligemment les faire tenir et garder,
>« comme dit est, et pour faire droiture des prisons , et tous
» complaignans qui pevent ou pourroient avenir en temps
» de trièves et pour les actemptas réparer , nous avons dé-
» puté et commis , députons et commettons conservateurs
» desdites trièves , nobles et puissans hommes monseigneur
» Thomas de Beauchamp , conte de Warvich et mareschal
» de nostre dit seigneur et père ; Thomas de Hollande ,
» seigneur de Warch ; Jehan de Greyli , captau de Buef ;
.» le gardien de Bretaigne et le capitain de Galays , qui se-
» ront pour nostre dit seigneur et père pour le temps , et
» Ëustace d'Aubréchicourt tous chevaliers et chascun d'eux;
M et néanmoins les capitaines et connestables des lieux et
»>. palis où les cas advenront et chascun d'eux auxquels
» nous mandons de par nostre dit seigneur le roy, et com-
» mettons par ces présentes jlettres que diligemment et
» loyalment tiengnent et gardent et fassent tenir et garder
>» fermement lesdites trièves par le temps dessus dit , et
» fassent droitures tant de prisons non gardans leur conve-
» nances , comme en autres cas appartenans à faire , en
» temps de trièves, aux conservateurs d'icelles : et n'est mie
» nostre entente que se les gens de l'ost nostre seigneur le
» xoy et les nostres prennent vitailles , aumailles , vin ,
(1360.) JEHAN-LE-fiON. 211
» char, bestes ou autres choses pour la nécessité de leur
» vivre et de leur chevaux , alans hors du royaume de
» France en Angleterre de ci à un mois, que nous né eux,
» né aucun d'eux soient repris, reprouchiés né domagiés;
M mais que nous né eux ne fassions autre arsure , occupa-
M cion de forteresse, ravissemens de femmes ou autres ma-
» léfices , que de prendre pour les vivres de nous et d'eux ,
» durant ledit mois tant seulement ; et pour ce que aucunes
» garnisons des gens de nostre dit seigneur le roy demour-
n iX)nt par aucun temps en aucunes forteresses ou chas-
T» teaux en France, et ailleurs ou royaume de France, nous
» voulons et accordons de par nostre dit seigneur le roy et
>» de par nous , qu'il puissent lever telles raençons et en
» telle manière comme il ont levé avant ces trièVes , pour
» leur vivres et pour la garde desdis chasteaux et forte-
» resses , sans icelles croistre , tant comme il demourront
» es lieux dessus dis, et que il puissent franchement acha-
» ter et emporter vitaille et les ayent à fuer raisonnable
M ainsi comme les autres gens desdis lieux et des païs en-
» viron achèteront, sans fraude et sans malice, mais qu'il
» ne preignent , pillent ou emblent forteresses ou fassent
» autres maléfices. Sur toutes lesquelles choses et leurs dé-
» pendances et appartenances , nous voulons et mandons à
n tous les subgiés et féaulx de nostre dit seigneur , requé-
») rons tons autres qu'il obéissent et entendent auxdis con-
M servateurs , capitains , connestables dessus dis et à leur
M députés et à chascun d'eux. En tesmoing de laquelle chose,
» nous avons fait mettre nostre scel à ces présentes lettres.
» Donné à Sours , devant Chartres , le septiesme jour de
» may , l'an du règne de nostre dit seigneur et père de
» France vint premier, et d'Angleterre, trente et quart. »
ÎI2 LES GRANDES CHRONIQUES.
cxxx.
Cornent le roy d'Angleterre et le prince de Galles eni^ièrent six
chevaliers à Paris pour veoir faire à monseigneur le régent U
sairement de tenir ferme et stable le traictié de paix.
Le samedi ensuivant , neuviesine jour dudit moys y au-
cuns de ceux de la partie de France retournèrent à Paris
et amenèrent six chevaliers anglois pour veoir ledit régent
faire ce qui ensuit : et pour celle cause les y avoient en-
voies ledit roy anglois et le prince de Galles , son ainsné
fils. Item , le dimencbe matin ensuivant , dixiesme jour
dudit moys , ledit régent , qui lors estoità Paris en l'hostel
à l'Arcevesque de Sens aux Bsirrés (1), et son conseil assem-
blé, le prévost des marchans et pluseurs bourgois de ladite
ville , en la présence desquels ledit régent fist réciter , pai*
maistre Jehan des Mares , tout ledit traictié , lequel f u
aggréable audit régent. Et pour ce que entre les autres
choses dudit traictié estoit accordé que ledit régent devoit
oïr la messe, et après le Agnus Dei il devoit aler à l'autel,
et Tune des mains sur le corps de Jhésus-crist sacré, sans y
toucher , et Vautre main mise sur le Messel , devoit jurer
que ledit traictié il tindroit et acompliroit , feroit tenu*
et acomplir de tout son povoir, fu chantée une messe
basse du Saint-Esprit , par Guillaume de Meleun , aixe-
vesque de Sens; et quant elle fu dite jusques au point
dessus dit , ledit régent issi de son oratoire et ala à l'autel,
et en la présence des six chevaliers anglois dessus dis, qui
pour veoir ledit sairement faire y avoient esté envoies
(i) Aux Barrés. Ainsi l'hôtel de Sens éloit bâli sur remplacement du
la maison des Carmes dits les frhres Barrés. Charles V le réunit à Thôlel
Sainl-Pol. Il reste encore de beaux vestiges de cet hôicl de Séné.
(1360.) JEHAN-LE-BON. 513
par lesdis roy et prince , et de grant foison de gens qui là
estoient, fist ledit sairement par la manière devant dite , en
lisant une cédule en laquelle estoient les paroles que il devoit
dire , escriptes forméement (1). Et par semblable manière
le devoit faire le prince de Galles , et devoit, ledit régent,
envoier six chevaliers , trois banerés et trois bacheliers ,
si comme les Anglois avoient fait, pour veoir le prince de
Galles faire ledit sairement , et les deux roys de France et
d'Angleterre le dévoient faire pareillement quant il se-
roient ensemble. Et tantost que ledit sairement fu fait
par ledit régent , ladite paix fu criée par un sergent d'ar-
mes aux fenestres de la chambre dudit régent, sur la cour
dudit hostel de Farce vesque de' Sens. Et quant ladite
messe fu chantée, ledit régent ala à Nostre*Dame de
Paris luy rendre grâce de ladite paix , là où l'en chanta
Te Deum et sonna les cloches moult solempnelment.
CXXXI.
Cornent le prince de Galles fist à Loui^iers le sairement pareil à
celui que le régent avoilfait à Paris.
L'endemain, jour de lundi onziesme jour dudit moys
de may ,. ledit régent monstra auxdis Anglois les saintes
reliques , en la chapelle royal à Paris , et donna à disner
auxdis Anglois, et à chascun un bel cheval ; et après se par-
tirent de Paris pour aler pardevers ledit roy d'Angleterre
et pardevers ledit prince ; et envoia ledit régent, avecques
lesdis Anglois ^ six chevaliers, trois banerés et trois bache-
liers de la partie de France , pour veoir faire ledit saire-
(1) Forméement. En lettres de forme. Ce mot, dont on a souvent cher-
ché le tene , désigiioit sans doute les beaux caractères d'expédiiion «o-
lemnelle*
914 LES GRANDES CHRONIQUES.
ment audit prince par la manière que a voit fait ledit ré-
gent. Lequel prince ûst ledit sairement en la présence dev-
ais chevaliers et d'un des secrétaires dudit régeat , par la
manière que l'avoit fait ledit régent, en l'église de Nostre-
Dame de Louviers , l'endemain de l'Ascencion Nostre
Seigneur, jour de vendredi et quinziesme jour dudit
moys de mai , l'an mil trois cens soixante dessus dit.
Item , le mardi ensuivant , dixneuviesme dudit moys ,
ledit roy et ses enfans entrèrent en mer, à Honefleu, pour
aler en Angleterre quérir le roy de France, et la plus
grande partie de l'ost desdis anglois passèrent la rivière
de Saine , au Pont de l'Arche , là où ledit r^ent avoit
mandé que l'on les feist passer; et s'en alèrent droit à
Calaisr sans mefiaire au païs, fors que de prendre vivres;
et demoura en France, pour les Anglois, le conte de War-
vich , mareschal d'Angleterre , pour faire tenir de leur
partie les trièves qui avoient esté prises par ledit traictié ,
. jusquesà la feste Saint-Michiei, l'an mil trois cens soixante-
un, et pour cependant mettre ledit traictié de paix à exécu-
cion d'une partie et d'autre. Et furent lesdites trièves pu-
bliées par tout le royaume ; mais elles furent mal tenues en
pluseurs lieux , par espécial des Anglois ; car pluseurs se
mistrent à estre espieurs de chemins , et par manière de
volerle faisoient pis que il ne faisoient en temps de guerre ;
car il tuoient les gens que il trouvoient par les chemins
et roboient tout.
(1360.) JEIIANLK-BON. 51^.
n
CXXXII.
Content le rojr de France uint d^ Angleterre à Calais , et de
Vemprumpl pour le premier paiement de la raençon du roy.
Le dimenche , quatorziesme jour du inoys de juing en-
suivant, le roy de France donna à disner au roy d'Angle-
terre en la Tour de Londres, et firent moult grand sem-
blant d'amour l'un à l'autre, et jurèrent par leur fois bail-
lées l'un à l'autre que il tendroient véritablement et
loyalment la paix dessus dite, par la manière que traictiée
avoit esté. Item, le mercredi, huitiesme jour du moys de
juillet ensuivant, à matin, arriva le roy de France àCalays,
lequel y devoit estre, par le traictié, dedens trois semaines
après la nativité Saint-Jehan-Baptiste ; et le dimenche en-
suivant , douziesme jour dudit mois , ledit régent parti de
Paris pour aler à St-Omer , pour faire acomplir ce que il
pourroit dudit traictié , afin que le roy de France, son père,
feust délivré. Et en ce temps fut ordené que l'en leveroit à
Paris et en la viconté cent mile royaux d'or par cmprumpt
que l'en feroit de toutes personnes d'églysc, nobles et
autres qui auroient puissance de prester ; pour ce que ladite
ville de Paris avoit accordé à paier pour le premier paie-
ment de la raençon du roy, quatre -vint mile royaux d'or
pour ladite ville et viconté. Item, le vendredi, jour de feste
Saint-Denis, neuviesme jour du moys d'octobre ensuivant,
ledit roy d'Angleterre arriva à Calais. Item , le dimenche
ensuivant^ onziesme jour dudit moys, le roy de France
qui estoit encore au cliastel de Calais, ala veoir ledit roy
d'Angleterre , en Thostel oii il estoit herbergié en ladite
ville de Calais ; car encore n'avoient-il veu l'un l'autre depuis
que ledit Anglois estoit entré en ladite ville ^ (ov^ c^^xkX
2i(5 LES GRANDES CHRONIQUES.
ledit Anglois estoit descendu de la Nef ; car là luy estoit aie
ledit roy de France à Tencontre, et s'entrefirent très bonne
cbière , et pria le roy de France au roy d'Angleterre que
il et ses enfans dinassentl'endeinain audit chastel avecques
luy , lequel Anglois s'i accorda. Et celuy dimenche traicta
ledit roy de France la paix dudit roy d'Angleterre et du
conte de Flandres. Et l'endemaiu, jour de lundi, douziesme
jour dudit mois d'octobre, ledit roy d'Angleterre disna
avecques le roy de France audit cbastel de Calais. Et séit à
la table premier le roy d'Angleterre, le roy de France secont,
le prince de Galles le tiers et le duc de Lanclastre le quart
et le derrenier. Et ainsi , comme il disnoient , le conte de
Flandres entra à Calais et ala droit au chastel , et fist la
révérence en soy agenoillant devant le roy de France , et
après salua le roy d'Angleterre, sans agenoillier , et luy fist
le roy de France très bonne chière. Et après disner , deux
des enfans du roy d'Angleterre partirent de Calais , et deux
des enfans du roy de France les coixduirent droit à Bou-
loigne , à rencontre desquels ala environ demie lieue le duc
de Normendie , qui estoit en ladite ville de Bouloigne, et
les mena en ladite ville.
CXXXIII.
Cornent monseigneur le régent ala de Bouloigne à Calais pour
veoir son père le roy de France et des sairemens des deux
roys^ et de la paix du roy de Navarre, et comment le roy
de France se parti de Calais,
L'enderaain , jour de maidy , treiziesme jour dudit
moys, le duc de Normendie parti de Bouloigne et ala à
Calais, et disna ce mardy avecques le roy d'Angleterre : et
aussi fist le roy de France. Et les deux enfans du roy
(1360.) JEHAN-LE-BON. 217
d'Angleterre demourèrent à Bouloigne, et deux des enfaiis
du roy de France pour les compaignier. Item, l'endemain
jour de mercredi, quatorziesme jour dudit moys d'octo-
bre , après ce que le dit duc ot disné avecques son père le
roy de France, il se parti de Calais et s'en ala au giste de
Bouloigne, et les deux enfans du roy d'Angleterre s'en re-
tournèrent à Calais ; et furent les choses si ordenëes, que le
dit duc de Normendie, quant il retournoit de Calais à Bou-
loigne, et les deux enfans du roy d'Angleterre, quant il re-
tournoient de Bouloigne à Calais, s'entre rencontrèi^nt
ainsi comme en my-voie.
Item , en cette semaine le Bègue de Yillaines prist par
escheler le chastel de Pacy et la femme et les filles de monsei-
gneur Pierre de Saquenville qui estoient dedens. Item, le
samedi vint-quatriesme jour dudit moys d'octobre, l'an mil
trois cent soixante dessusdit, les dis roys de France et d'An-
gleterre jurèrent à Calais ensemble sur le corps Jhesu-Crist
et sur les saintes évangiles , tenir perpétuelement la paix
faite entre eulx sans enfreindre; et oïrent les deux roys messe
ensemble en deux oratoires, et ne alèrent point à l'offrande,
pour ce que l'un ne vouloit aler avant l'autre : mais l'eu
porta la Paix au roy de France premièrement, lequel ne la
voult prendre et issy de son oratoire et la porta au roy d'An-
gleterre, lequel ne la voult prehdre, et baisièrent l'un roy
l'autre sans prendre autre Paix. Et celuy jour fu faicte la
paix du roy de France d'une part, et du roy de Navarre et
messire Phelippe de Navarre son frère d'autre part ; jasoit
ce que le dit roy de Navarre ne feust pas lors présent à Ca-
lais à faire ladite paix. Mais ledit messire Phelippe y estoit,
qui se fist fort pour son dit frère et jura la dicte paix, et le
duc d'Orléans, frère du roy de France, la jura pour le roy
son frère. Item, l'endemain le dymenche vingt-cinquiesme
jour du dit moys d'octobre, ledit roy de France Jehan fu
TOM. VI. A^
218 LES GRANDES CHRONIQUES.
à plain délivre de sa dicte prison, et se parti à matin de Ca-
lais et s'en ala à Bouloigne, et le convoia ledit roy d'Angle-
terre enviion une lieue, et après s'en retourna à Calais. Et
le prince de Galles, ainsné fils du roy d'Angleterre, ala avec-
ques le roy de France jusques à Bouloigne. Item, l'endemain
jour de lundi vint-sixiesme jour dudit moys, le duc de Nor-
mendie, ainsné fils du roy de France et ledit prince de Galles
jurèrent de rechief tenir ladite paix sans enfraindre; etaosn
fist le conte d'Estampes et aucuns autres grans seigneon
qui là estoient. Et celuy lundy après disner, se parti ledit
prince de Bouloigne et s'en retourna à Calais. Et ainsi appert
que ledit roi de France Jehan fu prisonnier dudit roy
d'Angleterre quatre ans, et tant comme il a , du dix-neuf-
yiesme jour de septanbre, à quel jour ledit roy fut pris
comme dessus est dit, jusques au vint cinquième jour
d'octobre que il fu délivre.
CXXXIV.
Les noms de ceidx qui demourèrent hoslages en Angleterre
pour le rojr de France»
Le jeudi ensuivant, vint-neufviesme jour du mois d'oc-
tobre, ledit roy de France se parti de Bouloigne et ala à
Saint-Omer, et aucuns de son conseil qui estoient demou-
rez à Calais pour parfaire les lectres et les autres choses qui
estoient à parfaire, s'en partirent le vendredi ensuivant
trentième jour dudit moys et alèrent à Saint-Omer, là où
ledit roy de France estoit. Et est à savoir que dès le samedi
précédent vint-quatriesme jour dudit mois d'octobre, après
ce que ladite paix ot esté jurée des deux roys, comme desr
sus est dit , ledit roy d'Angleterre laissa le nom de roy de
France et se appella roy d'Angleterre , seigneur d'Irlande
(1360.) JEHAN-LE-BON. 219
et d'Aquitaine : oiaisi il ne renonça pas encore audit
royaume de France, e% aussi ne renonça pas le roy de
France aux ressors et souverainetés des terres que il baiiloit
au dit roy d'Angleterre né à l'homaige ; mais il seurséoit du
nom de roy de France et y devoit renoncier quand certaines
terres luy seroient délivrées, qui luy dévoient estre bailliées
par ledit traictié. Item, le samedi ensuivant , veille de la
feste de Toussains derrenier dudit mois d'octobre, à matin
devant le jour, ledit roy d'Angleterre se parti de Calais et
entra en mer pour aler en Angleterre , et les hostaiges que
le roy de France luy avoit bailliés avecques luy; c'estassavoir :
Monseigneur Loys et monseigneur Jehan enfans dudit roy
de France, lesquels ledit roy leur père avoit Cais ducs de
nouvel ; c'est assavoir monseigneur Loys, qui estoit son se-
cond fils duc d'Anjou et du Maine qui par avant en estoit
conté ; et ledit monseigneur Jehan duc d'Auvergne et de
Berry, qui par avant avoit esté conte de Poitiers, laquelle
conté devoit estre bailliée au roy d'Angleterre par le
traictié, si comme dessus est dit. Après les dessus dis mon-
seigneur Loys et monseigneur Jehan, fils du roy de France,
furent hostages monseigneur Phelippe duc d'Orliens , frère
germain dudit roy de France ; monseigneur Loys duc de
fiourbon ; monseigneur Pierre d'Alençon et monseigneur
Jehan frère du conte d'Estampes, tous des Fleurs de lis ;
Guy, frère du conte de Bloys ; le conte de Saint-Pol ; le
seigneur de Montmorenci ; le seigneur de Hangest ; le sei-
gneur de Saint-Venant ; le seigneur d'Andrezel ; le conte
de Braine en Laonnoys ; le seigneur de Goucy ; le conte de
Harecourt ; le conte de Grantpré ; le seigneur de la Roche-
Guyon ; le seigneur d'Estouteville.
Item, le dimenche ensuivant , jour de la feste de Tous-
sains, premier jour du moys de novembre l'an mil trois
cent soixante dessusdit, ledit roy de France à sa lïv^sse ^^x.
220 LES GRANPËS CHRONIQUES.
chevalier un escuier d'Artoys appelé Jean d'AinviHe, qui
avoit demouré avecques luy en Angleterre, et esté maistre
de son hostel tant comme le dit roy y avoit demouré. £t ce
jour entrèrent en la foy du roy quatre chevaliers de la
partie du roy d'Angleterre; c'est assavoir : monseîgneiip
Rogier de Beauchamp ; monseigneur Guy de Briene ; mon-
seigneur Regnault de Gobehan, tous Anglais, et monseigneur
Gauthier de Mauny, Hennuyer, pour certaine rente que
ledit roy de France leur promist (1). Et ledit saniedi,. vint-
quatriesme jour d'octobre, le duc de Lenclastre, monsei-
gneur Phelippe de Navai-re et monseigneur Jehan de Mont-
fort, qui avoit esté fils du conte de Montfort qui s'en ala
en Angleterre pour le débat du duchié de Bretaigne, estoient
entrés en la foy dudit roy de France, et luy avoient fait ho-
maige pour les terres que il tenoient en France avant les
guerres desdis roys ; lesquelles terres leur furent toutes,
rendues par ledit traictié.
cxxxv. ,
Comment Venfisl les jousies à SairU'Omer^ et de la venue dit
rojr de France à Saint^Denjrs, et du roy de Navarre gui
vint par devers bijr.
Le mardi et le mercredi ensuivans , troisiesme et qua-
triesme jours dudit moys de novembre, furent faites moult
belles joustes à Saint-Omer, pour l'oneur du roy de France
qui là estoit. Et lors avoit grand foison d'Anglois et autres
es pays de Brie et de Ghampaigne, qui gastoient tout le
(1) Froissart, qui ne désigne pas les chevaliers, éctaircit ce passage :
« Les deux rois, » dit-il, « qui par Tordonnance de ia paix s^appeloleDt
» frères, donnèrent à quatre ctievaliers chascun de son costé la somme de
• huit mil francs de revenue par an, c'est à entendre à chascun deux mil. »
(Liv. I, part, ii, ch. 143,)
(13C0.) JEHAN-LE-BON. 221
payS| tuoient et raençonnoient gens et faisoient du pis qu'il
povoient ; dont aucuns se appelloient la grant compaignie (1 ).
Lesquels après ce que il orent sceu que ledit roy de France
estoit délivre de sa prison, se partirent dudit pays de Brie
et s'en allèrent en Ghampaigne , là où il tenoient pluseurs
forteresses. Et ledit roy de France, après ladite feste de
Saint-Omer, s'en alaà Hesdin, là où il deinoura par aucun
temps, et là fist ordenances des gens de son hostel et de la
Chambre des comptes, et par lesdites ordenances ne de-
moura es requestes de l'ostel que trois clers et trois lays ; et
furent les clers : maistre Estienne de Paris , maistre Guy du
Saint-Sépulcre et maistre Jaques Leriche (2) ; et les lays fu-
rent : monseigneur Jehan Hanière , monseigneur Fauviau
de Yaudencourt et monseigneur Gile de Soocourt, cheva-
liers. Et en la Chambre des comptes, trois clers et trois lays,
c'est assavoir, clers : messire Jehan Laigle, maistre Oudart
Lévrier et messire Legier de la Charmoye ; lays : monsei-
gneur Jehan de Charny chevalier , Jacques de Pacy et
(1) la grant compaignie. Et non pas les grandes compagnies, comme on
(lit aujourd'hui. Tous les bistoriens distinguent la grande compagnie des
autres bandes que Ton eut tant de peine à faire disparoitre au xiY« siècle.
Le continuateur de Nangis dit : « Anno eodem (1360) surrexerunt filii
» Bdial et viri iniqui, videlicet multi guerratores de diversis nationibus,
» non babentes titulum aliquem neque causam aliquos iovadendi , nisi
» proprio motu seu nequitiâ affectatâ sub spe depredandi, et vocabatur
» Magna Societas, Qui quidem scelerati adunantes se in magnâ copia
• Yaldô, accesserunt in armis propè Avinionem, volentes debellare domi-
» num nostrum summum pontificem, etc. »
I«a chronique inédite du no 530 Suppl. Franc, s'accorde avec celles de
St-Denis pour accuser surtout de ces désordres les Anglois indisciplinés.
« Le roy d'Engteterre devoit faire vuidier les forteresces à ses despens,
» et néanmoins pluseurs Englois descoururent sur le royaume de France
» en pluseurs routes. Et estoient d'iceux qui desdites forteresces estoient
» partis et se tenoient par manière de compagnie. Et pluseurs s'en alèrent
» en Bretagne à Jehan de Montfort. Et s'en assembla une grant roule
» qui s'en ala vers Avignon^ et prisrent le pont Saint- Espcrit, etc., etc. »
(po 79^ v«.)
(2) Jaques Leriche. Varianle : Jaques de la Koche^
19.
222 LES GRANDES CHRONIQUES.
Guillaume Staise. Et depuis s'en vint le roy par Amiens ,
par Noyon et par Gompiegne et par Senlis. Et le vendredi,
onzième jour de décembre ensuivant, entra le roy au giste
à Saint-Denis en France. Item, l'endemain jour de samedi,
douziesme jour dudit moys, le roy de Navarre, qui encore
n'avoit vu le roy de France depuis sa prise, vint à Saint*
Denys à matin et ramena avecques luy certains hostaiges
que le roy de France avoit envoies à Mante, afin que le
roy de France venist pardevers luy, quar autrement ne se
estoit volu accorder d'y venir. Mais en monstrant qu'il se
fioit es promesses du roy, il ramena lesdis hostaiges, et là f u
parlé que il féist homaige au roy. Mais ledit de Navarre
ne le voult, en disant que il n'avoit oncques forfait l'o-
maige que autrefois luy avoit fait ; et finalement après plo-
seurs parler, ledit de NavaiTe vint devant le roy de France,
devant legrant autel de Saint*Denys, et luy fist la révérence
assez humblement; et après jura sur le corps Jhésu-Grist sacré
que tenoit l'abbé de Saint-Denys , revestu des vestemens
es quels il avoit dite la messe, que dès lors en avant il se-
roit bon et loyal fils et subgié dudit roy de France ; et ledit
roy de France jura après pareillement que il luy seroit bon
père et bon seigneur ; et après jurèrent le duc de Normendie
et monseigneur Phelippe duc de Touraine, son frère. Et si
jura lors aussi ledit roy de Navarre que il tendroit et feroit
tenir à son pouvoir la paix traictiëe entre les roys de France
et d'Angleterre ; et après l'enmena le roy de France par la
main disner avecques luy : et après disner, prist congié du
roy de France et s'en parti. Item, le jeudi douziesme jour
de novembre, l'an mil trois cent soixante dessus dit, furent
enterrées les deux filles du duc de Normendie à Saint-An-
thoine près de Paris, et f u présent ledit duc à l'enterrage ,
moult couiToucié qui plus n'avoit d'enfans. Item, le samedi
dessusdit, douziesme jour de décembre, fut criée et publiée
(1360.) JEHAN-LE-BOK. 9)3
à Paris la forte monnoie, c'est assavoir un franc d'or que
l'en fist lors nouveaux pour seiie sols parisis; un royal pour
treize s^ quatre deniers parisis, et blans neufs fins qui fu-
rent lors fais pour douze deniers parisis, etc.
CXXXVI.
Cornent le rojr de France entra à Paris, El de phiseurs
incidences.
Le dimenche treiziesme jour dudit moys de décembre
ala le ray de France à Paris et y f u reçu moult honorable^
ment, et furent les rues et le grand pont par où il passa en-
courtinées, et fu une fontaine oultre la porte Saint-Denia
qui rendoit vin aussi babondamment comme se ce feust
eaue, et portoit-l'en sur le roy un paile d'or à quatre lances.
Et ala le roy droità Nostre-Dame faire son oroison et puis
retourna descendre au Palais. Et luy firent ceulx de Paris
un bel présent de vaisselle qui pesoit environ mil marcs
d'argent
Item, le jour des Innocens , fu pris le Pont du Saint-
Esprit et la ville par ceulx de la Grant compaignie, qui
s'estoient partis de France. Item, le treiziesme jour de
janvier ensuivant, comença celuy an le parlement. Et par
avant avoit eu présidens à Paris par un an ou environ , qui
avoient autel povoir comme parlement.
Item, le jeudi vint'huitiesme jour dudit moys de janvier,
furent pris, du commandement des réformateurs qui lors
avoient été «stablis nouvellement, monseigneur Nicc^s
l^aque , Almaury Braque son frère , Jehan de Brunetout ,
Hugues Bemier, Jehan Poillevillain , Jaques Lempereur ^
Gauchier de Vannes, Jehan Arrode. Et.î\^1:feu\.e.À^\^^&^si
224 LES GRANDES CHRONIQUES.
huitiesine jour ensulyant. Item, ea iceluy moys fu faite
Tordenance de faire retourner les Juifs en France.
fncidence. L'an de grâce mil trois cent soixante-un , le
mardi après la Penthecouste^ qui estoit le dix-neuf viesme (1)
jour de may, gelèrent les vignes en pluseurs contrées entour
Paris, et jà en estoient pluseurs fleuries. Item, le jeudi
premier jour de juillet ensuivant , fu au marchié de Meaulx
devant le roy une bataille emprise de volenté, entre messire
Fouqvaut d'Archiac appelant, et messire Maingot Maubert
deffendant, et fist moult grant chaut celuy jour. Et avint
que ledit Fouquaut descendi de dessus son cheval , pource
que ledit cheval estoit un peu desrayé, et moult longue-
ment fu à pie au champ, et tous jours se mectoit en peine de
requérir son adversaire qui estoit à cheval, jusques à ce que
il fu si travaillié que il n'en povoit plus ; et de fois à autres
se asseoit sur une chaiere qui estoit au bout des lices, et
cuidoient ceux qui le véoient qu'il deust estre deseonfit, car
il avoit moult travaillié à pié et si estoit lors malade d'un
assès (2) de quartaine. Mais du grant chaut qui estoit, ledit
Maingot qui tousjours estoit demouré à cheval f u en tel
point que il perdit toute puissance, par telle manière que
il se laissa pendi^e sur son arson devant, et feust cheu qui
l'eust laissié longuement ; mais quant son dit adversaire le
vit en tel estât, ilala vers luy à très-grant peine, et le prist,
ainsi pendant comme il estoit par le col, et le tira à terre,
et fist son povoir de le tuer, mais l'en disoit qu'il estoit jà
mort. Toutes voies, ledit Fouquaut fu si grevé que il con-
vint que ses amis, par le congié du roy, l'emportassent en
son hostel , et ledit Maingot demoura mort en la place, et
depuis en fu porté par ses amis, du congié du roy, et en-
Ci ) Le dix-neufviesme. Ce doit être pour le dix-huitiesme, qui tomboic
un mardi celte anoée-là.
(2) Assés. Accès.
(ISftI.) JEHAN-LE-BON. 925
terré le soir secrètement (1) ; et ledit Fouquaut fut en bon
point tantost que il ot un peu reposé.
Item, celuy jeudi premier jour de juillet, fu la cité de
Satalie (2) prise par les crestiens; c'est assavoir par le roy
de Chypre (3) et les frères de Thospital de Saint-Jehan-de-
Jérusalem, et plusieurs autres tant du royaume de France
comme d'ailleurs. Et toute cette saison le roy se tint à Paris
et environ. Et en pluseurs pays du royaume de France
furent pluseurs et diverses compaignies de gens de diverses
nacions, et domagièrent moult le royaume es parties où il
furent.
Incidence. Item, le vint-uniesme jour du moys de novem-
bre ensuivant, mourut à Rouvre près de Dijon, Phelippe,
duc et conte de Boui^oigne , conte d'Artois, d'Auvergne et
de fiouloigne, de l'aage de treize ans ou environ, auquel
succéda au duchié le roy de France; et es contés d'Artois
et de Bourgoigne, la mère au conte de Flandres ; et es contés
d'Auvergne et de Bouloigne , monseigneur Jehan de Bou-
loigne, oncle de sa mère. Et se parti le roy de Paris pour
aler prendre la possession dudit duchié , le dimenche cin-
quiesme jour de décembre ensuivant, et ala au bois de Yin-
ciennes au giste.
Item, en Fan mil trois cent soixante -un dessusdit,
sixiesme jour d'avril devant Pasques, se combati le
conte de Tanquarville pour le roy , et pluseurs autres
chevaliers et escuiers, contre aucunes parties des compai*
gnies qui lors estoient au royaume de France , à Brinois (4),
(1) Secrètement. C'est-à-dire sans le secours de l'église.
(2) Satalie. L'ancleoDe Atlalie, dans la Caramaaie. Une chose curieuse,
c*e8t romission de cet événement dans V Histoire des Chevaliers de Malte
de Yertot, et dans V Histoire des Croisades de M. Michaud.
(3] Le roy de Chypre. Pierre de Lusigoan.
(4] Brinois. Aujourd'hui BrignaiSf petite ville ^ de\UL \\«qa% ^^ V|^^*
S20 LES GRANDES CHRONIQUES.
près de Lyon sur le Rosne. Et y furent pris ledit conte de
Tanquarville, monseigneur Jacques de Bourbon conte de
laUarche, qui tantost après mourut pour les plaies qu'il ot
en ladite bataille (1) ; le conte de Sallebruche , le conte de
Joigny et pluseurs autres, et le conte de Forest mourut en
la place.
Item, le mercredi après Pasques et le jeudi ensuivant,
vintiesme et vint-uniesme jour dudit moys d'avril. Fan mil
trois cent soixante-deux, et furent Pasques le dix-septiesme
jour dudit moys,^ gelèrent les vignes par toute France,
Biauvoisin, Orlenois, Laonnois, Bourgoigne, et en la rivière
de Marne, par telle manière que ceste ann^e ne crut point
de vin èsdis pays né es pays voisins ; et communelment l'en
ne trouvast pas en cent arpens une queue de vin , et fist-
i'en le plus verjus de ce qui crut ceste année. Mais les vignes
gietèrent assés bois, et n'estoit homme qui oncques eut veu
si grant faute de vin comme il f u celuy an.
CXXXVII.
Corne ni le roy de France ala à Aifignon^ et de la mari U pape
Innocent^ et de téieccion du pape Urbain dit Grimouari.
L'an de grâce mil trois cent soixante -deux, au moys
d'aoust, le roy de France Jehan se parti de Paris pour aler à
Avignon visiter le pape Innocent qui lors vivoit. Et en
celuy an mesme , le lundi douziesme jour de septembre,
mourut ledit pape Innocent. Et le jeudi vint-deuxiesme
jour dudit moys environ nonne, entrèrent les cardinauix en
(1) H. Michclet a fait à celte occasion une belle réflexion : « Cette
» mort de Jacques de Bourbon fut glorieuse : le premier titre des Capeis
» est la mort de Robert-le-Fort à Brisserte; celui des Bourbons, la
» mort de Jacques à Briguais. Tous deux tués en défendant le royaume
» contre les brigands. » (Tome ui, page 438.)
(|363.) JEHAN-LE-fiON. 227
condave pour edire pape» et estoient les présens vint cardi-
naulx. Et le jeudi vint-septiesme^ jour d'octobre, veille de *
saint Symon et saint Jude, Van mil tlbis cent soîkante-deux
dessusdit , pour ce qu'il ne porent estre à accont de Ihin
d'eulxy esleurent en pape l'abbé de lllarseille, appelle mes-
sire Guillaume Grimouart, qui par avant avoit esté abbé
de Saint-Germain d'Aucerre, et estoit né de la sénéchaucié
de Beaucaire. Et pour ce qu'il n'estoit pas lors à Avignon,
il celèrent l'éleccion et luy sîgnefièrent que tantost il alast
à Avignon. Et le dimenche ensuivant, trentiesme jour dudit
moys au soir, il entra assés secrètement en ladite ville et
ala droit descendre en l'ostel du pape, et y fust celle nuit
sans ce qu'il véist aucuns desdis cardinaulx qui encore
laiens estoient. Et le lundi veille de Toussains, luy disrent
lesdis cardinaulx son éleccion , laquelle il ot agréable , et
celuy jour fu publiée et fu appelé Urbain le Quint, et le
sixiesme jour de novembre ensuivant fu consacré. Item ,
ledit roy Jehan, qui par avant estoit parti pour aler visiter
le pape Innocent, si comme dessus est dit, entra en Avignon
le dimenche devant la sainte Katherine, vintiesme jour du
moys de novembre ensuivant, et le reçut ledit pape Urbain
honorablement en consistoire et le détint avec luy à disner«
Item, le lundi cinquiesme jour du moys de décembre ensui* <
vaut, fu la bataille du conte de Foix et de ses gens contre
le conte d'Armignac et les siens à Lille (1) près de Thoulouse.
Et ot ledit conte de Foix victoire, et y furent pris ledit conte
d'Armignac, les contes de Gomminges et de Montleshun ;
le seigneur de Lebret et ses deux frères ; le seigneur de
Tarride (2) et pluseurs autres. Item, le mardi ensuivant,
(i) lÀlie, Sans doule Liêle- Jourdain. Suivant M. Gaucheraud, historien
ël^nt et fidèle de Gaslon-Phœbus, comte de Foix, la bataille se donna
à Launacy à deux lieues de Ulie-Jourdain.
(2j Tam'de^ Et mieux Terride.--' Mont{eshun,Ve\ii'éire Momesquiou,
4
3S8 LES GRANDES CHRONIQUES.
sixiesme jour dudit mois de décembre , fu la bataille de
messire Amanion de Pomiers appelant, et de messire Fou-
que (1) d'Archiac deffendant, en la présence dudit roy de
Fiance, à Villeneuve près d'Avignon , et fu fait l'accort au
cbamp, parce que ledit ix)y prist le descort sur luy.
Item, le vendredi benoist ensuivant, ledit pape Urbain
prescha à Avignon le passage général d'oultre-mer , et en
fist et ordena chief et capitain ledit roy de France Jehan
qui présent estoit, et luy bailla la croix et au roy de Chypre
et à pluseurs autres qui là estoient ; et si fist et ordena le
cardinal de Pierregort légat pour ledit passage.
CXXXVIII.
Cornent le roy de France Jehan retourna de France en Angle--
terre de sa franche voUnté, et cornent ilyfu receu honorable-
ment des Angloisf et cornent une maladie le prist dont il
mourut.
L'an de grâce mil trois soixante-trois , le mardi au soir
troisiesme jour de janvier, le roy de France entra en mer à
Bouloigne pour aler en Angleterre traictier avec le roy
d'Angleterre de la délivrance de son frère Phelippe, duc
d'Orléans, de son fils Jehan, duc de Berry, et de pluseurs
autres ducs, contes et bannerets qui là estoient hostaiges
pour ledit roy de France, et qui y estoient demourés depuis
la délivrance dudit roy Jehan de France (2). Et arriva ledit
(1) Fouque. Ou Fouqtmut,
{i) Tel fut le véritable motir du voyage de Jean en Angleterre. Je ne
vois pas même sur quels fondemens nos historiens modernes établissent
que le roi se proposoit de retourner en captivité. Qu'y a-t-ii de surpre-
nant dans cette course d'un prince inquiet et inconstant ? Il revenoit
d'Avignon > il voulut aller à Londres: les motifs de voyage ne lui man-
quèrent pas, comme ils ne lui auroient pas manqué s'il eût voulu visiter
(I3dl:) |ÈHAN-lA-BON. V S29
roy de France à Douvrç.rencUftiain jour 3e jeudi et y de-
moura trois ou quatre^ Jours ^ et depuis se parti et ala à
Londres et entra en 1# ville le dimenclie , quatorziesme^
jour dudit moys de janvier , et alèrent À Fencontre 3e luy
grant nombre de notables personnes de ladite ville de Lon-
dres, jusques au nombre de mille chevaux ou de plus,
vestus de robes pareilles par mestiers ; et "alèrent jusques
à un hostel dudit roy d'Angleterre appelle Helthan, à deux
lieues près de ladite ville de Londres , auquel hostel ledit
roy de France avoit disné celuy jour avecques le roy d'An-
gleterre et la roy ne; et envoièrent lesdites personnes de
Londres ledit roy de France jusques à ladite ville, et par
icelle jusques à un hostel appelé Savoie, auquel il fu logié.
Et assez tost après ordenèrent lesdis roy s de France et d'An-
gleterre certaines personnes de leur conseils pour traictier
sur les choses pour lesquelles ledit roy dfe France estoit aie
en Angleterre. Et à l'entrée du moys de mars ensuivant
prist une maladie audit roy de France poi# occasion de
laquelle les traictiés qui furent apointiés entre lesdis con-
seils et lesquels estoient nécessaires estre accordés par lesdis
roy s, en présence l'un de l'autre, furent assoupés (1). Et fu
malade ledit roy de France de ladite maladie jusques au
lundi au soir environ mienuit, huitiesme jour du moys
d'avril, l'an mil trois cent soixante-quatre après Pasqucs :
car Pasques furent celuy an le vint-quatriesme jour de
mars, en laquelle nuit il trespassa de ce siècle. Et luy suc-
céda au royaume de France Charles, son ainsné fils, lors
duc de Nor mendie, daulphin de Viennois (2).
Tempereur ou le roi d'Espagne. Le mot du continuateur de Nangis causa
jocif ne peut signifier que : pour se divertir, pour son plaisir, et ne peut
entraîner l'idée d'un amour ridicule et peu probable à l'ége du roi de
France.
(I) Assoupés. Négligés, oubliés, assoupis.
(2] Ici devroit s'arréler la chronique du roi Jehan, mais V.o\]a \^% ta;)i-
^0
1*
230 LES GRANDES CHROMIQUES.
CXXXIX.
En quel temps meuire Bertran du Guesclin prisl la ville de
Mante et celle de Meullent et pluseurs de Paris,
L'an de grâce mil trois cent soixante-quatre dessus dit,
celuy huitiesme jour d'avril, monseigneur Bertran du
Guesclin (1), chevalier breton-Galot qui estoit es parties de
Normendie capitain, de par ledit duc de Normendie, prist
la ville de Mante , qui lors estoit au roy de Navarre. Et
assés tost après fu la ville de Meullent prise et toute la
forteresce par les gens dudit duc de Normendie, laquelle
ville aussi estoit audit roy de Navarre, et furent pris plu-
seurs de la ville de Paris et autres qui tenoient la partie
dudit roy de Navarre contre lesdis roy de France et duc
de Normendie leur drois seigneurs. Et pour ce en furent
aucuns exéciUés et décapités à Paris comme traictres.
CXL.
Cornent le corps du roy Jehan fu apporté en Franc en P abbaye
de Saint'Anthoine lès Paris ^ et de son obsèque et enterre^
ment à Saint-Denis.
Le mercredi premier jour de mai , l'an mil trois cent
soixante-quatre dessusdit, le corps dudit roy Jehan qui
avoit esté trespassé à Londres , comme dit est , fu apporté
à Saint-Anthoine près de Paris, au soir, et y demoura le
nuscrits y joignent les trois chapitres suivans qui touctient au règne de
son successeur, mais qui se rapportent à des évônemens antérieurs au
sacre.
(1) Dm Guesclin. Cq nom est écrit régulièrement ainsi dans nos chrooi-
ques. — Breton-Galot, De la Bretagne non bretonnante.
(13G4.) JBHAN-LE-RON. 331
jeudi, le vendredi et le samedi ensuivant, pour appareillier
et mettre à point le corps et les autres choses nécessaires
pour l'obsèque. Et le dimenche, cinquiesme jour dudit
moys de may après disner, fu ledit corps apporté de ladite
abbaye de Saint»Ânthoine en l'églyse de Nostre-Dame de
Paris, acoinpaignié de processions de toutes les églyses de
Paris, etde trois de ses fils, c'est assavoir : Charles, duc de
Normendie, qui estoit ainsné; Loys, duc d'Anjou, qui
estoit le secont ; et Phelippe , duc de Touraine, qui estoit
le plus jeune de tous ses fils. Et aussi y fu le roy de Chypre :
et Jehan, duc de Berry, qui estoit le tiers en aage, estoit
encore en Angleterre. Et portèrent le corps dudit roy les
gens de son parlement (1), si comme acoustumé avoit esté des
autres roys, pour ce que il représentent la personne au fait de
justice qui est le principal membre de sa fjpuronne, et par le-
quel il règne et a seigneurie. Item, le lundi matin ensuivant,
sixiesme jour dudit moys de may, fu la messe chantée sol-
lempnelment en ladite églyse de Nostre-Dame de Paris,
et tantost après la messe fu le corps mis à chemin pour por-
ter à Saint-Denis en France , par la manière qu'il avoit
esté apporté de Saint-Anlhoine. Et alèrent après à pié ses
trois fils, Charles, Louis et Phelippe, et aussi ledit roy de
Chypre jusques à Saint-Ladre , au-dehors de Paris ; et là
montèrent à cheval les trois frères dessusdis et ledit roy de
Chypre, et alèrent tousjours à cheval après le corps jusques
à l'entrée de la ville de Saint-Denys, et lors descendirent
et alèrent à pié après par ladite ville jusques à l'églyse. Et
le mardi ensuivant, septiesme jour dudit moys de may, fu
fait l'obsèque dudit roy en ladite églyse de Saint-Denis, et
fu le corps enterré au bout du grant autel, à la senestre
(1) Celte phrase semble accuser dans l'historien de Charles V, un
membre du parlement. La rédaction lui appariiendroit à partir d\i U^VV.^
de Brétigny.
332 LES GRANDES CHRONIQUES,
partie. Et tantost après la messe, le roy Charles, son ainsnë
fils, ala au préau du cioistre de ladite églyse, et là, appuyé
à un figuier estant audit préau , reçeut pluseurs homaiges
des pers et grands barons , et après ala disner et demoura
à Saint-Denis ledit jour et Fendemain. Item, le jeudi en-
suivant, neuviesme jour dudit moys de may, parti ledit
roy Charles de Saint-Denis pour aler à son sacre à Reims,
lequel devoit estre le jour de la Trinité ensuivant.
CXLI.
De la prise du captai (1) par messire Bertran du Guesclin,
chevalier,
m
Le jeudi seiziesme jour dudit moys de may, monseigneur
Bertran du Guesclin, qui lors estoit pour ledit roy de
France es parties de Normendie, se combati devant Coche-
rel , près de la Croix Saint-LiefFroy, contre le captai de
Buech, lors lieutenant du roy de Navarre èsdites parties ;
et fu ledit captai desconfi et pris, et la plus grant partie de
sa gent mors ou pris. Et pour avoir ledit captai, le roy de
France donna audit messire Bertran , duquel ledit captai
estoit prison , la conté de Longueville la GiflFart, laquelle
avoit esté audit roy de Navarre. Mais le roy de France Fa-
voit fait prendre et mettre en sa main, pource que ledit roy
de Navarre s'estoit rendu son ennemi : et par ce ledit messire
Bertran laissa ledit captai au roy de France, lequel il fist
mener en prison au marchié de Meaulx.
(1) Captai. Le changement d'orthographe de ce nom est une aouvelle
preuve du changement de rédaction , depuis le premier retour du roi
Jean.
Cifenissent les fais du bon roy Jehan,
GY COMENGENT LES GESTES
DU ROY GHARLES
GINQUIESME
DU NOM.
I.
Cornent Charles^ ainsné fils du rojr Jehan y qui très passa en An'^
gleterre , Ju sacré et enoint a roy de France en Véglyse de
Reims i et aussi fu la roy ne sa femme (1).
L'an de grâce mil trois cent soixante-quatre, le dlmen-
che jour de la Trinité , qui fu le dix-neuviesme jour du
moys de may, furent ledit roy Charles et madame Jehanne
de Bourbon, sa femme, sacrés à Reims par monseigneur
Jehan de Graon, lors arcevesque dudit lieu. Et furent audit
sacre les evesques de Laon, de Beau vais , lors chancelier de
France ; de Langres et de Noyon, pers de France ; et plu-
seurs autres prélas qui n'estoient pas pers : et barons Loys
duc d'Anjou , et Phelippe duc de Touraine , et la contesse
de Flandres, contesse d'Artois , pers de France ; le roy de
Chypre, le duc de Bréban, frère de l'empereur et oncle
dudit roy de France ; le duc de Lorraine, le duc de Bar et
pluseurs autres barons qui n'estoient pas pers. Item , le
(1) Dans les plus anciennes leçons, la vie de Charles V n'est pas sé-
parée de celle du roi Jean; mais pour suivre la méthode la plus naturelle,
nous avons, dans cette circonstance, préféré le système des awVYe^ m;)iw\>&-
crits et des précédentes édUions.
2U LES GRANDES CHRONIQUES.
mardi vint-huitiesme jour dudit moys de may, lesdis roy
et roy ne de France, qui retournoient de leur sacre, entrèrent
à Paris , c'est assavoir ledit roy environ heure de midy ;
et ala droit à Nostre-Dame et de là retourna au Palais ; et
environ nonne , la royne entra à Paris et ala droit au palais.
£t avecques la royne estoient à cheval la duchesse d'Orléans,
femme de Phelippe duc d'Orléans, oncle dudit roy ; la du-
chesse d'Anjou, femme dudit Loys duc d'Anjou, et Madame
Marie, suer d'iceluy roy, laquelle n'a voit oncques esté mai^iée,
et depuis fu femme du duc de Bar. Et menoit ladite royne,
par le frain du cheval, monseigneur de Touraine qui aloit
de pié , lequel monseigneur de Touraine estoit frère dudit
roy. Et monseigneur le conte de Eu semblablement menoit
madame d'Orléans ; monseigneur d'Estampes menoit ma-
dame d'Anjou , et monseigneur Loys de Ghalon et le sei-
gneur de Beaugieu menèrent ladite madame Marie. Et fist-
l'en celuy jour grant disner au palais , là où furent tous les
prélas qui estoient à Paris. Et après disner qui fu environ
nonne, ot grant jouste en la court du palais et l'endemain
aussi , et à tous les deux jours jousta le roy de Chypre et
pluseurs autres ducs , contes et barons. Item , le vendredi,
derrenier jour dudit moys de mai , l'an mil trois cens
soixante-quatre dessus dit , ledit roy Charles octroia à mon-
seigneur Phelippe, son plus jeune frère, la duchié de Bour-
goigne, laquelle avoit esté requise par avant au roy Jehan,
et l'en reçut celuy jour en sa foy et en son homaige. Et
iceluy monseigneur Phelippe laissa au roy , son frère , la
duchié de Touraine, que le roy Jehan , son père , luy avoit
donnée l'an mil trois cent soixante.
(13Gi.) CHARLES Y. 235
II.
De la mort de Charles de Blois et desconfiture de ses gens ,
par monseigneur Jehan de Montfort,
Le dimenche, jour de la Saint-Michiel mil trois cens
soixante -quatre dessus dit, combat irent devant le chastel
d'Auroy (1), près de la cité de Nantes, monseigneur Charles
de Blois, lors duc deBretaigne de Téritage de sa femme,
d'une part ; et monseigneur Jehan de Montfort, d'autre
part. Et avoit ledit monseigneur Charles, en sa compaignie,
grant foison de François et de Bretons, qui avoient tenu et
tenoient la partie du roy de France. Et ledit monseigneur
Jehan de Montfort avoit Anglois et autres Bretons, qui
avoient tenu la partie du roy d'Angleterre. Et fu ledit mon-
seigneur Charles mort en ladite bataille , et ceux qui en sa
compaignie estoient furent desconfis, la plus grant partie
mors ou pris. Et depuis ladite bataille , ledit monseigneur
Jehan de Montfort ne trouva audit païs de Bretaigne qui
luy résistast ou féist aucune guerre Jasoit ce que la du-
chesse, femme dudit monseigneur Charles, et duquel costé
ladite duchié luy estoit escheue par la mort du duc Jehan ,
feust demourée eu vie et estoit au païs.
(I) Awfoy. Aujourd'hui Away ^ petite ville du département du Mor-
bihan.
236 LES GRANDES CHRONIQUES.
in
Du Iraiclié quifu entre monseigneur Jehan de Montforl et la
duchesse ^ pour la duchié de Bretaigne.
L'an mil trois cens soixante-cinq , le douziesme jour du
inoys d'avril , monseigneur Jehan de Craon , lors arcevesque
de Reims , et monseigneur Jehan le Maingre , dit Boaci-
quaut , lors mareschal de France , lesquels le roy de France
Charles avoit envoies audit pais de Bretaigne, pour traictier
entre ladite duchesse et ledit monseigneur Jehan de Mont-
fort, féirent et traictièrent accort entre lesdites parties par
la manière qui s'ensuit. C'est assavoir que ladite ducbic de
Bretaigne , duquel vint ans par avant ou environ , la pos-
session et Testât avoit este adjugié parle roy Phelippe et par
arrest audit monseigneur Charles de Blois, à cause de sadite
femme, demourroit en héritage perpétuel audit monseigneur
Jehan de Montfort ; et ladite duchesse auroit pour luy et
pour ses hoirs la conté de Pantevre(l), qui avoit esté propre
héritaige de monseigneur Guy de Bretaigne , son père. Et si
devoit avoir par ledit traictié la viconté de Limoges (2).
Et jà soit que ladite duchesse ne se consentist point en sa
personne , mais seulement le sire de Beaumanoir et aucuns
autres qu'elle avoit institué procureurs pour traictier,
néantmoius fu tantost et sans délai la possession dudit du-
chié , et les villes, chasteaux et forteresses d'iceluy bailliées
et délivrées, réaiment et de fait audit monseigneur Jehan de
Montfort, dont moult de gens s'esmerveillièrent ; car ledit
duchié avoit esté délivré par avant à ladite duchesse ,
(1) Pantevre. Penihîèvre.
(2) La chronique inédite, qui naet de côté la vicomte de Limoges,
iijoulc ici : La terre d'Avaugour.
(1366.) CHARLES V. 537
comme dessus est dit, contre le père dudit monseigneur
Jehan de Montfort.
Item , en celuy an , au moys de juing, fu fait et passé un
accort du roy de France d'une part, et du roy de Navarre
d'autre, de la guerre qu'il avoient commenciée, et pour la-
quelle ledit roy de France avoit fait prendre Mante et
Meullent et la conté de Longueville. Par lequel accort le
captai de Buech, qui de ladite guerre avoit esté pris comme
dessus est dit , f u du tout délivre ; et par ledit accort dé-
voient demourer perpétuelment au roy de France lesdites
villes de Mante et de Meullent et ladite contée de Longue-
ville , laquelle ledit roy de France avoit jà donnée à messire
Bertran du Guesclin , pour la raençon dudit captai, lequel
avoit esté prison dudit messire Bertran si comme dessus
est dit. Et le roy de Navarre devoit avoir la ville et la baron-
nie de Montpellier, et pour ce, fu paix criée et publiée entre
lesdis roys.
IV.
Cornent messire Bertran du Guesclin mena hors de France
pluseurs gens d!armcs et pristrent la ville de Burgs en
Espaigne,
En celuy temps, assez tost après, ledit monseigneur Ber-
tran du Guesclin traicta avecques pluseurs gens de com-
paignie, Anglois, Gascoings, Bretons, Normans et d'autres
nacions qui estoient au royaume de France et y tenoient
pluseurs forteresses, aucunes dès le temps de la guerre du
roy d'Angleterre , et les autres qui avoient esté occupées
par lesdites compaignies depuis la paix faite entre les roys
de France et d'Angleterre ; et moult avoient domaigié et
domaigoient chascun jour ledit royaume de France. Et fist
et pourchacia tant ledit messire Bertran que il laÂss\fetettX.
238 LES GRANDES CHRONIQUES.
toutes les forteresses que il tenoient , et si accordèrent et
promistrent que il iroient avecques luy contre les Sarrazins.
Et pour celle cause , le pape Urbain fist grant ayde audit
messire Bertran tant de florins que il luy bailla comme de
deux dixmes que il luy octroia. Et partirent assez tost
après ledit messire Bertran et pluseurs desdites compai-
gnies , et alèrent au royaume d'Arragon , en l'aide dudit roy
d'Arragon contre le roy de Castelle. Et assez tost après, en-
trèrent audit royaume de Castelle, et sans aucune résistence
chevauchièrent par ledit royaume, et pristrent villes, cités,
chasteaux et forteresses , sans ce que le roy Pierre de Cas-
telle , qui lors en estoit roy , y méist aucune résistance. Et
toutesvoies estoit ledit roy Pierre tenu un des plus puissans
roy s des Chrétiens , tant de puissance de gens comme de
grans trésors ; car il avoit esté et estoit moult crueux et moult
doublé tant de ses subgiés comme d'autres; et pour ce,
avoit assemblé grans trésors, tant des aydes qu'il avoit
eues de ses subgiés comme des conquestes et finances qu'il
avoit eues des roys de Garnade et de Bellemarine (1), lesquels
il avoit subjugués et mis en son obéissance , et par espécial
avoit tant fait que le roy de Garnade, qui estoit Sarrasin,
estoit son homme et tenoit son royaume de luy ; et néant-
moins, il ne résistoit point à ceux qui ainsi comme dit est,
conquéroient son pays. Et tant chevauchièrent par ledit
païs de Castelle que il furent la semaine péneuse l'an mil
trois cens soixante-cinq dessus dit , devant la cité de Burgs ,
de laquelle se estoit tantost parti ledit roy Pierre que il
avoit oies les nouvelles de la venue desdites gens d'armes,
et s'en estoit aie vers Tolète si comme l'en disoit. Et tantost
se rendirent les habitans de ladite ville de Burgs à ceux de
(1) Bellemarine C'est-à-dire, comme nous l'avons précédemment es-
pliqué sous l'année 1340, le souverain de Maroc, de la dynastie des Ben-
mirini.
(1366.) CHARLES V. 23d
ladite compaignie desquels les noms s^ensuivent: Mon-
seigneur le conte de la Marche, appelle monseigneur Jaques
de Bourbon ; Henry d'Espaigne , conte de Tristemare, le-
quel estoit frère de père non légitime dudit roy Pierre de
Gastelle , et avoit iceluy Henry esté banni et exillié dudit
royaume de Gastelle ; et à son titre (l)aloient tous avecques
luy , messire Bertran Du Guesclin dont dessus est faite men-
cion; monseigneur Arnoul d'Odenehan , mareschal de France;
monseigneur Hue de Garvele (2), Anglois ; monseigneur Mau-
rice de Trésiguidy , et pluseurs autres François , Bretbns ,
Normans, Anglois, Gascoings, Arragonnoys et autres de
pluseurs nations jusques au nombre de dix mil hommes
d'armes de fait ou de plus , si comme l'en disoit ; lesquels
entrèrent en ladite ville de Burgs et y tuèrent aucuns Juifs
et Sarrasins , mais il ne meffirent point aux corps des Gres-
tiens.
V.
Du coronement de Henry, roi d'Espaigne, et des messaiges
que Jehan de Mojitfort enifoia an roy de France et de la mort
de messire Arnault de Cervole^ dit Arceprestrc,
L*an de grâce mil trois cens soixante-six , le jour de
Pasques , qui furent le cinquième jour d'avril , fu en ladite
ville de Burgs coroné en roy de Gastelle ledit Henry, frère
dudit roy Pierre , de l'accort et consentement des autres
seigneurs et capitaines desdites gens d'armes. Et après son
coronement , il donna audit monseigneur Bertran la conté
de Tristemare que il tenoit avant que il feust exillié du
(1) A son titre. Sous son obéissance apparente.
(2) Carvele. La chronique inédite du n° 530 , qui le fait figurer à la
bataille d'Auray, le nomme Cameley, et Froissart Caureley,
240 LES GRANDES CHRONIQUES.
païs et le fist duc tant de Tristemare comme de la terre d'Es-
ture (1).
Item , environ ledit temps de Pasques , l'an dessus dit ,
monseigneur de Montfort , lors duc de Bretaigne , par le
traictié que avoit fait Tarcevesque de Reims dont dessus est
faite mencion, envoia à Paris devant le roy de France Char-
les, messaiges, c'est à savoir le seigneur de Gliçon , Breton,
et monseigneur Guillaume le Latimier, Anglois, afin que
le roy voulsist confermer ledit traictié fait par ledit arce-
vesque, et aussi que le roy lui prorogast le temps que au-
trefois luy avoit donné pour venir faire son homaige audit
roy de France. Et f u accordé auxdis messaiges que il aroient
confermaison dudit traictié et si orent en une chartre. Mais
elle leur fu bailliée close et promistrent qu'elle ne seroit
ouverte jusques à ce que ledit duc feust venu devers le
roy faire son homaige tant dudit duchié comme de la conté
de Montfort et des autres terres qu'il devoit tenir du
roy. Et luy fu donné terme es personnes desdis de Gliçon et
Latimier ses procureurs , jusques à la Saint-Michiel ensui-
vant , pour venir faire son dit homaige devers le roy.
Item, en celuy an, environ la Trinité , messire Amault de
Cervole, dit l'Arceprestre, chevalier, qui tenoit grans compai-
gnies au royaume de France, fu mis à mort par ceux desdites
compaiguies qui estoient avec lui , dont moult de gens fu-
rent joyeux#t liés ; car il avoit esté au roy et encore estoit son
homme (2) de pluseurs grans et notables villes , chasteaux,
terres et forteresses que il tenoit de l'éritage de la daine de
Chasteauvillain, sa femme et de ses'enfans; et aussi de l'é-
ritage du seigneur de Leuroux , après la mort duquel ledit
Arceprestre avoit espousé sa femme*; et après la mort de
(t) Estures. Asturies.
(3) Car il avoit esté, etc. N'y auroil-il pas une faute ici, et ne liroit-oo
pas mieux : « Car il avoit oslé au roy et encore osloit son homage.... »
(1366.) CHAKLES V. 241
ladite femme il n*avoit voulu rendre lesdites tenues et for-
teresses aux héritiers auxquels elles appartenoient ; jà soit
ce que à aucuns d'iceux partie en eUst esté adjugiée par
arrest de parlement. Et encore avecques tout ce il et ses
dites gens gastoyent tout le pays où il aloient , roboient ,
tuoient et prenoient à raençon toutes gens , et si luy avoit
le roy par pluseurs fois fait baillier pluseurs et grans som-
mes de florins , et le pape aussi pour faire vidier lesdites
compaignies hors dudit royaume ; et par plusieurs fois l'avoit
promis et juré et si n'en avoit nen fait. Si ne fu pas mer-
veilles se l'en fu liés de sa mort. Et néantmoins tousjours
demouroient lesdites compaignies au royaume , et y fai-
soient tous les maux que ennemis pevent faire, et y en avoit
presque en toutes les parties du royaume excepté le pais de
Picardie. Et aucune fois prenoient des forteresses et puis
les rendoient par grans sommes de florins que Ten leur don-
noit, et tantost en prenoient des autres , et ainsi l'avoient
tousjours fait depuis l'an mil trois cens soixante-un , que
il commencièrent à domaigier ainsi ledit royaume de
France par manière de compaignies, et faisoient encore ,
nonobstant que le pape Urbain eust données sentences
d'escomeniement contre tous ceux qui faisoient telles com-
paignies et contre leur aidans et confortans.
VI.
De la naissance de madame Jehanne , fille du roy de France^ et
de la victoire du roy Henry , et de la fuite du roy Pierre
dEspaigne,
Le dimenche septiesme jour de juing , entre tierce et
midi , l'an mil trois cens soixante-six dessus dit , la royne
de France, appellée Jehanne , fille du duc de Bouvboii c^v
242 LES GRANDES CHRONIQUES.
avoît esté mort en la bataille de Poitiers , et femme du roy
Charles qui lors estoit , ot une fille au bois de Yincennes ,
laquelle f u baptisiëe en la chapelle dudit bois de Yincennes,
le jeudi ensuivant onziesme jour dudit moys y et fu appellée
Jehanne : et fu parein monseigneur Jehan, duc de Berry et
d'Auvergne, frère dudit roy, et marraines les roynes Jehanne
d'Evreux, qui avoit esté femme du roy Charles qui fu mort
Tan mil trois cens vingt-sept, et Blanche de Navarre, qui
avoit esté femme du roy Phelippe , qui mourut l'an mil
trois cens cinquante en la ville de Nogent-le-Roy, et Mar-
guerite, contesse d'Artois, mère du conte des Flandres Loys.
Et si y furent grant foison de prélas qui estoient à Paris.
Item, environ la nativité Saint -Jehan -Baptiste audit
an mil trois cens soixante-six , vindrent nouvelles en
France que ledit roy Henry de Castelle avoit conquesté tout
le royaume de Castelle et toute la terre que avoit tenue le
roy Pierre dudit royaume , et que iceluy roy Pierre s'en
estoit foui l'en ne savoit quel part et avoit laissié tout son
pays, lequel pays estoit tout en l'obéissance dudit roy
Henry ; et ce f u chose tenue à moult grant merveille. Car
ledit roy Pierre estoit tenu avant que lesdites compaignies
entrassent en son pais le plus puissant roy des Crestiens , de
terres, de subgiés et de grans trésors , et toutesvoies avoit
esté tout son païs conquesté en moins de trois moys sans
ce qu'il y eust nuls qui y méist aucune résistance ; et si
estoit ledit roy Pierre tenu le plus hardi et le plus cruel
roy des Crestiens. Si disoit-1'en communelment que ces
choses là estoient avenues par vengence de Dieu ; car il avoit
fait moult de maux et avoit gouverné par tyrannie , si n'es-
toit point amé de ses subgiés. Et entre ses autres mauvais
fais il avoit mauvaisememt fait murdrir sa femme espousée,
très bonne et très loyal créature , laquelle avoit esté fille du
duc de Bourbon , qui mourut en la bataille de Poitiers là
(1366.) CHARLES V. 243
OÙ le roy Jehan fu pris, et estoit seur de la royne de France
qui lots estoit. Et pour ce que il savoit bien que ses subgiës
le hëoient , il ne se osa combattre, si perdi tout et s'en ala,
si comme aucuns disoient lors , en terre de Sarrasins. Les
autres disoient qu'il estoit aie vers le roy d'Angleterre et
vers le prince de Galles et d'Aquitaine , fils dudit roy d'An-
gleterre, pour avoir aide et secours. Et assez tost après
sot-l'en certainement en France que ledit roy Pierre estoit
avecques le prince en Gascoigne et fist aliances avecques luy,
et donna audit prince grant foison d'or et de riches joyaux,
et pour ce, le prince luy promist que il luy aideroit à
recouvrer son pays , et fist iceluy prince grant semonce de
gens d'armes pour mener en Castelle, avecques ledit roy
Pierre , et par plusieurs fois les contremanda.
VII.
De Vomaige que Jehan de Monljort fist au roy de France du
ducfué de Bretaigne , et cornent la femme dudit Charles y
renonça.
L'an dessus dit mil trois cens soixante-six , au mois de
décembre , c'est assavoir le treiziesme jour , messire Jehan
de Montfort , lors duc de Bretaigne , par le traictié dont
dessus est faite mencion , fist l'omaige lige à Paris au roy
de France Charles, du duchié de Bretaigne et de toutes
les autres terres que il tenoit au royaume de France. Et se
parti du roy en bonne grâce et amour que l'un avoit à
l'autre, si comme il sembloit; et si luy fist le roy de beaux
dons de joyaux et de chevaux. Et en celuy mesme temps
la duchesse, femme du duc mort en la bataille dessus dite,
ractefia, en sa personne , audit duc de Bretaigne, en la pré-
sence du roy et de son conseil , le traictié fait paT le %\\^ &<&
344 LES GRANDES CHRONIQUES.
Beaumanoir et les autres , ses procureurs dessus escrips ,
en renonçant audit duchié par la manière dont il avoit
esté traictié , et requérant au roy que ainsi le conferinast
et prononçast en force et vertu d'arrest. Et ainsi fu fait et
prononcié en la présence du roy et des deux parties, par
messire Jehan de Dormans , lors evesque de Beauvais et
chancelier de France. Item , le lundi, sixiesme jour dudit
moys de décembre , madame Jehanne , fille dudit roy de
France Charles, mourut à Paris en la Conciergerie, ostel
du roy (1), lequel ostel est près de Saint-Pol. Et le mardi
ensuivant fu enterrée en l'églyse Saint-Denis, en France.
Item, au moys de février ensuivant, l'an mil trois
cens soixante-six dessus dit , furent apportées nouvelles à
Paris pardevers le roy de France Charles, que un sien cham-
bellan , appelle messire Jehan de La Rivière , lequel estoit
aie oultre-mer environ la nativité Saint-Jehan précédent,
estoit trespassé de ce siècle à Fomagosce (2) au royaume de
Chypre, environ la feste de Toussains précédent ; de laquelle
mort le roy fut moult dolent, car il l'amoit moult. Et fu le
corps enterré en la ville de Coste , en laquelle l'en dit que
Sainte-Katherine fu née, et pour ce, luy fist faire ses obsè-
ques moult solennels et notables en l'églyse Sainte-RaUie-
rine-du-Val-des-Ecoliers, à Paris, le mercredi dix-septiesme
jour dudit mois de février , les vigiles et le jeudi ensuivant
la messe ; et y fu ledit roy présent et tous les prélas et offi-
ciers du roy estant à Paris. Et en celuy mesme moys de
février furent apportées nouvelles en France que le cin-
quiesme jour du mois de décembre précédent , le roy de
Chypre et pluseurs crestiens en sa compaignie, avoient pour
(1) En la conciergeriej ostel du roy. Les éditions précédentes, qui pour-
tant deviennent à compter de ce régne moins grossièrement inexactes,
portent seulement ici : En Vostel du roy.
(2) fomagosce, Famagousle.
(I36T.) CHARLES V. 245
la seconde fois prise la cité d'Alexandrie et la tenoient ; car
l'autre fois que ledit roy de Chypre l'avoit prise l'an précé-
dent, il l'avoit tantost laissiée , pour ce que il n'avoit pas
assez gens pour la tenir. £t toutes voies ne fu ce pas vrai ,
car jà soit ce que ledit roy de Chypre féist moult grant
armée et que avecques luy feussent grant quantité de
crestiens de diverses nations, il ne se traist plus vers ladite
ville d'Alexandrie , mais fu fait un traie tié entre luy et le
Soudan , par lequel il orent une longue triève par cer-
taine somme de florins que ledit Soudan en donna audit
roy de Chypre , si comme l'en disoit.
Item , en ce dit moys de février mil trois cens soixante-
six dessus dit, le prince de Galles qui, si comme l'en
disoit, avoit receu grant somme de florins dudit roy
Pierre de Castelle pour luy aidier , passa par le royaume
de Navarre, accompagnié de grand nombre de gens d'armes,
archiers et autres gens de pié, par traictié que il fist avec-
ques ledit roy de Navarre, pour aler en Castelle contre le-
dit roy Henry. Et toutes voies cuidoit ledit Hençy que ice-
luy roy de Navarre feust alié avecqu.es luy , et pour cela
avoit donné grant somme de florins. Mais pour ce que le-
dit prince luy en donna aussi, il se consenti que ledit prince
passast par son pays, et. ainsi le fist et ledit roy Pierre avec-
ques luy, et entra en Castelle ; dont le roy de Navarre ac-
quist grant blasme et déshonneur.
VIII.
Cornent le roy de Navarre se fist prendre par cautelie.
Item , le treiziesme jour du mois de mars ensuivant , un
chevalier breton , appelle monseigneur Olivier de Mauny,
prist ledit roy de Navarre assez près de TudeWe elYewwv^woc
246 LES GRANDES CHRONIQUES.
prisonnier au royaume d'Arragon , et se fist ledit roy de
Navarre prendre par fraude , afin , si comme l'en dismt ,
que il ne passast avec ledit prince en Gastelle. Et assez test
après, pluseurs Anglois et autres des gens dudit prince qui
estoient passés en Gastelle avec lui au royaume d'Arragon y
pour ce que le roy d'Arragon estoit alié dudit roy Henry ,
assez tost après que il y furent entrés, les Arragcmnois
leur coururent sus et les desconfirent, et y fu mort un che-
valier anglois, appelé messire Guillaume de Feleton, et plu-
seurs autres jusques au nombre de cinq cens et plus.
IX.
De la prise messire Bertrand du Guesclin et de pluseurs
autres par les Anglois , elc.
En celuy an mil trois cent soixante-six, le samedi troi-
siesme jour du moys d'avril devant Pasques, et fu la veille
du di'menche que l'on chante Judica^ lesdis prince et roy
Henry et leur bataille, se rencontrèrent assez près de
St-Dominge (1) et se combattirent, et là fu ledit roy Henry
desconfit et s'en parti de la bataille, et la plus grand partie
des Gastellains avecques luy. Et là furent pris messire
Bertran du Guesclin ; monseigneur Arnoul d'Odenehan ,
maréchal de France ; Le fiegue de Villaines et aucuns au-
tres François et Bretons et aussi aucuns autres Arragonnois.
Et assez tost après se traistrent lesdis prince et roy Piene
vers Burgs, et par traictié se rendirent ceux de dedens et se
mistrent en l'obéissance dudit roy Pierre. Item, en celuy
temps, ledit roy de Navarre qui avoit esté pris, comme dit
(0 Saiiit-Dominge, Celle bataille a pris encore le nom Unlôt de ka-
deroy ou Najara, et tantôt de Navareite. Ce dernier a prévalu.
(1367.) CHARLES V. 247
est, par monseigneur Olivier de Mauny, fu délivré /et il
bailla par ficcion, son fils en ostaige et trois chevaliers.
X.
Cornent le pape Urbain entra en mer pour aler à Rome; et
de la dùsencion de ceux de Viterbe contre ses gensy et de
la bataille qui y fa.
L'an de grâce mil trois cent soixante -sept, le derrenier
jour d'ayril, dont Pasques furent le dix-huitiesme joui-
dudit moys, pape Urbain parti d'Avignon pour aler à Rome,
au très-^rant desplaisir de tous les cardinaux ; et en demou-
rèrent cinq qui n'alèrent pas lors avecques luy, mais il ne
leur laissa né donna aucune puissance. Et ala à Marseille
pour là entrer en mer, et y trouva pluseurs galies de
Venise, de Gennes, de Secile et autres moult honorable-
ment aournées de gens et paremens. Et entra sa personne en
celle de Venise et ala droit à Viterbe, là où il demoura et
tint sa cour environ quatre moys; et par le temps que
il estoit en la dite ville de Viterbe, c'est assavoir le
(1) l'an mil trois cent soixante-
sept dessus dit, se mut une rumeur entre aucuns habitans
d'icelle ville et aucuns familiers de cardinaux pour ce,
si comme l'en disoit, que iceux familiers la voient leui'
mains en la fontaine de la dicte ville. Et fu telle ladite ru-
meur que ceux de ladite ville s'armèrent et coururent sus
aux cardinaux et à leur gens, et convint que aucuns desdis
cardinaux se rendissent et laissassent le chappel rouge à
(1) Cet endroit est ainsi laissé en blanc dans le manuscrit de Charles V ;
dans les autres, et dans les éditions précédentes, la date n'est pas même
indiquée.
248 LES GRANDES CHRONIQUES.
aucuns desdis kabitans pour leur sauver la vie. Et si allè-
rent devant le chastel de ladite ville au quel estoit le pape ,
mais il ne purent entrer. Et pour ce, le pape manda gens
d'armes, et dedens trois jours en ot en ladite ville si lar-
gement, que le pape ot la seigneurie et puissance de fait ;
si en fist prendre pluseurs et procéda à la pugnicion dudit
fait, et en furent pluseurs mis à mort.
Item, au mois d'aoust ensuivant, l'an dessusdit, le prince
de Galles qui estoit aie en Gastelle, et le duc de Lencastre,
son frère, qui pou orent exploitié fors seulement du fait de la
bataille dont dessus est faite mencion au chapitre précédent,
s'en retournèrent à Bordeaux et laissèrent ledit roy Pierre en
Gastelle, lequel n'avoit pas fait son devoir vers ledit prince.
Car jasoit que iceluy prince feust là aie pour aidier audit
Pierre et pour le remettre au pays dont il avoit esté chascié,
il se parti après la bataille en laquelle ledit prince et ses
gens avoient eu victoire ; et ne le vit puis ledit prince si
comme l'en disoit, et demoura ledit Pierre en moult grant
debte devers le prince pour cause de gaiges des gens d'armes
que iceluy prince avoit menés avecques luy. Et tantost que
le roy Henry, qui estoit venu au royaume de France après
ce qu'il ot esté desconfi , comme dit est dessus, avoit de-
mouré au pays de Garcassoys (1) et sa femme et pou de gens
avecques luy , sot que ledit prince s'estoit parti de Gastelle
et les compaignies que il avoit menées avecques luy; et aussi
quant iceluy Henry ot sceu que la plus grant partie des gens
dudit royaume de Gastelle le recevroient volentiers Se il y
aloit , il se mist en chemin pour y aler et prist le chemin par
les montaignes de Forez : et jasoit ce que il eust pluseurs
empeschemens, il entra audit pays de Gastelle, le vint-sep-
tiesme jour du mois de septembre mil trois cçns soixante-
[i) Carcassoys. Ou CarcasseZfXe Icrriloire de Garcassonoe.
(1367.) CHARLES V. 549
sept dessus dit : et premièrement en la cité de Galehorre, et de
là ala à Bui^s ; et f u receu audit pays de Gastelle de toutes
gens moult honnorablement, etluy fist-l'en toute obéissance
comme à seigneur; et ainsi ledit royaume de Gastelle fu
gaignié par Henry, et recouvré par Pierre, et regaignié par
Henry , tout en un an et demi ou environ. Et depuis de-
mourèrent les dictes compaignies, en Guyenne au païs dudit
prince^ jusques au moys de décembre ensuivant, que elles
entrèrent en Auveiçne et en Berry. Et en l'entrée du moys
de février ensuivant, passèrent la rivière de Loire vers Mar-r
cigny-les-Nonnains(l), les uns à gué les autres sur un pont,
et demourèrent en Maconnois par aucun temps. Et depuis
entrèrent au duchié de Bourgoigne et le passèrent moult
hastivement, car il trouvoient pou de vivres, pour ce que l'en
ayoit fait retraire tout es forteresses, lesquelles estoient
très- bien gardées par la bonne ordenance que messire
Phelippe fils du roy de France Jehan , et frère du roy
Gharles lors duc de Bourgoigne, y avoit mise , tant de gens
d'armes comme autrement. Et ne demourèrent audit pays
de Bourgoigne que six ou sept jours , sans y prendre aucun
fort ; et alèrent en Aucerrois et pristrent les moustiers de
Gravent et de Vermanton, là où il trouvèrent grant foison
vivres et autres biens; et il leur estoit bien mestier, car la
plus grant partie avoit esté sans mengier pain longue-
ment, et estoient sans soûler s. Et quant il furent rafres-
chis , il se divisèrent et passèrent aucuns la rivière de Yonne
à Gravent, et entrèrent en Gastinois environ huit cens hom-
mes d'armes anglois, mais il étoientbien dix mille personnes
ou plus ; et les autres alèrent vers Troyes, qui estoient trop
plus grant nombre, car il estoient plus de quatre mille
combatans et de vint mille pillars et femmes ; et passèrent
(1) Blarsigtiy-les -Nonnains. A peu de distance de Semut.
350 LES GRANDES CHRONIQUES.
la rivière de Saine vers Saint-Sepulcre (1) et à Mery. Et après
la rivière d'Aube , et alèrent vers Esparnay et assaillirent
relise de ladite ville d'Espamay qui estoit fort y en laquelle
estoient retrais les gens de la ville ; et pour ce qu'il ne la
porent avoir par assault il la minèrent : et ceux qui estoient
dedens sentirent que l'on minoit ladite église, il contremi-
nèrent, et en cuidant ardoir la mine des ennemis , il ardi-
rent leur contremine. Et convint que il se retraisissent en
une tour. Et après parlementèrent auxdites compaignies et
raençonèrent (2) leur corps et la ville d'ardoir pai;my deux
mil frans (3) que il leur baillièrent. Et demourèrent aucuns
desdites compaignies en ladite ville d'Espamay^ et les autres
passèrent oultre en diverses routes (4), les uns à Finies^ les
autres à Goincy-l'Abbaie, et les autres à Ay (5); et assaillirent
le moustier d'Ay qui estoit fort, auquel estoient les gens de
ladite ville, et auquel moustier se boutèrent environ vint
hommes d'armes pour secourir les bonnes gens qui estoient
dedens. Et pour ce que lesdites compaignies virent que il
ne pouvoient avoir ledit moustier par assault, il le minè-
rent et demourèrent longuement devant. Et cependant le
roy faisoit toujours son mandement de gens pour les corn-
batre ; et ceux qui avoient passé la rivière de Yonne à Gra-
vent quant il orent esté bien avant au Gastinois la repas-
(1) Saint-sépulcre, Peut-être Samt-Svdpiee , entre Blery et Troyee.
(2) Raençonèrenl. Rachetèrent.
(3) Deux mil frans. Environ cinquante mille francs d'aujourd'hui.
(4) En diverses routes. Dans les précédentes éditions , au lieu de ces
mots, il y a : Adimeosdun. Et plus bas, au lieu de Fismes, elles ont mis à
fleuves. Au lieu de Coinctj, Cwtcy,
(5) Coinctfy à deux lieues de Château-Thierry.-— Tous les gostronones
connoissent la position du bourg d'iiî, entre la petite viUe d'Avenay et
celle d'Epernay.— On chercheroit vainement dans nos bistorieus modernes
les précieux déUils que nous trouvons ici. La raison en est simple :
Froissard ne les donne pas.
(1368.) CHARLES V. ?5t
sèrent à Pons^ur-Yonne, étalèrent passer Saine à Nogent-
suivSaine, et se traistrent vers les autres à Espamay.
XI.
Cornent monseigneur Ljronnel^ fils du roy d'Angleterre^ vint d
Paris j et de Fonneur que le roy de France et les barons Uiy
firent.
L'an de grâce mil trois cent soixante*huit, le dimencbe
jour de Quasimodo seiziesme jour d'avril, Pasques furent
celuy an le neuviesme jour dudit mois, messire Lyonnel,
duc de Qarence, second fils du roy d'Angleterre , entra à
Paris et venoit d'Angleterre ; et aloit à Milan espouser la
fille messire Galiache , l'un des seigneurs de Milan ; et
alèrent jusques à Saint-Denys en France encontre ledit
Lyonnel monseigneur Jehan , duc de Berry« et messire
Phelippe, duc de Bourgoigne, frères germains du roy de
France. Et le menèrent descendre droit au Louvre où ledit
roy estoit, et laiens fu receu dudit roy moult honnorâble-
ment. Et ot laiens sa chambre moult bien parée et aournëe ;
et disna celuy jour et souppa au chastel du Louvre avecques
le roy de France, qui aussi y estoit lors logié. Et Tende-
main jour de lundi, ledit Lyonnel disna avecques la. royne
en l'ostel du roy près de Saint-Pol, là où elle estoit logiëe,
et y fist-l'en très grant feste. Et après disner, quant l'en ot
dancié et joué, ledit Lyonnel et lesdis deux frères du roy
qui tousjours le compaignoient , s'en retournèrent audit
Louvre devers le roy et souppèrent avecques luy, et tous-
jours coucha ledit Lyonnel au Louvre. Et le mardi ensui-
vant, dix-huitiesme jour du moys d'avril dessus dit, lesdis
ducs de Berry et de Bourgoigne donnèrent à disuer et à
soupper audit Lyonnel et à ses chevaliers et autres gens qui
2&2 LES GRANDES CHRONIQUES.
y vouldrent estre^ en Tostel d'Artois à Paris ; et alèrent au
gésir au Louvre. Et le mercredi ensuivant, ledit Lyonnel
disna et souppa avecques le roy et luy fist le roy moult de
grans dons et à ses gens aussi, qui valoient, si comme l'en
estimoit, vint mille florins et plus.
Item, le jeudi ensuivant, ledit Lyonnel se parti de Paris,
et le fist le roy convoier par le conte de Tanquarville jus-
qnes à Sens, et par autres chevaliers jusques hors du
royaume.
Et assez tost après , ceux qui estoient dedens le mous-
tter d'Ay se rendirent et furent pris à raençon ; car il n'a-
voient plus de vivres dedens ledit moustier. Et demourèrent
lesdites compaignies au Meucien ( 1 ) en divers logeys.
C'est assavoir à Lisy , à Acy, à Fontaines-les-Nonnains et
environ > jusques au vendredi douziesme jour de may, l'an
mil trois cens soixante-huit dessusdit; lequel jour se des-
logièrent et s'en alèrent vers Ghaalons, vers Vitry en Per-
tois et en celle marche ; et y firent moult de maux comme
d'ardoir maisons , tuer gens, efforcier femmes et ploseurs
autres maux. Et en celle marche demourèrent jusques envi-
ron le commencement du moys de juing , et parla-l'en à
eux par pluseurs fois, afin que il partisissent du royaume ;
mais il demandoient si grandes sommes de florins, c'est
assavoir au moins quatorze cens mil frans d'or, que l'en
n'y voult point entendi-e pour le roy, et partout celuy temps
avoit le roy grant nombre de gens d'armes en pluseura
bonnes villes, comme Sens, Troyes et Ghaalons, Provins
et autres, èsquelles villes lesdites gens d'armes faisoient
tant de excès et de maux que ce estoit pitié.
Item , le vendredi neuviesme jour de juing mil trois cent
soixante-huit dessusdit, lesdites compaignies qui s'estoient
{i) Au Meucien. En Multien, pays de la Brfe. Lisy-sur-Ourq, à trois
lieues de Meaux. Aoy-en-Multien, à sept lieues de Senlis.
(1368.) CHAKLËS V. S6à
desloglees de devant Yitr y passèrent par assez pièsdeTroyes
et se alèrent logier vers Marigny (1) et au pays environ. Et
lors estoit à Troyes le duc de Bourgoigne , mais il n'avoit pas
gens pour combattre à eux : et s'en alèrent passer la rivière
d'Yonne vers Aucerre, et alèrent vers Ghastillon-sur-LoueU)
devant Montai^is et par tout le Gastinois, droit vers Estam-
pes. Mais il séjournèrent tant en Gastinois que il fu avant
le quatriesme jour de juillet que il féussent environ Es-
tampes ; et boutèrent les feux en pluseurs lieux et villes en
leur chemin. Et pource que l'en disoit cominunelnient que
il venoient devant Paris, le roy manda gens d'aimes à Pa-
ris. Et en celuy an meisme, la derrenière sepmaine de juin,
le roy fist deux mareschaux nouveaux ^ c'est assavoir t
Messire Loys de Sancerre et messire Mouton de Blainvilie.
Car le mareschal Bouciquaut estoit mort, et messire Arnoul
d'Odeneban avoit renoncië à l'office , et le roy luy avoit
baillié l'oriflame. Et environ quinze jours devant, le roy
avoit fait amiral de la mer messire François de Périlleux
et en avoit osté le Baudrin de la Heu se.
Item^ le mardi quart jour de juillet, lesdites compaignies
se logièrent à Estampes et à Estrichi (2). Et y demou-
rèrent jusques au dimencbe ensuivant, neuviesme jour
dudit moys, que se deslogièrent.les Gascoins qui, si comme
l'en disoit, se defiioient des Anglois et les Anglois d'eux ; et
s'en alèrent à Baugenc y- sur-Loire, et les Anglois alèrent en
Normendie et pristrent la ville de Vire : et y entrèrent de
jour comme tous hommes de ville, armés dessous leur gros^*
ses robeS) premièrement environ quarante ou soixante ; et
quant il orent gaaigné la porte, leur grosses routes vindrent
après, mais il ne pristrent pas le chastel ; car pluseurs de la
(1) Marigny. Elotre troyes et Nogenl-sur-Seinc.
(f) Estrichi, Ou Estrechif.
TOM, VJ. 'i^l
564 LES GRANDES CHRONIQUES.
dite ville se retraistrent dedens, qui bien le deffendirent et
gardèrent ; et aussi fu-il assez tost après raffreschi de gens
d'armes. Et environ quinze jours après, une partie desdis
Anglois de compaignie, environ quatre cens ou cinq cens,
s'en alèrent en Anjou et pristrent la ville de Chasteau-
Gontier pat la manière qu'il avoient prise Vire. Et lesdis
Gascoins se tindrent bien trois sepmaines ou un moys en
ladite ville de Baugency ; et pluseursfois ala le seigneur de
Lebret de par le roy de France par devers eux pour traictier,
comme il vidassent le royaume de France ; et en espérance
de certain traictié po^urparlé et non passé entre eux, lesdis
Gascoins passèrent la rivière de Loire par devers la Sau-
loigne ; et crut tant la rivière, assez tost après, que il ne la
porent rappasser sans pont; et ainsi demourèrent une
pièce, en attendant la response dudit traictié que le seigneur
de Lebret avoit porté devers le roy.
XII.
Des appellacions que le conte d^jàrmignac et autres nobles
firent contre le prince de Galles en France.
Environ celuy temps, le conte d'Armignac, le seigneur
de Lebret, le conte de Pien*egort et pluseurs autres barons
et nobles du duchié de Guyenne, appelèrent du prince de
Galles, duc de Guyenne, pour pluseurs griefs que il leur
avoit fais; et se traistrent devers le roy de France afin que
il receust leur appellacions et donnast ajournement en cas
d'appel. Et sur ce, ot ledit roy grant délibéracion ; et par le
conseil que il ot, il leur octroia lesdis ajournemens, car il
n'avoit encore faites aucunes renonciations aux ressoi'S
et souverainetés des terres par luy bailliées audit roy d'Au-
gleterre; jasoit ce que les leimes feussent passés dedens
(1368.) CHARLES V. }5ô
lesquels dévoient çstre faites lesdites renonciations. Car le
roy d'Angleterre avpit esté refusant et délayant de fsdre
aucunes renonciations que il devoit faire; lesquelles se
dévoient faire lors et par la manière que contenu est es
lettres desquelles la teneur est cy-après encorporée. Et
toutesvoies, jusques à ce que lesdites renonciations feussent
faites, lesdis ressors et souverainetés demouroient au roy
de France pai; la manière que il les avoit avant ledit traie-
tié ; mais il devoit surseoir de en user jusques à certain
temps, si comme es dites lettres est contenu, desquelles la
teneur ensuit (I) :
XIII.
Ci s'ensuit le contenu des lettres des renonciations que le roy
d'Angleterre et le prince son fils dévoient faire dés terres
qu'il tenoient ci nommées,
<( Edouart, par la grâce de Dieu , roy d'Angleterre, sei-
» gneur d'Irlande et d'Acquitaine , à tous ceux qui ces
» présentes lettres verront, salut. Gomme pour les discen-
» cions, débas et descors meus et espérés (2) à mouvoir entre
» nous et notre très cher frère le roy de France, certains
» traicteurs et procureurs de nous et de nostre très chier
» ainsné fils Edouard, prince de Galles, ayant à ce souf-
M fisant pouvoir et auctorité pour nous et pour luy et
n nostre royaume d'une part ; et certains autres traicteurs
» et procureurs de nostre dit frère et de nostre très chier
» neveu Charles, duc de Normendie et daulphin de Yien-
» nois , fils ainsné de nostre dit frère de France , ayant
M povoir et auctorité de son dit père en ceste partie, pour
(1) Voyez plus baut rarticle XII du traité de Brétigny.
(2) Espérés, Cest-à-dire : conjecturés^ présumés.
î«>e LES GRANDES CHRONIQUES.
M son père et pour luy, se feussent assemblés à Brétigny
» près de Chartres : auquel tieu fu parlé, traictié et accordé
>» final paix ; et accordé, le huitiesme jour de mai derreniè-
» rement passé, des traicteurs et procureurs de l'une et de
» l'autre partie, sur les discencions, débas, guerres et des-
V cors devant dis ; lesquels traictié et paix les procureurs
» de nous et de nostre dit fils, pour nous et pour luy, jurè-
n rent aux sains évangiles tenir et garder, et après cela jurè-
» rent nos dis fils et neveu au nom que dessus ; et depuis,
» nous et nostre dit frère l'avons confermé et juré solemp-
»• nelment : parmy lequel accort , entre les autres choses,
» nostre frère et son fils devant dit sont tenus et ont promis
» bailler, délivrer et délaissiez à nous, nos hoirs et succes-
» seurs à tousjours, les cités, contés, villes, chasteaux, forte-
» resces, terres, revenues et autres choses qui s'ensuivent,.
» avec ce que nous tenons en Guyenne et en Gascoigne ;
» à tenir et posséder perpétuel ment à nous et à nos hoirs
» et successeurs ce que en demaine en demaine, et ce que eu
» fié en fié, et par le temps et manière ci-après esclaircis :
» la cité, le chastel et la conté de Poitiers, et toute la terre
» et le pays de Poitou, ensemble le fi eu de Thouart et la
» terre de Belleville; la cité et le chastel de Xaintes, et
»> toute la terre et le pays de Xaintonge par deçà et par delà
» la Charente, avecques la ville y. chastel et forteresce de
» La Rochelle, et leur appartenances et appendances; la
» conté, le chastel d'Agen et la terre et le pays d'Agenois ;
» la cité , le chastel et toute la conté de Pierregort , et la
» terre et le pays de Pierreguis; la cité et le chastel de
» Lymoges et la terre et le pays de Lymosin ; la cité et le
» chastel de Caours et la terre et le pays de Caoursin ; la
» cité, le chastel et le pays de Tarbe et la terre et le pays
« et la conté de Bigorre ; la conté , la terre et le pays de
» Gaure ; la conté et le chastel d'Angoulesme et la conté et
(136S.) CHARLES V. Î&7
» la terre et le pays d'Angoulesmois ; la cité et le cbastel
» de Rodés et la terre et le pays de Ropergue. Et s'il y a
» aucuns seigneurs, comme le conte de Foix, le conte d'Ar^^
>i niignac , le conte de Lille , le conte de Pierregort , le
» conte de Lymoges ou aulres qui tiennent aucunes terres
» ou lieux dedens les mettes diesdis lieux , il en feront
» homaige à nous et tous autres services et devoirs deus à
» cause de leur terres et lieux, en la ^lanière qu'il les ont
» fais aok temps passé : et tout ce que nous ou aucuns des
» roys d'Angleterre anciennement tindrent en la ville de
» Monstereul sur la mer et es appartenances : — toute la conté
» de Ptmtieu tout entièrement, sauf et excepté que se aucu-
» nés choses ont esté aliéhées par les roys d'Angleterre qui
M ont esté pour le temps, de ladite conté et appartenances,
» et à autres personnes qui aux roys de France estoient
» tenus , nostre dit frère né ses successeurs ne siéront pas
» tenus de les rendre à nous ; et se lesdites aliénacions ont
1* esté faites aux roys de France qui ont esté par le temps sans
» aucun moyen, et nostre dit frère le tiengne à présent en sa
» main, il les laissera à nous entièrement, excepté que se les
» roys de France les ont eu par escliange ou autres terres,
» nous délivrerons ce que l'on a eu par eschange, ou nous
» laisserons à nostre dit frère les choses ainsi aliénées ; mais
» se les roys d'Angleterre qui ont esté par le temps en avoient
» aliéné ou transporté aucunes choses en autres personnes
» que es roys de France, et depuis il soient venus es mains
» de nostre dit frère, ou par partage, nostre dit frère ne sera
» pas tenu de les rendre. Et aussi se les choses dessusdites
» doivent homaige, nostre dit frère les baillera à autres qui
» en feront omaige à nous , et s'il ne doivent omaige , il
» nous baillera un tenant qui nous en fera le devoir dedens
» un an prochain après ce que nostre dit frère sera parti
» de Calais , — le cbastel et la ville de Calais, le c\\^*&\,^^\di
2&8 LES GRANDES CHRONIQUES.
» ville et seigneurie de Merque, les villes, chasteauz et sei-
» gneuries de Sangate, Coidongne, Hammes, Wale -et Oye
M avecques leur bois, mares, rivières, seigneuries, advoi-
n sons d'églyse et toutes autres appartenances et lieux
» entregisans dedens les mettes et bondes qui s'ensuivent :
» C'est assavoir deçà Calais jusques au fil de la rivière par-
» devant Gravelingues , et aussi par le fil de mesme la
» rivière tout entour l'angle , et aussi par la rivière qui va
» par delà poil et par meisme la rivière qui chiet au grant
» lay de Guynes jusques à Fretin et d'ilec par la valée cn-
» tour la montaigne Calculi, encloant meisme la montai-
n gne ; et aussi jusques à la mer, avec Sangate et toutes les
» appartenances ; le chastel et la viUe et tout entièrement la
» conté de Guynes avecques toutes les terres, viUes, chas-
» teaux, forteresces, lieux, homes, homaiges, bois, forés,
» droitures d'icelles , aussi entièrement comme le conte
9 de Guynes , derrain mort, les tint au temps qu'il ala de
» vie à trespassement ; — et obéiront les églyses et les bonnes
» gens estant dedens les limitations dudit conté de Guynes,
» de Calais et de Merque et des autres lieux dessusdis, à
» nous ainsi comme il obéissoient à nostre ctit frère çt au
» conte de Guynes qui fu pour le tempa. Toutes lesquelles
» choses comprises en ce présent article et en l'article pro-
w chain précédent de Merque et de Calais, nous tendrons en
n demaine, excepté les héritages des églyses qui demour-
» ront auxdites églyses entièrement , quelque part qu'il
» soient assises; et aussi excepté les héritages des autres
n gens du païs de Merque et de Calais, assis hors de la viUe
» de Calais, jusques à la value de cent livres de terre par an
» de la monnoie courant au païs et au-dessoubs; lesquels
» héritages leur demourront jusques à la value dessusdite
» et au-dessoubs ; mais les habitacions et héritages assis en
» ladite ville de Calais, avecq;ues leur appartenances , de-
(1368.) CHARLES V. 959
n mourront en demaine à nous pour ordener à nostre vo*
M lente; et aussi demourront aux habitans en la terre, ville
» et conté de Guynes, toutes leur demaines entièrement et
» revendront plainement, sauf ce que est dit par avant des
n confrontations, mettes et bondes dessus dites en l'article
» de Calais, et toutes les isles adjacens aux villes , pais et
» lieux avant nommés, ensemble avecques toutes les autres
» isles, lesquelles nous tenrons au temps dudit traictié. Et
» eust esté pourparlé que nostre dit frère et son ainsné fils
» renonçassent aux ressors et souverainnetés et à tout droit
» qu'il pourroient avoir en toutes les choses dessusdites, et
« que nous les tenissions, comme voisin, sans ressort et sou-
9 veraineté de nostre dit frère audit royaume de France ,
n et que tout le droit que nostre dit frère avoit es choses
n dessus dites, il nous cédast et transportast perpétuel-
» ment et A tousjours ; et aussi eust esté pourparlé que
» semblablement nous et nostre dit fils renoncissons exprès-
» sèment à toutes les choses qui ne doivent estre bailliées
» ou déhvrées à nous par ledit traictié , et par espécial
n au nom et au drmt de la couronne et du royaume de
n France, à omaige, souveraineté et demaine du duchié de
» Normendie, du duchié de Touraine, des contés d'Anjou
n çt du Maine , et souveraineté et omaige du duchié de
H Bretaigne, à la souveraineté et omaige du conté et pals
M de Flandres, et à toutes autres demandes que nous faisons
n et faire pourrions pour quelque cause que ce soit, excepté
u les choses dessus dites qui doivent demourer et estre
» baillées à nous et à nos hoirs, et que nous leur transpor-
n tassions, cessissons et délaisissions tous Içs droits que nous
M pourrions avoir en toutes les choses qui à nous (ne) doi-
w vent estre bailliées. — Sur lesquelles choses, après pluseurs
» altercacions eues sur ce, et par espécial pource que lesdites
N renonciacions ne se font pas de présent, avonft &iiiSE^e\ae\iX
!260 LES GRANDES CHRONIQUES.
1» accordé avec nostre dit frère par la manière qui s'ensuit :
n c'est assavoir que nous et nostre dit ainsné fils renonce-
» ronSy et ferons et avons promis à faire les renonciations,
«> transporSy cessions et délaisseraens dessusdis, quant et
H si tost que nostre dit frère aura baillié à nous ou à nos
» gens espécialment de par nous députés, la cité et le chas-
» tel de Poitiers et toute la terre et le pais du Poitou ,
>i ensemble le fié de Thouart et la terre de fielleville; la
>i cité et le cbastel d'Agen et toute la terre et le pais d'A-
n génois^ la cité et le cbastel de Pierregort et toute la terre
M et le païs de Pierreguis ; la cité et le cbastel de Gaours et
» toute la terre et le païs de Gaoursin ; la cité et le cbastel
» de Lymoges et toute la terre et le païs de Lymosin ; et
n toute la conté de Gaure. Lesquelles cboses nostre dit frère
» nous a promis à baillier ou à nos espéciaux députés dedens
» la feste de la Nativité Saiiit^Jeban-Baptiste se il peut ;
M et .tantost après ce , devant certaines personnes que nos-
» tre dit frère députera, nous et notre^t ainsné fila ferons
li en nostre royaume ycelles renonci jxions, transpors , ces-
H sions et délaissemens par foy et sairement, solempnelment,
» et d'icelle»f erons bonnes lettres ouvertes» scellées de nostre
» gluant seel, par la manière et forme comprise en nos autres
» lettres sur ce faites et que compris est audit traictié, les-
» quelles nous envoierons à la feste de l'Assomption Nostre-
» Dame procbain ensuivant , en l'églyse des Augusiins à
M Bruges; et les ferons baillier à ceux que nostre dit frère
» y envoiera lors pour les recevoir. Et se dedens ladite feste
» saint Jeb an-Baptiste , nostre dit frère ne povoit baillier
»» les cités , chasteaux , villes , terres , païs , isles et lieux
» dessus procbainement nommés, il les doit baillier dedens
» la feste de Toussains procbaine venant en un an; et
w icelles bailliées, ferons nous et nostre dit fils lesdites
» renonciations ^ transpors , cemou^ ^k délatssen&eas par-
(t36».) CHARLES Y. 261
H devant les gens qui seront députés par nostre dit frère,
» comme dit est^ et en ferons lettres telles et par la manière
M dessusdite, et les ferons baillier à ses gens au jour de la
» feste saint Andrieu lors ensuivant , en ladite églyse des
» Augustins, à Bruges, parla manière dessus dite. Et aussi
n nous a promis nostre dit frère que il et son ainsné fils
» renonceront et feront semblables , lors et par la ma-^
» nière dessus dite , les renonciations , transpors, cessions
» et délaissemens accordés par ledit traictié à faire de sa
». partie,, si comme dessus est dit ; et envoiera ses lettres,
» patentes scellées de son grant seel auxdis lieux et tenues
» pour les baillier aux gens qui de par nou3 y seront dépu-
w tés,.semblablement comme dit est. £t aussi nous a promis
)» et accordé nostre dit frère que luy et ses hoirs cesseront,
n jusques aux termes desdites renonciations dessus esclair-
M cies, de user de souverainnetés et ressors en toutes les
» cités, contés, chasteaux, villes, terres, paï3, isles et lieux
» que nous tenions au temps dudit traictié, lesquelles nous
M doivent demourer par ledit traictié ,. et es autres qui ,, à
» cause desdites renonciations et dudit traictié, nous seront
» bsdlliées et doivent demourer à nous et nos hoirs , sans
» ce que nostre dit frère ou ses hoirs ou autres à cause de
» la couronne de France^ }usques aux termes dessus esclair-
» cis et iceux durans , puissent user d'aucuns services ou
» souverainneté, né demander subjecion sur nous, nos hoirs,
» nos subgiés d'icelles présens et avenir, né querelles ou
w appeaux en leur cowt recevoir, né rescrire icelles, né de
M jusridicion aucune user à cause des cités, contés, chasteaux ,
n villes, terres, pais, isles et lieux prochains nommés. Et
» nous a aussi accordé nostre dit frère que nous né nos
» hoirs, né aucuns de nos subgiés, à cause desdites cités,
» chasteaux , villes , terres, pais , isles et lieux prochains
» avant dis, comme dit est, soient tenus né obligiés de le
262 LES GRANDES CHRONIQUES.
» recc^noistre nostre souverain, né de faire aucune subjec-
«» ciouy service né devoir à luy né à ses hoirs né à la cou-
» ronne de France, jusques aux termes des renonciations
» devant dites. Et aussi accordons et promettons à nostre
» dit frère que nous et nos hoirs cesserons de nous appeller
» et porter roys de France par lettres né autrement jusques
» aux tei*mes dessus nommés, et iceux durans. Et combien
» que es articles- dudit accort et traictié de la paix en ces
>» présentes lettres, ou autres dépendans desdis articles ou
» de ces présentes ou d'autres quelconques, que elles soient
» ou feussent, aucunes paroles ou fait aucun que nous ou
» nostre dit frère déissions ou féissions qui sentissent trans-
}> lacion ou renonciations taisibles ou expresses des ressors
» ou souverain netés (1), est i'intencion de nous et de nostre
» dit frère que les avant dis souverainnetés et ressors que
M nostre dit frère se dit avoir es dites terres qui nous seront
» bailliées , comme dit est , demourront en Testât auquel
w elles sont à présent. Mais toutesvoies que il cessera de
» en user et de demander subjeccion par la manière dessus
» dite , jusques aux termes dessus esclaircis. Et aussi
» voulons et accordons à nostre dit frère que , après ce
» qu'il aura baillié lesdites cités , contés , chasteaux , vil-
» les , terres , païs , isles et lieux qu'il nous doit baillier
» parmy sa délivrance et renon'ciacions dessusdites ; et
» lesdites renonciations, transpors et cessions qui sont à
» faire de sa partie , pour luy et pour son ainsné fils ,
» faites et envoiées auxdis jour et lieu à Bruges , lesdites
» lettres bailliées aux députés de par nous, que la renon-
» ciacion^ transport, cession et délaissement à faire de nostre
» partie soient tenues pour faites; et par habondant, nous
(1) Dans plusieurs manuscrits, on voit écrit à la marge, de la main cou-
rante : Piota : Ues ressors et souverainetés.
(1368.) GBARLES V. 263
» renonçons dès lors par exprès au nom et au droit de la
M couronne du royaume de France , et à toutes les choses
» que nous devons renoncler par force dudit traictié , si
ti avant comme profïitter pourra à noslre dit frère et à ses
» hoirs. Et voulons et accordons que, par ces présentes,
» ledit traictié de paix et accort fait entre nous et nostre
» dit frère, les subgiés, aliés et adhérens d'une partie et
» d'aiiti^e , ne soit , quant aux autres choses contenues en
v> iceluy, empiré ou affebli en aucune manière ; mais vou-
» Ions et nous plaist qu'il soient et demeurent en leur
» plaine force et Vertu. Toutes lesquelles choses en ces
n présentes lettres es^.riptes, nôUs, rôy d'Angleterre dessus-
»> dit, voulons, octroyons et promettons loyalment et en
» lx>nné foy et par nostre sairement fait sur le cotps Dieu
>> es sains évangiles, tenir , garder, entériner et accomplir
» Sans fraude et sans mal engin de nostre partie ; et à ce
n et pour ce Mairie, obligôns à n'ostre dit frère de France,
M nous, nos hoirs et tous nos biens présens et avenir, en
n quelque lieu qu'il soient^ renonçant par nostre dite foy et
» sairement à toutes exceptions de fraude, décevance, de
» crois pris et à prendre et à empêtrer, dispensacion de
» pape ou d'autre au contraire ; laquelle se empêtrée estoit,
n nous voulons estre nulle et de nulle valeur, et que nous ne
n nous en puissions aidier, et aux drois disans que royaume
» ne pourra estre devisé , et général renonciacion non va-
» loir fors en certaine manière, et à tout ce que nous pour^
w rions proposer au contraire, en jugement ou dehors. En
n tesmoin desquelles choses, nous avons fait mettre nostre
» grant séel à ces présentes. Donné à nostre ville de Calais
» sous nostre grant séel, le vint-quatriesme jour d'octobre,
» l'an de grâce mil trois cent soixante. »
•i
264 LES GRANDES CHRONIQDBS.
XIV.
Cornent le roy cda à Tournay pour parler où conte de Plandres
dii mariage de sa fille et de Phelippe de Bourgoigne ^ frère
dadit roy ; et de huit cardinaux que le pape fist.
En l'entrée du mois de septembre ensuivant, lé roy
parti de Paris pour aler à Tournay, là où il avoit mandé
le conte de Flandres, le duc de Breban et le conte de Hay^
naut, en espérance de parfaire le mariage de messire Phe-
lippe, duc de Bourgoigne, frère dudit roy, et de Marguerite
fille dudit conte de Flandres , laquelle avoit par avant esté
mariée à messire Phelippe duc de Bourgoigne , derrenier
trespassé. Mais ledit conte de Flandres ne fu point à Tour-
nay à la journée que le roy avoit entencion que il y ieust, et
se envoia excuser pour cause àt maladie : et pour ce s'en
retourna le roy à Paris sans autre chose faire dudit mariage.
Mais madame Mai^uerite, contesse d'Artois et mère dudit
conte de Flandres , qui estoit alée à Tournay pour celle
cause, et qui moult vouloit et desiroit ledit mariage estre
fait , ala par devers son dit fils à Malines , en poursuivant
toujours la perfection et accomplissement dudit mariage.
Item, le vendredi vint-deuxiesme jour du mois de septem-
tre dessusdit, mil trois cent soixante-^-huit, le pape Urbain
qui estoit à Monflacon (1) fist huit cardinaux ; c'est assavoir :
le patriarche de Jérusalem, le patriarche d'Alexandrie,
l'arcevesque de Cantorbire, anglois, l'arcevesque de Naples^
messire Jehan de Dormans, evesque de Beau vais et chance-
lier de France, né de Dormans (2) sur la rivière de Marne ;
(1) Moniflacon. Montefiascone.
(2) Né de Dormans, Son tombeau est encore dans l'église de la petite
ville de Dormans, entre Épernay et Château-Thierry.
f »
monseignenf Estieiriiè dl Vèotis^ evesque de Paris, né de
Yitry aaprès Paris sur 'la ririère de Saine, l'evesque de
Castres et le prieur de Saint-Pierre de Rome. Et en vindrent
les nouvelles certaines à Paris et les lettres de pluseurs car-
dinaux, le sixiesme jour du mois d'octobre ensuivant.
Item, en la fin dudit mois de septembre, les Anglois de
compaignie, qui estoient en la ville de (1) Chastean de Yire,
s'en partirent, pour certaine somme de florins que l'en leur
donna , et s'en alèrent à Ghasteau-Gontier par devers leur
compaignons qui là estoient, et pristrent pluseurs forte-
resces environ, pour ce qu'il ne po voient tous estre logiës
en ladite ville de Cbasteau-Gontier.
Item, en celui temps lesdis Gascoins de compaîguie,
qui avoient passé la rivière de Loire , comme dit est ,
alèrent en Touraine, et grant foison de gens d'armes
du royaume de France, tant aux gaiges du roy comme
sans gaiges alèrent après , en espérance de les combattre ,
jusques à une ville que l'en appelle Faye-les-Vigneuses (2),
en laquelle se estoient retrais lesdis Gascoins; et se tin-
drent lesdites gens d'armes devant ladite ville par aucuns
jours, cuidans que iceux Gascoins deussent issir de ladite
ville pour combattre : mais riens n'en firent, et pour ce se
retraistrent lesdites gens d'armes de France en la ville de
Lodun, et assez tost après se départirent, et lesdis Gascoins
demourèrent en ladite ville de Faye.
Item, le jeudi vint-troisiesme jour du moys de novembre
ensuivant, aucuns chevaliers et escuiers de la duchié de
Bourgoigne, jusques au nombre de cinquante combatans ou
environ , se combattirent à gens de compaignie qiii estoient
(1) De. Peul-éire faudroil-il lire : Et.., Les éditions impriraccs por-
tent : Au chaslel de la ville,
(2) Aujourd'hui Faye-la-vineme y bourg du département d'Indre-et-
Loire, à six lieues de Cliinon.
23
266 Ltt GRANI» CHKdkhQUES. *" «^
partis de la forteresce de Lez en Biftujeulais, etTftToient che-
vauchié par la duchié de Bourg<rigne jusques à Greyant,
et s'en retoumoient par la conté de Nevers ; et les dessusdis
de Bourgoigne les suivirent jusques à une ville appellée
Semelay (1 ), et là se combattirent à eux et les desconfirent.
Et furent desdis des compaignies mors jusques au nombre
de onze ou de douze, et environ quarante pris, et les autres
s'enfouirent ; et si furent rescous grant foison de prisonniers
que lesdis des compaignies avoient pris.
XV.
De la Nativité de Charles ^ premier fils de Charles-le-Quint ,
roy de France,
Le diménche tiers jour du mois de décembre , l'an mil
trois cent soixante-huit dessusdit, premier jour de l'Avent
Nostre-Seigneur, en la tierce heure après mienuit, la royne
Jehanne, femme du roy Charles lors roy de France, ot son
premier fils en Tostel de emprès Saint-Pol de Paris ; et
estoit la lune au signe de la Vierge en la seconde face dudit
signe, et avoit la lune vint-trois jours. Duquel enfantement
ledit roy et tout le peuple de France orent très grant joie,
et non pas sans cause ; car onques ledit roy n'avoit eu aucun
enfant masle. Et en rendi ledit roy grâces à Dieu et à la
vierge Marie. Et celui jour ala à Nostre-Dame de Paris, et
fist chanter devant l'image de Nostre-Dame, à l'entrée du
cuer, une belle messe de Nostre-Dame ; et l'endemain, au
jour de lundi, ala à Saint-Denis en France en pèlerinage,
et fist donner aux ordres de Paris grant foison de florins
jusques au nombre de trois mille florins et de plus.
(1) Semelay, Aujourd'hui village du département de la Nièvre, à sept
lieues de Château- Chinon,
(1368.) CHARLES V. 267
Item, celuy jour de dimenche, messire Aymeri de Mar-
gnac, nouvel evesque de Paris, entra à Paris et fu apporté de
Ste-Geneviève à Nostre-Dame, si comme il est acoustumé :
et luy fist le roy sa feste et donna à disner au Louvre audit
evesque et à tous ceux qui le acompaignièrent.
XVI.
De la solempnité du baptisement de Charles , fils du roy
Charles le quint de ce nom.
»
Le mercredi ensuivant, sixiesme jour de décembre, l'an
mil trois cent soixante-huit dessusdit , ledit fils du roy fu
crestienné en Téglyse de Saint-Pol de Paris, environ heure
de prime, par la manière qui ensuit. Et dès le jour de devant
furent faites lices de mairien (1) en la rue, devant ladite
églyse et aussi dedens ladite églyse environ les fons , pour
mieux garder qu'il n'y eut trop presse de gens.
Premièrement : devant ledit enfant ot deux cens variés
qui portoient deux cens torches, qui tous demourèrent en
ladite rue, tenant lesdites torches ardans excepté seulement
vintxix qui entrèrent dedens ledit moustier. Et après estoit
messire Hue de Chasteillon, seigneur de Dampierre, mais-
tre des arbalestiers, qui portoit un cierge en sa main, et le
conte de Tanquarville si portoit une couppe en laquelle
estoit le sel, et avoit une touaille en son col dont ledit sel
estoit couvert. Et après estoit la royne Jehanne d'Evreux
qui portoit ledit enfant sur ses bras; et monseigneur Char-
les, seigneur de Montmorenci, et monseigneur Charles,
conte de Dampmartin, estoit d'encosteluy ; et ainsi issirent
dudit hostel du roy de Saint-Pol , par la porte qui est au
(I) Lices de mairien, Eocelotes en bols.
2G8 LES GRANDES CHRONIQUES,
plus près de ladite églyse. Et tantost après ledit enfant,
estoient le duc d'Orliens, oncle du roy , le duc de Berry,
le duc de Bourbon , frère de la royne , et pluseurs autres
grans seigneurs et dames ; la royne Jehanne , la du-
chesse d'Orliens sa fille, la contesse de Hareconrt et la
dame de Lebret , suers de la royne , lesquelles estoient
bien parées en couronnes et en joyaux : et après pluseurs
autres dames et damoiselles bien parées et bien aour-
nées (1). Et ainsi fu apporté ledit enfant jusques à la grant
porte de ladite églyse de Saint- Pol, à laquelle porte es-
toient, qui attendoient ledit enfant, le cardinal de Beauvais,
chancelier de France, qui ledit enfant crestienna ; et le car-
dinal de Paris en sa chappe de drap sans autres apumemens,
et les arcevesques de Lyon et de Sens, et les evesques d*E-
vreux, de Constances, de Troyes, d'Arras, de Meanx, de
Beauvais, de Noyon et de Paris ; et les abbés de St-Denis,
de Sa in t-Germain-d es-Prés, de Sainte-Greneriève, de Saint-
Victor, de Saint-Magloire, tous en mitres et en crosses et
tous furent au crestiennement. Et le tint sur les fons ledit
seigneur de Montmorency, et fu appelle Charles, pour lesdis
seigneur de Montmorency et conte de DampmartiR, qui ce
meisme nom avoient. Et api'ès fu reporté ledit enfant audit
bostel de Saimt-Pol par le cimetière de ladite églyse et par
un huys pw lequel l'on entroit audit hostel, pour la presse
qui estoit devant ladite églyse (2). Et celuy jour, fist le roy
faire une donnée (3) en la couture Ste-Katherine , de huit
fl) Le tableau de celle procession, forl exact du moins pour les pre-
miers personnages jusqu'au comte de Dammartin inc^usiveoient , so
reconnoli dans une miniature du manuscrit de Charles V, f» 446, ?•.
Montfaucon n'a pas connu ce précieux volume, comme j'ai eu d^à l'occa-
sion de le remarquer sous le règne du roi Jean.
(2) Aujourd'hui l'on ne prendroit pas un détour aussi déplaisant, cl
nos sergens de ville feroleni bonne raison de cette presse
(S) Une donnée. \3n don.
(1368.) CHARLES V. 200
pai'isis à chascune personne qui voult aler à ladite donnée,
et y ot si grant presse que pluseurs femmes furent mortes en
ladite presse. Item, celuy mercredi après vespres, ledit car-
• dinal de Paris partist de ladite ville pom' aler à Rome devers
le pape, et prist congié du roy au Louvre ; et le convoièrent
jusques hors de Paris les ducs de Berry et de Bourgoigne,
frères dudit roy, et aussi fist le cardinal de Beau vais et plu-
seurs autres prëlas qui estoient en ladite ville de Paris ; et
s'en ala au giste à Gharenton. Item, le vendredi, jour de
la Purifîcacion Nostre-Dame, audit an mil trois cent
soixante-huit, messire Guillaume de Meleun, lors arceves-
que de Sens par bulle du pape à luy sur ce envoiée, présenta
et bailla audit cardinal de Beauvais, chancelier de France,
le chappel rouge au chastel du Louvre emprcs Paris, en
la présence du roy Charles, après la messe, emprès l'autel
de la chappelle dudit chastel.
Item, le dimenche ensuivant, quatriesme jour du mois
de février l'an dessus dit, la royne releva de sa gésine de
son dit fils, auquel le roy avoit donné le nom de Daulphin
de Viennois ; et pour ce estoit appelle monseigneur le daul-
phin. Et eut grant feste auxdites rele vaille s à disner et
après disner de dancier et d'autres esbatemens.
Item, en celuy temps, en divers jours, se rendirent aux
gens du roy de France pluseurs villes et forteresces du
duchié de Guyenne, qui par avant estoient subgiés du roy
d'Angleterre; et aderèrent aux appellacions que avoient
faites le conte d'Armignac , le conte de Pierregort , le sei-
gneur de Lebret et pluseurs autres du pays de Guyenne
contre le prince de Galles, ainsné fils du roy d'Angleterre
et duc de Guyenne. Et en ce temps ledit prince accoucha
malade d'une moult grave maladie et devint ydropite. Et
pour les causes devant dites, le roy d'Angleterre eti\ov^ Ôl^s
Avgloh de son pays et un sien autre fils appeWê \\\otvs€v-
270 LES GRANDES CHRONIQUES.
gneur Hémon (1) au pays de Guyenne. Car pour occasion
desdites appellations , se ensivit gueite entre lesdis roy et
ses enfans contre lesdis appellans.
XVII.
De la desconfiture de la bataille du roy Pierre d^Ëspaigne^ et
cornent il mourust»
£n l'an dessus dit mil trois cent soixante-huit , le qua-
torziesme jour du mois de mars , le roy Henry et le roy
Pierre de Gastelle, desquels chascun tenoit grant partie du
royaume de Castelle, se combattirent assez près de Sebille (2)
la Grant, et estoient avec ledit Henry pluseurs François et
Bretons tenant la partie du roy de France ; et avecques ledit
Pierre estoient pluseurs Castellains et Sarrasins. Et fu iceluy
Pierre desconût et très grant foison de ses gens mors. Et il
s'enfoui en un chastel qui estoit assez près du lieu de ba^
taille, et fu suivi par le roy et par ses gens qui se mistrent
entour le chastel. £t iceluy Pierre, cuidant eschapper, traicta
à aucuns de ceux de la partie de Henry qui estoient hors
dudit chastel , lesquels le révélèrent audit Henry. Et fu
iceluy Henry à Tencontre dudit Pierre ou ses gens pour luy,
et pristrent ledit Pierre au partir dudit chastel, et luy fist
ledit Henry couper la teste le vint-deuxiesme jour dudit
mois. Si fu-l'en lié en France de ceste aventure, car ledit
Henry avoit tousjours tenu et encore tenoit la partie de
France, et le roy Pierre estoit alié aux Anglois : toutesvoies
estoient frères lesdis Henry et Pierre ; mais Pierre estoit
légitime et Henry non , si comme l'en disoit. Et demoura
(i) Hemon. Edmond.
(f) Sebille. SévUlc.
(1369.) CHARLES V. 271
le royaume tout enterin (1) audit Henry , et certainement
moult de gens tenoient que ce fust avenu audit Pierre pour
ce qu'il estoit très mauvais homme et avoit murdri mau^
vaisement et traytreusement sa bonne femme espousëe,
fille du duc de Bourbon et seur de la royne de France.
xvm.
De la confirmucîon du mariage de mes sire Phelippe duc de
Bourgoigne et de la fille au conte de Flandres , et cornent
Abbei^ille en 'Ponlleu et pluseurs autres villes se rendirent
au rojr de France.
L'an de grâce mil trois cens soixante-neuf, le samedi
après Pasques , qui fu le septiesme jour d'avril , car Pas-
ques furent celui an le premier jour d'avril, le mariage qui
longuement avoit esté traictié de messire Phelippe , frère
du roy de France Charles, et duc de Bourgoigne , et de
Marguerite fille de messire Loys conte de Flandres, fu
passé et accordé par certaine manière et condicion dont
mencion sera faite ci-après , après ce que la cronique fera
mencion de la solempnisacion dudit mariage en sainte
église.
Item^ le dimenche vint-neuviesme jour dudit moys
d'avril Tan dessus dit, la ville d'Abbeville en Pontieu se
rendi aux gens du roy de France ; c'est assavoir à messire
Hue de Ghastillon, maistre des arbalestiers dudit roy,
pour et au nom dudit roy , comme à leur souverain sei-
gneur. Et celuy jour se rendi la ville de Rue (2). Et celle sep-
maine se rendirent pareillement toutes les villes , chasteaux
(I) £/j|ert/i. Entier.
(H) Rue. Petite ville de Picardie, à six Ueue» d'\bbc^*iV\Q.
772 LES GRANDES CHRONIQUES.
et fiHTteresses de la conté de Pontieu que le roy d'ADgkterre
tenoit, par telle manière que ledit roy de France et par ses
gens la possession de ladite conté en dix jours après ce que
ladite ville d'Abbeville se fu rendue ; excepté une forteresse
appellée Noyelle (1), laquelle n'estoit pas du demaine de la-
dite conté, mais en estoit tenue en fief; et le demaine estoit
à la contesse d'Aubemarle, à laquelle contesse les gens du
roy d'Angleterre l'avoient ostée : et la tindrent messire Ni-
cole Stauroure et autres Anglois qui estoient dedens. Et les
causes pour lesquelles le rpy de France fist prendre ladite
conté et les autres terres assises en Guyenne qui se mistrent
en l'obéissance du roy de France, et par avant estoient au
roy d'Angleterre, seront ci-après escriptes.
Item, le second jour de mai, l'an dessus dit, se présentè-
rent en parlement contre Edouart prince de Galles et duc
de Guyenne, le conte d'Armignac, messire Jean d'Armignac,
le seigneur de Lebret , et pluseurs autres nobles, consuls ,
consulas et communautés du duchié de Guyenne, lesquels
avoient appelle dudit duc de Guyenne.
XIX.
Du parlement que le ray tînt pour le fait des appellacions , et
dont mencîon est faite.
Le mercredi neuviesme (2) jour dudit moys de mai, veille
de l'Ascencion l'an dessus dit, le roy de France Charles fu
en la chambre de parlement , en la manière que le roy de
(1) Noyelle, Aujourd'hui NoyelIes-sur-Mer, bourg du département de
la Somme, à quatre lieues d'Abbeville.
(2) Le mercredi neuviesme. Et non pas le mardi vini-uniesme , avec le»
éditions précédentes et plusieurs manuscrits. Celte année-là, le vingt-un
mal tomboH un lundi, cl le neuf éioUbletiun mercredi, comme le porte
/a leçon de Charles Y.
(1369.) CHARLES V. 273
France y aacoastaméde estre, et la royne Jehanne assise d'en-
coste le Foy , et le cardinal de Beauvais chancelier de France
au-dessus , au lieu auquel siet le premier président. Et de
ce renc séoient les arcevesques de Rains, de Sens et de
Tours , et pluseurs evesques jusques au nombre de quinze ;
et pluseurs abbés et autres gens d'église envoies àcellecon-
vocacion séoient es bas bans et par terre. Et au renc ou
séoient les lays de parlement^ séoient les ducs d'Orléans et de
Bourgoigne, le conte d'Alençon, le conte d'Eu et le conte
d'Etampes, tous des Fleurs de lis, et pluseurs autres nobles ;
et aussi avoit en ladite chambre gens des bonnes villes en-
voyés en ladite assemblée , et d'autres si grant nombre que
toute la chambre estoit pleine. Et là fist dire et exposer le roy
par ledit cardinal, et après par messire Guillaume de Dor-
luans, frère dudit cardinal, coment il avoit esté requis par
lesdis appellans du duchié de Guyenne , de recevoir leur
appelacions dont dessus est faite mencion, et coment il avoit
esté conseillié de les recevoir, et que il ne les povoit né de-
voit refuser, et pour ce les avoit reçues, et donné ajourne-
ment aux appellans contre ledit prince ; coment, pour celle
cause et pour autres , le roy d'Angleterre avoit envoie par
devers le roy de France, et coment le roy de France avoit
envoie en Angleterre les contes de Tanquarville et de Sale-
bruche, messire Guillaume de Dormans et le doyen de Paris.
Et fist dire le roy par ledit messire Guillaume de Dormans
les responses que il avoit faitjes audit roy d'Angleterre sur
ses dites requestes, et aussi les i^questes que il luy avoient
faites pour le roy de France, et la response que avoit fait
sur tout le conseil du roy d'Angleterre , tout en la forme
et manière que escript sera ci-après. Et fu dit par la bouche
du roy à tous que se il véoient que il eust fait chose que il
ne deust , que il le déissent et il corrigeroit ce que il avoit
274 LES GRANDES CHRONIQUES.
fait (1), car il n'y avoit faite chose que bien ne se peust
adrecier se deffaut ou trop avoit fait ; et f u di à tous, tant
par le roy comme par ledit cardinal, que chascun y pensast
et que le vendredi ensuivant refeussent bien matin en ladite
chambre pour dire leur avis sur ce.
Item , le jeudi ensuivant, jour de l'Ascensioii à relevée,
le roy, la royne Jehanne et grant nombre des conseilliers
du roy, tous les prélas et les nobles refurent assemblés en
ladite chambre de parlement , et dist le roy et fist dire par
le cardinal et par messire Guillaume de Oormans son frère,
les causes pour lesquelles il avoit receu les appeaux fais du
prince et de ses officiers, par lesdis conte d'Armignac, sei-
gneur de Lebret et leur adhérens. Et dist lors le roy que il
vouloit avoir leur conseil et avis, se il avoit en aucune chose
failli ou erré : lesquels tous d'un accort, chascun par sa bou-
che, respondirent que le roy avoit raisonnablement fait ce
que il avoit (ait, et ne le devoit né povoit reffuser , et que
se le roy d'Angleterre faisoit guerre pour celle cause, indue-
ment la feroit et sans raison. Item , le vendredi matin en-
suivant, onziesme jour dudit moys de mai, le roy, ladite
royne, les prélas, les nobles, les bonnes villes refurent as-
semblés en ladite chambre de parlement , et furent tous
d'accort par la manière que avoient esté les autres le jour
précédent à relevée ; et après furent leues les responses qui
avoient esté avisées à faire au roy d'Angleterre sur la bille (2)
ou cédule qui avoit esté bailliée es gens du roy de France en
Angleterre, lesquelles responses furent approuvées de tous
ceux de ladite assemblée. Et si fu ordené que le roy les
(1) Voilà un exemple remarquable de l'absolutisme de notre ancienne
monarchie.
(2) Bille. Et non bulle , comme les éditions précédentes. C'est encore
aujourd'hui le mot anglois InlL
(1369.) CHARLES Y. 275
envoieroit en Angleterre au conseil du roy d'Angletere, et
ainsi fu fait
Cy après s'ensuyvent les escriptures qui furent
leues devant le roy, et premièrement la bille ou
cédule qui fu apportée d'Angleterre. C'est la teneur
de la bille ou cédule bailliée par le roi d'Angleterre
ou son conseil ans messages derrenièrement en-
voies en Angleterre par le roy de France, et est
ladite bille ou cédule signée de maistre Jehan de
Brankette, secrétaire duditroy d'Angleterre.
XX.
La teneur de la lettre du rojr d'Angleterre,
« A la révérence nostre Seigneur, et pour bonne paix gar-
der, nourrir et maintenir à perpétuité , entre le roy d'An-
gleterre, son royaume, ses terres et subgiés , et pour espar-
gnier effusion de sanc crestien, et aussi pour bien de tout le
conoimun peuple ; si est avis au conseil le roy d'Angleterre
que toutes les demandes , contencions, débas et questions
meus et démenés par entre les deux roys et autres à cause
de eux, puis la paix derrenièrement faite , se mettront en
ordenance et bon appointement d'est re finablement bien
appaisiés, et ladite paix bien tenue et gardée par entre eux
à tous jours , parmi Tacomplissement des choses dessoubs
escriptes. Et premièrement que là où les messages de France,
pour appaisier tous les débas de la terre de Belleville et de
toutes autres terres contencieuses entre les deux roys, ont
378 LES GRANDES CHRONIQUES.
offert au roy d'Angleterre la commune paix (1) de Rouergue,
le chastel de la Roche-sur Yon, la conté de la Marche et la
terre du conte d'Estampes en Aquitaine; voirs est que
ladite commune de Rouergue, par mandement du roy
de France a esté bailliée et livrée au roy d'Angleterre par
la paix, et ainsi le tient-il et possède à présent ; si semble
audit conseil que elle lui devra demourer à perpétuité sans
y estre mis aucun empeschement ; et semble aussi que ledit
chastel de la Roche-sur-Yon qui est notoirement assis de-
dens la terre et le pays de Poitou, lui devra aussi demou-
rer pai' ladite paix. Et quant à la conté de la Marche et la
terre d'Estampes, le roy d'Angleterre ou son conseil n'ont
aucune cognoissance de la value ; mais le roy envoiera pour
s'en informer, et se lesdites teires soient de si convenable
value que il pourront auques recompenser ladite terre de
Belleville, selon l'intencion du traictié de la paix, le conseil
pense bien que le roy se tiendra assez près de les recevoir,
au cas que la terre de Belleville ne se pourra rendre en au-
cune manière en propre substance. Et supposé que ladite
conté de La Marche et les terres d'Estampés ne soient no-
tablement de ladite value , si pense tous dis le conseil du
roy que le roy de France y ordenera d'autres terres, en ce
cas, dont le roy d'Angleterre se tendra content de ladite terre
de Belleville, en accomplissant quant à ce le traictié de la
paix, et aussi les autres teiTes et lieux qui restent encore à
baillier et délivrer au pays d'Aquitaine soient bailliées ou
suffisant recompensation pour ycelles, dont le roy se pourra
tenir content. Et quant aux hommaiges et fiefs de Gayeux,
Huppi , Yergies , Araines et autres qui restent encore à
baillier en Pontieu, et aussi la ville de Monstereul sur la
(1) La plupart des manuscrits portent la commune et pays de Rouer-
gue; mais on doit préférer la leçon de Charles V et celle du manuscrit
de Jean, duc de Bcrry, no 8302.
(1369.) CHARLES V. f77
mer, et oiiltre ce, rangle<{ui est, par exprès, compris dedens
les mettes et landes de Calais et de Merk^ semble audit
conseil que toutes lesdites choses tant évidemment appar-
tiennent au roy , et dont il a bonne et clère cognoissance
selon le fait et l'intencion de la paix susdite, que il ne les
devra par nulle voie laissier. Et oultre ce, ledit conseil s'en
est parfondement pourpensé parmerveillant (1) très entière-*
ment comment le roy de France a receu ou voulu recevoir
les appeaux du conte d'Armignac, du sire de Lebret et de
leur adhérens et complis , actendu qu'il estoit et est tenu
et obligié par ladite paix d'avoir baillié et délivré audit roy
d'Angleterre ou à ses députés, toutes les terres comprises es
lettres avecques la clause: c'est assavoir ;eX,^ icelles délivrées
et baillées, tantost avoir renoncié expressément aux ressors
et souverainetés \ et cependant avoir sursis de user de sou-
veraineté et de i^essort es terres dessus dites, et de recevoir
aucunes appellacions et de rescrire à icelles, si comme ces
choses et autres sont assez clèrement comprises es lectres
devant dites. Si à partant sursis le roy de France, tant que
en ença, de user desdites souverainetés et ressors ; et est tout
vray que le conte d'Armignac et le sire de Lebret et tous
les autres vassaux et subgiés des seigneuries et terres en
Aquitaine en ont fait hommaige lige au roy d'Angleterre,
comme à seigneur souverain et lige, et encontre toutes les
personnes qui pourront vivre et mourir ; et depuis il ont
fait aussi hommaige au prince, retenu et réservé par ex-
près la souveraineté et le ressort au roy d'Angleterre. Dont
par lesdites causes et autres raisonnables, semble au conseil
le roy d'Angleterre, que considéré la forme de ladite paix
que tant estoit honorable et proffitable au royaume de
France et à toute crestienté, que la réception desdites ap-
(1) ParmcrveilUttiL S'^smcrvcillant fort.
27S LES GRANDES CHRONIQUES.
pellacions n'a mie esté bien faite né passée si ordencement
ne à si bonne affeccion et amour comme il devoit avoir esté
fait de raison, parmy le fait et entencion de la paix et les
aliances affermées entre eux. Ains semblent estre moult
préjudiciables et contraires à l'honneur et à Testât du roy et
de son (ils le prince et de toute la maison d'Angleterre, et
pourra estre évident matière de rébellion des subgiés , et
aussi donner très-grant occasion d'enfraindre la paix, se bon
remède n'y Soit mis sur ce plus hastivement. Et comme le
roy d'Angleten*e s'en est tousdis depuis la paix déporté
de soy appeller ou porter roy de France par lectrés ou au-
trement, par mesme la manière, le roy de France s'en
déust avoir déporté de user de souveraineté et ressort avant
touchiés. Néantmoins au cas que le roy de France vueille
amiablement reparer et redrecier lesdis actemptas et re«
mettre lesdis appellans arrière en la vraie obéissance dudit
roy d'Angleterre, et faire expressément les renonciations
et délaissement des souverainetés et ressort accordés à
faire de sa partie, et en envoie ses lectres au roy d'Angle-
terre par foUrme de ladite paix, laquelle chose si est pro-
prement la substance et effet de ladite paix, et sans laquelle
elle ne se pourra aucunement tenir; adonques pense bien
ledit conseil que le roy d'Angleterre fera les renonciacions
à faire de sa partie , et sur ce envoiera ses lectres au roy de
France en quanque il est tenu à faire, selon la forme de la
paix dessus dite. »
( C'est la response que fait le roy de France en son con-
seil aux poins et articles contenus en la bille ou cédule des*
sus escripte. — Premièrement à ce qui est contenu au com-
mencement de ladite cédule que à la révérence de Dieu, la
paix auti'efois faite entre les roys pourroit prendre et rece-
voir bon appointement se les choses que ledit roy d'Angle-
teire requiert par ladite cédule lui estoient faites et accoin-
(1369.) CHARLES V. 379
pl^es et que par ce poorroit estre escbevée trës-grant effu-
sion de sape crestien et bonne paix gardée entre lesdis
roys. )
«( Que le roy de France a toujours voulu et encore veult
tenir et garder ladite paix, né onques ne fist né fera le con-
traire, au cas que le roy d'Angleterre la tendra de sa partie ;
et ce a bien apparu au roy d'Angleterre pour ce qui luy a
esté dit et offert dcrrenièrement par lesdis messages du roy
de France, et encore pourra apparoir clerement à tout
homme , par ce qui sera touchié brièvement ci-après. £t
semble que le roy d'Angleterre et son conseil, sauve leur
grâce, ne veulent pas que ladite paix reçoive bon appointe-
ment ; car les choses qu'il requièrent sont desraisonnables ,
et en la plus grant partie contre le traictié de la paix. Et
n'est tenu le roy de France de les faire par raison né par
ladite paix ; et, selon raison, qui veult aucune chose il doit
prendre et eslire moiens et causes raisonnables pour y venir
et pour avoir et obtenir raisonnablement ce qu'il requiert,
autrement on puet dire et tenir par raison qu'il ne la veult
pas ; et à la vérité ledit roy de France eust plus chier que le
roy d'Angleterre offrist et requerist telles choses et si rai-^
sonnables comme il déust faire pour la paix, jd
(Item , à ce qui est contenu au premier article de ladite
cédulle, faisant mencion de la terre de Belleville et autres
contencieuses, et des offres faites par le roy de France pour
icelles terres contencieuses. )
« Qu'il est vérîté que le roy de France par sesdis messa-
ges fist offrir audit roy d'Angleterre, pour le débat de la
terre de Belleville et pour toutes autres contencieuses , tant
de Picardie comme d'ailleurs dont ledit roy d'Angleterre
faisoit ou povoit faire demande à cause du traictié de la
paiic, et pour la délivrance d^ tous les hostaiges nobles, la
revenue de la commune paix de Rouergue,de lac\\xdXfc\&\«^
380 • LES GRANDES CHRONIQUES.
de France fait demande ; de la ville et le chastel de la Roche-
sur -Yon^ la conté de La Marche, et la terre que monsei-
gneur d'Estampes a en Poitou , à cause de madame sa
femme ; lesquelles choses sont très-nobles et de très-grant
valeur: et ceste offre faisoit le roy de France, pour avoir
paix audit roy d'Angleterre , et pour oster toutes matières
de débas et de questions ; ca¥ le roy de France n'i estoit né
est en riens tenus, ainçois tient et tout son conseil que ledit
i*oy d'Angleterre n'a cause né raison de faire les demandes
qu'il fait de la terre de BielleviUe et autres contencieuses. Et
a tousjours offert le roy de France que le pape et l'église de
Rome, à qui les parties se sont soubmises de tout l'accom-
plissement de la paix par foy et sairement, cognoisse et dé-
termine du débat desdites terres contencieuses , veu ledit
traictié et oyes les parties sommièrement et de plaîn. Ou se
le roy d'Angleterre veult que les commissions soient re-
nouvelées aux commissaires autrefois esleus des parties, suc
le débat desdites terres ou à autres, encore plaist-il au roy
de France ; nonobstant que le roy d'Angleterre, ses commis-
saires et procm*eurs aient esté négligens de^ procéder, et que
par leur négligence le roy de France en'peust et deust avoir
grant profût, et auroit plus chier le roy que la vérité f u sceue
de son fait et de ses deffenses et qu'il en fust jugié, que ce
que le roy d'Angleterre preist lesdites terres offertes pour
lesdites terres contencieuses : lesquelles off'res le roy d'An-
gleterre et son conseil ont toutes reffiisées, et dient qu'il
sont bien informés et acertenés qu'il ont bon cbroit et qu'il
n'en prendront aucuns juges ; et ainsi veulent estre juges
en leur cause, laquelle chose est contre toute raison, n
(Et quant à ce que le roy d'Angleterre ou son conseil
dient audit aiticle qu'il tient ladite commune paix de
Rouergue et en a possession , et luy a esté bailliée par le
traictié de la paix. )
(13C9.) CHARLES V. 981
tt Que ledit roy d'Angleterre tient de fait ladite commune
paix de Rouergue soubs umbre du pa^s de Rouergne qui
luy a esté baillié, jasoit ce que icelle commune paix ne luy
doive appartenir. £t pour ce en fait le roy de France de-
mande, et en veult estre jugié comme dessus ; et pareille-
inent, de la Roche-sur-Yon dit le roy de France que elle
ue doit pas appartenir au roy d'AngleteiTe, et en veult estre
jugié comme dessus. »
(Et quant à ce que dit le roy d'Angleterre ou son conseil
audit article, qu'il s'informera de la valem* de ladite terre
de Betleville, et la prendra, et s'il y a à parfaire, il tient
que le roy de France y parfera.)
M Que ladite conté de La Marche et les terres dudit
conté d'Estampes n'ont pas été offertes pour ladite terre
de Belleville, mais pour toutes les terres contencieuses,^ et la
délivrance des bostaiges nobles , avec ladite commune paix
de la Rocbe-sur-Yon,.et pour paix avoir, comme dit est. Car
lesdites terres de La Marche et d'Estampes sont plus nobles
et valent plus que ne fait ladite terre de Belleville. Et si
tient le roy de France qu'il a bailliée ladite terre de Belle-
ville, ainsi comme faire le deust par la paix, et en veult
estre jugié comme dit est ; et touteiïois avoit fait offrir pour
ladite terre de Belleville, la conté de La Marche pour paix
avoir , et ledit roy d'Angleterre ne l'a pas voulu faire. »
(Et quant à ce que contenu est audit article que le roy de
France baille audit i^y d'Angleterre les autres terres et
lieux qui restent encore à baillier au pays d'Aquitaine ou
souffisant recompensacion pour iceux, dont ledit roy d'An-
gleterre soit content.)
a Que le Kxy de France tient que il a baillié audit roy
d'Angleterre tout ce que baillier luy doit en demaine au
pays d'Aquitaine par le traictié de la paix ; et s'il y avoit
quelque chose à baillier, il a tousjours offert à faire; mais
24.
382 LES GRANDES CHRONIQUES^
ledit roy d'Angleterre et le prince son fils occupent et s'ef-
forcent de occuper plusenrs lieux, terres et seigneuries qui
ne leur doivent point appartenir par ladite paix. Sur quoy
le roy de France a tousj^urs offert que bonnes personnes
soient esleues des parties qui en sachent la vérité, et le roy
de France en fera et tendra tout ce qui sera trouvé qu'il en
devra faire ; ou que le pape et l'élise de Rome en cognois^
sent comme dessus. »
(Item, quant au second article de ladite bille ou cédule
faisant mencion des hommaiges et fiefs de Gayeux, Huppi,
Vergies et autres qui restent encore à baillier en Pontieu,
Monstereul sur la mer et la terre de l'angle, lesquelles
choses ledit roy d'Angleterre dit à luy appartenir si évi-
demment par ladite paix qu'il ne s'en doit en aucune ma-
nièredélaissier.)
« Que des choses dessus dites a ledit roy d'Angleterre
fait demande au my de France, et aussi a le roy de France
de pluseurs autres choses fait demande audit roy d'Angle-
teiTe par devant certains commissaires esleus des parties.
Et ont les commissaires esleus de la partie du roy de France
et son procureur comparu à toutes les journées et offert à
procéder. Mais par la négligence et deffaut des commissai-
res esleus dudit roy d'Angleterre a esté le temps de ladite
commission expiré et failli , et toutefois ont les messages
du roy de France envoies derrenièrement en Angleterre,
requis et offert au roy d'Angleterre et à son conseil que
ladite commission fust renouvelée , nonobstant leur négli-
gence, aux premiers commissaires ou à autres ; ou que le
pape et l'église de Rome en cogneussent, considéré la sub-
mission dessus dite. Lesquelles choses ledit roy d'Angleterre
et son conseil ont reffusées, en disant qu'ils n'en prendront
aucun juge, et qu'il sont bien acertenés de leur droit , la-
quelle chose appert évidemment inique et contre raison
k
(1369.) CHARLES V. 283
de leur partie , et puet apparoir clèrement à tout homme
que le roy de France leur a offert toute raison. »
(Item, quant au tiers et derrenier article de ladite bille ou
cédule, auquel est contenu que le conseil au roy d'Angle-
terre a parfondément pourpensé en merveillant très-entiè-
rement comment le roy de France a receu ou voulu recevoir
les appeaux du conte d'Armignac, de sire de Lebret et de
leur adhérens, considéré que par le traictie de la paix, il
devoit baillier au roy d'Angleterre certaines terres, et, après
ce renoncier aus souverainetés et ressors, et cependant
devoit surseoir de user de souveraineté et de ressort, et de
recevoir aucunes appellacions , et partant en a le roy de
France sursis de user jusques à présent. )
(t Que le roy d'Angleterre et son conseil ne se doivent
point merveillier de ce que le roy de France a receu les
appellacions dessus dites ; car par le traictie de la paix, le
roy Jehan, dont Dieu ait l'ame, avoit promis de surseoir à
user desdites souverainetés et ressors jusques à certain
temps ; c'est assavoir jusques à la saint Andrieu qui fu l'an
soixante-un, si comme par le traictie de ladite paix puet
apparoir, et par espécial en une lettre en laquelle est con-
tenue la clause : c'est assavoir, £t ne pouvoit reffuser les-
dites appellacions, veues les sommacions et requestes
d'iceux appellans, qu'il ne leur fausist de justice et qu'il ne
péchast mortelment, veu ledit traictie de paix. Et ainsi l'a
trouvé le roy de France en tout son conseil , eue sur ce
meure délibération par pluseurs fois , si comme les mes-
sages du roy de France l'ont plus plainement dit audit roy
d'Angleterre et à son conseil , de bouche. Et se le roy de
France s'est déporté par aucun temps de user desdites
souverainetés , depuis le temps dessus dit qu'il le povoit
faire, de tant il a fait plus grant courtoisie au roy d'Angle-
terre. Né il n'avoit pas esté autrefois sommé d'autres
284 LES GRANDES CHRONIQUES.
apf>ellans par la manière qu'il a esté à ceste fois par ledit
conte d'Armignac et autres appellans ; et pour bien de paix
l'a dissimulé par aucun temps et tant comme il a peu bon-
nement ; jasoit ce que faire le peust^ comme dit est dessus. »
(Et quant à ce que contenu est audit article que ledit
conte d'Aimignac^ le sire de Lebret et autres subgiés d'A-
quitaine, ont fait hommaige lige au.roy d'Angleterre comme
à seigneur souverain et lige contre toute personne qui puisse
venir et morir. Et au prince ont fait hommaige, sauve et
réservé la souveraineté au roy d'Angleterre.)
« Que le conte d'Armignac et le sire de Lebret^ sauve la
grâce des proposans, ne le dient pas ainsi. Ainsois ont dit au
roy que en faisant hommaige au prince, il disti^ent expressé-
ment que il le luy faisoient selon ce que la teneur du traictié
l'en portoit, et réservé à eux leur privilèges, franchises et
libertés, anciennes si avant et par la manière que leur pré-
décesseurs les avoient eus et en avoient joi es temps passés.
Et ce est trop bien à ];H*ésumer, car es lettres et mandement
que le roy de France fist aux subgiés de Guyenne de faire
obéissance au roy d'Angleterre estoient par exprès retenues et
l'éservées les souverainetés et ressors au roy de France , si
comme par l'inspeccion desdis mandemens puet apparoir ;
et se ladite réservation n'y feust, si y estoit-elle entendue
de raison , puisque le roy de France ne transportoit pas
exprès icelles souverainetés ; et se ledit conte d'Armignac
ou autre l'avoit fait autrement, si ne vaudroit-il né ne se
pourroit soustenir, né le ix>y d'Angleterre ne les poroit
l'ecevoir par la manière qu>'i{ maintient, que ce ne fust contre
le traictié de la paix; et aussi ne faisoit le prince. Et
en ce faisant ont clerement et notoirement entrepris sur la
souveraineté du roy de France , et si ont-il en pluseurs
autres manières, car par ledit traictié de la paix en la
clause : Cesi assîwoit^ lesdiles «ouverainetés et ressors de-
(1369 ) CHARLES V. 285
meurent au roy de France en tel estât comme elles estoient
au temps du traictlé de la paix, sans ce que elles puissent
estre dictes ou réputées transportées au roy d'Angleterre
par lettres quelconques comprises audit traictié, ou autres
données ou à donner par dit né pat fait quelconques, se le
roy de France n*y renonce expressément ; laquelle chose il
ne fist oncques ; ainsois requiert ledit roy d'Angleterre et
son conseil par ladite bille que le roy de France fasse les-
dites renonciacions. ».
(Et quant à ce que contenu est audit tiers article ,. qu'i^
semble au conseil dudit roy d'Angleterre que la réception
desdites appellacions n'a pas esté bien faite né ordenéement,
né en gardant la paix et amour telle comme elle doit estre
par ledit traictié et par les aliances faites entre les deux
ipoys.)
<t Que, sauve la grâce des proposans, ladite réception
d'appellacions a bien et duement esté faite , né le roy de
France ne le povoit né devoit refuser, comme dit est dessus ;
et en ce n'a rien fait contre la paix, mais selon la forme et
teneur d'icelle. »
(Et quant à ce que contenu est audit article que ladite
réception d'appellacions est faite en grant injure et vitupère
de la maison d'Angleterre et pourra estre occasion de grant
rébellion des subgiés et aussi d'enfraindre ladite paix, se
remède n'y est mis briefment.)
« Que,, en ce faisant, le roy de France n'a fait né voulu
faire aucune injure au roy d'Angleterre né à autres. Car le&.
choses qui sont faites deuement par justice et selon raison
et exécucion de droit ne peuvent causer injure né deshon-
neur. Et aussi ladite réception d'appellacions ne donne
aucune occasion de rébellion aux subgiés ; ainsois donne
occasion d'obéissance. Car api)eUacion est remède et béné*
fice de droit, et pour garder les subgiés d'oppressvow «\.
2d6 LES GRANDES CHRONIQUES.
pour osier toute voie de fait. Et aussi le roy de France, en
ce faisant, n'a donné aucune occasion d'enfraindre la paix
])arce que dit est , né par ce né autrement n'en voudroit
donner cause né occasion. »
(Et quant à ce que contenu est audit article que le roy
d'Angleterre s'est bien desporlé de soi appeler et porter
pour roy de France , et que aussi bien se peust estre des-
porté le roy de France de recevoir lesdites appellacions.)
« Que ces deux choses sont trop despareilles; car soy
appeler et nommer i*oy de France regarde la volenté et in-
térest seulement dudit roy d'Angleterre , mais recevoir les
appellacions ou non ne regarde mie seulement l'intérest du
souverain ; alnsois regarde principalement l'intérest des
subgiés appelans, afin qu'il soient pourveus contre les op-
pressions des seigneurs demainiers, et pourveu à la requeste
et instance des appelans. Et comme astraint à faire justice
a receu le roy de France lesdites appellacions, donné res--
cript à icelles, et fait ce que seigneur souverain puet et doit
faire en tel cas par justice et par raison, et n'a en rien usé
par voie de fait. »
-. (Et quant à ce que contenu est en la fin dudit article que
se le roy veult réparer les attemptas et remettre les appe-
lans en l'obéissance dudit roy d'Angleterre et faire les renon-
ciations qui sont à faire de sa partie et ycelles envoie au
roy d'Angleterre par ses lettres ouvertes , le conseil du roy
d'Angleterre pense que le roy d'Angleterre fera celles que
^re devra par le traictié de la paix.)
« Que, sauve la grâce des proposans , l'ofiPre des conclu-
sions dessusdites n'est pas raisonnable par pluseurs raisons :
La première, car le roy de France n'a fait aucuns attemptas
contre ladite paix en recevant lesdites appellacions ; ainsois
a fait ce qu'il povoit et devoit faire pour ladite paix : et
aussi par ladite appellacion, les appelans sont exemps dudit
(1369.) CHARLES V. 287
roy d'Angleterre et du prince son fils et demeurent en To-
béissance du roy de' France ; et ainsi il n'est tenu de les
remettre en l'obéissanee du roy d'Angleterre ou du prince,
s'il n'estoit premièrement cogneu des appellacions et qu'il
feust dit et jugié que il eussent mal appelé, au quel cas le
roy de France feroit ce qu'il devroit, ainsi comme il l'a
accoustumé de faire en cas semblable. La seconde raison :
carie roy de France, par le traictié de la paix, n'est tenu de
renoncier premièrement né avant que le roy d'Angleterre; né
premièrement ne doit pas envoier ses lettres : ainsois il y a
certaine forme autre qu'il n'est contenu en l'offre du roy
d'Angleterre dessus csclaircie. La tierce raison : que le roy
d'Angleterre n'offre pas à faire les renonciations qui sont à
faire de sa partie, supposé que le roy de France les féist de sa
partie ; ainsois dit le conseil du roy d'Angleterre qu'il pense
que le roy d'Angleterre les feroit , laquelle chose ne souf-
fist pas, considéré la forme du traictié de la paix. La quarte
raison : car le roy d'Angleterre n>'offre pas à envoier les per-
sonnes devant lesquelles le roy de France devroit faire les-
dites renonciations ; et aussi ne requiert pas que le ix)y de
France luy envoie personnes devant lesquelles il les fera ,
lesquelles choses il convenist par le traictié de paix. La
quinte raison : car le roy d'Angleterre par ladite bille ou
cédulle veult que le roy de France luy délivre certaines
terres, lesquelles, par le traictié de la paix, ne regardent en
rien le fait des renonciations, si comme Monstereul sur la
mer, les quatre homaiges dessusdis , la terre de l'angle et
pluseurs autres , lesquelles ledit roy d'Angleterre veult
avoir pour ce qu'il dit qu'il y a droit et qu'il en est bien
enformé ; et le roy de France dit que elles ne doivent point
appartenir au roy d'Angleterre par le traictié de la paix ;
et n'en veult point estre juge en sa cause , ainsois en veult
estre jugié par le pape et Téglyse de Rome, à qui les parties
28S LES GRANDES CHRONIQUES.
se sont soubmises, ou par commissaires esleus ou à eslire des
parties, ainsi comme autrefois a esté fait. La sixte raison : car
le roy d'Angleterre, par ladite bille ou cédulle, veult que le
roy deFrancc luy baille lesdites terres et luy face formelment
et clerement tout ce qu'il requiert ; et il o£Ere en général
à faire au roy de France ce que faire devra, laquelle chose
cherroit en cognoissance de cause, et est obscure et incer-
taine ; car aux requestes du roy de France n'a fait né touIu
faire le roy d'Angleterre né son conseil aucune particulière
né certaine response, jasoit ce que pluseurs fois luy ait esté
requis. Parquoy puet apparoir clerement et très évidem-
ment que les responses, offres, conclusions et autres choses
contenues en ladite bille ou cédulle, sauve la grâce des op-
posans, ne sont mie raisonnablement baillées ou proposées,
espécialment par la forme et manière comprise en ladite
bille ou cédulle. Et quant le roy d'Angleterre et son con-
seil vouldront requérir ou offrir aucunes choses raisonnables
et selon la forme de la paix ; et aussi feront et vouldroot
faire de leur partie ce qu'il doivent faire sur les requestes
que le roy de France leur a fait faire par ses dis messages
envoies darrenièrement en Angleterre , tant sur Iç fait du
widcmcnt des compaignies et sur les dommaiges qu'il ont
fait au royaume de France , comme sur les autres choses
touchant le traictié de la paix, le roy de France fera très
volentiers ce que faire devra de sa partie.
M Item , dit le roy de France et son conseil , afin qu'il
appère à tout homme que tout ce qu'il a fait a esté fait
bien et duemeut, et par voie de justice, et sahs faire aucune
chose contre la paix ; que, par le traictié de la paix et par ce
que dit est dessus appert évidemment que les souverainetés et
ressors des terres bailliées par la paix au l'oy d'Angleterre
en demaine et aussi de celles qui lui doivent demourer par
la paix appartiennent et demeurent au roy de France en
(1369.) CHARLES V. 389
tel estât comme elles estoient au temps de ladite paix, puis-
qu'il n'y a renoncié. Et ainsi le dit clèrement la clause ;
(^est assai^oir. Et aussi est-ii certain et appert par ladite
bille ou céduUe et par la confession du roy d'Angleterre et
de son conseil que le roy de France n'y a point renoncié.
Et par icelle bille ou céduUe il requièrent que le roy de
France face les renonciations auxdites souverainetés et
i*essors, ce que il ne requéissent pas se il y eust renoncié,
et par conséquent en povoit et puet user, passé le terme de
ladite surséance qui duroit jusques à ladite feste St-Andrieu,
l'an soixante-un.
» Item, que, ce nonobstant, le roy d'Angleterre et le prince
son (ils, ont entrepris et actempté contre icelles souverai-
netés et ressors en plusieurs manières, et se sont efforciés
d'icelles approprier et attribuer à eux , et icelles dénier et
empeschier au roy de France auquel seul et pour le tout
elles appartenoient et appartiennent comme est dit dessus.
Premièrement le roy d'Angleterre et son gouverneur-géné-
ral de Pontieu , qui est pardessus tous les officiers de Pon-
tieu et lequel le roy d'Angleterre ne peut désavouer, a
ordené et publié audit Pontieu que tous* ceux qui appelle-
roient du séneschal de Pontieu audit gouverneur comme
à siège souverain et derrain, duquel l'en ne puist partir se
non par proposition d'erreurs comme on fait en parlement,
et après ladite ordenance a donné pluseurs ajouinemens
pardevantluy et ceux qui avecques luy seroient aux appellans
des sentences au jugement dudit séneschal; duquel sé-
neschal de tout temps on doit et est accoutumé d'appeller
au bailUf d'Amiens sans moien (1) : et ce ont fait ledit gou-
verneur, le trésorier de Pontieu et autres officiers dudit Pon-
tieu, de l'autorité etvolenté dudit roy d'Angleterre et de son
(1) Sans moyen. Sans iatennédiaire.
TOM. VI. 'i^
280 LES GRANDES CHRONIQUES.
conseil d'Angleterre, né autrement ne l'eussent osé faire né
si grant chose entreprendre. £t aussi est venu à la connois-
sance dudit roy d'Angleterre et de son conseil , et l!ont
souffert et consenti expressément ou taisiblement ; et aussi
ne puet ledit gouverneur estre désavoué comme dit est
selon raison, la coustume, et usaige et commune observance
de la court souveraine, espécialment en feit de justice et en
ce qui puet cbeoir en administration et gouvernement de
païs.
M Item , q^e lesdis gouverneur et trésorier de Pèntieu ,
considérans qu'il ne povoient par raison né dévoient entre-
prendre ledit ressort , s'efforcièrent^'enduire les subgîés de
Pontieu à ce qu'il voulsissent requérir que ledit ressert leur
feust baillié comme souverain et final, sans plus ressortir
au roy de France né à sa court de parlement ; et firent
assembler à Abbe ville, en Péglyse de Saint-Pierre , les gens
d'églyse , les nobles et les bonnes villes de Pontieu, et leur
baillièient ou firent baillier une requeste ou supplicadon
-GCHitenant que lesdis subgiés requéroient et supplioient
avoir ledit ressoit par devers ledit gouverneur ; et avoit en
icelle supplicacion pluseurs queues pour y mettre les
seaux desdites gens d'églyse, nobles et bonnes villes, et leur
requéroit-on que ainsi le voulsissent faire : mais lesdis sub-
giés, comme bien avisés et conseilliés, respondirent d'un
commun assentiment qu'il n'en requéroient riens et qu^l
ne savoient pas que le roy de France eust rencmcié à ses
souverainetés et ressors, né qu'il les eust transportés au roy
d'Angletene ; et que sur ce , ledit toy d'Angleterre et son
conseil féissent ce que bon leur sembleroit. Et d'icelle sup-
plicacion sera bien monstrée la copie se mestier est; et
estoit icelle supplicacion getée et ordenée par le conseil du
roy d'Angleterre , et contenoit , contre vérité , que le roy
de France n'avoit audit pays de Pontieu aucune souverai-
(1369.) CHARLES V. JOl
iieté, et que la seigneurie dUceluy païs estoit toute séparée
du royaume de France^
» Item y que, ce nonobstant, ledit gouverneur ordena ledit
ressort, iceluy fist publier, et en a usé et donné pluseurs
ajournemens en cause d'appel, comme dit est dessus, et en
entreprenant lesdites souverainetés et en eux efforçant
d'icelles attribuer à eux, contre raison, et contre la teneur de
ladite paix.
» Item , que ledit roy d'Angleterre , lesdis gouverneur et
trésorier ont requis et fait requérir à pluseurs nobles et
subgiés dudit Pontieu qu'il feissent seremens d'estre avec
le roy d'Angleterre contre toutes personnes qui pcvent vivre
et mourir , le roy de France ou autres. Et en y a pluseurs
qui l'ont fait ainsi par doubtance , si comme l'en dit , et à
ceux qui ne le voulurent faire en saisissent leur teires et
leur fiefs, et tient-on communelment que Ringois (1) d'Abbé-
ville a esté mort pour ce qu'il ne voult faire ledit serement
contre le roy de France ; et fu mené en Angleterre, et après
ce qu'il a esté longuement prisonnier détenu, sans lui vou-
loir ouvrir voie de droit né à ses amis qui le poursuivoient,
on Fa fait saillir des dunes du chastel^e Douvre en la mer.
» Item , que par icelle meisme manière l'a fait et s'est
efforcié de faire ledit it>y d'Angleterre et aussi le prince
son fils, au païs de Guyenne, en prenant leur faomaiges ; et
ainsi le confessent** il et est contenu en ladite bille du
conte d'Armignao et du sire de Li^bret , qu'il ont fait leur
komaigç ai^ roy d'Angleterre comme seigneur souverain ; et
que ainsi l'ont reçu le ray d'Angleterre et le prince son fils.
» Item „ que ledit roy d' Angleterre et le prince sop fîk ,
tant çn.Pontieu commç en Guyenne, ont occupé et occupent
de fait 1$l seigneurie et conuoissauce des causes toucliant les
(f>) ningois. Variante ; Aingois,
29i LES GRANDES GUROiNIQUES.
églyses cathédraux et autres églyses de fondation royale, de
ce que icelles églyses tiennent soubs eux ; et toutesvoies icel-
les églyses sont de la souveraineté et ressort du roy de
France seul et pour le tout, né oncques n'y renonça comme
dit est dessus. Et supposé que le roy ait mandé par ses let-
tres à aucunes villes , seigneurs ou pais qu'il obéissent aa
roy d'Angleterre par la manière qu'il ont fait au temps aux
roy s de France, c'est à entendre comme à seigneur en demai-
ne, et selon la forme de la paix laquelle est contenue par
exprès en la clause : c'est à sai^oir, que les souverainetés et
ressors des pais bailliés en demaine au roy d'Angleteri'e au
royaume de France , demeurent au roy de France en l'état
que elles estoient au temps de la paix , sans ce que elles
puissent estre dites ou transportées au roy d'Angleterre par
lettres contenues au traictié de la paix, né autres données
ou à donner par dit, par fait né autrement par quelconque
manière que ce soit, jusques à ce que le roy de France y ait
renoncié expressément et bailliées ses lettres ouvertes au
roy d'Angleterre ; laquelle chose il ne fist oncques.
u Item , que ledit prince a pris ou fait prendre et mettre
eu prison maistre Bernart Pâlot et monseigneur Jehan de
Ghaponnal, commis ou députés, de par le roy de France ou
de par son séneschal à Toulouse , à présenter audit prince
les lettres du roy de France ; par lesquelles ledit prince
estoit adjourné , en cause d'appel , pardevant le roy ou sa
court de parlement à Paris , à l'instance et requeste dudit
conte d'Armignac; et les a détenus prisonniers pour lonc-
temps , et encore détient en très grand contempt et mespn-
sement du roy et de sa souveraineté (1), et en actemptant
et entreprenant contre icelles souverainetés.
(1) Le manuscrit de Charles Y porte sur la marge, à cùté de ces roots:
î^o. Que il les fist morir. — Bernard Pâlot étoit un docteur, juge du roi
à Toulouse, comme on le verra N^tsXa^ ôftVajMife^ t^TT.
L.
(13C9.) CHARLES V. 293
» Item, que ledit prince, au conteinpt de ladite appella-
cion, fait guerre ouverte contre ledit conte d'Armignac et ses
adhérens , et procède contre ledit conte et contre iceux par
voie de guerre et de fait le plus efforcément qu'il puet ; et
font mourir et mettre à mort tous les appellans qu'il trou-
vent et leur adhérens. Et en ce faisant n'est pas doute qu'il
fait guerre contre le roy de France , considéré que lesdis
apellans, par ladite appellacion et durant icelle, sont exemps
dudit prince et sont en l'obéissance, sauve-garde et protec-
cion du roy ; et ne leur puet ledit prince meffaire qu'il ne
mefface au roi de France et à sa souveraineté.
» Item, que le roy d'Angleterre, en la guerre entreprise
et rébellion dessus dite, soustient et a soustenu, conforté et
aidié ledit prince son fils, et luy a envoie et envoie tous les
jours gens d'armes et archiers pour faire guerre auxdis
appellans , et par conséquent ne puet désavouer le fait dudit
prince son fils.
» Item , que le roy d'Angleterre et le prince son fils ont
pris à leur soldées et gaiges pluseurs gens de compaignies ,
ennemis du roy et du royaume de France, pour faire guerre
contre lesdis appellans , en aidant et confortant iceux et eh
les receptant en leur terres et seigneuries. Laquelle chose
il ne pevent faire par les aliances des deux roys , et une
partie desdites compaignies font demourer au royaume de
France à Ghastel-Gontier et ailleurs, pour iceluy royaume
grever et domaigier.
Item , que en ce faisant monstrent-il clèrement que il
ont lesdites compaignies soustenues , aidiées et confortées
au temps passé, et que elles sont et ont bien esté en leur
commandement , et qu'il avoient bien la puissance de les
empeschier à entrer au royaume de France et de les faire
widier et mettre hors s'il leur eust pieu; ainsi comme tenus
y estoient par lesdites aliances.
394 LES GRANDES CHRONIQUES.
n Item , qu'il n'est pas doubte que en ce faisant , il ont
fait contre les bulles et les pi*ocès du pape , et en encourant
les peines et sentences contenues en icelles, puisqu'il se
aident et se sontaidiés desdites compaignies et icelles confor-
tées et aidiées contre le royaume de France, et aussi puisque
ils les povoient retraire dudit royaume et il ne l'ont fait ,
et par spécial leur subgiés nés de leur terres et seigneuries.
£t ainsi sont par lesdites bulles et procès tous leur subgiés
et vassaux quittes et absous de tous bomaiges et seremens
èsquiels il leur estoient tenus et astrains , et puet le roy de
France assigner et mettre en sa main toitl;^ les terres,
seigneuries qu'il tiennent en demaine au royaume de
France.
» Item , que darrenièrement ont les gens du roy d'Angle*
terre chevaucliié en Pontieu par manière de guerre, et bonté
feux en la maison du seigneur de Ghastillon, et fait pluseurs
autres choses par voie de fait et de guerre contre droit et les
seremens devant fais.
» Item , que en ce faisant , il appert clèrement que lesdis
roy d'Angleterre et prince ont commenciéà procéder contre
le roy de France par voie de guerre et de fait, en venant et
en enfraignant icelle ; et en pluseurs autres manières ont
entrepris sur le ixxy de France et sur son royaume et contre
ses souverainetés , lesquelles choses et explois seroient trop
lonc à reciter. Et par les rebell ions ,^ désobéissances, actemp-
tas, mespriseiïiens et abus dessus dis, ont tant raeffait lesdis
roy d'Angleterre et prince envers le roy de France et sa sou-
veraineté, qu'il puet et luy loit (1) par raison et par bonne
justice assigner et mettre en sa main tous les demaines.que
lesdis roy d'Angleterre et prince ont au royaume de France,
tant en païs coustumier comme en pais de droit escript.
(/) Lui/ loU. Lui csl\o\8\b\c.
(1369.) CHARLES V. 99 >
Et s'il y a aucuns subglés ou autres habitans ou demeurans
en iceux deinaines, leroy leur puet requérir que il obéissent
à luy et à ses gens en ce faisant , et il y sont tenus d'obéir
comme à leur seigneur souverain. Et s'il y a aucuns subglés
ou autres qui en ce fassent désobéissance ou rébellion , le
roy de France les puet , sans ofFence de justice, faire par sa
puissance et par main armée venir à obéissance , et faire
tant que la force soit sienne ; et en ce , ne peut-on dire ou
noter voie de guerre ou de fait , mais que droite et bonne
justice ; né par ce on ne puet dire que le roy ait corn-
mencié guerre né fait contre la paix en aucune manière.
M Item, que pour les causes dessus dites et à la conserva-
cion de ses souverainetés et en usant d'icelle , a le roy de
France assigné et mis en sa main comme seigneur souverain
aucunes villes et lieux qui estoient du demaine du i*oy
d'Angleterre ; et où il a trouvé obéissance , il y a mis gens
de par luy , pour icelles villes et lieux tenir et garder en sa
main ; et où il a trouvé désobéissance , il les y contraint par
sa puissance et par la manière qui luy IcÂt à faire. Et ainsi
le peutril faire et continuer,, s'il lui pl^ist , par toupies au-
tres lieux et demaines que lesdis roy d'Angleterre et prince
ont au royaume de France , et eu. la souveraineté d'icelui.
» Et par ce que dit est dessus, puet apparoir clèrement à
tout homme que tout ce que le roy de France a fait tant en
Pontieu comme en Guyenne sur les demaines que le roy
d'Angleterre y tenoit y. il l'a fait par voie de justice et de rai-
son , et ainsi comme il luy loisoit à faire comme à seigneur
souverain ; et n'a en rien procédé par voie de guerre né de
fait; et que le roy d'Angleterre et le prince son fils ont
procédé desraisonnablement et par voie de fait , et coin-
mencié la guerre contre le roy de France et ses subgiés , et
on venant par pluseurs fois et par pUiseurs manières contre
le traictié de la paix.
996 LES GRANDES CHRONIQUES.
• » Et poiir ce que plus clèrement appère l'entendement
des choses dessus dites, et pour monstrer les justificacions
duroy de France en ces choses , s'ensuivent ci-après aucunes
requestes que le roy de France luy deut faire par le traictié
de la paix, et lesquelles les messaiges du roy de France
dessus dis ont faites audit roy d^Angleterre ; mais iceluy roy
d'Angleterre né son conseil n'y ont fait né voulu fake
response.
La première. » Gomme audit traictié entre les autres
choses est contenu au vint-septiesme et au vint- huitiesme ar-
ticles et sur ce faites lettres des deux roys , que le roy
d'Angleterre est tenu de faire widier et délivrer, à ses pro-
pres coux et frais , toutes les forteresses prises et occupées
par luy , par ses subgiés , adhérens ou aliés au royaume de
France, en quelque partie que ce soit, excepté celles du
duchié de Bretaigne et des païs et terres qui doivent
. appartenir et demourer audit roy d'Angleterre , et le devoit
avoir fait dedens la Chandeleur qui fu l'an mil trois cens
soixante ; et en icelles lettres sont nommées par exprès les-
dites forteresses occupées audit royaume ou grant partie
d'icelles. Item , que ledit roy d'Angleterre ne fit widier né
délivrer lesdites forteresses dedens ledit terme de la Chan-
deleur. Item , que celles qui furent widiées après ladite
Chandeleur , ou grant partie d'icelles , ne l'ont point esté
par ledit roy d'Angleterre né à ses frais né despens, comme
faire le devoit ; ainsois l'ont été aux frais et despens du roy
et de ses subgiés et des païs où lesdites forteresses étoient
assises. Item , que aucunes des forteresses ne furent oncques
délivrées , ainsois ont toujours esté occupées et encores sont
par ledit roy d'Angleterre ou par ses subgiés ou aliés , c'est
assavoir la Roche-de-Pesay (1) ; et toutesvoies ladite Roche-
[i) La Roche de Pesay. Aujourd'hui Laroche-Posay , sur les limites de
Ja Touraiae et du Poitou.
(1369.) CHARLES V. 297
de-Pesay est par exprès nommée audit traictié entre les
forteresses qui dévoient être widiées et délivrées au pais de
Tourraine. Item , par la faute dudit widement, ceux qui
demeurèrent es dites forteresses pour ledit roy d'Angleterre
ont pillié , gasté et destruit le païs pour le temps qu'il y
ont esté , et aussi durement où pou s'en failloit comme
il faisoient durant la guerre , levé nouvelles raençons et fait
tout le mal qu'il povoient. Item , que par ce a convenu que
les païs ou lesdites forteresses estoient aient acheté lesdîs
fors (1) à grans sommes de deniers, pour ce que le roy d'An-
gleterre ne les faisoit pas widier , nonobstant qu'il en feust
pluseurs fois sommé et requis ; et jà soit ce que le roy de
France eust fait de sa partie ce que faire devoit pour ledit
widement : et seront bailliées, toutesvoies que besoin sera,
par déclaration , les forteresses rachetées aux despens du
roy et du pays. Item , que en ces choses le roy et ses subgiés
ont estédomaigiés jusques à très grans sommes aussi comme
inestimables y à déclarer quant temps sera , et desquelles
choses le roy doit estre desdommaigié par le roy d'Angle-
ten'e. »
La seconde, » Gomme entre les deux roys par ledit traictié
de la paix, soient faites et passées alliance contre toutes per^
sonnes, excepté le pape et le saint-siége de Rome et l'empe-
reur qui est à présent, pour eux, leur enfans, leur hoirs et
successeurs , leur royaumes, terres et subgiés quelconques ;
et entre les autres choses soit contenu en icelles alliances ,
que le roy d'Angleterre ne soufferra aucun de ses subgiés
né autres quelconques aler né entrer au royaume de France,
né en autre teiTe du roy , ses enfans , hoirs ou successeurs ,
pour y faire guerre, domaige ou offense aucune, à gaige, à
service d'autrui né autrement, par quelconque manière ou
(1) Fors, Forteresses.
298 LES GRANDES CHRONIQUES.
cause que ce soit ; aiasois les empescbera ou desiourbera
de tout son pouvoir, et les ennemis ou malveiillans du ro;
au royaume de France ne receptera çn son royaume ou
aucunes de ses terres, né aide ou confort ne leur fera; et se
aucun de ses subglés faisoieut le contraire , ou aussi une
guerre villaine ou domaige au roy ou au royaume de France,
par ses successeurs ou sqjïgiés il les pourroit ou feroit
pugnir si grandement qu'il seroit example à tous autres ;
et de tout son pouvoir feroit réparer et adressier tous les
domages, actemptas ou entreprises fais à l'encontre ; et se il
faisoit , procurait ou souffroit sciemment le contraire estre
fait , il vou|olt encourir les peines contenues è&<Lites al*
Ua^nces.
M Item , qu'il n'est pas doubte que par lesdites alliances
Iç roy d'Angleterre estoit et est tenu et obligié à destonrber
Qt empeschier de tout son povoir et procurer et faire dili-
gçncç par deffenses, inhjibicions et 4^ toutes autres manières
qu'il poroit^ que aucun de ses subgiés n'entrast au royaume
de France pour y faire guerre ou domaige par manière de
compaignies à service ou gaiges d'autruy, ou autrement par
quelconque cause que ce soit ; et aussi il estoit et est obli-
gié s'il faisoit le contraire de faire réparer et adressier les
seurprises ou actemptas fais par ses subgiés, laquelle chose
il de voit faire en les coptraingnant à widier le royaume
de France , et faisant redressier les dpuiaiges qu'il avoient
fais : autrement les actemptas ne seroient pas adressiés né
réparés,
n Item , que selon lesdites alliances puisque le roy d'An-
gleterre estoit tenu de d^touvbçr et empesch)er que ses
subgiés n'entrassent au royaume de France pour y £ftnre
guerre , par semblable voie et pai* plus forte il estoit tenu ,
s'il y entroient ou faisoient guerrç , de les faire widier et
retraire dudit royaume.
(1369.) CHARLES V. 209
» Item , que par exprès il est retenu ès-dites alliances ,
comme dit est dessus , que ledit roy d'Angleterre ne souf-
ferra point le contraire sciemment ; lesquelles paroles em-
portent que se il le scet et vient à sa connoissance , quHl les
fera widier et les empeschera de tout son pouvoir , autre-
ment il se soufferroit sciemment et seroit contre lesdites
alliances et promesses.
» Item ) que par lesdites alliances , ledit roy d'Angleterre
est tenu à trois choses : premièrement de non souffrir les
subgiés faire gUerre ou domaige au royaume de France ;
secondement il est tenu cle les destourber ou empeschier ;
et tiercement il est tenu se il font le contraire de réparer et
adressier leur entreprise et actemptas, et par conséquent de
les faire widier du royaume de France y comme dit est
dessus y soit qu'il soient entrés par manière de compaignies
à service âk gaiges d'autrui, ou autrement : et aussi doit
rendre et restablir ou faire rendre et restablir tous les
domaiges que le roy , son royaume et ses subgiés ont eu et
soustenu pour celle cause , et aussi ne les «ioit récepter,
né à iceux prester conseil , confort ou aide en aucune ma-
nière.
» Item , que par lesdites alliances , ledit roy d'Angleterre
est obligié de faire les choses dessusdites de tout son povoir,
lesquelles paroles sont à entendre civilement et raisonna-'
blement et de tel povoir que le roy d'Angleterre a sur ses
subgiés; c'est assavoir, qu'il leur doit mander et comman-
der qu'il wident le royaume , et se ils n'obéissent à ses
commandemens il les y doit contraindre par sa puissance
et main armée et ce emportent les paroles : de tout son
pofoir , lesquelles sont à entendre cum effeclu,
» Item, que, ce nonobstant, les subgiés du roy d'Angle-
terre et du prince, tant d'Angleterre comme de Guyenne ,
ont esté au royaume de France, tant par manière decowv-
300 LES GRANDES CHRONIQUES.
paignies comme autrement, et y oat fait guerre et tous les
domaiges , excès et maléfices que l'en poui*roit dire né
desclairer, et ont esté pour la grant partie du temps depuis
le traictié de la paix , et encores y sont à présent et ont esté
dès la derrenière venue par l'espace d'un an continuelle-
ment et plus , sans en partir ; tous ou la plus grant partie
subgiés et des terres et de l'obéissance dudit roy d'Angle-
terre et du prince son fils ; et y ont fait et y font de jour en
jour domaiges et excès irréparables et aussi comme inesti-
mables (1), et grant partie des pillages portés, réceptés et
vendus en Guyenne.
» Item , que il est venu à la connoissance dudit roy
d'Angleterre, que lesdites compaignies estoient au royaume,
et l'en a le roy de France , par pluseurs fois , sommé et
requis qu'il les voulsist faire widier et partir du royaume
de France et faire reparer les domaiges et actemptas que
fais avoient ; laquelle chose le roy d'Angleterre et le prince
n'ont pas fait , jà soit ce que faire le peussent et deussent
selon le traictié de la paix,
» Item , que supposé que ledit roy d'Angleterre leur ait
fait faire aucuns commandemens de bouche de widier le
royaume , ce ne doit pas soufïire ; car puisqu'il n'obéissent
à ses commandemens , il les doit contraindre de fait , autre-
ment il ne faisoit pas bien son devoir né son povoir.
» Item , que ledit roy d'Angleterre ^ tant pour lesdites
alliances comme par une lettre appellée exécutoire passée à
Calais , doit punir les dessus dis , ses subgiés , qui feront
guerre ou domaige audit royaume de France pour quel-
conque cause que ce soit comme traistres, et en la manière
qu'il est acoustumé à faire en crime de lèse majesté s'il les
puet appréhender , ou bannir de son royaume s'il sont
(I) La fin de cet alinéa et le suivant ont été omis dans les éditions pré-
cédentes.
•4
(1369.) CHARLES V. 301
absens, et leur biens ou tterres confisquer, sans iceux jamais
récepter en son royaume, s'il ne se partent du royaume de
France, dedens un mois après ce que il en auront esté
sommés et requis par aucun des gens dudit roy d'Angle-
terre ou autre personne publique; de quoi rien n'a esté
fais , ainsois sont et viennent pluseurs d'iceux par le
royaume d'Angleterre et par Guyenne^ et aussi joyssent de
leurs biens paisiblement.
» Item , que pour les choses dessus dites et occasion
d'icelles, le roy de France a esté domaigié irréparablement
et ses subgiés jusques à sommes ainsi comme inestimables ,
et desquelles choses le roy de France doit estre desdomalgié
par le roy d'Angleterre et lesquelles choses seront bien
esclaircies et montrées.
» Item, et avecques ce, fasse le roy d'Angleterre royal-
ment et de fait widier les gens des compaignies qui sont au
royaume de France , spécialment ceux qui sont de ses terres
et seigneuries et du prince son fils ; et que de ce fasse tout
son povoir par la manière que contenu est èsdites alliances.
Et plaise au roy d'Angleterre dire aux messaiges du roy de
France à cette fois ce qui l'en plaira faire ; car le roy de
France tient que le roy d'Angleterre y est tenu par le traictié
de la paix et par lesdites alliances. »
La tierce, » Que comme esdites aliances, entre les autres
choses soit convenu que se aucun des deux roys requiert
l'autre en son ayde, celui qui ainsi sera requis aidera le
requérant et luy donra tout le bon conseil qu'il pourra aux
despens du requérant : et il soit ainsi que ledit roy de
France ait fait requérir le roy d'Angleterre pa« ses messai-
ges qui y furent derrenièrement qu'il voulsist mander et
commander à ses subgiés que se le roy de France les requé-
roit de luy servir contre les compaignies à ses despens qu'il
luy aidassent, et que aussi voulsist mander au prince sou
?02 LES GRANDES CHRONIQUES.
fils que il commandast à ses snbglés de Guienne ; et mes-
mement (1) qa'il yen avoit aucuns qui estoient ses hommes
et le dévoient servir contre autres personnes que contre le
roy d'Angleterre ou ses enfans. Laquelle requeste fu plaine-
ment reffusée auxdis messaiges du roy, soubs couleur que
le conseil dudit roy d*Angleterre disoit que le roy d'Angle-
terre avoit à faire de gens d'armes ou doubtoit d'en avoir à
faire prochainement» et aussi disoit-il du prince. Sur quoy
leur fu requis que il baillassent lesdis mandemens à leur
subgiés de servir le roy à ses despens, comme dit est, an cas
que ledit roy d'Angleterre ou le prince ne les manderoient
ou embesogneroient pour fait de guerre qui leur survenist ;
laquelle chose leur fu encore refusée. Et toutesvoies ledit
roy d'Angleterre né aussi ledit prince n'avoient né depuis
n^eurent aucune guerre pour laquelle il embesc^nassent
ceux que le roy de France requéroit à avoir en son service
à ses despens. *
» Item, que, pour ce, en y a eu pluseurs de la duchié de
Guyenne qui n'ont osé venir au service du roy, et aucuns
qui y sont venus n'y vindrent pas si tost que le roy en eust
besoin ; et en ce a esté le roy et ses subgiés grandement
domagié et irréparablement,
» Item, que les gens du roy nostre sire estant devant Faye-
la-Yigneuse où lesdites compaignies estoient, en entencion
d'icelles compaignies combattre, le séneschal de Poitou, où
autres gens ou officiers du prince firent commandement de
par le prince à pluseurs seigneurs qui tiennent aucunes
terres du prince, que il se partissent de d'avec les autres
gens du roy nostre sire, et que, sur quanque il se pouvoient
inefTaire envers ledit prince, ne feussent .avec les gens du
roy nostre sire né mefféissent auxdites compaignies.
(i) ilestnemeni que. Avec d*aulanl plus de raison que.
(13G9.) CHAULES V. 303
La quarte. » Que comme pluseiirs gens de compaignles des
terres et seigneuries, du roy d'Angleterre et du prince fus-
sent au royaume de France et iceluy gastassent et pillassent
en faisant tous les maux et domaiges que l'en sauroit réciter,
et pour résister à leur maie volenté et iceux faire partir et
widier le royaume de France où il estoient, les séneschatix
de Thoulouse et de Garcassonne et autres officiers, vassaux
et subgiés du roy de France, se fussent assemblés au lieu
de Lisledieu au pouvoir du roy nostre sire, les gens et sub •
giés du prince confortèrent et aidièrent les dessusdis des
compaignies par tele manière que les gens de la partie du
roy de France furent desconfis, mors et pris, et lesdis sénes^
chaux et pluseurs barons, vassaux et subgiés du roy menés
et détenus prisonniers au povoir du prince et raençonnés ,
et les biens et pillages receus et receptés, et depuis furent
mis les prisons à grans et excessives raençons ; et en ce
a esté le roy de France et ses subgiés très grandement
domagié.
» Item, que de réparer et adrécier les choses dessusdites
fu le prince sommé et requis de par le roy de France et de
par monseigneur le duc d'Anjou, et furent envoies messa-
ges , lesquels firent lesdites requestes et baillèrent par
escript audit prince bu à son chancelier pour luy ec de son
commandement.
M Item, que jasoit ce que le prince leur fist respondre
qu'il esloit courroucié des domaiges qui estoient fais au
royaume de France, et que il, quant il seroit retourné d'Es-
paigne , en feroit son adrecement , toutesvoies rien n'en fu
fait en effet , si comme ces choses peuvent apparoir clere-
ment par instrument publique fait et donné sus lesdites
requestes et responses ; et a faiUu que les officiers et subgiés
du roy ou grant partie d'eux se raençonnassent très excessi-
vement, et plus que faire ne deussent en guerre ovxNCtV^^eX.
304 LES GRANDES CHRONIQUES,
soustenissent pluseurs autres domaiges ; et doivent lesdis
dommages estre restitués et réparés comme fais contre les
alliances et traictié de la paix faîte entre les deux roys.
» Item, et oultre les choses dessusdites, nouvellement
est advenu que Gursomile (1) et autres capitaines desdites
compaignies sont venus au royaume d'Angleterre à Lon-
dres et ailleurs, et là ont demouré et esté réceptés par plu-
seurs journées et y ont été rafreschis de chevaux, hemois,
gens d'armes et archiers qu'il en ont menés et de toutes
autres choses qu'il ont voulu avoir, et que plus est, dient
aucuns qu'il ont esté au propre hostel du roy d'Angleterre
receus et festoies.
La quinte. » Que comme par le traictié de la paix il soit
dit, c'est assavoir au neuviesme article, que se aucunes
terres sont bailliées au roy d'Angleterre par le traictié de la
paix, lesquelles ne furent autrefois des roys d'Angleterre,
il les aura en l'estat que il estoient au temps dudit ti*aictié ;
et il soit ainsi que au temps de la paix et par avant, la royne
Blanche tenoit paisiblement et prenoit par sa main la
revenue de la commune paix de Rouergue au prix de dix
mil livrées de terre ou rente ou environ ; et le prince ou
ses subgiés pour luy détiennent et occupent de fait ladite
commune paix de Rouergue, et ont levée par pluseurs
années , né délivrer ne la veulent ; et toutesvoies la sénes-
chaucie né la terre de Rouergue n'avoient onques esté au
roy d'Angleterre avant ladite paix ; si soit ladite commune
paix mise au délivre avec les arrérages qui en ont esté levé
pour huit ans ou environ, qui montent pour chascun an
dix mil livres ou environ.
Im sixiesme. » Que comme par ledit traictié de la paix
les souverainetés et ressors du roy nostre sire lui doivent
(0 Gursontiie. Variante : Garsonailles.
(I3G9.) CHARLES V. 305
deinourer entièrement sans ce que le roy d'Angleterre en
puisse ou doie user en aucune manière; et il soit ainsi
que le roy d'Angleterre et le prince son fils se sont effor-
ciës et encore s'efforcent en pluseurs manières de user des-
dites souverainetés et ressors , si comme en Pontieu où il
ont nouvellement ordené un siège d'appellacions pardevant
le gouverneur de Pontieu, pour cognoistre des appellacions
qui se feront du séneschal de Pontieu ; duquel séneschal
l'en doit appeller sans moien au gouverneur du baillif d'A-
miens et de là en Parlement à Paris, et ainsi il a esté fait
de tous temps.
» Item, que le roy d'AngleteiTe, ses gens ou officiers pour
luy, ont ordené en ladite conté de Pontieu, que quiconques
appellera dudit séneschal, qu'il appelle audit gouverneur
de Pontieu comme siège souverain et final; et de fait ont
donné ajournemens et rescrips en cause d'appel pardevant
ledit gouverneur de Pontieu , en usurpant et entreprenant
lesdites souverainetés et ressors.
» Item, cognoissent et s'efforcent de cognoistre des causes
touchans les églyses cathédraux et autres églyses de fon-
dacion royal, laquelle chose nul ne puet faire que le sei-
gneur souverain tant seulement ; et généralment s'efforcent
de tout leur povoir de entreprendre à user desdites sou-
verainetés et ressors , tant en Guyenne en donnant ajour-
nemens en cause d'appel que autrement, jasoit ce que
faire ne le pevent né ne doivent : ainsois en puet user le
roy de France seul et pour le tout comme dit est.
» Item, que veues et considérées les choses dessusdites,
lesquelles sont venues de nouvel à la cognoissance du roy
de France , il appert que le roy d'Angleterre et le prince
doivent cesser de user desdites souverainetés et ressors, et
que tout ce que fait en ont doit estre rappelé et mis au
néant,
26.
30G LES GRANDES CHRONIQUES.
La septiesme. » Que comme ledit roy d'Angleterre et le
priacc son (ils, soubs umbre et couleur dudit traictié de la
paix, aient occupé et de fait détiennent et occupent plu-
seurs villes, chasteaux, terres et lieux, lesquels, par ledit
traictié , ne leur doivent estre baiUiés, né à eux appartenir
né demourer; et aussi aient lesdis roys d'Angleteire et prince,
par eux, leur gens et officiers, fait et exercé plufieurs explois
de seigneurie et de justice en pluseurs Vvei^jk où il ne le
poFCMent faire né dévoient ; ainsois en appai*tient la justice
et seigneurie au roy de Finance ou à ses vassaux et subgiés,
lesquelles occupacions et explois seront déclarés se besoin
est. Si se doivent lesdis roy d'Angleterre et prince cessier
et délaissier desdites occupacions et explois, et tout ce
qu'il ont fait doit estre rappelé du tout et mis au néant ;
et avec ce rendre et restituer tout ce qu'il en ont pris, levé
ou emporté par eux,. leur gens ou officiers.
La huitiesme. » Que comme le roy de France ait fait et
accompli tout ce à quoy il estoit ternie par le traictié pour
avoir la quinte partie des bostaiges nobles qui sont en
Angleterre, que ladite quinte partie luy soit délivrée \ et
pour ce demande ceux dont les noms s'ensuivent : c'est
assavoir le conte de Harecourt , le seigneur de Montmor
rency, le conte de Porcien et le sire de Roye. — Par le rey
en son conseil ou assei^lée tenue à Paris le onziesme jour
du mois de may, l'an mil trois cent soixante-neuf (1). »
(1) Le manuscrit de Charles V porlc en marge robservation suivanle:
Ko : Que pour Vocasi^ des choses dessusdites recommença guerre enire Ut
deux roys de France et d* Angleterre.
(I3C9.) CHARLES V. 307
XXI.
Le mariage de monseigneur de Bourgoigne et de madame
Marguerite y fille du conte de Flandres,
L'an mil trois cent soixante-neuf dessusdit, le dix-nea-
viesme jour du mois de juing, le mariage de monseigneur
Phelippe, frère du roy de France et duc de Bourgoigne, et
de Marguerite, fille de messire Loys conte de Flandres, fu
fait et célébré en l'abbaye de Saint-Bavon de Gand par
l'evesque de Tournay : et ot en ladite abbaye ce jour moult
belle et notable feste. Ett l'endeniain , jour de mercredi ,
ledit duc de Bourgoigne donna à ^sner à toutes gens qui
y vouldrent disner en l'abbaye de St-Père de Gand, en la-
quelle il estoit logié et en laquelle il estoit descendu le lundi
précédent environ disner. Et jousta-l'en et fist-l'en moult
belle feste le mardi, mercredi et jeudi ; et y furent le duc
de Breban oncle dudit duc de Boui^oigne , et la ducbesse
de Brebaii, qui estoit tante de ladite Marguerite, duchesse
de Bouiigoigne; et aussi avoit icelle Marguerite esté par
ayant femme du duc Phelippe de Bourgoigne , qui avoit
esté trespassé l'an mil trois cent soixante^un , et ainsi fu
duchesse de Bourgoigne deux fois. Et par le traictié de ce
derrain mariage fait le dix-neuviesme jour de juin, comme
dit est , les villes de Lille, de Douay et H'Orchies, avec les
cbasliaux et chastellenies et toutes les appartenances, furent
baiUiées audit conte lors de Flandres , par certaines ma*
nières et condicions, si comme par le traictié puet apparoir,
dont la teneur ensuit :
308 LES GRANDES CHRONIQUES.
XXII.
Le Iraictié du mariage.
u Traictié et accordé est par nous Pierre , evesque
d'Aucerre, Gauchier , seigneur de Ghasteillon, et maistre
Arnaud de Gorbie , au nom et pour le roy nostre sire, qui
estions envoies de par lui pour traictier du mariage de mon-
seigneur le duc de Bourgoigne et madame Marguerite,
fille monseigneur de Flandres , duchesse de Bourgoigne ,
par vertu de certaine commission et povoir à nous sur ce
baillié de par le roy, d'une part; et le conseil monseigneur
le conte de Flandres, au nom et pour ledit conte, d'autre,
en la manière qui s'ensuit. Premièrement pour sanctifier et
faire raison à monseigneur de Flandres , tant de dix mil
livrées de terre à héritaige qu'il demandoitau roy nostre sire
par lettres du roy Jehan de bonne mémoire, son père dar-
renièrement trespassé que Dieu absoille , et par les siennes
sur ce faites, et des arrérages d'icelles pour pluseurs années,
comme de cent mil deniers d'or à l'escu , pourlarécompen-
sacion de sa monnoie de Glamecy, et pour le paiement de
certaine quantité de gens d'armes tenues par lono^emps à
Gravelinghes ; nous, au nom du roy, pour faire raison audit
monseigneur de Flandres de ladite demande , et pour le
roy en acquitter vers luy , avons accordé que le roy douera
et baillera, pour lesdites dix mil livrées de terre, en héritaige
perpétuel , audit monseigneur de Flandres et à ses hoirs
et successeurs, contes ou contesses de Flandres , les villes,
chasteaux, chastellenies de Lille, de Douai et d'Orchies, et
toutes leur appartenances, baillies, patronaiges, nobletÀ
et appendances quelconques , que les prédécesseurs dudit
monseigneur de Flandres , contes de Flandres, tenoient au
temps que elles furent transportées es prédécesseurs du roy,
(1369.) CHARLES V. 309
par la manière et condicions qui s'ensuivent : c'est assavoir
que au cas que ledit monseigneur de Flandres n'aroit hoir
masle de son corps en loyal mariage , lesdites villes y chas-
teaux et chastellenies appartenans et appendans quelcon-
ques, seront hëritaige de madame la duchesse de Bourgoi-
gne, sa fille , de ses hoirs masles procréés du corps dudit
monseigneur le duc de Bourgoigne, et aussi des hoirs
masles procréés et descendans en droite ligne et en loyal
mariage de leurs dis hoirs masles ; et que au cas que ledit
monseigneur de Flandres , en loyal mariage n'auroit hoir
masle, né ladite madame la duchesse de Bourgoigne sa fille
aussi n'auroit hoir masle procréé du corps dudit monseigneur
le duc de Bourgoigne comme dessus est dit, et que ladite ligne
en descendant des hoirs masles dudit monseigneur de Flan-
dres et de ladite madame de Bourgoigne procréés dudit mon-
seigneur de Bourgoigne, comme dit est, faudroit ; par quoy
en aucun temps avenir la conté de Flandres eschéist à fille ou
à autres hoirs masles et femelles : le roy et ses successeurs
roys de France pourront en ce cas ravoir lesdites villes, chas-
teaux, chastellenies, appartenances et appendances, en bail-
lant dix mil livrées de terres à héritaige par monnoie de
Flandres courant le sixiesme jour du mois de novembre l'an
mil trois cens cinquante -cinq, — c'est assavoir, le marc d'ar-
gent au marc de Troyes pour cent dix-huit sols parisis,— aux
hoirs de monseigneur de Flandres, contes ou contesses de
Flandres , assises en franc demaine bien et souffisaument ;
c'est assavoir, les cinq mil livrées de terre dedens le royaume
de France, entre la rivière de Somme et Flandres en descen-
dant jusques à la mer ; et les autres cinq mil livrées de
terre près des contés de Nevers ou de Rethel. Et au cas
qu'il plaira au conte ou contesse de Flandres qui sera au
temps du rachat , il aura pour les dis cinq mil livrées de
terre dessus dis , qui se trouvent à seoir près des contés de
."(10 LES GRANDES CHRONIQUES.
Nevers ou de Rethel, comme dit est, argent. C'est assavoir
pour le denier de rente , quinze deniers paies à une fois
monnoie de France (1), ou vint deniers paies tout à une fois
de ladite monnoie de Flandres , lequel qu'il plaira mieux
au conte ou contesse de Flandres, qui sera au temps dudit
rachat ; lequel rachat, se ledit duc de Bourgoigne aloit de
vie à trespassement, sans laissier hoir masle procréé de soa
corps et du corps de ladite duchesse , que Dieu ne veille, le
roy né ses successeurs ne pourroient ce faire durant la vie de
ladite duchesse de Bourgoigne, tant qu'elle se tendra de remsh
rier, ou se elle se marie de la volenté et assentement du roy
nostre sire ou de ses successeurs roys de France ; et tcniont
les syucc^seurs dudit conte de Flandres, contes ou contesses
de Flandres les cinq mil livrées de terre qui seront «ssises
entre la rivière de Somme, la conté de Flandres et la mer,
comme dessus est dit, en un homaige avec la conté de Flan-
dres, et en partie aussi noblement comme ladite conté de
Flandres est et doit estre tenue de la couronne de France.
Et avec ce , il tenront les autres cinq mil livrées de tene,
qui seront assises , comme dit est , près desdis contés de
Nevers ou de Rethel , à une foy et à un homaige à par luy
aussi noblement comme celle desdites contés dont elles
seront plus près assises est tenue de la couronne de France.
Et lesdites villes , chas^eaux , chastellenies de Lille , de
Douai et d'Orcliies , et toutes les appartenances et appen-
dances d'icelles tenront ledit monseigneur de Flandres , ses
hoirs masles, ladite duchesse de Bourgoigne , sa fille, ses
hoii*s masles , leur hoirs et successeurs contes et contesses
de FlandiTs en un homaige et en pairie avec la conté de
(f) C'étoU par conséqaeot un intérêt h six pour cent. Il me semble
que dans Toploion la plus répandue, Tlntérôl de l'argent passoit pour être
alors bien plus considérable. — Tout ce traité est méconnaissable dans les
éditions précédentes.
(13C9.) CHARLES V. 311
Flandres > et aussi noblement que ledit monseigneur de
Flandres tient et doit tenir ladite conté de Flandres ; i^éservé
au roy et à sesdis successeurs roys.de France, le fié, ressort
et souveraineté desdites villes, •hasteaux, chastellenies de
mie, de Douay et d'Orchies^ et des appartenances et dépen-
dances d'icelles, et les drois royaux que les prédécesseurs
du roy y avoient au temps que elles estoient es mains des
contes de Flandres , prédécesseurs dudit monseigneur de
Flandi*es ; et aussi réservé au roy et à sesdis successeurs ,
roys de France, le rachat desdites villes, chasteaux, chas-
tellenies , appartenances et appendances , au cas et par la
manière et condicions dessusdis. Et ne seront tenus les
hoirs dudit monseigneur de Flandres , contes ou contesses
de Flandres ^ de baillier et i-endre iceux chasteaux, villes,
diastellenies > appartenances et appendances es mains du
roy ou de ses successeurs, roys de France, jusques à ce que
lesdites dix mil livrées de terre parisis, monnoie de Flaadi^es
dessusdite, leur seront assises plainement en franc demaine
et délivrées par la manière dessus déclarée, et qu'il en
Aient la paisible possession, réaiment et de fait. Lesquelles
villes, chasteaux, chastellenies, appartenances et appendan-
ces quelconques de Lille, de Douay et d'Orchies, le roy et
ses successeurs, roys de France, seront tenus de deschargier
de toutes charges et assignacions faites sur icelles, à héri-
taige, à vie, à terme ou autrement, et puis que elles furent
bailliées à sesdis prédécesseurs roys de France ; et en prendra
le roy nostre sire dès maintenant la charge sur luy et en
acquittera et sera gainant audit monseigneur de Flandres,
ses hoirs et successeurs, verf^ous'^ceux qui aucune chose
luy en pourroient ou vouldroîent demander ; sauf que se
aucunes rentes en sont aliénées en héritaige à églyse, depuis
ledit temps, le loy sera tenu de en faire recompensacion
audit monseigneur de Flandres en autre terré assise bien
312 LES GRANDES CHRONIQUES.,
et soufflsaminent, entre la rivière de Somme et ladite conté
de Flandres en franc demaine, près desdites villes, chas-
teaux , chastellenies , appartenances et appendances quel-
conques , tout en un hommaige avec ladite conté de Flan-
dres ; ou le roy paiera audit monseigneur de Flandres pour
mil livrées de terre par an , se tant y a , vingt mil florins
d'or frans de France pour une fois ; et se plus ou moins y a,
à l'avenant. Laquelle assiete ou paiement le roy fera parfaite
et accomplie , comme dit est, audit monseigneur de Flan-
dres dedens le jour de la feste saint Remy, en octobre pro-
chain à venir au plus tart ; et de ce asseurera bien et souffi-
samment ledit monseigneur de Flandres par bons plaiges
et souffisans, agréables audit conte et qui s'en feront déb-
teurs principaux avant le mariage. Et pour ce que depuis
que lesdites villes, chasteaux, chastellenies, appartenances
et dépendances vindrent es mains de sesdis prédécesseurs
roys de France, iceux prédécesseurs ont acquis le chastel
et la terre de l'Escluse, emprès Douay, qui meuvent et sont
d'ancienneté du fié et du ressort du chastel de Douay , le
roy vouldra , promettra et consentira que ledit conte de
Flandres et ses hoirs , par la manière dessusdite , en aient
hommaige d'un homme héritier de la terre , et tout autel
droit, ressort et souveraineté sur lesdis chastel et terre de
l'Escluse, comme ses prédécesseurs, contes de Flandres y
avoient, quant lesdites villes, chasteaux, chastellenies,
appartenances et appendances de ville de Douay et d'Or-
chies estoient en leur mains , nonobstant que les prédé-
cesseurs du roy aient acquis le demaine. Et sera tenu ledit
conte de Flandres de faire derechief homaige au roy de la
conté de Flandres et desdites villes, chasteaux, chastelle-
nies de Lille, de Douay et d'Orchies, et des appartenances
et appendances d'icelles adjointes à icelle conté, à tenir en
un hommaige et en partie, comme dit est, en la manière
(1369.) CHARLES Y. 313
que derrenièrement il fist hommaige au roy de la conté de
Flandres. Et si asseurera ledit tnonseigneur de Flandres le
roy, et obligera luy, ses hoirs et successeurs cpielque part
qu'il soient audit royaume, de rendre et baillier au roy et ses
successeurs, roys de France, lesdis chasteaux, villes, chas-
tellenies, appartenances et appendances de Lille, de Douay
et d^Orchies , au cas que les condicions dessusdites aven^
roient, que Dieu ne veuille, et que on les racheteroit par la
manière dessusdite. Et quant à ce , soumettra ledit conte
soy, sesdis hoirs et successeurs et lesdis biens et terres de
luy et d'eux à la juridicion et contrainte du roy et de ses
successeurs , roys de France et de sa court , par lesquelles
lesdis hoirs et successeurs seront contrains à ce et non autre-
ment, ledit rachat premièrement fait par la manière que
dessus est dit ; et les hoirs et successeurs dudit conte de
Flandres aians premièrement, royalment et de fait la pos-
session paisible de ladite récompensacion deuement faite
et sans fraude. Et par espécial, vouldra ledit monseigneur
de Flandres, se ses hoirs estoient défaillans de rendre et
baiUier lesdites villes, chasteaux, chastellenies , apparte-
nances et appendances de Lille , de Douay et d'Orchies
et des appendances quelconques, que adont le roy et
ses successeurs roys de France puissent, s'il leur plai-
soit, saisir et arrester toutes leur terres dessusdites, et
contraindre les hoirs dudit conte par toutes voies raison-
nables, par sa jusridicion temporelle et non autrement,
afin que lesdites villes , chasteaux , chastellenies , appar-
tenances et dépendances dessusdites luy feussent rendues.
Et icelles rendues, le roy sera tenu de tantost oster et
mettre au nient les arrests et saisines et tous empesche-
mens mis aux terres , biens et possessions dessusdites sans
nul contredit, et en baillera ledit conte ses lettres. Et en
oultre , baillera le roy audit conte de Flandres pouv l^l^x-
T7
314 LES GRANDES CHRONIQUES.
seurs grans sommes d'argent en qaoy il est tenà à lûy , pbur
les demandes dessusdites, deviï cens mil deniers d'or francs
de France, desquels le roy luy paiera cent mil francs huit
jours avant ledit matiage ; et les autres cent mil francs lay
fera le rûy paier et délivrer en sa ville de B#uge», dedens
deux ans ap^ës ledit mariage fait ^ à quatre termes^ et par
quatre fois; c'est assavoir : vint^^ïinq mil franc» en la fin
de demy an a'près ledit mariage > et après, de demy an ea
demy an à ckascun terme vint-cinq mil : et de ce luy doora
le roy ses lettres obligatoires et bons plaigetiiens et souffi-
sans agréables audit conte de Flandres, qui de ce s'oblige-
ront bien et souffisamment Ipalr lettres, eik leur propres et
privés noms et chascun pour le tout envers ledit ccmte de
Flandres , s'aucune d^ffaute avoit au paiement àeadis cent
mil francs aux termes dessus déclarés; et de ce donrcmt
bonnes lettres et souffisans, teles qui souffisent audit mon-
seigneur de Flandres ; et par baiUaiit ro3^ment et ûe fait
audit conte de Flandres lesdités villes, chasteaux, chastd>-
lenies-, appartenances et appendances et la possession pai*
sible d'icelles comme dessus est dît , le roy et ses succeaseufs
roys de France et autres pour ce obligiés ^ sont et senmt
quictes envers luy et ses hoirs et successeurs des dix mil
livrées de terre dessusdites. Et aussi par luy paiftnt> 6omme
dit est, les deux cens mil francs, sera le roy quicte envers
luy et sesdis successeurs de tous les arrérages d'icelles dix
mil livres de rente et des dessusdis cent mil esctis pôtirles
gens d'armes qu'il tient à Gravelinghes et pour le résrfe de sa
dite monnoie de Glamecy. Et sera tenu ledit monseigneur
de Flandres rendre au roy toutes lettres qu'il a sur ces
choses du roy Jehan, père du roy à présent , et de lu y da
d'autres pour ce obligiés ; et dès maintenant veult que elles
soient nulles, et jamais n'en pourront ledit conte né ses suc-
cesseurs aucune chose demander au roy né à ses successeurs
(1309.) • CHARLES V. 516
OU autres pour ce oblig\ês, coçxme dit est. Et avec ce pro-
mettra le roy audit monseigneur de Flandres que la posses-
sion desdites villes, cLasteaux, chastellenies, appartenances
çt appendances quelconque^ de Lille, Douay et d'Orchies,
il li^ ^l'a baillier et délivrer royalment et de f^t, et luy
paier plainement les premiers cent mil francs dessusdis y
avant que le mariage se fasse en sainte églyse. Et iceluy
mariage lait en sainte églyse, comme dit est, ladite duchesse
dç Bourgpigne demourra au pays de Flandres par un an
après Içdit mariage faili, ou par tant de temps d'iceluy an
comme il plaira qudit monseigneur de Flandres; et voudra
et consen|;ira le roy pour luy, ses hoirs et sii|LÇçesseurs, roy s
de France , que toutes lettres et munimens que il a ou
puet avoir ou autres de par luy dudit monseigneur de
Flandres ou de ses prédécesseurs audit pays de Flandres,
toucbans, en quelque manière qi^ ce puisse être, le trans-
port fait par ledit conte ou ses prédécesseurs aux prédéces-
seurs du roy, desdis cl^asteaux, villes et chastellenies de
Lille, de Douay, d'Orchies, et des appartenances et appen-
dances d'iceux quelconques, soient nulles et de nulle valeur,
et dès maintenant les annuUera et cassera et cognoistra et
vouldrs^ estre de nul effet, force ou vertu, soubs quelconque
teneur que elles soient en tant comme elles puent ou pour-
ront estre au temps avenir contraires oi;i préjudiciables aux
choses dessusdites ou aucunes d'icelles; et que d'icelle le
roy Qe ses successeurs , né autres pour luy £ié pour sesdis
hoirs et successeurs,;^ ne se poujrra aidier par quelque ma-
nière que ce soit à Tencontre desdites choses ou d'aucunes
d'icelles. Toutes lesquelles choses dessusdites et chascunes
d'icelle^, en la manière que dessus elles sont déclarées de
point en point, eue sur ce meure délibération avec pluseurs
de son sang et autres de son conseil, le roy promettra pour
luy et sesdis successeurs, et aussi pour ledit duc de Bour-
316 LES GRANDES CHRONIQUES.
goigne son frère y dont il se fera fort , en bonne fby , en
loyauté et parole de roy, tenir, garder et accomplir de
point en point sans enfraindre ; et que il né sesdis hoirs et
successeurs, né aussi son dit frère le duc de Bourgoigne ne
venront par eux né par autres , en aucun temps à venir à
rencontre ; et à ce s'obligera et sesdis hoirs et successeurs
ix)ys de France, loyaument et en bonne foy, sans fraude,
nonobstant que lesdis chasteaux, villes et chastellenies de
Lille, de Douay et d'Orchies, et les appartenances et appeiH
dances quelconques d'icelles feussent appliqués au demaine
de la couronne de France ; et en et d'iceluy deinaine aient
esté et demouré par lonc temps , quelconques révocacions
généraux ou espéciaux que le roy ou ses prédécesseurs aient
fait, et que il ou ses dis hoirs et ses successeurs facent ou
puissent faire au temps à venir par droit royal ou autrement
des dons ou aliénacions fais ou à faire du demaine de ladite
coronne de France, quelconques autres dons ou grâces Cads
audit conte de Flandres ou sesdis prédécesseurs par les pré-
décesseurs dudit roy de France ou par luy-meisme ; que
iceux autres dons ou grâces ne soient spécifiés ou esdaircis
es lettres qu'il en donra; et quelconques constitutions,
édis, ordenances, coustumes, style ou usages de la court de
France ou autres choses quelconques à ce contraires. Les-
quels révocacions, constitucions, édis, ordenances, coustu-
mes, styles ou usages et toutes autres choses, en tant conrnie
il sont ou pourroient estre contraires ou préjudiciables aux
choses dessusdites ou à aucunes d'icelles, le roy cassera,
rappellera et mettra du tout au nient, pour luy, ses hoirs
et successeurs par la teneur de ces lettres. Et pour les cho-
ses dessusdites faire et accomplir audit monseigneur de
Flandres par la manière dessus déclarée , et pour baiUier
toutes lettres et seurtés à ce appartenans , d'un costé et
d'autre, seront les gens du roy à Lille, au dimenche prochain
(1369.) CHARLES V. 317
avant la Penthecouste prochaine venir. Et toutes ces dites
choses parfaites entièrement audit monseigneur de Flan-
dres, il veut et consent dès maintenant en ce cas le mariage
des dessusdis monseigneur le duc de Bourgoigne et de
madite dame la duchesse de Bourgoigne sa fille ; et que dès
lors en avant, on procède à la solempnisation dudit mariage,
à. tel jour qu'ilplaira au roy et le plus brief qu'il pourra se
faire bonnement. En tesmoin de ce, nous Pierre, evesque
d'Aucerre, Gauthier, seigneur de GhasteiUon, et Arnault
de Corbie, pour la partie du roy, pour lequel nous nous fai-
sons fors ; et nous Henry de Bevre, chastellain deDiquemme ;
Bauduins, sire de Praet, et Roland, sire de Poukes, con-
seilliers monseigneur de Flandres pour sa partie , et pour
lequel nous nous faisons fors, et qu'il promettra pour luy et
pour madite dame de Bourgoigne, sa fille, de tenir ^t
acomplir toutes les choses dessusdites et cfaascunes d'i-
celles , en tant comme elles touchent à eux et à chascun
d'eux, avons plaqués nos seaux à ce présent traictié, lequel
fu fait à Gand le jeudi douziesme jour du mois d'avril après
Pasques, l'an de gracë mil trois cens soixante-neuf. »
XXIII.
Cornent le duc de Lencîastre vint à Calais pour guerroier
France ; et cornent le duc de Bourgoingne et les François
alèrentà Tourneham.
Le dimanche, quinziesme (1) jour de juillet, l'an mil trois
cens soixante-neuf dessus dit , le roy parti de Paris et ala
an giste à Saint -Denis pour aler à Rouen, et de là à'
(0 Quinzieéme. Et non pas vint-cinquiesme, comme les éditions précé-
dentes et beaucoup de manuscrits. Cette année là, le 25 tomboit un mer-
credi.
Y7.
318 LES GRANDES CHRONIQUES.
Herefleu, y pour veoir le navire que il avpit Êiit assembler
pour faire passer en Angleterre : et avoit le roy ordené que
monseigneur le dii.c de Bourgoigne, son frère, y passeroit, et
avecques luy dç bonnes gens d'armes , pour faire guerre au
i^y d'Angleterre en son pays, qui l'a voit commenciée. Mais
qssez tost après , le duc de Lenclastre, (ils dudit roy d'An-
gleterre, passa à Calais et grant quantité de gens d'armes et
de arcbiers avecques luy, et cbevaucbèrent jusquesà llië-
rouenne et jusques à Aire et boutèrent les feux pa^le pals
où il passèrent ; et pour celle cause , le roy de France qui
estoit es parties de Normendie, fu conseillié de envoler son
dit frère le duc de Bpurgoingne et les gens d'armes qui
estoient devers luy es parties où estoit ledit duc de Len-
clastre. Si se ^rai^t ledit duc de Bourgoingne celle part, et
appix>ucbièrent les François des Anglois si près, que le vint-
trôisiesme joji^jr du mois d'aoust ensuivant , ledit duc de
Bourgoingne et sacompaignie se logièrent surlamontaîgnede
Touriieham, près d'Ardre ; et les Anglois furent logiés entre
Guynes et Ardre, à une petite lieue des François ; et chascun
jour y avoit des escarmucbes. £t finablement, à l'entrée du
mois de septembre , furent esleus de çliascune des deux
parties six chevaliers pour eslire une place en laquelle il
se combattroient, et tousjours estoit le roy environ Rouen,
et en celuy temps, le roy de Navarre qui longuement avoit
demouré en Navarre, vint, par la mer, en Constantin , et
envoia monseigneur Legier d'Orgesis et Guerart Mauser-
gent devers le Roy de France, et luy fist savoir que il ven-
droit devers luy se il luy plnisoit; mais il avoit. à. luy Caire
aucunes requestes, lesquelles il diroit volientLers.à aucuns du
conseil du roy, se il luy en vo.uloit aucuns envoier. Et pour
ce, y envoia le roy le conte de Sarebruclie, le doyen de Paris
et maistre Pierre Blanchet. Et en ce temps le siqje se leva
que a voient mis devant Sa\nt-Sauyeur-le-Viconte le sire
(1369.) CHARLES V. 319
de Craou y le sire de Laval ^ le sire de Cliçon , et ploseura
autres chevaliers et écuiers de la partie du roy de France ,
pour ce que ledit Saint*Sauveur se tenoit pour messire Jehan
de Chandos , Anglois , et que au chas tel dudit Saint-Sau-
veur se estoient mis et retrais pluseurs gens de compaignie
jusques au nonibre de mil comba^ttans ou de plus. Et la
cause pourqupy ^e leva ledit siège, fu , si comme l'en disoit,
pour ce que ledit sire de Cliçon s'en ala et enmena ses gens.
Si ne demourèrent pas les autres si fors que il peussent
tenir le siège. De laquelle chose le roy fa trop dolent , et
manda au seigneur de Craon et aux autres qu'il retour-
nassent audit siège.
XXIV.
Cornent Vosl de Tçiirneham desloga y et de la prise de messire
Hue de Chastillon , et le chastellain de J^eauvais et pluseurs
autres.
Le mercredi , deuxiesme jour de septembre ensuivant, de
nuit , ledit duc de Bourgoingne qui, dès le vint-troisiesme
jour d'aoust précédent, avoit esté logié sur le mont de Tour-
neham, près d'Ardre, devant le duc de Lenclastre , se des-
loga et tout son ost et s'en ala à Hesdin, dont moult de gens
furent courrouciés , qui avaient espérance que il deust
combattre audit duc de Lenclastre ; et en furent, tant ledit
duc comme les autres François qui estoient en sa compaignie,
moult blasmés de toutes gens ; car les François estoient
meilleurs gens que les Anglois , et si estoient en forte place
et avoient assez vivres. Et assez tost après le duc de Len-
clastre et ses gens se délogièrent et chevauchièrent vers le
pais de Caux et passèrent la rivière de Somme à laBlanque-
taque , et alèrent jusques à Harfleu ,.eu propos tfîOi:3io\\\e.
320 LES GRANDES CHRONIQUES.
navire du roy de France qui là estoit ; et ardirent en la
conté de Eu grant foison du païs i)ar où il passèrent. Et
lors n'avoient esté encore ceux du païs de Gaux domaigiés
des guerres , comme les autres parties du royaume avoient
esté. Si ne porent lesdis Anglois aucune chose meffaire à
Harfleu né audit navire, et s'en retournèrent par la conté
de Pontieu; et au-dehors d'Abbeville prindrent monseigneur
HuedeChasteillon, maistre des arbalestriers, le chastellain
de fieauvais et aucuns autres chevaliers j escuiers et bour-
gois de ladite ville qui estoient issus hors , et les emme-
nèrent à Calais.
XXV.
De la venue de la duchesse de Bourgoingne à Paris,
Item , le mercredi vint-deuxiesme (1) jour de novembre
mil trois cens soixante-neuf dessus dit, la duchesse de Bour-
goingne, dont parlé est ci-dessus , entra à Paris, qui yenoit
de Flandres , et alèrent contre luy tous les prélas qui lors
estoient à Paris , le cardinal de Beau vais, les nobles et grant
nombre debourgois de Paris, par le commendement du roy.
et descendi en l'ostel du roy à St-Paul, là où elle fut reçue
très honnorablement du roy et de la royne. Item , en celuy
temps, le roy de France ordena de envoier gens en Angle-
terre, par le païs de Galles, et les y dévoient conduire deux
Galais , l'un appelle Yvain de Gales et l'autre Jaques Win ,
autrement le Poursivant d'amours, lesquels se disoient estre
ennemis du roy d'Angleterre ; et deurent estre à Harfleu le
sixiesme jour de décembre mil trois cens soixante-neuf
dessus dit, pour entrer tantost en mer; car le premier
voyage que le roy avoit empris de faire par son frère le
(i) Fint'deuxiesme, Ou \>\\xV<>l vinv-ev-uulwmc»
(1369.) CHARLES V. 321
duc de Bourgoingae avoit esté roupt (1) par la chevauchiée
qui fu faite à Tourneham , dont dessus est faite men-
cion.
XXVL
De Fordenance des finances faite pour soutenir le fait des
guerres.
En celuy temps, le roy fist convocacion des gens d'églyse,
des nobles et des bonnes villes de son royaume, pour estre à
Paris le septiesme jour de décembre mil trois cens soixante-
neuf dessus dit ; et leur fist exposer le fait de la guerre , à
laquelle il ne povoit gouverner sans avoir finance de son
peuple , et leur requist aide pour faire sa dite guerre. Et
après pluseurs assemblées fu accordé que le roy aroit pour
Testât soustenir de luy , de la royne et de monseigneur le
dauphin, son fils , l'imposicion de douze deniers pour livre
et la gabelle du sel ; et si lèveroit-l'en pour la guerre un
fouage de quatre francs pour chascun feu en ville fermée ;
et en plat pays un franc et demi partout, le fort portant le
foible. Et oultre, Ten paieroit pour chascune queue de vin
que Ten vendroit en gros le treiziesme denier, si comme l'en
avoit fait depuis la délivrance du roy Jehan ; et si paieroit-
Fen le quatriesme denier du vin que l'en vendroit à broche.
Et à Paris, Ten paieroit pour chascune queue de vin françois
que l'en mettroit en la ville douze sols parisis , du vin de
Bourgoigne vint-quatre sols parisis, et pour chascune queue
de vin de Beaune et de St-Poursain trente-deux sols parisis ;
et pour chascune vente en gros ou en broche , tant comme
dit est de chascun desdis vins. Et quant il seront vendus en
gros le acheteur paieroit , et se il estoit vendu en broche le
(1) houpt. Rompu.
322 LES GRANDES CHRONIQUES.
vendeur paieroit. Item, en celuy mou de déc^mlnre les àfiS'
susdis Galays qui estoient entrés en mer , dcmt dessus est
faitemencion, retournèrent sans faire aucun exploit dçâens
dix jours oiî douze après ce que il y furent entrés , et s^
excusèrent de leur retour sur fortune de mer quMl avoient
eue si comme il disoient ; et si cousta ce voyage au roy plus
de cçnt mile francs.
XXYÏI.
Cornent Montpellier fu haillié au roy de France par eschange*
(tem, au mois de janvier ensuivant et en celuy de fçvriçr,
furent envoies messaiges du roy de France ai^ roy dç Nar-
varre qui estoit à CJiierbourc, et du roy de Navarre au roy
de France , pour traictier d'accort pour . cause dç Mantes^
et de MeuUent (\}ie le roy de France tenoit et qui par avant
avoient esté audit roy de Navarre; et avoient esté prises par
les gens du roy , si comme dessus est f^te mencion. Et pour
celle cause, furent pluseurs fois à Paris les roynes Jehanne
et Blanche, tante et seur dudit roy de Navarre ; et finable-
ment fu le traictié mis à fin, le vint-uniesme jour du moys
de mars mil ^rois fens spixante-neuf dessus dit. Par lequel
traictié ledit roy de Navarre dot avoir Montpelliei^et toute
la baronnie et une grant somme d'argent; et dot venir
devers le roy pour luy faire homaige de toutes les terres
que il tenoit de lu,y. Et envoia le roy de France à Çhierbourc
pardevers ledit roi de Navarre pour traictier avec luy de la
somme, pour ce que il ne vouloit venir devers ledit roy de
France se il n'avoit liostaiges. Se fu accordé que le duc de
Berry, frère du roy de France , iroi^à Evreux pour liostaige,
et ledit roy de Navarre viendroit devers le roy de France
pour faire sondit homaige ; mais le roy de Navarre avoit
(1370.) CHARLES V. 323
toujours ses messaiges en Angleterre , pour tC'aictier avec-
ques le roy d'Angleterre ; si delaoit tousjours sa venue de-
vers le roy de France. Et ainsi delaia tousjours jusques en-
viron la Magdalène ensuivant que le roy de France envoia
derechief pardevers luy le conte de Sarebruche, qui autre-
fois y avoit esté. Et par tout le temps dessus dit depuis que
la guei^re estoit commenciée entre les roys de France et
d'Angleterre guerroièrent par éspécial au duchië de
Guyenne -^ et recouvra lé roy de France pluseurs villes et
chasteaux.
Jncidenùe.'--^ltexn^le vint*-deuxiesme jour d'avriL mil
trois cens soixante^x , lu assise: la première pierre de la
Bastide-St*Anthoine de Paris par Hugues Aubriot , lors
prévost de Paris ) qui la fist faire des deniers ique lé roy
d^nna la ville dé Paris. Iteni^ le mardi) seiziesme jour du
moys de juillet mil trois cens soixante^dix dessus dit , à
Paris devant le Toy de France , en son hostel à Saint-Paul ^
fu .fiancée madame Jehannô de France , fille du roy Pbe^
lippe : qui trespassa l'an mil trois cens cinquante , et de la
lx>yne Blancke qui encoire vivoit, à deux chevaliers de
Arragon , procurem*s et au nom de Jdian , ainsné fils du
-iroy d'Arragon, duc de Garonne j et avoient lesdis clievaliers
demouré moult longuement à Paris pour celle cause , en
poursuivant le traictié dudit mariage.
«
XXVIII
Dès dommages (ftlè les Anglois firent au royaume de France
et enlour Paris.
Item j en la fin du moys dé juillet ensuivant , messire
Robert Canole ^ messire Thomas de Granson, anglois, et en
leur compaiguie jusques au nombre de seize cews Vvovavsv'e.'^
3^4 LES GRANDES CHRONIQUES.
d'armes ou environ et de deux mille cinq cens archiers ,
partirent de Calais pour le roy d'Angleterre et chevauchiè-
rent vers Saint-Omer et de là à Arras et ardirent grant
quantité des forsbours d' Arras et des blés qui estoient aux
champs sur le pié ; et après alèrent devant Noyon par le
Yermendoys et ardirent grant quantité de maisons. Mais
il n'ardoient point ce que l'en vouloit raençonner (1) , et
après passèrent les rivières d'Oise et d'Aisne (2) (et alèrent
devant Reims ; et après passèrent la rivière de Marne , vers
Dormans , et alèrent jusques vers Troyes), et passèrent les
rivières d'Aube et de Saine en alant à Saint-Florentin, et
de là alèrent passer la rivière d'Yonne , vers Joigny , en
ardant tousjours le païs (qui ne se vouloit raençonner. Et
après passèrent par le Gastinois et descendirent par Ghasteau-
Landon, par Nemox (3) et par le païs) jusques à Corbueil
et à Essonne. Et le dimenche, vint-deuxiesme jour de sep-
tembre (4) mil trois cens soixante-dix dessus dit , logièrent
environ Mons et Ablon (5) et le pa'is environ. Item , le
mardi ensuivant, vint-quatriesme (6) jour dudit moys,
furent en bataille entre Ville Juye et Paris. Et à Paris avoit
bien douze cens hommes d'armes autres que de la ville aux
gaiges du roy : et y ot celle journée des esc2U'nGK>uches de-
vant Saint-Marcd et y perdirent lesdis Anglois environ six
ou huit de leur gens. Et celle journée, lesdis Anglois mis-
trent le feu en grant foison de villes emprès Paris (comme
Ville- Juye, Gentilly, Cachant, Arcueil et en Tostel de
(1) Kaençonner, Racheter.
[i) Les parenthèses indiquent les phrases passées dans les éditions
précédentes.
(3) Nemox, Nemours.
(4) De septembre. Et non pas ensuivant, comme dans les éditions pré-
cédentes.
(5) Mons et Ablon. Tout près de Vflleneuve-Saint-Georges.
précéd^niêr'"'^^^ ^^ """^ ^'*' ww^<^o«ieme, comme dans les éditions
(1370.) CHARLES Y. 3S5
Yincestre (1)) , et fu conseillié au roy, pour le mieux, que
il ne fussent pas lors combatus. Et celuy soir se alèrent les-
dis Anglois logier à Antiioigny et environ , et le mercredi
ensuivant se deslogièrent et se partirent ]|^r aler vers
Normendie , et après retournèrent dedens quatre jours ; et
alèrent à Estampes, à MiUy, et par la Beausse et Gastinois»
faisans tousjours fais que ennemis doivent faire.
Incidence, — Item , en celuy moys de septembre mil trois
cens soixante^!, pape Urbain qui estoit es parties de
Rome s'en parti , et se mist en mer en galies que le roy de
France luy avoit envoiées par l'abbé de Fescamp et par un
chevalier de France , appelle messire Jehan de Ghambly
dit le Haze. Et arriva à Marseille le dix-septiesme jour du^
dit moys de septembre , et assez tost après ala à Avignon.
Et ainsi demoura au voyage que il avoit fait à Rome par
trois ans quatre mois et dix-sept jours.
XXIX.
Cornent monseigneur Bertran du Giiesclin fu fait conneslab/e
de France»
Item, le mercredi second jour du mois d'octobre en-
suivant , le roy de France fist connestable de France, vacant
par la résinacion que avoit fait dudit office monseigneur
Moreau de Fiennes qui par avant l'avoit este, un chevalier
breton, appelle messire Bertran du Guesclin, pour la vail-
lance dudit chevalier : car il estoit de mendre lignage que
autre connestable qui par avant eust esté ; itiais , par sa
vaillance, il avoit acquises pluseurs grans terres et seigneu-
ries : c'est assavoir, en France, la conté de Longueville que
(i) Yincestre* Bicôtre.
TOM. VI. ^il^
3*26 LES GRANDES CHRONIQUES.
le roy de France luy avoit donnée ; et en Castelle , le roy
Henry de Castelle luy avoit donné plus de dix mille livrées
de terres. Et assez tost après ala en Anjou , où estoient les
devant dis Canole et Granson qui avoient enforcié Yas,
RuUy (1) et autres lieux, et en combatti et desconfit en une
route environ six cens : et y fu pris ledit messire Tliomas
de Granson. Et après, ala ledit messire Beitran à Vas et le
prist par assaut et y furent ,mors et pris environ trois cens
Anglois, et tan tost ala à Rully ; mais ceux qui le tenoient
s'en estoient partis tantost que il avoient sceu la prise de
Vas, mais ledit connestable les suivit jusques à Yersurre (2)
et là es forsbours les combatti et desconfit, et y furent Inen
trois cens mors et pris ; et prist la ville et après la laissa.
XXX.
De la mort du pape Urbain , et de t élection du pape
Grégoire XI,
Item, le jeudi dix-neuviesme jour de décembre, en-
viron heure de midi mil trois cens soixante-dix dessus dit ,
le pape Urbain qui nouvellement estoit desparti de
Eome , trespassa de ce siècle en ladite ville d'Avignon. Et
le dimenche, vint-neuviesme (3) jour dudit moys, entrèrent
les cardinaux en conclave pour eslire pape. Et le lundi ,
trentiesme jour dudit mois de décembre , eslirent , ainsi
comme par la voie du Saint-Esperit , messire Pien*e Ro-
(1) vas. Aujourd'hui Vaas , à plusieurs lieues de Ponivalain , le seul
endroit dont parle Frolssart dans celle circonstance. — Robert Candie,
suivant la chronique inédite du manuscrit 530, « avoit laissié pluseurede
» ses gens en la forteresse de Vas, qui séoil sur la rivière du Loir, et à
» Rilly (aujourd'hui Riiillé) et au Louroux , lesquels il avoient de ooavel
emperées. »(Fol01.)
(2j Versurre. Variante : Bersurre,
(3) Vint-neuviesme. Et non pas dix-neuviesme y comme dans les éditions
prccédenles.
(I370.J CHARLES V. ' m
gier , nommé le cardinal de Biaufort ; car il estoit fils du
conte de Biaufort en Valëe , et estoit neveu du pape Clé-
ment VI , qui l'avoit fait cardinal ; et estoit cardinal-diacre
de l'aage de quarante ans ou environ : lequel contredit une
pièce et ne vouloit accepter ladite éleccion. Finablement l'ac-
cepta et fu nommé Grégoire XI, et fu coroné aux Jacobins
d'Avignon , le dimenche veille de la Passion ensuivant. Et
messire Loys, duc d'Anjou, frère du roy de France, le
meiia des Jacobins jusques au Palais tout à pié et tenoit le
cheval du pape par le frain. Item , par toute celle année
furent des batailles pluseurs en divers lieux entre les Fran-
çois et les Anglois , et orent les François pluseurs victoires
et furent presque tous ceux qui avoient esté devant Paris
le temps d'esté précédent avecques messire Robert Canole ,
mors et pris par les François et ceux de leur partie , au
païs du Maine , d'Anjou et de Bretaigne.
XXXI.
De la nativité de madame Marie, fille du roy de France
Charles" le-Quint y et de son ùaptùemenL
Le jeudi , vint-septiesme jour d^ février ensiûvant mil
trois cens soixante -dix dessus dit , trois heures après
mienuit et avoit la lune douze jours , fu née à Paris en
l'ostel du roy emprès Saint -Pol, madame Marie, fille
dttdit roy Charles et de ladite dame roy ne Jehanne de
Bourbon. Et fu l'endemain baptisée es fons de l'églyse de
Saint-Pol , et furent marraines madame Jehanne de France,^
fille du roy Phelippe qui avoit esté mort l'an mil trois
cens cinquante , et la dame de Lebret,^ seur de ladite royne ;
et monseigneur le daulphin , ainsné fils du roy et frère d^
ladite Marie , fu parrain.
338 LES GRANDES CHRONIQUES.
XXXII.
De la mort madame Jehanne de Évreux , jadis raynt de
France et Navarre , et de son enterrement.
Le mardi , quart jour du moys de mars ensuivant mil
trois cens soixante-dix dessus dit , mourut à Braye-Conte-
Robert dame de bonne mémoire madame Jehanne dT-
vreux, royne de France et de Navarre , qui avoit esté femme
du roy Charles de France et de Navarre qui estoit trespassé
l'an mil trois cens vint-sept. Et fu apportée à Saint-An-
thoine, près de Paris, le samedi ensuivant huitiesme jour
dudit moys. El Tendemain^ jour de dimenche, fu apportée
sur un lit à descouvert fors d'un délié cuevrechief qu'elle
avoit sur le visage , à Nostre-Dame-de-Paris , à heure de
vespres. Et estoient les gens de Parlement qui tenoient le
poile autour , et le pré vost des marchans et les eschevins
portoient un poile d'or sur six lances au-dessus du corps ;
et le roy aloit après le corps , dès sa maison de Saint-Pol
dont il issi par l'uys de la conciergerie dudit bostel^ quant
le coi*ps passoit , jusques à Nostre-Dame-de-Paris : et là
furent dites vigiles de mors le roy présent. Et rendenudn,
jour de lundi , fu la * messe chantée de Requiem en ladite
églyse par l'evesque de Paris. Et tantost après ladite messe,
le roy ala disner en l'pstel dudit evesque, et assez tost après
disner fu porté ledit corps au lonc de la ville de Paris, par
la manière que il avoit esté le jour précédent, le roy alantà
pié après, jusqu'à la Bastide St-Denis ; et là monta à cheval,
et convoia ledit corps jusques à Saint-Denis là où son ^
sèque fu fait l'endemain jour de mardi. Et par l'ordonnaDce
de ladite royne , n'at pour luminaire , en ladite églyse de
Paris , que douze cierg&s , c\v^o\xi ^^«clVv^ccs de cire et
(1371.) CHARLES V. 3Î9
autant à Saint-Denis , et douze torches pour cpnvoier le
corps de lieu en autre. Et le mercredi ensuivant, le roy luy
fist faire son service en ladite églyse Saint-Denis à ses des-
pens, et lors y ot très grant et notable luminaire. Et le jeudi
ensuivant , quatorziesme jour dudit moys de mars , fu son
cuer enterré aux frères Meneurs de Paris emprès lecuer de
son mari le roy Charles.
Item , le mercredi , dix-neuviesme jour dudit moys ,
furent les entrailles enterrées à Maubuisson , près de Pon-
toise, emprès celles de sondit mari ; le roy présent, comme
par avant avoit esté.
XXXllI.
Cornent le roy de France eru^oia hostaiges au roy de Nai^arre ,
aidant que il voulsist venir pardevers luy à Vernon,
Quant le roy ot fait parfaire à Maubuisson le service de
ladite royne Jehanne, il se parti de là pour aler à Yernon ,
là où le roy de Navarre devoit venir à luy si comme par
avant avoit esté traictié par moult lonc-temps. Car le roy de
France avoit , par pluseurs fois , envoie messaiges notables
pardevers ledit roy de Navarre tant à Chierbourc comme à
Evreux , et ledit roy de Navarre avoit envoie de ses gens
pardevers le roy de France, et avoit ce traictié duré près de
deux ans. Et finablement, le jour de la Nostre-Dame en
mars, l'an mil trois cens soixante-dix dessus dit, et fu le jour
de mardi, pour la conclusion dudit traictié , messire Ber-
tran du Guesclin , contestable de France, parti à matin de
Yernon où le roy estoit , pour mener certains hostaiges que
le roy de Navarre devoit avoir , avant que il partist
d'Evreux ; et avoit ledit connestable environ Ivovs ç,e«i%
hommes d'armes avecquea luy. Et furent lesàia \\os\aîv%^^ ••
330 LES GRANDES CHRONIQUES.
messires Guillaume de Meleun , arcevesque de Sens , Te*
vesque de Laon , le seigneur de Montmorency , le conte de
Porcien , le seigneur de Garencieres, messire Guillaume de
Dormans , le seigneur de Blainville mareschal de France ,
le sire de Blany , messire Jehan de Ghastillon, Robert fils
du conte de Saint-Pol, monseigneur Jehan de Vienne , mes-
sire Glaudin de Harenvillier , chevaliers , et huit bourgois ,
quatre de Paris et quatre de Rouen. Lequel connestable
mena tous les hostaiges dessus nommés à Evreux , lesquels
ledit roy de NavaiTe receut honorablement , et tons les fist
logier au chastel. Et après disner se parti en la corapaignie
dudit connestable , et fu environ soleil couchant à Yemon ,
et ala descendre au chastel auquel estoit le roy de France en
un jardin , et là ala ledit roy de Navarre , et estoit le conte
d'Estampes , son cousin germain, en sa compaignie. Et tan-
tost que il vit le roy de France , il s'inclina et mist le genou
près de terre , et après approcha plus près du roy , et lors se
agenouilla , et le roy passa deux pas avant et le prist par le
bras , en luy disant que bien f ust-il venu : mais il ne le
baisa point. Et tantostl'en apporta torches, vin et espices;
et quant il orent pris espices et beu , le roy de France le
prist par la main et alèrent ensemble en la chambre du
roy , en laquelle la table estoit mise pour soupper. Mais
pour ce que ledit roy de Navarre ne souppoit point , il se
retrabt en la chambre qui estoit ordenée pour luy , et ledit
conte d'Estampes eu sa compaignie. Et quant le roy ot
souppé, ils se traisrent en sa chambre vers luy ; si furent
lors les deux roys moult longuement ensemble , seul à seul,
et en parlant se agenouilla ledit roy de Navarre pluseurs
fois , et ne savoient les regardans pourquoy. Et Tendemain,
jour de mercredi , le jeudi et vendredi ensuivant , furent
ensemble y mangièrent et burent et feirent tous leur parle-
mens seul à seul. Elle samediv euvxvq^wv ^ VwkS^'fti&aviesme
(1371.) CHARLES V. 331
jour dudit mois de mars , au matin , ledit roy de Navarre
iist bomaige lige audit roy de Frauce de toutes les terres
qu'il tenoit au royaume de Frauce et luy promist porter
foy j loyauté et obéissance envers tous et contre tous qui
pevent vivre et mourir , lequel bomaige il n'avoit encore
fait depuis que ledit roy de France avoit esté roy. Si en
furent moult de bonnes gens liés et joyeux ; car l'en doub-
toit moult et avoit-l'en longuement doubté que ledit roy de
Navarre ne se feist ennemi du roy de France ; mais lors il se
monstrèrent très bons amis. Et celuy samedi se parti ledit
roy de Navarre de Yernon, et s'en alaà Evreux ; et ledit
connestable le convoia , si comme il avoit fait au venir de-
vers le roy et ramena ledit connestable lesdis bostaiges.
XXXIY.
Cornent le cardinal de Canlorbire ju envoie de par le pape en
Angleterre , pour traiclier de la paix d'entre les roys de
France et ^Angleterre , et de la paix du roy de Navarre et
du duc d^ Anjou,
En celuy temps, le pape Grégoire envoia cardinaux légas
pardevers le roy de France et d'Angleterre, pour traictier de
paix entre eux ; c'est assavoir : un cardinal anglois appelé
le cardinal de Csintorbire, et un François appelle le cardi-
nal de Biauvais , lequel estoit cbancellier de France. Et luy
envoia le pape sa commission et son pouvoir en France , et
celuy de Cantorbire se partit d'Avignon où le pape estoit et
ala celuy de Biauvais qui estoit à Paris encontre celuy de
Cantorbire , jusques à Melun là où il demourèrent trois ou
quatre jours; et puis vindrent ensemble à Paris et parlèrent
au roy et luy distrent pourquoy le pape les envoioit ^a^:-
devers lesdis roys. Et requirent au vcj de ¥vîu\^e ^^^^ ^^
332 LES GRANDES CHRONIQUES.
voulsist consentir à bonne paix. Lequel , eue délibéracion
avec son conseil, fist respondre que bonne paix vouldroit-il
avoir , et sur ce , sans autre chose faire né plus procéder ,
après ce que ledit cardinal de Cantorbire ot demouré à
Paris par aucuns jours et disné avec le roy , il se parti de
Paiîs et s'en ala vers Calais ; et le conduisit tousjours , par
le royaume de France , un chevalier appelle le Haze de
ChamMy , et le cardinal de Biauvais demoura à Paris.
Item , la veille de Penthecouste ensuivant , vint-qua-
triesme jour du moys de mai mil trois cens septante-un ,
ledit roy de Navarre vint è Paris devers le roy de France
qui luy ^st très grand chière ; et fu le jour de ladite Pen-
thecouste vestu de robe pareille au roy de France et ot
housse comme le roy avoit. Et fist le roy la paix dudit
roy de Navarre et du duc d'Anjou frère du j'oy, car il n'es-
toient pas bien amis ; et demoura ledit roy de Navarre avec
le roy toute la semaine , et fu moult festoie tant du roy
comme de la roy ne.
Item y le mercredi vint - huitiesme jour de mai dessus
dit 9 environ soleil levant , et avoit la lune quatorze jours,
madame Marguerite , fille du conte de Flandres et femme
de messire Phelippe , fils du roy Jehan de France et frère
du roy Charles qui lors régnoit , et duc de Bourgoigne, ot
un fils , en la ville de Dijon , qui fu appelle Jehan ; et fu
baptisé le jeudi, jour du Saint-Sacrement, cinquiesme jour
du moys de juin. Et le tint sur fons , messire Jehan duc
de Berri , frère dudit duc de Bourgoigne , et messire Jean
Rogier, evesque de Carpentras, que le pape Grégoire y avoit
envoie pour tenir sur fons ledit enfant pour luy ; et mes-
sire Charles d'Alençon , arcevesque de Lyon le crestienna ,
et madame Marguerite , contesse d'Artois , ayole de ladite
duchesse de Bourgoigne, fu marraine.
(1371.) CHARLES V, 333
XXXV.
Cornent le duc de Breban fu desœnfit, et le duc de Guérie
mort; et du trespassemenl de madame Jehanne de France y
fille du roy de France Phelippe,
Le vendredi , vint-deuxiesme jour du moys d'aoust mil
trois cens septante-un dessus dit , fula bataille entre le duc
de Breban et ceux qui avecques luy estoient d'une part, et
les ducs de Julliers et de Guérie et les leur d'autre part. Et
fu ledit duc de Breban desconût et pris , et le conte de
Saint-Pol , qui avecques estoit , fu mors ; et moult d'autres
de celle partie mors et pris ; et de l'autre partie , fu mors
le duc de Guérie et pluseurs autres.
Item, le mardi seiziesme jour du moys de septembre
ensuivant , environ heure de nonne , trespassa , à Besiers ,
madame Jehanne de France , qui avoit esté fille du roy
Phelippe de France, laquelle l'en menoit en Ârragon, pour
esti'e mariée à l'ainsné fils du roy d' Arragon ; duquel et de
elle le mariage avoit esté longuement traictié à Paris , et
l'avoit fiancée par procureur à Paris , si comme dessus est
escript. Et fu mise le mercredi ensuivant en dépost en
réglyse cathédrale de ladite ville de Besiers, et le jeudi en-
suivant y fu son service fait.
Item , le samedi vint-uniesme jour de février mil trois
cens septante-un dessus dit , messire Jehan de Dormans ,
cardinal nommé de Biauvais pour ce qu'il avoit esté
evesque de Biauvais , lors chanceUier de France, rendi au
roy les seaulx de France , et laissa l'office de chancellerie ;
et, par notable élection, fist le roy chanceUier messire
Guillaume de Dormans, chevalier, frère germain dudit
cardinal de Biauvais. Et ainsi fu ledit cardVuÀ Â&^vd.xx'^ix^
334 LES GRANDES CHRONIQUES.
cliaucellier de France depuis que il avoit esté fait cardinal
trois ans et quatre mois ; quar il avoit esté cardinal le vint-
deuxiesme jour de septembre mil trois cens soixante-huit ,
et avoit toujours esté chancellier depuis.
XXXVI.
De la natwité de monseigneur Lojrs^ second fils du roy de
France , et de son baplisement.
Le samedi , treiziesme jour de mars ensuivant , environ
deux heures après minuit , et avoit la lune neuf jours , à
Paris en Tostel du Roy emprès Saint-Pol , fu né messire
Loys, second fils du roy Charles, et fu baptisé es fons dudit
moustier de Saint-Pol , à très grant compaignie et solemp-
nité , par messire Jean de Graon , lors arcevesque de Reims ,
le lundi ensuivant , environ midi ; et fu parrain , messire
Loys, conte d'Estampes ; et madame d'Alençon , commère
dudit conte, fu marraine.
Item , par celle saison , en pluseurs parties du pais de
Guienne ot des besoignes entre les gens du roy de France
et ceux du roy d'Angleterre. Et perdirent moult ceux du
roy d'Angleterre , tant de leur gens comme de leur pays, et
par espécial en Limosin. Gar tout le païs de Limosin fu
françois, et la ville de Limoges aussi, dedens le premier jour
de juillet ensuivant.
xxxvn.
Cornent fabit et les livres des Turelu pins Jurent ars en Grève
et les Turckipins condamnés.
Le dimenche , quart jour dudit mois de juillet mil trois
cens septante-deux , furent , en Grève à Paris, la secte, le
abit et les livres des Turelnpins, autrement només la cora-
(1372.) CHARLES V. 335
paignie de povreté, condempnés de hérésie par messire
Mile de Dormans, lors evesqiie d'Angiers et vicaire de
l'evesque de Paris et par l'inquisiteur des hérites. Et ce
jour en furent deux condempnés: un homme qui estoit
mort en la prison de l'evesque de Paris durant son procès ,
par l'espace de quinze jours ou environ avant ladite coi%
dempnacion ; et une femme appellée Péronne de Aubenton,
autrement de Paris. Et ce dimenche furent ars audit lieu de
Grève l'abit et les livres , et l'endemain , jour de lundi ,
furent ars en la place aux Pourceaux à Paris, ladite Péronne
et ledit mort qui tousjours, depuis sa mort, avoit esté gaixlé
en un tonnel plein de chaux.
xxxviir.
Des nefs euif^lesches que François gaignîèrent , et cornent la
ville de Poitiers se rendi françoise.
En celuy moys de juillet , le roy envoia en Poitou mon-
seigneur Bertran du Guesclin , connestable de France , le-
quel y prist pluseurs foi*teresses ; et aussi la navire du roy
de Castelle vint devant La Rochelle, et d'aventure ren-
contrèrent sur la mer environ trente-six nefs du roy d'An-
gleterre ; et se combattirent devant ladite ville de La Ro-
chelle , et furent les Anglois desconfis et y furent pris le
conte de Pennebroc, messire Guichart d'Angle et pluseurs
autres que le roy anglois envoioit au païs pour le conforter ,
* et gaignèrent moult grant finance les Espaignols avecques
. les prisonniers , dont il orent plus de huit vins ; et grant
foison ot des mors desdis Anglois. Et assez tost après mon-
seigneur le duc de Berri , frère du roy de France , et ledit
connestable en sa compaignie, alèrent devant Poitiers et se
rendi la ville à eux comme à messaiges du roy de France i et
sac LES GRANDES CHRONIQUES.
se mîstrent les liabltans en l'obéissance dudit roy de France,
et tantost assaillirent le chaslel et lepristrent, et les Anglois
qui estoient dedens.
Item, assez tost après, le captai de Bosch, qui estoit lieu-
tenant du roy d'Angleterre es païs de Poitou et de Saintonge,
je combatti à aucuns des gens du roy de France devant une
ville appelée Soubise, et fu ledit captai desconfit et pris et
pluseurs de sa compaignie. Si demourèrent les Anglois moult
foibles sur le païs, et les gens du roy de France y estoient fors.
Si y estoient le duc de Berri et le duc de Bourgoigne, frères
du roy de France, et y eut foisons de gens d'armes avecques.
Si chevauchièrent le païs et pristrent moult de villes et for-
teresses. Et vindrent le lundi, sixiesme jour de septembre
l'an mil trois cens septante-deux dessus dit , devant La Ro-
chelle et orent traictiés ensemble , et par avant aussi y en
avoit eu. Et le mercredi ensuivant, huitiesme jour dudit
moys , se mistrent ceux de ladite ville de la Rochelle en
l'obéissance du roy de France , et entrèrent lesdis seigneurs
de France dedens ladite viUe à très grant joie de ceux de
ladite ville. Et en iceluy moys de septembre se rendirent
ceux de Angoulesme, ceux de Saintes , ceux de Saint-Jehan
d'Angeli et pluseurs autres bonnes villes et forteresses.
XXXIX.
Comeni ceux de Thonars et de Poitou se rendirent frtmçois à
messeigneurs les ducs de Berri et de Bourgoigne , et du siège
quifu devant Brest, tan mil trois cens septante-trois •
Le jour de la Saint-André ensuivant , les ducs de Berri et
de Bourgoigne , ledit connestable et grant foison de gens
d'armes jusques au nombre de trois mil et plus , furent de-
vant la ville de Thouars , qui encore se tenoit pour le roy
(1373.) CHARLES V. 337
d'Angleterre. Et attendirent lesdis ducs et connestable tout
le jour devant ladite ville ; car traictié avoit este par avant
entre les gens du roy de France d'une part , et les nobles du
païs de Poitou qui encore tenoieut la part du rpy anglois ,
d'autre, que se les François estoient ledit jour de la Saint-
André plus fors devant ladite ville de Thouars que les An-
glois , que tous les Poitevins se inettroient en robéissance
du roy de France. Et devant ladite ville de Thouars ne vint
aucun ledit jour de Saint-André pour ledit roy anglois , et
ainsi furent les François plus fors. Si se rendirent tous ceux
de Poitou, nobles et autres, en l'obéissance du roy de
France, excepté trois forteresses; c'est assavoir: Mortaigne,
Lusignan et Gensay (1), et firent tous les nobles homaige au
duc de Berry à qui le roy de France avoit donné la conté
de Poitiers à ht^itage , et le païs de Saintonge à vie tant
seulement; mais le roy retint La Rochelle. Et celle saison,
le roy de France envoia pluseurs fois messaiges grans et
notables par devers le duc de Bretaigne , que l'en sentoit
moult favorable aux Anglois, et le fist le roy par pluseurs
fois requérir que il féist son devoir vers luy, si comme tenu
y estoit comme vassal et homme lige du roy et pair de
France , et que il ne voulsist souffrir les Anglois entrer en
son païs de Bretaigne, né les conforter en aucune manière :
lequel duc respondoit toujours que ainsi le fe^t>it. Et fina-
blement dedens Pasques ensuivant qui furent mil trois
cens septante-trois , ledit duc manda grant foison Anglois ,
et les fist venir en Bretaigne , dont tous ceux dudit pais ,
nobles et autres , furent moult courroucés , et distrent
audit duc que il ne seroient jà Anglois; car le roy de
France estoit leur seigneur souverain ; et requistrent audit
duc que il méist hors de son païs lesdis Anglois. Et pour ce
(1} Gensay, Je crois que c'est aujourd'hui Janzé, à six lieues de Rennes.
29
338 LES GRANDES CHRONIQUES.
que il ne le voult faire , mais se esforçoit de mettre lesdis
ÂDglois es villes et forteresses dudit pais , en mettant hors
d'icelles les Bretons, et de fait en aucunes ainsi le fist ; pour
ce, envoièrent devers le roy , leur seigneur souverain , afin
que il y méist remède. Et pour ce , le roy y envoia sondit
connestable , le seigneur de Gliçon et autres ; et quant ledit
duc senti leur venue, il se parti du pays et ala en Angleterre.
Si chevaucha ledit connestable par le païs de Bretaigne et
se rendirent à luy , pour le roy de France, nobles , bonnes
villes, gens d'églyse et tout le païs , tant de Bretaigne galot
comme bretonnant , dedens le jour de la Saint^ehan-
Baptiste ensuivant, excepté seulement Brest, Auroy et Der-
val, et se mist ledit connestable à siège devant Brest ; et les
seigneurs de Laval et de Gliçon devant Derval. Et ledit
siège de Brest tenu par aucun temps, les Anglois qui
estoient dedens 6rent un tel traictié que se les Anglois n'es-
toient plus fors que les François, devant ledit lieu de Brest
en la place commune^ le sixiesme jour du moys d'aoust en-
suivant il rendroient le chastel ; et de ce baillièrent douze
hostaiges, desquels ledit connestable eslargi les six sur
leur foy : et se redevoient rendre audit connestable huit
jours devant ladite joumëe dudit sixiesme jour d'aoust,
lesquels ne retournèrent point : à laquelle journée dudit
sixiesme jour ledit connestable fu, et ot bien trois mil
hommes d'armes avecques luy ; et jà soit que il y eut grant
foison d'Anglois , il ne se osèrent combattre audit connes-
table, et si ne rendirent pas ledit lieu de Brest et laissièrent
leur six hostaiges qui estoient demourés audit connestable.
(1373.) CHARLES V. 339
XL.
De la naissance de madame Isahel , fille du roy^ et comment le
duc de Lenclastre vint en France»
Item, le samedi vint-troisiesme jour de juillet, mil
trois cens septante-trois dessus dit, environ heure de midi ,
en l'ostel du roy emprès Saint-Pol à Paris , fu née madame
Isabel , fille dudit roy Charles et de ladite royne Jehanne
de Bourbon , et estoit la lune de quatre jours. Et Tende-
main , jour de dimenche , après disner, fu baptisée en la-
dite églyse de Saint-Pol , par messire Jehan de Dormans ,
cardinal; etfu parrain monseigneur le dauLphin, ainsné fils
desdis roy et royne ; et madame Marguerite , contesse de
Flandres et d'Artois, et madame Isabel, duchesse de Bour-
bone mère de ladite royne, furent marraines.
Item, en celuy moys de juillet, Jehan, duc de Lenclastre,
fils du roy d'Angleterre, et Jehan, conte de Montfort, celuy
qui avoit esté duc de Bretaigne et qui alors se monstra bien
manifestement ennemi du roy et du royaume , vindrent
d'Angleterre à Calais, accompagniés de grant foison de gens
d armes et de archiers. Et après ce que il orent demouré par
aucun temps à Calais et sur la Marche, il se mistrent à che-
vauchier droit à Hesdin et y demeurèrent dedens le port par
aucuns jours sans assaillir la ville né le chastel ; et après à
Dorlens sans l'assaillir, et après à Beauquesne (1) et de là vers
Corbie. Et passèrent la rivière de Somme et chevauchièrent à
Koie en Verniendois et demeurèrent en la ville sept jours, et
ne porent prendi e l'églyse qui estoit fort : si ardirent la ville
(i) Beauquesne. Âujourd*bui bourg dti département de la Somme, à
deux lieues de Doullens,
340 LES GRANDES CHRONIQUES.
et alèrent en Laonnois et à Yesly-sur-Alsne ; et moult
ardirent de villes et aussi perdirent moult de leur gens : car
en toutes places où les François qui les chevauchoienl en
trouvoient aucuns desroutés de leur batailles, il les descon-
fisoient , sans ce que les François y perdissent aucune chose,
et si gaignièrent grant foison sur les Ânglois ; et par espëcial
le vendredi , neuviesme jour de septembre à matin , mes-
sire Jehan de Vienne et sa compaignie en trouvèrent près de
Ouchie (1), cinquante lances et vint archiers anglois, lesquels
furent tous desconfis. Et là furent pris dix chevaliers de
grant estât et vint-quatre escuiers , et tousjours chevau-
chièrent lesdis Anglois tant qu'il passèrent les rivières
d*Oise , d'Aisne , de Marne et d'Aube , et chevauchièrent
par la Ghampaigne et par la conté de Braine , droit vers
Gié (2), et passèrent la rivière de Saine, et chevau-
chièrent droit à la rivière de Loire vers Martigny-les-
Nonnains, et passèrent ladite rivière de Loii*e, et tous^
jours furent chevauchiés par le duc de Boui^oigne et autres
gens du roy de France , et si près tenus que il avoient peu
de vivres et ne pristrent aucune forteresse notable, et per-
dirent moult de leur gens ^t la plus grant partie de leur
chevaux. Et depuis , passèrent lesdis Anglois la rivière de
Cher et s'en alèrent à ordeaux , mais il perdirent moult de
leur gens, et estoient en tel estât qu'il y a voit plus de trois
cens chevaliers à pié qui avoient laissiées leur armeures , les
uns jetées en rivière, les autres les avoient despéciées pour ce
que il ne les po voient porter, et afin que les François ne
s'en peussent aidier ; et jà soit ce que ladite chevauchiée
(1) Ouchie, La plupart des maouscrits et des éditions précédentes por-
tent Orchies. Mais, d'après les indices itinéraires précédons, je crois qoe
le manuscrit de Ctiartes V est plus exact. Oulchy-le-Chàteau est aujour-
d'hui bourg à cinq lieues de Soissons.
(^) Gié. Ou Cyé, viUage aut \aSftVtv<i,\irèa de Châteauvillatn.
(1373). CHARLES V. 341
leur feust moult honorable , elle leur fu moult doma-
geuse.
Item, le tiers jour de novembre ensuivant, mourut à
Evreux madame Jehanne , seur du roy de France , et
femme du roy de Navarre.
Item, le septiesme jour dudit moys de novembre , mou-
rut à Avignon messire Estienne de Paris , cardinal dit de
Paris. Item, audit mois de novembre, qui fu le lundi sep-
tiesme jour mil trois cens septanté-trois devant dit, mourut
à Paris messire Jehan de Dormans , cardinal de Biauvais,
qui moult longuement avoit esté chancelier de France , et
fu enterré aux Chartreux de Pai^s.
XLI.
Cornent Jehan de Monifort vint de Bordeaux en Bretaigne , et
se mist au fort de Auroy»
En l'entrée du moys de février ensuivant , messire Jehan
de Montfort, qui avoit esté duc de Bretaigne et avoit chevau-
chié avecques le duc de Lenclastre, par la manière que des-
sus est escript, vint par mer de Bordeaux en Bretaigne, là où
avoit encore trois forteresses qui se tenoient pour luy ; c'est
assavoir : Derval , Brest et Auroy , en laquelle il vint
descendre premièrement. Et là estoit sa femme , et amena
des gens anglois avec luy. Et quant il y fu, il manda plu-
seurs de ceux de Bretaigne , gens d'églyse , nobles et autres
pour aler audit lieu d'Auroy parler à luy ; et le roy de
France qui oï nouvelles de ce envoia des gens audit païs
de Bretaigne pour le conforter (1), et jà y estoient le con-
nestable de France et le seigneur de Cliçon pour le roy.
(1) L« conforter. Sans doulc pour fortifier son parti contre celui des
Anglois et du duc de Bretagne .
342 LES GRANDES CHRONIQUES.
Incidence des grandes rivières. Item, en ccluy an mil trois
cens septinte-trois dessusdit, es mois de janvier et de fé-
vrier, furent en France, par espécial es rivières de Saine,
de Marne, de Yonne, d'Oise et de Loire, la plus très grant
inondacion d'yaues que l'homme qui vesquist lors eust on-
ques veues ; et durèrent plus de deux mois. Et à Paris aloit-
l'en par bastiaux par la rue Saint-Denis oultre la porte, et
de la porte Saint -Anthoine jusques à Saint-Anthoine, et de
la porte Saint-Honoré jusques au RoUe et à NuUy. Et si
estoit l'yaue jusques près des planchers des pons de Paris; et
entix>it dedens la chapelle basse du palais, et toutes les mai-
sons basses du palais estoient plaines d'yaue, et communel-
ment les caves et celiers de Paris du costé devers graot
pont. Et atachoit-l'en les bastiaux à la Groix-Hémon , qui
est au-dessus de la place Maubert.
Item, au mois d'avril ensuivant, mil trois cens septante-
quatre , et furent Pasques le secont jour d'iceluy mois, le
duc de Lenclastre qui estoit à Bordiaux s'en parti par mer
et ala en Angleterre à tout tant pou de gens qui luy estoient
demourës ; et disoit-1'en que son père et le prince de Galles
son frère ne luy avoient pas fait bonne chière , pour ce
que il avoit si petitement exploitië en la chevauchiée que
il avoit faite ; jà fust ce quo elle eust esté la plus grant qui
oncques eust esté faite en France par lesdis Anglois. Toutes-
voies il avoit moult perdu de gens et de chevaux ; car il et
sa route en avoient bien trait d'Angleterre trente mil che-
vaux et plus , et il n'en porent pas mettre à Bordiaux six
mil , et bien avoit perdu le tiers de ses gens et plus.
(1371.) CHARLES V. 343
XLIL
Content la ville et chaslel de La Rochelle furent prises.
Le jour de Pentheco liste, qui fu le vint-uniesine jour de
may l'an dessusdit , les trièves qui avoient esté prises par le
connestable de France d'une part ; et le sire d'Aubeterre ,
le chanoine de Robesart et autres pour les Anglois d'autre
part, faillirent. Et le vint-uniesnie jour d'aoust mil trois
cens septante-quatre dessusdit, la ville de LaRio11e(t)fu
rendue au duc d'Anjou, frère du roy de France, lequel es toit
à siège devant ladite ville. Mais le cbastel d'icelle ville ne
luy fu pas lors rendu , et demoura ledit duc devant ledit
cbastel jusques au vint-buitiesme jour dudit mois d'aoust ;
et lors fu fait un traictié entre luy et ceux qui tenoient le-
dit cbastel pour le roy d'Angleterre, que se ledit roy d'An-
gleterre ou l'un de ses fils n'estoient devant ledit cbastel
le buitiesme jour du mois de septembre ensuivant, si fors
que il peussent lever le siège dudit duc d'Anjou, il ren-
droient le cbastel audit duc. Si attendi iceliiy duc jusques
audit buitiesme jour de septembre, auquel jour né dedens
iceluy ne comparut aucun pour ledit roy d'Angleterre ; si
fu lors ledit cbastel rendu au duc d'Anjou pour le roy de
France, et ainsi ot la ville et le cbastel.
(1) La RioUe. Le titre de ce chapitre porte bien La Rochelle y et les
autres manuscrits aussi bien que les imprimés écrivent encore ici La
Rochelle; mais la leçon de Charles V porte La Riolle , et si l'on fail attea*
lion que les rubriques ou titres de chapitre sont toujours dans les raanus'
crits mis par un autre scribe , après Texécution du volume, on avouera
que la leçon que nous avons préférée est effectivement préférable. En
effet, dans le chapitre xxxviii, nous avons vu que La Rochelle étoit déjà
rcdcvcnue françoisc.
344 LES GRANDES CHRONIQUES.
XLIII.
De rassemblée quifu à Bruges pour traictier de la paix entre
les deux roys.
En celuy an mil trois cens septante -quatre dessusdit,
furent envoies de par le pape l'arcevesque de Ravenne et
Tevesque de Garpentras, pour traictier de paix entre lesdis
roys. Et en celuy an en karesme assemblèrent à Bruges
devant lesdis messages du pape les gens desdis roys ; c'est
assavoir : pour le roy de France, le duc de Boui^oigne son
frère, l'evesque d'Amiens et pluseurs autres clers et cheva-
liers ; et pour le roy d'Angleterre, le duc de Lenclastre son
fils, l'evesque de Londres et pluseurs autres clers et cheva-
liers. Et quant il orent esté. par aucun temps en ladite ville
de Bruges , aucuns de ceux du conseil du roy de France
retournèrent à Paris pour luy rapporter aucunes choses
parlées par les parties à Bruges sur lesdis traictiés. Et entre
les autres choses rapportèrent que lesdis Anglois requer-
roient à grant instance avoir les ressors et souverainetés
des terres que il devroient avoir par ledit traictië. Si assem-
bla le roy de France grant conseil , tant des seigneurs de
son sanc, comme prélas, nobles, clers, maistres en théologie
et en décrés, et grant nombre d'autres sages qui, tous d'un
accort après ce que tout leur ot esté dit et exposé, distrent
au roy qu'il ne povoit né devoit laissier aucune chose de
ses ressors et souverainetés ; et se il le faisoit, ce seroit con-
tre son serement et son honneur, et au détriment de son
ame pour plusem^s causes et raisons que il luy distrent
lors. Et ainsi fu respondu à ses gens qui estoient venus de
Bruges par devers luy.
(1375.) CHARLES V. 345
XLIV.
De la loi que le roy Charles-Quint ordena sur raagemenl des
ainsnés fils des roy s de France y etfu publiée en parlement de
Paris,
(1) L'an de grâce mil trois cens septante-cinq , le vint-
uniesme jour de may , fu la loy qne le roy Charles, lors roy de
France, avoit faite sur l'aagement de son ainsné fils et des au-
tres ainsnés fils des roys de France qui seroient à venir, pu-
bliée au parlement du roy à Paris en sa présence séant et
tenant son parlement ; en la présence de monseigneur Char-
les, son ainsné fils , daulphin de Viennois, et monseigneur
Loys , duc d'Anjou , frère dudit roy , et de grant nombre
d'autres seigneurs de son sanc, prélas et autres gens d'églyse,
l'université de Paris et pluseurs autres sages et notables, tant
clers comme lais. Et est la loy telle , c'est assavoir : que
l'ainsné fils du roy de France qui ores estoit et ceux qui pour
le temps à venir seroient , tantost que il atteindroient le
quatorziesme an de leur aage, pourroient recevoir leur sacre
et coronement et leur homaiges , et faire tous autres fais
qui à roy de France aagé appartiennent.
(1) Oo va voir ici dès la première phrase l'indication d'une nouvelle
rédaction. Je remarquerai d'ailleurs que dans la leçon de Charles V que
nous suivons de préférence, la dernière table des chapitres, placée en tète
de la vie du roi Jean, s'arrête à l'indication de celui-ci. La suite n'a pas été
récapitulée , et si l'observation que j'ai faite tout à l'heure sur les rubriques
est judicieuse , il faut en conclure que le manuscrit de Charles V fut
achevé long-temps après. Mais du point où nous sommes arrivés jusqu'à
la fin, les chroniques furent-elles rédigées en une seule fois? Je ne le
pense pas. Charles V , qui souhaitoit de montrer à l'empereur dans la
grande histoire nationale la relation exacte de la réception qu'on lui
avoit faite, laissa dans son exemplaire une lacune de plusieurs pages entre
le chapitre XLUi et le récit du voyage de l'empereur. Ce fut plus tard que
fat comblée cette lacune, mais certainement avant la mort de Charles Y.
346 LES GRANDES CHRONIQUES.
Item, le premier jour du mois de juing l'an dessusdit, la
ville et chastel de Goignac furent rendus des Anglois à mon-
seigneur Bertran du Guesclin , lors connestable de France,
qui une pièce a voit esté à siège devant pour le roy de France;
par un tel traictié comme dessus est dit du chastel de La
Riole.
Item, le tiers jour de juillet ensuivant, la ville et le chas-
tel de St-Sauveur, en Constantin, que avoit tenu assëgiée
pour le roy de France messire Jehan de Vienne, amiral de
France, et lesquels ville et chastel avoient esté tenus par
ceux de la partie du roy d'Angleterre par l'espace de plus
de vint ans, furent rendus aux gens du roy de France par
un tel traictié comme avoient esté rendus le chastel de La
Riole et Coignac, dont dessus est faite mencion.
item, en ce temps retournèrent de Bruges le duc de
Bourgoigne et les conseilliers du roy de France « qui là es-
toient aies pour les traictiés d'entre les deux roys, et pou
orent exploitié, fors de avoir et accorder trièves jusques ao
premier jour d'avril ensuivant : et ainsi furent lesdis traie-
tics continués jusques à la feste de Toussains ensuivant. A
laquelle feste de Toussains retournèrent auxdis traictiés
pour le roy de France messire Loys, duc d'Anjou, et mes-
sire Phelippe, duc de Bourgoigne, frères du roy de France, et
pluseurs autres du conseil du roy, et alèrent à Saint-Omer.
Et pour le roy d'Angleterre, alèrent à Bruges messire Jehan
de Lenclastre et messire Hémon conte de Cantebruge , fib
du roy d'Angleterre, et pluseurs autres de son conseil. Et
par le moien desdis messages du pape , c'est assavoir : de
l'arcevesque de Ravenne et de Tarcevesque de Rouen, qui
par avant avoit esté evesque de Garpentras, furent d'accort
lesdis traicteurs , tant d'une part comme d'autre, -de eux
assembler à Bruges comme par avant avoient fait ceux qui
y avoient esté. Si alèrent lesdis frères du roy de France et
(137C.) CHARLES V. 347
ses autres gens qui estoient à Saint-Omer , à Bruges , et y
entrèrent le samedi après Noël Tan dessusdit, et en ladite
ville de Bruges demourèrent jusques environ Pasques en-
suivant, et finablement s'en partirent sans traictié de paix
final, mais il proroguèrent les trièves, et depuis aussi furent
proroguées jusques au premier jour du mois d'avril mil trois
cens septante'six, et Pasques furent le sixiesme jour dudit
mois que l'en dit mil trois cens septante -sept. Et envoia
assez tost après le roy de France ses messages à Bouloigne
pour traictier , et les messages du roy d'Angleterre furent
à Calais, et furent lesdites trièves proroguées de terme en
terme, jusques à la Nativité Saint- Jean-Baptiste ensuivant,
qui fu mil trois cens septante-sept dessusdit. Et aloient les
deux arcevesques, messages du pape, de Bouloigne à Calais
et de Calais à Bouloigne, en tmictant entre les parties. Et
finablement , jà feust ce que le roy de France feust par
tous les lieux où il avoit guerre entre lesdis roys plus fort
que les Anglois, que aussi, par la volenté de messeigneurs
et la bonne diligence dudit roy de France , tout son fait se
portast bien, et que en toutes choses il feust à son avan-
tage et eust en ce temps moult grant navire sur la mer ,
tant de galées dont il avoit trente-cinq sur mer, comme de
grant foison de barges , tout ledit navire garni de bonnes
gens d'armes et de bons arbalestiers ; toutesvoies , pour
l'amour de Dieu et le bien de paix , pour l'onneur et révé-
rence du pape et de l'églyse^ et pour compassion du peu-
ple , il fist faire moult grans offres , par ses gens, aux gens
dudit roy d'Angleterre , tant de grans terres et seigneuries
que de monnoie , réservé tousjours à lui son Lomaige, son
ressort et sa souveraineté es terres que ledit roy d'Angleterre
avoit au royaume de France , tant en celles que lors il oc-
cupoit de fait, comme en celles que le roy de France luy
bailleroit par le traictié. Lesquelles gens dudit roy d'An-
348 LES GRANDES CHRONIQUES.
gleterre ne acceptèrent né refusèrent lesdites offres , mais
distrent que il rapporteroient ces choses par devers le roy
d'AngleteiTC leur seigneur , et dedens le premier jour dn
moys d'aoust ensuivant , oit au plus tart dedens le jour de
mi-aoust, il ou autres, pour le roy d'Angleterre, en feroient
response en la ville de Bruges à ceux que le roy de France
en voieroit pour cette cause. Et se partirent de Calais la veille
de la Saint-Jehan et s'en alèrent en Angleterre : et les gens
du roy de France s'en retournèrent à leur seigneur à
Paris , et faillirent toutes trièves le jour de celle de Saint'
Jehan. Et la veille d'içelle Saint-Jehan , mourut ledit roy
d'Angleterre Edouard , lequel avoit longuement vescu et
este roy d'Angleterre environ cinquante deux ans.
XLV.
Cornent Hichart , fils du prince de Galles , fu fait roy d'An'
gleterre , ses oncles vivans.
Après , en celuy an mil trois cens septante-sept dessus
dit , le seiziesme jour de juillet ensuivant , Richart, fils de
feu Edouard prince de Galles, qui avoit esté ainsné fils da
roy d'Angleterre et avoit esté mort avant ledit roy d'Angle-
terre, son père , et estoit de onze ans d'aage ou environ, fu
couronné en roy d'Angleterre, en représentant la personne
du prince son père. Et toutesvoies avoit laissié ledit roy
d'Angleterre trois fils ; c'est assavoir : messire Jehan dac
de Lenclastre , messire Hémon duc de Gantebruge, et mes-
sire Thomas dont moult gens avoient merveille : car la mère
dudit roy Richart avoit esté mariée première fois au conte
de Salebéry, et avoit esté six ans en sa compaignie; et de-
puis elle maintint que un chevalier d'Angleterre , appelle
messire Thomas de Hollande , l'avoit fiancée avant ledit
(13TT.) CHARLES V. 349
conte de Salebery, et Vavoit cogneue charnelment ; et pour
ce ledit conte la laissa, et ledit chevalier l'espousa avec
lequel elle fu longuement et en ot pluseurs enfans. Et après
la mort dudit feu Thomas ' de Hollande , ledit prince de
Galles, ainsné fils dudit roy d'Angleterre, espousa cette
dame, vivant ledit conte de Salebery son premier mari ; et
de ce mariage nasqui ledit Richart , qui f u fait roy d'An-
gleterre , comme dessus est dit , vivant encore ledit conte
de Salebery.
XLVI.
Du grant effort de gens alarmes que le roy de France woU
sur les champs en cinq parties deç^isées.
Au moys de juillet ensuivant , le duc d'Anjou , frère du
roy de France, et le connestable de France alèrent en
Guyenne pour ledit roy de France, bien accompaigniés
de gens d'armes et arbalestiers ; et si ot grant navire sur
mer auquel avoit trente -cinq galées, et grant foison de
baises et autres vaisseaux , lequel navire estoit fourni de
gens d'armes et arbalestiers en grant nombre. Et avecques
ce , en celle saison , tenoit le roy de France , en la frontière
de Picardie , contre les Anglois qui estoient à Calais , à
Guynes, à Ardre et es autres forteresses qui se tenoient pour
le roy d'Angleterre , grant foison de gens d'armes et arba-
lestiers. Et oultre ce, avoit pour ledit roy de France siège
devant deux chastiaux qui se tenoient encore en Bretaigne
pour messire Jehan de Montfort ; c'est assavoir : Brest et
Auroy, et par tous les lieux dessus dis les gens du roy
tenoient les champs. Et avecques ce , le duc de Berri , frère
dudit roy de France, et le duc de Bourbon avecques lu y
estoient à sirge devant une forteresse , en Auvergne , ap-
pellëe Cariât , que gens de compaignie qui se tenoient de la
30
360 LES GRANDES CHRONIQUES.
partie des Anglois avoient occupée. Et ainsi le roy de
France avoit telle puissance en cinq paities, que ses enne-
mis estoient partout les plus foibles. Et en vérité , de nulle
mémoire d'homme n'avoit ce esté veu , né que le roy eust
fait si grant fait et noble dont ci-après sera faite mencion.
Et premièrement par ledit duc d'Anjou et ceux de sa com-
paignie en Pierregort , et autre part en Guyenne y furent
prises grant nombre de forteresses , si comme ci-après est
déclairié. Premièrement , au mois d'aoust , le tiers ou quart
jour , se mist sur les champs ledit monseigneur le duc , en
la duchié de Guyenne es parties de Pierregort , en sa com-
paignie monseigneur Bertran du Guesclin , connestable de
France ; monseigneur Loys de Sancerre , mareschal ; le
seigneur de Coucy ; le seigneur de Montfort ; le seigneur de
Montauban ; le sire de Rey ; messire Guy de Rochefort ;
monseigneur Olivier de Mauny ; le sire de Monsteroys ; le
seigneur d'Asse ; Le Besgue de Vilaines ; Ivain de Gales ; le
sire de Chasteau-Giron (1) ; le sire de Bueil ; messire Pierre
de Villiers grant inaistre d'ostel du roy, et pluseurs autres
seigneurs, jusques au nombre de seize cens hommes d'armes
et cinq cens arbalestiers. Et se vint logier à Nantion (2) ; et
d'ilec se parti pour venir devant un lieu appelle les Bernar-
dicres que tenoient les Anglois; lesquels quant il sceurent
sa venue se partirent dudit lieu et y boutèrent le feu. Et
puis vint devant un chastel dudit pays de Pierregort y. ap-
pelle Gondac (3), que tenoient les Anglois, et l'assist et y fu
environ quatre jours. Et puis luy fu rendu, lequel chastel
(1) Les éditions Imprimées portent Chasieau-Cheroti, C'est par des er-
reurs de ce genre que les meilleures familles de France ont tant de peine
à retrouver dans nos historiens les titres de leur ancienne illustration.
(2) Nantion. Ce doit être la petite ville de Nontron dans Je Périgord,
à dix lieues de Périgueux.
(3) Condac. Aujourd'hui village du déparlement de la Charente, à
demi -lieue de Rnffec.
(1377.) CHARLES V. 551
monseigneur le duc fist abattre pour ce que les seigneurs
dudit chastel avoient esté traistres, et estoient coustumiers
de rober et pillier les païs voisins. (Et d'ilec , vint devant
un autre fort chastel appelle Bordailles , et mist le siège
devant et y fu environ six jours au siège , et puis luy fu
rendu) (1). Et vint à luy monseigneur Jehan de Bueil, lors
sëneschal de Beaucaire, qui pour ledit monseigneur le duc
estoit demouré capitaine es parties de Rouergue , de Quer-
cin y d'Agenoisy Bigorne , Basadois, et amena des gens que
monseigneur d'Anjou luy avoit bailliés en gouvernement
cinq cens hommes d'armes et deux cens arbalestiers. Et
d'ilec se parti monseigneur d'Anjou aux gens (2) qu'il avoit
par avant et ceux que Bueil luy avoit amenés, et vint devant
Bergerac et assist ladite ville. Et pour icelle endomaigier et
pour plus tost prendre , envoia monseigneur le due ledit
monseigneur Jehan de Bueil à ta Riole , avec quatre cens
hommes d'armes , pour amener les truyes et autres engins
qui y estoient. Et monseigneur Thomas de Feleton, sénes-
chal de Bordeaux , qui sceut que ledit Bueil estoit là aie ,
assembla tous les seigneurs de Gascoigne et autres que il
peust assembler jusques au nombre de sept cens combattans,
et se mist entre la Riole et Bergerac pour rencontrer ledit
Bueil et ses gens ; et y en vindrent nouvelles audit mon-
seigneur d'Anjou , qui tantost manda messire Pierre de
Bueil, son mareschal, et luy dist qu'il préist trois ou quatre
cens hommes d'armes et ses gens et alast à l'encontre de
son frère pour le conforter. Si y ala et mena trois cens
cinquante hommes d'armes, et estoient audit nombre
messire Pierre de Bueil dessusdit, le Besgue-de-Villaines ,
(1) Ce qui est entre parenthèses a été omis dans les éditions précéden-
tes. — Bourdeille, au-dessous de Kontron.
(2) Aux gens. Avec les gens.
352 LES GRANDES CHRONIQUES.
Yvain de Galles , messire Gieftroy Février , mareschal du
connestable de France, messire Pierre de Mornay , mareschal
de monseigneur Loys de Sancerre mareschal de France ;
Thibaut du Pont , Juel Rolant et pluseurs autres notables
chevaliers et escuiers, et se partirent de Bergerac le premier
jour de septembre. Et celuy jour, près de la ville d'Aymet,
trouvèrent les gens et coureux de monseigneur d'Anjou (1)
les coureux dudit séneschal de Bordeaux, et furent pris
aussi comme tous les coureux françois Et incontinent qu'il
se sceurent les uns près des autres il chevauchièrent d'une
part et d'autre , si s'entr'encontrèrent ainsi comme à un
quart de lieue d'Aymet , et descendirent à pié d'une part
et d'autre , et se combattirent moult fort ; et par la grâce de
Dieu furent desconfis les Anglois , et furent ilec pris ledit
séneschal de Bordeaux, les seigneurs de Lagoran (2), de
Mussidan, de Duras, le sire de Rosan et pluseurs autres ; et
y ot pluseurs des Anglois mors et noyés en une rivière qui
près estoit , appellée le Drot. Et Tendemain se rendi ladite
ville de Beigerac audit monseigneur d'Anjou qui y avoit
esté à siège quinze jours ; et ainsi vint ladite ville en l'obéis-
sance du roy de France. Et après ladite besoingne , messire
Jehan de Bueil en amenant les engins chevaucha devant
la ville d'Aymet qui se rendi , et ainsi fist la ville de
Sauvetat.
(1) Coureux. Pour Coureurs* Dans le bon usage de Tanclenne langue
françoise , on ne prononçoit pas les r finales dans les noms ni dans les
verbes. Courn, allé, porteu, eoureu, etc.
(?) Lagoran, Ou Lattgouiran, petite ville près de Castres.
(1377.) CHARLES V. 963
XLVII.
Cornent monseigneur le duc d^ Anjou prist en- Guienne pluseurs
chasteaux et forteresses dont les noms s'ensuivent.
En celuy temps , monseigneur le duc d'Anjou estant de-
vant Bei^erac, monseigneur Berducat de Lebret vint à l'o-
béissance du roy avecques aucimes forteresces qu'il tenoit.
Et de Bergerac se parti ledit monseigneur d'Anjou et ala
devant Sainte -Foy, une grosse ville sur la rivière de
Dourdogne; et loga une nuit devant, et l'endemain se rendi,
et puis ala devant Chasteillon (1) une grosse ville et chastel,
assise sur la rivière de Dourdogne ; et mist le siège devant,
et y fu par douze jours, ses truyes et ses engins fist drécier et
gietter, et après ce qu'il orent domaigië la ville et le chastel,
il se rendirent. Et ilec estant en son siège, envoia chevau-
cliier ledit monseigneur d'Anjou ses gens devant une grande
ville appelée Graon (2) , laquelle se rendi. Et aussi envoia
chevauchier monseigneur d'Anjou avec ses gens le sire de
Coucy et le mareschal de Sancerre devant la Bourne et
Saint-Million , et y ot de grans escarmouches. Et estant au
siège devant Chasteillon, firent serment audit monseigneur
d'Anjou, les seigneurs de Lagoran, Mussidan, Duras et de
Rosan de estre desoremais bons et loyaus François, combien
que assez tost après ne demoura guères que les seigneurs
de Duras et de Rosan se parjurèrent et se tournèrent devers
les Anglois, et s'en alèrent à Bordeaux. Après la prise
de Chasteillon s'en ala logier monseigneur d'Anjou devant
un chastel qui estoit de Lagoran, et l'endemain vint devant
(1) chasteillon. Aujourd'hui CobiUlony au-dessous de Saini-Emillion et
do Libourne, que notre scribe va écrire La Bourne et Saint -UiUon^
(?) CraoH. Ou plutôt Creon, dans le pays Enin deu» mers.
35i LES GRANDES CHRONIQUES.
Sauveterre , en entencion de Tassaillir, laquelle se rendi et
vint à l'obéissance du ray. Celuy jour, vint logier à un quart
de lieue d'une grosse ville appellée Montsegur, laquelle se
rendi Tendemain et vint à Tobéissance du roy. Et l'en-
demain se vint logier devant Gauderot (1) qui se rendi à
luy ; d'ilec , vint devant Saint-Macaïre et y mist le siège ,
et fist drécier huit truyes et deux engins; mais dedans
quatre jours se rendi la ville à luy, et la ville rendue» il fist
drécier lesdis engins devant le chastel de Saint-Macaire ,
qui se rendi tantost après. Et ilec estant au siège ^ se rendi
la ville de Langon. Et durant ledit siège, envola chevaucbier
ledit duc d'Anjon aucuns de ses gens qui pristrent le
chastel d'Andorte par assault ; et aussi ala chevauchier^ du
commandement de monseigneur d'Anjou , messire Olivier
de Mauny (2) devant Lenduras et le prist.
XL VIII.
Cornent phiseurs villes et chasleaux et forteresses se rendirent
à monseigneur le duc d^ Anjou.
Ledit monseigneur d'Anjou estant au siège devant Saint-
Macaire, se vindrent rendre et mettre en l'obéissance du roy
les seigneurs de Bedos , monseigneur Avisant de Gaumont ;
le sire du Chastel-d'Andorte, les enfans de Saincte Aoys (3),
eux, leur villes, chasteaux et forteresses dont il avoient
grant nombre. Et ledit monseigneur d'Anjou, estant au
siège dudit lieu de Saint-Macaire , luy vindrent nouvelles
que les seigneurs de Duras et de Rosan s'estoient tournés
(1) Cauderot, Au-dessus de «^az/if-JIfacafVe, sur la Garonne.
(2) Mauny.. Variante : Cliçon. Ce doit être une faute de la plupart des
manuscrits. Olivier de Clisson étoit alors en Bretagne.
(S) SaifictC'Aoys. Variatile : Sainie-Assise.
(1377.) CHARLES V. 355
Angloîs. Et tantost comme il le sceut , combien qu'il eust
ordené de mettre siège devant Gardillac , voiant la mau-
vaistië des dessus dis , il ala devant Duras le jour Saint-
Denis , et incontinent qu'il y fust venu , il fist asségier la
ville qui celuy jour ne fu pas assaillie, mais l'endemain il
ordena à la faire assaillir. Lors les gens de la ville doubtans
Ta&sault la rendirent. Et puis assist le siège devant le
cbastel de ladite ville que moult estoit fort, et fist drécier
ses truyes et ses engins et canons, qui moult endomagièrent
ledit chastel , et en la fin luy fu rendu ; et y f u trois sep-
maines au siège. Et après ledit chastel ainsi rendu pour la
saison d'hiver qui estoit venue et aussi pour ce que tous
les chevaux se mouroient , ledit duc départi ses gens par
establies pour la saison de hiver. Durant cette saison con-
quist, tant par force comme autrement, et mist en l'o-
béissance du roy ledit monseigneur d'Anjou moult d'autres
grosses et bonnes villes comme Blaive , Mussidan et plu-
seurs autres forteresses que tenoient les seigneurs de Lago-
ran et Mussidan ; si que en celle saison conquesta jusques
au nombre de six vint et quatorze que villes que chasteaux
et autres grosses forteresces et notables.
XLIX.
Cornent ceux qui tenoienl le chastel d'Âuroy se rendirent à
t obéissance du ro^ de France^ par le sire de Cliçon,
En celle meisme saison , c'est assavoir le jour de la
mi-aoust ensuivant , ceux qui estoient au chastel d'Auroy
en Bretaigne , devant lequel le sire de Cliçon estoit à siège ,
le rendirent audit seigneur de Cliçon pour le roy de France ,
et s'en alèrent en Angleterre. Et ainsi demoura toute la
diicbié de Bretaigne au roy de France , exeeçlê sev\\e\we.vA.V,
356 LES GRANDES CHKOIVIQUES.
cliastel de Brest , devant lequel avoit bastides pour le roy
de France , afin que ceux dudit chastel ne peussent saillir
hors.
En celuy meismes temps , le navire du roy de France
qui estoit sur la mer fut en Angleterre ; et prinstrent ceux
qui estoient dedens la ville de la Rie bonne ville et grosse,
et puis l'ardirent et la laissièrent. Et en celuy temps, envoia
le roy le duc de Bourgoigne , son frère, Le sire de Gliçon et
pluseurs autres en la frontière de Calais avec ceux qui de-
vant y estoient ; et le quatriesme jour de septembre, ledit
duc et sa conipaignie alèrent devant la ville de Ardre qui,
le septiesme jour dudit moys , fut rendue audit duc pour
le roy. Et ledit jour fu pris d'assault le chastel de Banelin-
guen , et la forteresce de la Planque , rendue audit duc
pour le roy , et depuis aussi fu pris le chastel d'Andric.
Et après se parti ledit duc et sa compaignie du pals
de Picardie, car il n'y povoient plus besoingnier pour le
temps qui fu trop pluvieux , mais il establirent gens
d'armes et arbalestiers , pour garder lesdites forteresces
qu'il avoient prises. Et toutesvoies les Anglois ne retour-
nèrent point à Bruges à la mi-aoust mil trois cens septante-
sept, pour faire les responses sur les offres qui leur avoient
esté faites à Bouloigne , ainsi comme il avoient promis , si
comme il fu dit par devant (1).
(1) En cet endroit, dans le manuscrit de Charles V, n*» 8395, un fealUet
presqu'entièrement blanc sépare ce qui précède de ce qui suit, et la maio
du calligraphe change. C'est que, comme je l*ai dit plus haut, la rédac-
tion du Yoyage de l'empereur fut faite dans le temps même de son séjour
en France. Il est probable que les chapitres précédons ne furent faits
que plus lard, et ne furent transcrits qu'après le récit du voyage dans
notre exemplaire , que nous regardons comme le modèle de toutes les
autres leçons. Ces dernières Tonl à compter d*ici grandement déQguré,
comme nous le remarquerons.
(1377.) CHARLES V. 367
L.
Cornent Charles , empereur de Rome, escripl au roy que il
vouloit venir en France.
En celuy temps mil trois cens septante-sept , escript au
roy l'empereur de Rome Charles, le quatriesme de ce nom^
par lettres escriptes de sa main , et par deux messages par
luy envoies, l'un assés tost après l'autre, qu'il estoit ordené
pour venir en France veoir le roy et faire certain pèlerinage
où il avoit sa dévocion , de quoy le roy fu moult liés. Et
pour ce que par lesdites lettres, il ne mandoit pas le temps
de son venir né par quel part il entendoit à entrer au
royaume, luy renvoia le roy de ses clievaucheurs pour luy
en rapporter la certainneté ; lesquels luy rapportèrent que
à l'entrée d'Alemaigne, en la duchiée de Luxembourg,
il avoient trouvé le roy des Romains, fils dudit empereur
jà venu audit lieu de Luxembourg, et estoit venu à petite
compaignie en habit mesconnu , luy et ses gens estimés
entour quarante chevaux. Et quant le roy fu de ce acertené,
il se pensa que l'empereur ne feroit pas longue demeure
après la venue de son fils que il avoit envoie devant. Si
envoia hastivement à Rains et jusques à*la ville de Mouson
entrée de son royaume , et par où ledit empereur devoit
venir en celles parties, les contes de Sarebruche et de
Braine, ses conseilliers ; le sire de La Rivière, son premier
chambellan , et messire Pierre de Gbevreuse , maistre de
son hostel, en leur compaignie , et autres de ses serviteurs,
pour aler à l'encontre dudit empereur, et le recevoir hono-
rablement à l'entrée du royaume. Et demourèrent lesdites
gens du roy audit lieu de Mouson bien quinze jours ; au-
quel temps il n'orent nulles nouvelles dudvt e\w^^\:^w\ ^
.{^8 LES GRANDES CHRONIQUES.
combien qu'il envoiassent audit lieu de Lucemboui^, devers
son fils, pour en savoir la certaineté, lequel semblablement
leur fist savoir que nulle certaineté n'en savoit. Pour les-
quelles choses le roy les remanda. Et assez tost après leur
retour, vint un messaige de l'empereur au roy , et luy ap-
porta lettres escriptes de sa main , èsquelles il se excusoit
de sa demeure , pour certaines guerres qui estoient en au-
cunes parties d'Allemaigne , lesquelles il avoit desjà en
partie et vouloit du tout mettre- en paix, avant son dépar-
tement , et luy faisoit savoir que sans nulle faulte, il seroit
huit jours devant Moël à Paris ; et que pour certaines causes
et pour tenir plus brief et meilleur chemin , il avoit chan-
gié son propos de venir par Lucembourç; , maijs il venroit
par Brebant, Hénau et Cambray ; et pour ce manda son fils
estant à Lucembourg venir en Breban à luy, lequel le duc de
Breban, son frère et la duchesse sa femme, avecques les bon-
nes gens du pais receurent moult honorablement. Et là ,
devoit venir à luy le coûte de Flandres, lequel se parti de
Gand pour cette cause, à tout quarante chevaliers en sa
coinpaignie pour venir à Bruxelles ; et là furent pris les
hostels pour luy. Mais quant il fu près de là , il s'escusa
pour maladie qui luy survint. Pour ce , se envola excuser
par le chastelain de Diquemme et autres de ses gens, et s'en
retourna en son pajs sans veoir l'empereur. De là se parti
ledit empereur et vint en Haynau, où il ciûdoit trouver le
duc Aubert , gouverneur de Bayn^u , lequel il avoit là
mandé ; mais ledit duc estoit aie en Hollande , et pour ce
n'y vint point ; et toutesvoies ala ledit empereur au Ques-
noy où ses enfans estoient , et là demoura un jour et vit
lesdis enfans.
(1377.) CHARLES V. 360
LI.
Cornent le roy de France envoia honnorahles messaiges en la
cité de Cambray^ pour aler à F encontre de l'empereur qui y
dei^oit venir et le acompai gnèrent très-honnorablement jusques
dedens ladite vilhy en laquelle ilfu réceu joieusement d pro--
cessions; et des paroles que V empereur dit aux gens que le roy
luy ai^oit em^oiés.
En celuy temps, avoit le roy envoie ses messages à Cam-
bray devers ledit empereur ; c'est assavoir , le seigneur de
Goucy, les contes de Sarebiuclie et de Braine,le seigneur de
La Rivière, Jehan Lemercier: et en leur compaignie avoit
grant foison de chevaliers et d'escuiers en bonnes estoffes,
vestus des livrées desdis seigneurs , et estoient bien trois
cens chevaux. Et furent le mardi devant Noèl, vint-
deuxiesme jour de décembre , à Gambray un matin , et
alèrent à l'encontre de l'empereur bien une lieue hors de
Gambray ainsi acompaigniés, pour luy encontreret accom-
paignier de par le roy ainsi honnorablement comme dessus
est dit; en luy disant que le roy le saluoit et avoit grant joie
de sa venue et grant désir de luy veoir. Si lés reçut moult
gracieusement et en mercia moult le roy et eux de ce qu'il
y estoient venus , en leur disant que mes qu'il fust venu
à la ville , il parleroit à eux plus plainement. Et dont vint
ledit empereur et approcha ladite ville de Gambray, et vin-
rent au-devânt de luy l'evesque et les bourgois à bien deux
cens chevaux et plus; et le commun et arbalestiers de la
ville estoient à l'entrée de la ville rengiés sans paremens,
d'une part et d'autre en assez belle ordenance. Et l'empereur
vint chevauchant sur un roncin gris, et vestu d'un mantel
et chapperon de drap gris fourré de martres , et son fils ^
360 LES GRANDES CHRONIQUES.
le roy des Romains , encoste luy chevauchant aussi avant
comme hiy ; et ainsi chevauchièrent jusques hien avant en
ladite ville , et là encontrèrent l'evesque et les collèges à
procession (1). Si descendirent l'empereur et son fils et ainsi
alèrent à pie jusques à Téglyse. Et après ce qu'il ot fait son
oraison, il s'en ala en l'ostel de l'evesque, lequel estoit bien
honnestement paré en sales et en chambres, et luy fist
ledit evesque ses despens tant comme il f u à la ville. Et
après disner envoya querre les gens du roy dessus escrips
et leur dist publiquement et devant chascun que combien
que il eust sa dévocion à monsieur Saint-Mor , venoit-il
principalement pour veoir le roy, la roy ne et leur en£ams,
que il désiroit plus à veoir que créature du monde; et
que après ce que il l'auroit veu et parlé à luy, et qu'iHuy
auroit baillié son fils, le roy des Romains, pour estre tout
sien, lequel il luy amenoit, quant Dieu le voudroit après
prendre il prenroit la mort en bon gré, car il auroit acompli
l'un de ses plus grans désirs. Et combien que lesdites gens
du roy eussent sceu qu'il avoit entencion de estre à Noël à
Saint-Quentin , il firent tant que il demoura audit lieu de
Gambray , qui est sa ville et sa cité , en laquelle il povoit
faire ses magniâcences et estas impériaux; et que au
royaume de France n'eust point souffert le roy que ainsi en
eust aucunement usé. Et pour ce que de coustume l'em-
pereur dist la septiesme leçon à matines , revestu de ses
habits et enseignes impériaux , il fu avisé, par les gens du
roy, que au royaume ne le porroit-il faire, né souffert ne
luy seroit. Si se consenti de bonne volenté de demourer
audit Gambray pour faire son ordenance acoustumée en
son empire.
(t) Cette procession est figurée dans le msc. de Charles Y fo 4C7 v«.
Le costume de l'évéquc est assez curieux.
(1377.) CHARLES V. ,%i
LIÏ.
Les noms des villes par oit l'empereur passa depuis Cambray
jusques à Senlis, et des nobles hommes qui lui furent à V en-
contre»
L'endemain se party de Cambray ledit empereur, et vint
au giste en une abbaye du royaume que l'on appelle le
Mont St-Martin (1), et y disna le jour, et puis vint au giste
à Saint-Quentip. Auquel lieu de Saint-Quentin les gens et
officiers du roy, bourgois et habitans de ladite ville , vin-
drent à cheval à l'encontre de luy et le reçurent honorable-
ment^ en lui disant que bien fust-il venu en la ville du roy ;
et luy firent grans présens de char, de poissons, de vins, de
pains, de foins, d'avaine et de cires. Et est assavoir que eu
ladite ville et semblablement par toutes les autres villes où.
il a esté, tant en venant à Paris comme en son retour, il n'a
esté receu en quelconque eglyse à procession né cloches
sonnans , né fait aucun signe de quelconque dominacion
ou seigneurie ; si comme au roy ou à ceux qui ont la cause de
luy appartiegne à estre fait en tout le royaume de France.
Audit St-Quentin demoura ledit empereur un jour, et vint
à Han au giste où les gens du roy qui au-devant estoient allés
toujours le compaingnièrent ; et vindrent les gens de ladite
ville de Han au-devant de luy , et lui firent la révérence si
comme avoient fais ceux de Saint-Quentin ; et de là se parti
l'endemain après boire et vint au giste à Noyon. Et au devant
de luy vindi-ent à cheval l'evesque , chappitre et bourgois
de ladite ville en grant et belle compaignie, et luy firent la
révérence, en disant les paroles telles comme ceux de Saint-
Ci) Le Mont Saint'Mùriin. Aujourd'hui village sur la roule et à mi-
chemin de Cambray à Sainl-Quentin,
TOM. Vi. ^\
362 LES GRANDES CHRONIQUES.
Quentin luy avoient dites, en disant que bien fust-il venu
en la ville du roy ; et lui firent les présens comme dessus est
dit. Et demoura en ladite ville deux jours, et visita l'abbaye
de Saint-Eloy et le corps saint.
Et le jeudi trente-et-uniesme et derrenier jour de décem-
bre, se parti d'ilec après boire et vint au giste à Compiègne ;
et au-devant de luy vindrent à une lieue de la ville les gens
de ladite ville, en belle ordenance et bonne compaingniebien
jusques à deux cens chevaux. Et assez tost après vint, de par
le roy , à l'encontre dudit empereur, le duc de Bourbon, frère
de la royne de France, le conte d'Eu, cousin germain du roy,
les evesques de Beauvais et de Paris , et pliiseurs autres no-
tables chevaliers et seigneurs en leur compaingnie, jusques
au nombre de trois cens chevaliers et plus, vestus des robes
dudit duc, lesquelles étoient de blanc et bleu mi-parti.
Et luy dit le duc de Bourbon que le roy le saluoit et estoit
bien lie de sa venue et que très- volontiers le verroit , et
que là les avoit envoyés le roy pour le compaingnier. Et
l'empereur venu en ladite ville et descendu en son hostel,
le duc de Bourbon pria les seigneurs et chevaliers de l'ostel
de l'empereur de venir souper avecques luy en sou hostel,
lesquels y alèrent ; et l'empereur, pour luy faire plus avant
plaisir, luy envoya son fils le roy des Romains, en luy man-
dant que se il feust en point qu'il se peust aidier, car de
nouvel au partir de Noyon lui estoit prise sa goûte dont il
estoit si empeschié qu'il ne pouvoit aler , que luy en sa
personne fust aie souper avecques luy. Et ledit duc de
Bourbon festoya ledit roy et tous les autres, et donna à soa-
per très grandement et largement, et y assembla et fist estre
les dames qui estoient en la ville et environ. Et l'endemain,
qui fu le vendredi premier jour de janvier, après ce qu'il
ot disné à Compiègne , il vint en un curre, pour ce qu'il
ne pooit chevauchicr , à heure de vespres à Senlis : et au-
(J378.) CHAULES V. 303
devant de luy alèrent le baillif de ladite ville et les ofiiciers
du roy, et en leur compaingnie les geas de la ville, jusques
au nombre de cent chevaux, en lui faisant la révérence et
en luy disant qu'il fust le bien venu en la ville du roy.
LUI.
Comment messeigneiirs les ducs de Berrjr et de Bourgoigne,
frères du rojr de France , acompaingniés de pluseurs nobles
che^iersj alèrent au devant de l'empereur pour luy acom-
paingnier à entrer en la cité de Senlis , et cornent lesdis
chei^aliers et escuiers estoient noblement vestus d'une couleur,
Tantost après un petit d'espace, à une lieue de ladite
ville au plus, vindrent à l'encontre dudit empereur de par
le roy de France, messeigneurs ses frères, les ducs de Berry
et de Bourgoigne, le conte de Harecourt , l'arche vesque de
Sens et l'evesque de Laon, et estoient lesdis seigneurs accom-
paingniés de chevaliers et d'escuiers vestus tous d'une robe,
c'est assavoir : les chevaliers partis de veluyau noir et
gris ; les escuiers, de soie pareil de couleur, et estoient bien
cinq cens chevaux en leur compaingnie. £t dit le duc de
Berry à l'empereur, de par le rov, que le roy le saluoit et
avoit grant désir de le veoir, et les envoioit au devant de
luy pour luy honnorer et accompaingnier à leur povoir ,
dont il mercia le roy et eux très grandement. Et quant il fu
descendu à son hostel , jusques où il le convoièrent , il
s'en retournèrent à leur hostels afin que il ne le grevas-
sent, car il estoit moult malade et travaillié ; et les gens de
la ville firent tels présens comme dessus est dit des autres
villes.
3(;i LES GRANDES CHRONIQUES.
LIT.
Cornent Vempercur vint de Senlis à Loui^res, et ty eni^oya le
roy un curre et une littière noblement attelés, et de la vint à
Saint-Denis en France.
Le samedi ensuivant, qui fu second jour de janvier, se
pirti de Senlis ledit empereur après boire , et vint au giste
à liOuvre, et vint à Vencontre deluy le duc de Bar que le
roy y envoya , qui de nouveau depuis le département les
frères du roy estoit venu vers lu y ; et furent avec luy au-
cuns contes, banerés, chevaliers et escuiers, et là combien
que ce soit ville plate, luy furent fais aussi grans et aussi
lionnorables présens comme es villes dessus dites. Et l'ende-
main, qui fu dimanche troisiesme jour de janvier , se parti
de Louvres après boire. Et pour ce que le roy avoit entendu
qu'il estoit moult agrevé de la goûte et ne pou voit che-
vauchier et le charrier luy faisoit grevance , il luy envoya
toute nuit, la nuit de samedi, un des curres de son corps no-
blement appareillié et de chevaux blans atelé, et la littière
de son ainsné fils le daulphin de Vienne noblement appa-
reilliée et attelée de deux mules et de deux coursiers pour
venir dedens plus aisiement. De quoy ledit empereur fu
jaoult lie , et en inercia moult le roy en son absence en
recevant ledit curre et laditte littière des messages du roy ;
et puis vint en ladite littière jusque à la ville de Saint-Denis
bien acompaingnié de cent hommes à cheval des gens de
ladite ville. Et assez tost après luy vindrent au dehors de
ladite ville les arcevesques de Rains et de Rouen et de
Sens ; les evesques de Laon , de Beauvais , de Paris, de
Noyon, de Baieux , de Lisieux , de Meaux , d'Evreux, de
T/ierouenne et de Cot\àoxv\ et. V^bbé de Saint-Waast d'Ar-
(1378.) CHARLES V. 366
ras, tous du conseil le roy, et luy firent la révérence , en
disant que il fust le bien venu, et que le roy les avoit là
envoies pour le honnorer et le acompaingnier. Et luy venu
à Saint-Denis, il fist descendre sa littière et porter icelle à
bras, car pour sa maladie de goûte dessus dite, il ne povoit
aler à pie. Et pour ce , en icelle se fist porter en l'églyse
Saint-Denis, devant le grant autel saint Loys où il fist son
oroison dévotement. Et ainsi de là fu porté dedens ladite
littière jusques en sa chambre, et là luy furent présentés, de
par l'abbé , de grans poissons , de connins , de buefs , de
moutons , de volaille et d'avoine , et habondance du vin ,
tant comme luy et ses gens en porent despendre. Et pareil-
lement luy firent les gens de la ville de très grans présens ;
et après ce que il se fu une grant pièce reposé, il se dementa
de veoir les reliques de léans , et se fist porter au trésor
en une chaière et là vit les reliques , les couronnes ,
joyaux, et s'y tint très longuement en y prenant très grant
plaisir, si comme il sembloit à sa chière, par le rapport de
ceux qui près de luy estoient. Et après ce qu'il fu reporté
en sa chambre, lesdis frères du roy et aucuns des prélas qui
estoient démourés prisrent congié de luy, et revindrent de-
vers le roy à Paris, et il demoura tout le jour en ladite
abbaye.
LV.
Cornent tempereur après ce qu'il ol ven les reliques Saint"
Denis y tant ou trésor comme ailleurs, et visité les sépultures
que il requist à veoir, se parti de Saint- Denis pour venir
à Paris,
Le lundi ensuivant, quatriesme jour du mois de janvier ,
se leva l'empereur bien matin , pour ce que celuy jour il
devoit venir à Paris; si se fist porter ev\ Y 6^^ se ^<& v5\q.\v-
3C6 LES GRANDES CHAOTIQUES.
seigaeur saint Denis et devant les corps sains, et là fîst ses
dévocions, et se fist porter entour les chaces , et baisa les
reliques, le chief, le clou et la couronne, et puis demanda à
veoir les sépultures des roys, et par «spécial du roy Charles
et de la royne Jehanne sa femme, du roy Phelippe et de la
royne Jehanne de Bourgoigne sa femme ; car il disoit que en
leur hostel avoit esté nosry en sa jeunesse et que moult de
biens lui avoient fais. Et aussi voit-il veoir la sépulture du
roy Jehan, et fist assembler Fabbé et le couvent et leur re-
quist très a£Fectueusement que il voulsistentDieu prier pour
ses bons seigneurs et dames qui gisoient là. Après se parti de
l'église, et vint en sa chambre où il avoit esté par devant,
et là vint de par le roy, c'est assavoir messires Bureau de
la Rivière, son premier chambellan, et Colart de Tanques,
escuier de son corps, et vinrent en la court devant les fe-
nestres de sa chambre^ et luy présentèrent, de par le roy, un
bel destrier ensellé des armes de France bien et richement,
et pareillement un bel coursier ; et autant et autels en pré-
sentèrent à son fils le roy des Romains. De quoy il mercia
le roy grandement, et dit qu'il monteroit et entreroit dessus
à Paris , combien que il luy fust bien grief pour cause de
sa maladie i et pour ce les envoya devant à La Ghappelle
Saint-Denis, et jusques là se Gst porter en la littière de la
royne, qui pour ce luy avoit esté envolée très-richement et
noblement attelée et appareilliée. Et après ce qu'il et beu ,
il se paii;y de Saint-Denis en la littière , comme dit est ; et
entre Saint-Denis et La Ghappelle ,. vindrent à l'encontre
de luy le prévost de Paris et le chevalier du guet, avecques
très grant quantité de leur gens à cheval, vestus d'unes
robes, et aussi y estoit le prévost des marchands, et les es-
chevins de la ville de Paris, et des bourgois bien montés et
vestus de robes mi-parties de blanc et de violet : et estoient
bien en nombre, en\aà!\te i^W,^^ da Av\rVvalt cens à deux
(1378.) CHARLES V. 367
mile hommes, de quoy lesdis prévost et chevaliers, les
eschevins et grant quantité de autres bourgois estoient
montés sur beaux destriers et coursiers très noblement , et
se misrent rengiés aux champs , selon le chemin , en très
belle ordenance.
LVI.
Cornent les prévos de Paris el des marchans et Chevalier du
guet se des par tirent d^at^ec le commun qui estoient rengiés sur
les champs^ étalèrent au devant de t empereur pour luy faire
révérence»
Lors se départirent d'avec les autres le prévost de Paris,
le prévost des marchans et le Chevalier du guet, et se ap-
prochièrent de l'empereur,, et porta le prévost de Paris les
paroles en disant : « Très excellent prince , nous les offi-
» ciersdu roy à Paris, le prévost des marchans et les bour-
>» gois de la bonne ville, vous venons faire la révérence et
» nous offrir à faire vostre bon plaisir^ car ainsi le veult le
» roy nostre seigneur,^ et le nous a commandé. » Et l'em-
pereur en mercia le roy et eux moult gracieusement. Et lors
lesdis prévos et échevins avec les bourgois vindrent en-
semble jusques à Paris, et estoient bien en la compaingnie
tant des officiers du roy comme des gens de la ville de Paris,
quatre mille chevaux et plus. Et ainsi acompaingnié vint
ledit empereur à la Chappelle Saint-Denis, et là se fist des-
cendre de la littière de la royne en un hostel, et fu mis à
cheval sur le destrier que le roy luy avoit envoie à Saint-
Denis, lequel estoit morel (1) ; et semblablement monta le
roy des Romains sur celui que le roy luy avoit envoie, ie-
(1) Morel. Noir. On voit celte cavalcade dans le manuscrit de Charles Y^
fp 470, ro.
/
3GS LES GRANDES CHRONIQUES.
quelestoit pareillement morel. Et appenséement le roy de
France les leur donna de celuy poil qui est plus loing et
opposite du blanc, pour ce que es coustumes de l'empire, les
empereurs ont acoustumé d'entrer es bonnes villes de leur
empire et qui sont de leur seigneurie , sur cheval blanc,
et ne vouloit pas le roy que en son royaume il le feist
ainsi, affm qu'il n'y peust estre noté aucun signe de domi-
nacion (I).
LVII.
Cornent le roy de France se parti de son palais pour aler à
t encontre de Vempereur son oncle.
En celuy mesme jour et heure, se parti le roy de France
de son palais, monté sur un grant palefroy blanc, richement
ensellé tout aux armes de France. Et estoit le roy vestu
d'une cote hardie (2) d'escarlate vermeille et d'un mantel
à fons de cuve fourré . Et avoit en sa teste un chappel à bec
de la guise ancienne, brodé et couvert de perles très riche-
ment. Et en sa compaingnie estoient quatre ducs, c'est as-
savoir : de Berry, de Boargoigne, de Bourbon et de Bar; et
les contes d'Eu, de Bouloigne, de Coucy, de Sarebruche,
de Tancarville, de Sancerre, de Dampmartin, de Porcien, de
Grantpré, de Siaume et de Braine ; et pluseurs autres grans
seigneurs, banerés et autres chevaliers sans nombre et esti-
niacion, et d'autres grans gentilshommes ; et si estoient des
(1) Yiilaret a eu grand tort de traiter de petitesses ridicules toutes ces
précautions cérémonieuses du roi de France. Dans les idées admises à
la cour impériale et souvent même à celle de Rome , tous les rois
chrétiens relevoient de l'empereur. Or , l'indépendance de la couronne
de France ne permeitoit pas de tolérer de pareilles prétentionsT
(2) Cote hardie. Dans la miniature que nous avons mentionnée tout à
l'heure, celle cote hardie patoU èvte \wvN^v^t«\<bti\.%^tt^ %Q\3Lft le manteau.
(1378.) CHARLES V. 309
prëlas tous ceux dessus escrips, qui alèrent au dehors de la
porte Saint-Denis au devant de Tempereur, et estoient tous
en chappes romaines par Tordenance et commandement du
roy ; et estoient grandement montes, et accompagnés de
leurs cliappelains et autres gens chascuns de leur robes. Et
les seigneurs et princes dessus dis estoient montés sur
grans chevaux moiens, plus haus que coursiers et grande-
ment acompaingniés de chevaliers et d'escuiers , chascun
des livrées de leur seigneurs. Et aussi avoit le roy ses offi-
ciers de tous estas, en très grant quantité , vestus chascun
office d'unes robes ; c'est assavoir : chambellans , de deux
paires de robes les unes de veluyau et les autres de deux
escarlates parties ; les maistres d'ostel, de deux veluyaux
inde et tenné; et les chevaliers d'onneur,de veluyau ver-
meil ; les escuiers du corps et d'escuierie, de camocas bleu ;
les huissiers d'armes, de deux camocas partis de bleu et
rouge; les officiers, panetiers, eschansons, varies tranchans,
vestus de deux satanins pallés de blanc et tenné; et pareil-
lement estoient les officiers du daulphin de Vienne, ainsné
fils du roy ; et les queus et escuiers de cuisine vestus de
houpellandes de soie et aumuces fourrées , à boutons de
perles pardessus ; les variés de chambre cinquante-deux ,
tous vestus d'unes robes d'un roié gris blanc contre noir ;
les someliers vestus d'un roié gris blanc contre un drap
noir. Les sergens d'armes, de cinquante à soixante , vestus
d'unes robes de drap bleu et noir. Les someliers, d'un
roié brun contre un vermeil ; et ainsi de tous les autres
officiers, chascune office séparément d'unes robes. .Et
inist le roy à parlir de la cour du palais , pour la mul-
titude des gens à cheval qui y estoient, plus de demi-
heure à issir hors. Et chevaucha parmi la ville en grant
multitude de gens, droit le chemin de Saint-Denis, en
passant par la porte et bastide de Saint-Deuis. tle&VovVYw.-
370 LES GRANDES CHRONIQUES.
denance des gens du roy si biea faite, que peu y avoit de
presse au regart de la multitude de gens qui là estoient. Et
devant aloient tous les chevaliers et escuiers , les arba-
lestriers de cheval et sergens d*armes. Et devant le roy
estoit le mareschal de Blain ville et escuiers de son corps,
qui avoient deux espées à escharpe et les chappeaux de pare-
inens. Et, sans moien (1), estoit devant luy le fils du roy de
Navarre et les contes de Harcourtet de TancarviUe, et par
derrière ses huissiers d*armes. Et après, les quatre ducs des-
sus dis^ et pluseurs autres contes et barons , et les prélas
dessus nommés par ordenance venoient après, deux et
deux.
LVIII.
Cornent le roy de France ei l'empereur avec son fils , le roy des
Romains y s' entre ncontrèrent entre La Chappelle et le Moulin à
vent, et de la référence que il firent Pun à t autre à tas^
semblée.
»
Après ceux, aloient les arcevesques premiers, et les eves-
ques après ; et après venoient les grans chevaux et palefrois
du roy très richement en selles , et les variés les me noient
endestre, montés sur autres roncins, vestus tous d'unes
robes, et si avoient pareniens de France en escharpe, en la
manière acoustumée. Et le palefrenier du roy estoit de-
vant les escuiers de corps, monté sur un grant coursier,
et avoit le parement du roy , lequel estoit de veluyau et
de brodeure ; les fleurs de lis pourfilées de perles en escharpe
autour le col, ainsi comme il est acousiumé de porter. Et
avec les sergens d'armes du roy estoient devant les deux
trompettes du roy, à trompes d'argent et penonceaux de
(i) Sans moien. Sans latermédiaire.
(1378.) CHARLES V. 371
brodeure qui trompoient aucune fois, pour faire les gens
avancier de chevauchier. Et ainsi chevaucha le roy de son
palais jusques en mi-voie du Moulin à vent et de La Chap-
pelle, que il s'entrencontrèrent luy et l'empereur; et fu grant
pièce avant que il pussent venir l'un à l'autre, pour la presse
des gens qui y estoient. En laquelle encontre ledit empereur
osta sa barrette et son chapperon , et aussi le roy ; et ne se
volt le roy trop approchier de l'empereur, pour ce que son
cheval ne fraiast à ses jambes où il avoit la goûte ; mais pris-
rent les mains Tun de l'autre et s'entresaluèrent, en disant
le roy à l'empereur que très bien fust-il venu et que il avoit
eu grant désir dé le veoir. Et passa outre le roy pour saluer
le roy des Romains en la manière qu'il avoit fait l'empereur;
et puis retourna devers l'empereur et le fist mettre à dex-
tre de luy, combien que l'empereur s'en excusast très-lon-
guement et ne le vouloit faire ; et fist mettre à senestre em-
près luy le roy des Romains. Et ainsi chevaucha le roy au
milieu de l'empereur et de son fils tout le chemin, et tout
au lonc de la ville de Paris jusques à son palais, par l'or-
denance et en la manière qui s'ensuit :
LIX.
De la noble ordenance qui estoit quant le roy el l'empereur et
son fils entrèrent à Paris.
Premièrement , fu par le roy ordené que les gens de la
ville, pour ce qu'il estoient en trop grant quantité, de-
mourassent aux champs sans entrer en la ville , jusques
à tant que l'empereur, le roy et toutes leur gens fussent
entrés et passés en la ville, et ainsi fu fait. Et aussi avoit le
roy fait crier le jour devant, que nul ne fust tant hardi d'oc-
cuper le chemin de la grant rue en venant au palais de
37Î LES GRANDES CHRONIQUES.
gens né de charroi, ne ne se boujassent des places où il sVs-
toient mis pour veoir l'empereur, le roy et le roy des Ro-
mains passer.
Et de fait furent mis sergens, pour garder au bout des rues
qui viennent sur le chemin de la grant rue, qui gardoieut
et deffendoient le peuple de passer. Et lors descendirent à
*'pié trente des sergens d'armes, et prisrent le travers de
la rue , alanl devant les escuiers du corps du roy leur
maces en leur poings , et leur espëes garnies d'argent eu
escliai7)e (1). Et pour ce que l'empereur avoit fait assavoir
au roy, dès ce qu'il vint à Saint-Denis , que à son venir
à Paris il ne vouloit avoir nul de ses gens auprès de luy ,
mais se mettoit en la garde et gouvernement du roy et
de ses gens tels comme il les luy voudroit baillier, et
prioit très fort le roy que il les luy voulsist tels baillier
que bien le gardassent de presse ; et aussi qu'il pleust au
roy ordener aucunes gens qui menassent ses gens devant
au palais tous ensemble , laquelle chose le roy fist ; et les
fist mener les premiers et conduire par le seigneur de
Coucy, le conte de Sarebruche et le conte de Braine, qui
continuelment avoient esté avec l'empereur puis qu'il estoit
entré au royaume. Et pour la garde du corps de l'empereur
ordena le roy six de ses chambellans et quatre de ses huis-
siers d'armes; c'est assavoir : le seigneur delà Rivière,
messire Charles de Poitiers, messire Guillaume des Bordes,
messire Hutin de Vermelles, messire Jehan de Barguet-
tes et le Barrois ; et autant en ordena le roy pour son corps :
et au roy des Romains, quatre et deux huissiers d'armes,
lesquels tous chambellans, chevaliers et huissiers d'armes
descendirent aussi à pie, et se ordenèrent en la garde qui
commise leur estoit en belle et bonne ordenance.
(1) Voyez la curieuse représenlalion de ces écuyers du corps du roi,
dans la deuxième miniaiure du f<» 470 r©, manuscrit de Charles V.
(1378.) CHARLES V. 373
LX.
De Fordenance des nobles barons^ chet^aliers, prélas, escuiers
et gens de Paris y qui cheç^auchoient après les trois princes
dessus dis (1).
Itei», après les gens de l'empereur qui estoient les pre-
miers entrans en la ville, estoient les chevaliers et escuiers
du royaume de France, qui estoient bien huit cens che-
vaUers sans les escuiers dont on ne sait le compte, et estoient
noblement vestus et parés et très-bien montés, si que c'es-
toit noble et merveilleuse chose à veoir. Après estoient le
chancelier de France et les conseillers du roy lays. Et après
estoient d'un front, à pie, les portiers et variés de porte,
leur verges eil leur mains et vestus d'unes robes. Et après
estoit à cheval le prévost de Paris, et après le prévost plu-
seurs contes et barons. Et après estoit le maréchal de Blain-
ville. Et après ledit mareschal estoient les escuiers du corps
etescuierie du roy comme dessus est escript. Et au plus près
de l'empereur, du roy et du roy des Romains, estoient un
renc de chevalliers à pié, chascun un baston en son poing ; et
les chambellans et gardes sus escrips entour l'empereur, le
roy et le roy des Romains, estoient tellement que nul n'en
povoit approuchier né les empresser. Et derrière les che-
(1) Les qualre précieux chapitres suivans n'ont jamais été imprimés et
ne se retrouvent que dans le manuscrit de Charles V cl dans ceux des
Continuateurs de Nangis. Les éditions imprimées et les autres manuscrits
portent : « Et du surplus je me tais, pour ce que trop longue chose seroit
» à escrire; et mesmement à ce que en pluseurs lieux en sera trouvé
» escript. Et bien viens au disner que le roy luy donna au palais dont
9 Tassiette fu telle. » Par ces mots en pluseurs lieux il semble que Ton
ait voulu désigner V Histoire de Charles V faite plus de vingt ans après le
meilleur texte de nos Chroniques par Christine de Pisan. Mais cet historien
a beaucoup abrégé elle-même les précieux détails dans lesquels Thisto-
riographe étoit entré.
374 LES GRANDES CHRONIQUES.
vaux de l'empereur, duroy et du roy des Romains, estoient
les huissiers d'armes tous rengiés à pié^ qui aussi avoient
des basions en leurs poins. Et venoient après les frères du
roy, le duc de Berry et de Bourgoigne, et entre eux deux,
au milieu, estoit le duc de Breban, frère de l'empereur et
oncle du roy ; et après , le duc de Sassoigne , esliseur de
l'empire , le duc de Bourbon, le duc de Bar, et des autres
ducs allemans un appelle le duc Henry, le duc de Bousse-
lau et le duc de Trappo. Et derrière lesdis ducs estoient
vint chevaliers et escuiers à pie, qui sont pour la garde du
corps du roy, et vint-cinq arbalestriers tous armés couver-
vertement, les espées en une main et bastons es autres,
lesquels se tenoient fors et serrés ensemble pour garder de
foule et de presse l'empereur, le roy et le roy des Romains ,
et les ducs dessus dis qui venoient derrière eux, de la foule
et multitude des gens qui venoient après à cheval. Et après
venoient tous les prélas dessus escris, et après, les chevaux
de parement du roy et tout le remenant de la multitude de
chevaux et gens. Et tout derrière venoient le prévost des
marchans, le chevalier du guet et les sergens, avec les gens
de la ville de Paris. Et ainsi et par telle ordenance che-
vauchoient l'empereur, le roy et le roy des Romains, par
tele manière qu'il ne fussent pressés né arrestés Mais en
brief temps et pou d'espace, vindrent très légièrement et
briefment jusques au palais, dont plusieurs gens furent
moult merveilliés , qui autrefois n'avoient veue tele né si
bonne ordenance de tele multitude, si pou de desroy né de
presse. Et aussi furent faites à la porte du palais certaines
barrières, et à l'entrée des merceries et de la grande sale
aussi, et mis et ordeués sergens d'armes et autres sergens
pour icelles garder estroitement, ettelement furent gardées
que l'empereur, le roy et le roy des Romains et des autres
grans seigneurs qui y entrèrent, n'estoient pas plus de qua-
(1378.) CHARLES V. 376
rante (1) chevaux ; et a voit esté ordené que à la venue ou
entrée dudit palais, nul ne s'arrestast devant ladite porte,
mais passast oultre chacun à cheval et s'espandisscnt parmi
les rues foraines, afin de y avoir moins de presse. Et ainsi
vindrent au perron de marbre environ trois heures après
midi. Et pour ce que l'empereur ne se povoit pas aisément
soustenir pour sa dite maladie, mais le convenoit porter entre
bras, le roy luy avoit fait appareillier par un sien secrétaire
qui lors estoit concierge de son palais , nommé maistre
Phelipe Ogier , en la cour soubs ledit perron , une chaiere
couverte de drap d'or et le fist asseoir dedens.
LXI.
Comment le roy de France vint à t empereur emprès le perron
oii il estoit assis et le salua et le baisa y et puis baisa le roy des
Romains, et de F assiette du soupper de celuyjour»
Si comme l'empereur se séoit et reposoit en la chaière
dessus dite , le roy vint à luy et luy dist qu'il fust le très
bien venu en son palais , et que onques prince n'y avoit
veu plus volen tiers ; et lors le baisa, et l'empereur osta tout
son chaperon et l'en mercia très humblement ; et aussi sa-
lua le roy son fils le roy des Romains et le baisa. Et lors fist
le roy lever l'empereur par ses chevaliers et porter en sa
chaière contremont les degrés, et aloit le roy d'un costé des
degrés et menoit le roy des Romains à Sa main sénestre ; et
ainsi ala le roy coste à coste de l'empereur , jusques à la
chambre qu'il luy avoit faite appareillier; c'est assavoir en
la chambre faicte de bois d'Irlande qui est coste la chambre
(1) Quarante, Suivant GhrisUoe de Pisan : Cent,
370 LES GRANDES CHRONIQUES.
vert, et regarde d'une part sur les jaixlins du palais et d'au-
tre part à la Sainte-Gbappelle ; et toutes les autres chambres
derrière laissa pour l'empereur ; et pour son fils le roy des
Romains laissa et fist ordener les chambres de dessous où
se souloient retraire les roynes de France ; et prist et se'loga
le roy es haultes chambres à galathas (1), que fist faire le i-oy
Jehan son père. Et après ce que l'empereur se £u un petit
reposé, le roy l'ala veoir en sa chambre ; et sitost que le roy
approucha de luy, il osta tout arrière jus son chaperon, et
dist que il le venoit veoir et luy monstrer sa coiffe que en-
core n'avoit pas veue (2) ; et l'empereur osta son chapeau et
tantost se recouvrirent le roy et luy, et s'assistrent en deux
chaières l'une emprès l'autre. Et là, le roy luy dist les paro-
les qui ensuy vent : « Beaux oncles, sachiez que j'ay si
» grant joie de vostre venue comme plus puis, et vous pri
n que vous tenez que en ce que. j'ay vous avez comme au
M vostre, et plus avant ne vous scay offrir. » A quoy l'em-
pereur osta arrière son chaperon et le roy aussi, et respon-
dit ledit empereur ces paroles : « Monseigneur , je vous
» merci des honneurs et biens que vous me faites, et je vous
» offre et vueil que vous soyés certain que inoy et mon fils
» que je vous ai ci amené, et tous mes autres enfans et
(!) A galathas. Cbristiae : Et Galathas. Je pense qu'il faut entendre
par là les longues galeries dans lesquelles sont encore aujourd'hui conser-
vées les archives du parlement. Ce passage curieux nous apprend ce que
les historiens de Paris semblent avoir ignoré , que le roi Jean avoit fait
exécuter de grands travaux dans le Palais. Le nom de Galathas n'avoit
jusqu'à présent été relevé que dans un édit de la chambre des comptes.
« Galalha. Edicium anni 1358 : In camerâ compotorum superiùs ad Gala-
» thas, ubi erant Domini de Bîontemorenciaco, etc. Locus hodiè incognitos
» in Camerâ computorum. n (Muv, Ducange.) Le texte de nos chroniques
permet de mieux déterminer l'endroit appelé Galathas dans le Palais.
(2) « Et en le saluant osta tout jus son chaperon. Dont il pesa àrem-
» pereur qui recouvrir le voult. Et il dist que il lu; monsiroit sa coiffe
» que encores n'avoit veue. Car est assavoir que es anciennes guises, les
» rois portoient déliées coiffes soubs les chapperons. » (Christine de
Pisan.)
(1378.) CHABLES V. 377
M quanque j'ay, sommes vos très et le poez prendie comme
« le vostre. » Auxquelles paroles pluseurs gens estoient qui
orent grant plaisir et joie de cestes grans amitiés et bonnes
volentés. Et ainsi se départi le roy. Et pour la maladie dudit
empereur qui estoit très-griève , considéré que il avoit eu
fièvre avecques et estoit moult travaillié dudit chemin, le
roy le fist soupper en sa chambre; et il mena soupper avec-
ques luy le roy des Romains et les ducs, seigneurs et cheva-
liers qui estoient venus avec luy, et y ot très grant soupper
et très grant presse de gens d'estat, et fu l'assiète tele que
il ensuit : L'evesque de Paris, premier; le roy, et puis le roy
des Romains; le duc de Berry , le duc de Breban , le duc de
Bourgoigne, le duc de Bourbon et le duc de Bar ; et pour ce
que deux autres ducs n'estoient pas chevaliers, mengièrent
à l'autre table, et leur tint compaignie messire Pierre fils du
loy de Navarre, le conte d'Eu et pluseurs autres seigneurs.
Et est assavoir que la grande sale du palais, la chambre de
parlement , la sale sur l'eau , la chambre vert , les autres
chambres notables du palais , la Sainte-Chappelle , la cha-
pelle d'emprès la chambre vert estoient partout très-
richement parées et ordenées , tant au palais comme au
chastel du Louvre , à Saint-Pol , au bois de Vinciennes ,
et à l'ostel de Beauté - sur-Marne , èsquels lieux le roy
mena, tint et festoia partout l'empereur. Et ainsi se passa
la journée dudit lundi, entrée de l'empereur à Paris. Et
après vin et espices données après souper, se retraistrent le
roy, et le roy des Romains et les autres seigneurs chascun
en sa chambre.
?»^.
378 LES GRANDES CHRONIQUES.
LXII.
Des présens que ceux de la bonne viUe de Paris firent à tempe^
reur et à son fils le roy des Romains.
Le mardi ensuivant, qui fu le quint jour de janvier, le
prévost des marchans et les eschevins de Paris, à heure que
Tempereur disnoit en sa chambre, entrèrent devers luy et
luy présentèrent de par la ville, une nef (1) pesant neuf vins et
dix mars d'argent, dorée et très-richement ouvrée, et deux
grans flascons dorés et esmailliés du prix de septante mars
d'argent. Et à son fils présentèrent une fontaine d'argent
dorée et richement ouvrée du pois de quatre -vint trèze
mars, avec deux grans pos d'argent dorés très richement
ouvrés de trente mars pesans. Et ce dit jour, le roy ne vit
point l'empereur pour ce qu'il avoit esté malade et mal
dormi la nuit, et ot jà mengié et se vouloit couchier dormir
à relevée, avant que le roy eust ouï son service et messe à
note, comme de coustume est. Mais ledit empereur envoia
devers le roy luy prier moult affectueusement que il luy
pleust qu'il peust à luy parler ce jour privéement, pour luy
dire aucunes besoignes dont il avoit à parler à luy ; et voult
et requist que le chancelier de France y feust présent avec-
ques le roy. Et menga le roy ce jour en sale à grant foison
de gens ; et y furent le duc de Sassoigne , qui le soir devant
n'a voit pas souppé avecques le roy, l'evesque de Brusseberg,
le chancelier de l'empereur, et tous ou la plus grant partie
des princes, seigneurs et gens de l'ostel de l'empereur ; et le
roy des Romains n'y manga pas, pour ce que le roy le laissa
(1) La Nef étoit le morceau principal de la vaisselle chez les grands
seigneurs el surtout chez nos rois. La nef d^ or éloit encore un meut>le <f é-
tiquette à la cour de Louis XVLIL J'ignore si elle orne toujours la table du
roi.
(1378.) CHARLES V. 379
tenir compaignie à l'empereur son père. Et après ce que le
roy ot disné et se fu retrait en sa chambre, il ala à bien pou
de gens et secrètement devers Tempère ur, ainsi que il l'a-
voit prié et y mena son chancellier ; et l'empereur et le roy
assis en deux chaières, l'un d'encoste l'autre, firent widier
tout, excepté le chancellier de France que il retindrent et
appelèrent. Et longuement parla l'empereur au roy, et tant
furent bien ensemble comme l'espace de trois heures , et
sur la fin de leur partir fu appelle le chancellier de l'empe-
reur. Des paroles né des besoignes dont il parlèrent ne
scet-on riens. Et aux vespres dudit mardi, qui fut veille de
la Tiphaine, ala le roy icelles olr en la Saiute-Ghappelle, et
à sa main sénestre menoit le roy des Romains; et y estoient
deux oratoires, tendus l'un à destre près des chaières, et
l'autre à sénestre près du revestiaire ; et en celuy à destre
étoit le roy, et en celui à sénestre le roy des Romains ; et fist
le service l'arcevesque de Rains, et fu la Sainte-Ghappelle si
noblement aoumée et l'autel si richement et grandement
garni de joyaux d'églyse et de reliques, et tellement enlumi-
née que c'estoit belle et merveilleuse chose à veoir. Et avoit
si grant multitude de gens d'estat aus vespres, que à paines
povoient-il estre en la Sainte-Ghappelle. Et au soupper dudit
mardi, qui fu la veille des Roy s, fu le grant palais moult
noblement paré et ordené, et tant de plas pendus par icelle,
et tant de torches et estandars attachiés parmy la sale en
inoult de places, avecques grant multitude de variés vestus
d'un drap, tenans grant foison de torches, que on véoit
aussi clair par nuit en ladite sale comme on feroit par jour ;
et y soupa le roy, le roy des Romains, les prélas et princes
qui ensuivent, en la forme et manière que l'asslete fu. C'est
assavoir : que premier fu assis au grant days de la table de
marbre l'evesque de Paris , l'evesque de Brusseberc , con-
seillier de l'empereur, l'arcevesque de Rams,Ve\o>j ,\e\<5^ ^^'s»
380 LES GRANDES CHRONIQUES.
Romains ; les ducs de Bcrry, de Breban, de Bourgoîgne, de
Saissoigne^ de Bourbon ; le duc Henry et le duc de Bar, et
les autres ducs et princes sistrent à l'autre days qui estoit
entre la table de marbre et Tuis de parlement. Et fu le sou-
per lonc et servi de grant foison de mes qui trop longue
chose seroit à recorder. Et à ladite sale furent audit soup-
per, par le raport des héraux , tant du royaume de France
comme d'estranges, de huit cens à mil chevaliers, et grant
multitude d'autres gens d' estât en très grant presse, com-
bien que le service feust fait très honnestement et sans
desroy, et tost et bien délivrés et servis tous ceux qui men-
gièrent audit palais, aussi bien les basses et lointaines ta-
bles, comme les hautes et plus prochaines. Et après souper
s'en ala le roy et le roy des Romains en la chambre de par-
lement, en leur compaignie les prélas, princes, seigneurs et
chevaliers dessus escrips, tant comme il en y pot entrer. Et
furent là les meuesterels de bas instrumens, et y jouèrent ea
la manière acoustumée ; et estoit ladite chambre noblement
parée toute à fleurs de lis et grandement alumée, et avoit
deux chaières aus deux costés du lit à parer, hautement
mises, et sur chascune d'icelles un ciel de brodeure à fleurs
de lis. Et au prendre vin et espices le duc de Berry servi
d'espices le roy, et le duc de Bourgoigne servi du vin, et
après se retrahi le roy par derrières en sa chambre, et
envoia le roy des Romains par la sale, en la compaignie de
ses frères, les ducs dessus nommés et plusieurs autres sei-
gneurs et chevaliers. Et ainsi fu parfaite la journée dudit
mardi, qui fu cinquiesme jour de janvier.
(1378.) «CHARLES V. 381
LXIII.
Comment le roy monstra à U empereur les reliques de la SainlC'
Chappelle de son palais.
Le mercredi ensuivant, sixiesme jour de janvier et jour
de la Thiphaine , l'empereur fist prier au roy qu'il luy
pleust celui jour montrer les saintes reliques , et que ce-
luy jour avoit dévocion de les veoir et soy faire apporter ,
et estre à la messe et disner au palaî!^ avecques le roy. Si se
levèrent le roy et l'empereur bien matin, et fist le roy gar-
der les portes du palais pins estroitement que devant par
chevaliers et escuiers de son hostel, pour ce que le jour de-
vant les sergens d'armes et sergens de Cliastellet y avoient
trop laissié passer de gens ; et si bien furent gardées que
nul n'y entra que chevaliers et escuiers ou autres gens d'es-
tat. Par quoy l'empereur et le roy alèrent paisiblement et
sans trop grant presse en ladite chappelle : et pour ce que
l'empereur voult en toutes manières monter en hault de-
vant ladite chasse et veoir les saintes reliques, et la montée
soit greveuse et estroite, il n'y pot estre porté dans sa
chaière, mais se fist tirer par les bras et jambes contre mont
la vix (1), et pareillement ravaler à très grant paine et travail
et grevance de son corps, pour la grant dévocion qu'il avoit
à veoir de prèslesdites saintes reliques. Et quant il fu amont
et le roy ot ouverte la sainte chasse, ledit empereur osta son
chapeau et joint l'es mains, et comme en larmes fist là son
oroison longuement en très grant dévocion, et puisse fist
soustenir et apporter baisier les saintes reliques ; et l'y
monstra et devisa le roy toutes les pièces qui sont en ladite
chasse. Et après ce que les princes qui avecques luy estoient
(t) La vix. L'escalier.
383 LES GRANDES CHRONIQUES.
orent baisié, le roy tourna ladite chasse devers la chappelle,
et laissa à garder icelle les evesques de Beau vais et de Paris,
revestus en pontifical de mictres et de crosses. Et quant
l'empereur fu raporté aval, il ne voult pas estre mis en l'o-
ratoire que le roy luy avoit fait appareillier, mais volt estre
en la chaière où le trésorier de ladite chs^ppelle a coustume
à seoir, pour mieux et plus longuement veoir lesdites ssdn-
tes reliques, et estre mieux à l'opposite du tronc de ladite
chasse. Et là luy appareilla-l'en son siège d'un drap d'or
bien et honestement, et le roy se mist en son oratoire qui
estoit près de l'uis du vestiaire. Mais pour ce que l'empe-
reur n'avoit nulles courtines, fist le roy rebrassier les siennes,
et au commencement de la messe envoia le roy, par l'arce-
vesque de Rains, l'eaue benoite à l'empereur premiers que
à luy et aussi le texte de l'Evangile , combien que l'empe-
reur le refusast fort. Mais de fait le voult ainsi faire le roy
pour luy honnorer, pour ce qu'il estoit venu luy veoir en
son royaume et estoit en son hostel. Et quant ce vint à l'of-
frande, le roy avoit fait appareillier trois paires des ofBran-
des, d'or, d'encens et de mirre, pour offirir pour luy et pour
l'empereur ainsi qu'il est acoustumé. Et fist demander le
roy à l'empereur s'il ofFreroit point, lequel s'en excusa en
disant qu'il ne povoit aler né soy agenoillier né aucune
chose tenir pour la goûte, et qu'il pleust au roy oflFrir et
faire selon son acoustumance ; si fu l'offrande du roy tèlc
qui s'ensuit: Trois chevaliers, ses chambellans, tenoient
hautement trois bêles coupes dorées et esmaillées ; en l'une
estoit l'or , en l'autre l'encens , et en la tierce le myrre ,
et alèrent tous trois par ordre, comme l'offrande doit estre
bailliée, devant le roy et le roy après, qui s'agenoillièrent,
et il s'agenoilla devant l'arcevesque, et la première offrande
qui f u de l'or , luy bailla celuy qui la tenoit et il l'offri et
baisa la main. La seconde, qui est de l'encens, bailla le se-
(1378.) CHARLES V. 383
coDt chevalier qui la tenoit au premier , et il la bailla au
roy, etill'ofFri en baisant la main de Tarcevesque. La tierce,
qui est de myrre, bailla le troisième chevalier qui la tenoit
au deuxiesme, et le deuxiesme au premier, et le premier la
bailla au roy, et en baisant la main dudit arcevesque tierce
fois l'oflri. Ainsi parfist son offrande dévotement et hono-
rablement. Pour ce qu'il estoit tart n'ot point de sermon à
ladite messe ; et à la paix donner , deux paix furent appa-
reilliées que le diacre et soudiacre portèrent Tune à l'empe-
reur, l'autre au roy, et aussi tost l'un comme l'autre les bai-
sièrent. La messe finée, le roy monta à la sainte chasse et
fist baisier des princes et gens de l'empereur qui encore n'y
avoient point esté. Et pour ce que la chose fu longue, se re-
tray l'empereur en un retrait d'encoste ladite Sainte-Chap-
pelle, où gisent les clers maregliers et gardes d'icelle, lequel
retrait le roy avoit fait bien et honorablement appareiUier
(>our reposer l'empereur. Et quant la chasse fu close, le roy
s'en ala par la chappelle en sa chambre. Et lors envoia le
roy vers l'empereur audit retrait de la Sainte-Chappelle en
sa chambre, son ainsné fils le daulphin de Viennois, que il
avoit envoyé quérir en son hostel de Saint-Pol et fait venir
au palais pour veoir l'empereur, et l'acompaignèrent les
fi*ères du roy les ducs de Berry et de Bourgoigne, le duc
de Bourbon frère de la royne, le duc de Bar ; et pluseurs au-
tres seigneurs et chevaliers de grant estât y avoit aussi grant
foison. Et quant l'empereur sceut que ledit dauphin venoit
pardevers luy, il se fist lever de sa chaière et osta son cha-
peron et l'acola et baisa, et le daulphin s'inclina devant luy
sans agenouUier. Et tantost après descendi le roy de sa
chambre, et vint querre l'empereur pour aler mengier en la
grant sale du palais : et portoit-l'en l'empereur en une
chaière, et le roy estoit coste luy et tenoit le roy des Ro-
mains son fils à sa sénestre main, et devant portoit-l'en le
384 LES GRANDES CHRONIQUES.
daulphin sus cols de chevaliers acompaigné de seigneurs
et chevaliers bien grandement. Et ainsi alèrent sans grant
presse par les merceries et par la grant sale du palais jusques
au hault days de la table de marbre, et fu l'ordeuaDce
et l'assiete tèle comme il s'ensuit, et comme il est figuré en
l'ystoire (1) ci-après pourtraite et imaginée.
LXIV.
Le disncr quifu en la grant sale du palais^ et de tordenance.
Premièrement sist l'arcevesque de Rains, après séoit
l'empereur , après séoit le roy ainsi comme au milieu du front
de la sale; après le roy de France séoit le roy des Romains,
et avoit autant de distance du roy des Romains à luy comme
du roy à l'empereur ; et avoient l'empereur, le roy et le roy
des Romains , chascun séparément , un ciel de drap d'or
bordé de veluiau aux armes de France, et par dessus ces
trois en avoit un très grant qui continuoit le lonc de la table
et tout derrière eux pendoit, et tous les piliers et fenestrages
derrière la table, housses de drap d'or très richement et le
days aussi. Après le roy des Romains séoient trois evesques
bien loin de luy jusques à la fin de la table , Tevesque de
Brusseberc, l'evesque de Paris et l'evesque de Beau vais. En
l'autre days qui estoit entre la table de marbre et parle-
ment, séoient premièrement le duc de Sassoigne,le daulphin
de Viennois ainsné fils du roy, et après séoient les ducs de
Berry, de Breban, de Bourgoigne, Te fils du roy de Navarre,
le duc de Bar, le duc Henry; et en la fin de la table le chan-
cellier de l'empereur qui n'estoit pas evesque ; et ne séoient
(1) VYsioire, La ûgure. En effet, le manuscrit de Charles V offre ici,
(page 473, v**), une belle miniature représentant d'une manière fort cu-
rieuse le diner dont on va lire avec intérêt la description.
(1378.) CHARLES V. 585
pas les ducs de Bourbon, le conte d'Eu, le seigneur de
Coucy et le conte de Harecourt , mais estoient entour ledit
daulpliin tous en pies pour luy tenir compaignie et garder
de presse. Les autres ducs et princes mangoient aux autres
days par belle et bonne ordenance. Sur le days où mangoit
ledit daulphin a voit un ciel pallé de veluiau et de drap
d'or, et puis un autre par dessus qui couvroit tout le lonc
de la table, et aussi estoit couvert le days de mesines. Et est
assavoir que la sale du grant palais estoit continuée et parëe
de tapis de hault liclie (1) à ymages tout autour si bien orde-
nés et si à point mis que les roys qui sont de pierre tout au-
tour n'estoient point occupiés né einpeschiés de veoir. Et y
avoit en ladite sale cinq days, à compter celuy de la table
de marbre ; et trois dressouers à vin très richement parés et
garnis de vaisselle d'or et de grans flacons d'argent esmail-
liés. Le secont qui estoit emprès le siège des requestes,
estoit tout couvert de pos , flacons et autre vaisselle do-
rée tant qu'il y en povoit. Et le tiers qui estoit bien avant
au milieu de la sale soubs une des arches, estoit, tant
qu'il en povoit dessus, garni de vaisselle d'argent blanche^
à servir communelment la sale. Et estoient le grant days et
le secont et lesdis dressouers avironnés, garnis et deffendus
de bonnes bannières, coulisses et palis tout autour, et bien
aguisiés pardessus, et n'y povoit- on entrer que par certains
pas qui estoient gardés et deffendus par chevaliers à ce
ordenés. Et manga bien en ladite sale , par le rapport que
en firent les héraux , huit cens chevaliers sans les autres
gens. Et combien que le roy eust ordené quatre assiettes (2)
de quarante paires de mes, toutesvoies, pour la grevance de
l'empereur qui trop longuement eust sis à table, en fist
le roy oster une assiette, et n'en servi-l'en que de trois qui
(i) De liauU liche. Ou de haute Ime.
(2) Assiettes, Services.
386 LES GRANDES CHRONIQUES.
furent de trente paires de mes , sans les deux entremès (1)
qui furent tels qui s'ensuit :
L'ystoire et Fordenance fu cowent Godefroy de Bâil-
lon conquist la sainte cité de Jhérusalem. Et fist le roy
faire à propos ceste histoire, que (2) il luy sembloit que
devant plus grans en la christienneté ne povoit-on rauien-
tevoir né donner exemple de plus notable fait , né à gens
qui mieux peussent, deussent et feussent tenus telle chose
faire et entreprendre au service de Dieu. £t pour mieux
figurer la besoigne et plus plainement la cognoistre fu fait
ce qui s'ensuit : Au bout de la salle du palais , qui estoit
entreclos telement que on n'en povoit rien veoir par dehors,
avoit une nef bien façonnée, à forme d'une nave de mer
garnie de voilles et de mast, chastel devant et derrière, et
de tous autres habillemens et ordenances qui appartiennent
à nef pour aler sur mer ; et estoit si (3) joliement painte et
abilliée, et très richement et plaisamment. £t dedens estoit
garnie de gens, par semblance armés bien joliement, et es-
toient leur cotes d'armes, leur cscus et bannières des
armes de Jhérusalem que Godefroy de Buillon portoit (4); et
jusques à douze estoient , comme dit est, armés des ai^mes
des notables chevetaines qui furent à ladite conqueste de
Jhérusalem avec ledit Godefroy. Et estoit au devant, sur le
bout de ladite nrf, Pierre l'Ermite, en l'ordenance et ma-
(1) Entremès. Yoilà bien le premier sens de ce mot. Diverlissemeot
donné pendant l'intervalle des services. Nous allons voir une mise en
scène du zive siècle, telle qu'on la cbercberoit vainement ailleurs; car le
seul manuscrit de Charles Y contient ce qui suit. Les autres, au lieu de la
description des enlremets, se contentent de dire : « Et n'en servit-on que
» trois qui font trcnte-buit mes sans les deux entremès et les dons et pré-
>• sens qui furent fais audit empereur, au roy des Romains et à ses gens. •
(V. rèd. d'A. Verard, bien plus fautive encore en cet endroit, t. m, f» 37.)
(2) Que. Parce que.
(3) Si. Ainsi.
(4) Portoit. Elles sont figurées dans Vystoire : D'argent à la croix d'or
accompagnée de ircntc-deux croiseltes d'or.
(1378.) CHARLES V. 387
nière et au plus près qu'il se povoit faire , selon ce que
Tystoire raconte. Et fu ladite nef mise hors (1) à gens qui
couvertementestoientdedens; et fu menée très légièrement
par le costé senestre dudit palais, et si légièrement tournée
que il sembloit; que ce fust une nef flotant sur Feau , et
ainsi fu amenée jusques au grant days audit costé de Tau-
ire part, qui fu le destre costé de ladite sale. Et après ce (2),
fu mis hors de la place d'encoste où ladite nef estoit partie,
un entremès fait à la façon et semblance de la cité de Jhé-
inisalem, et y estoit le temple bien contrefait selon l'espace,
et là avoit une tour haulte assise delès le temple, ainsi
comme les Sarrasins ont de coustume où il crient leur loy.
Là avoit un vestu en habit de Sarrasin très proprement,
et qui j en langue arabique , crioit la loy en la manière
que font les Sarrasins ; et estoit ladite tour si haute
que celuy qui estoit dessus joignoit bien près des trefs de
ladite sale. Et le bas, tout entour de ladite cité où il avoit
forme de créneaux et de murs et de tours , estoit garni de
Sarrasins armés à leur manière et banières et penons , et
ordenés à combattre pour deffendre la cité. Ainsi fu amené
à force de gens qui estpient dedens si couvers que on ne
les povoit veoir, jusques devant ledit grant days à la destre
partie. Et lors se mistrent les deux entremès l'un contre
l'autre et descendirent ceux de la nef, et par belle et bonne
ordenance vindrent donner assaut à ladite cité et longue-
ment l'assaillirent, et y ot bon esbatement de ceux qui
montoient à assaut à eschelles. Finablenient montèrent des-
sus ceux de la nef et conquistrent ladite cité et getoient
hors ceux qui estoient en habit de Sarrasins , en mettant
sus les bannières de Godefroy et des autres. Et mieux et
(1) Mise hors. Mise en mouvement.
(2) Après ce. C'est -à-dire après la première décoration, le premier
acte ou tableau.
383 LES GRANDES CHRONIQUES.
plus proprement fu fait et veu que en escript ne se puet
mettre. Et quant l'esbatement fu parfait , lesdis entremès
furent remenés tous entiers en leur place première.
Après ce, f u le disner fine, et osta-l'en les nappes et donna-
l'en l'eau à l'empereur et au roy, et lavèrent ensemble aussi-
tost l'un comme l'autre, et le roy des Romains lava un peu
après. Et pour ce que la foule estoit très grande et la mul-
titude, combien que devant le days où estoit l'empereur et
le roy n'en y ot gaires, pour les bonnes gardes qui estoient
aux barrières, ordena le roy,, à la prière de l'empereur, que
à leur sièges à ladite table où il avaient disné fussent ap-
portées les espices et le vin , pour ce que , à l'entrée de
parlement, l'empereur eust esté trop foulé et grevé pour
sa maladie. Si fu ainsi fait , et fu apporté le daulphin sus
la table en estant (1), à deux pies entre et devant l'empereur
et le roy, et le tenoit le duc de Bourbon. Et servi d'espices
l'empereur, par le commandement du roy, son frère le duc
de Berry ; et le duc de Bom^goigne servi pareillement le roy,
et prièrent moult l'empereur et le roy l'un l'autre de pren-
dre espices; et finablement pristrent ensemble aussitost
l'un comme l'autre, et semblablement furent au boire ^ et
le duc de Brebau servit de vin l'empereur son frère, et le
duc de Bourbon donna à boire au roy. Et un x>ou après,
prist le roy des Romains les espices et le vin, et luy donna
le conte d'Eu des espices et un de ses chevaliers le vin. Après
ce que vin et espices furent données, l'empereur fu mis hors
lie la table et remis en une chaière. Et pour ce que si grant
presse n'eust, se partirent d'ensemble le roy et luy, et fu
porté l'empereur par le milieu de la grande sale , par la
porte des merceries par les grandes alées, droit en sa charn-
ière. Et après luy envoia le roy ses dis frères et pluseurs
(0 En estant. Debout.
(1378.) CHARLES V. 389
autres seigneurs pour luy convoier , et le roy s'en ala et
mena avec luy à sa main le roy des Romains , et se mist
en la chambre de parlement, où il parla et tint grant pièce
compaignie audit roy, ducs et princes de l'empire, l'evesque
et le chancelier qui estoient venus avecques l'empereur et
pluseurs autres seigneurs et chevaliers qui estoient en la
chambre, tant qu'il y en povoit tenir. Et après se retraist
le roy et le roy des Romains par derrière la chambre de par-
lement , et par les grans alëes s'en alèrent chascun en sa
chambre, et estoit tart quant ces choses furent faites. Et
avant que les derreniers eussent mengié, qui fuirent bien
autant que les premiers , il fu près de nuyt. Si ne menga
pas le roy au souper teste nuyt en sale, mais assez privée-
ment en la chambre devant sa chambre , et l'empereur et
son fils soupèrent aussi en leur chambres. Toutesvoies ot le
roy à souper la plus grant partie des seigneurs de son
royaume qui lors estoient à Paris. Après souper se partist
le roy et prist ses frères avecques luy et pou d'autres gens,
et ala secrètement véoir l'empereur en sa chambre et se
sistrent en deux chaières, l'un coste l'autre, et se esbatoient
et parloient de bon mos une pièce. Et puis se parti le roy
et s'en ala en sa chambre, et là vint à luy et le convoia le
roy des Romains, et prist vin et espices avecques le roy, et
puis s'en retourna et les frères du roy le convoièrent. Ainsi
se retraist chascun pour aler couchier. Si fu ainsi parfaite
la journée du mercredi, jour de la Thiphaine.
?i^.
a90 LES GRANDES CHRONIQUES.
LXV.
Content V empereur et le roy se partirent du palais et se frus-
trent dedens un très bel batel et rîche^ pour estre menés par
eaue jusques au chas tel du Lout^re^t).
Le jeudi ensuivant, qui fu le septiesme jour de janvier^
ordena le roy à aler au Louvre et y mener avecques luy
l'empereur. Si but l'empereur à matin avant qu'il partisist.
Et le roy ne disna jusques à ce qu'il fu au Louvre. Et fist
aporter l'empereur à la pointe du palais, et là estoit appa-
reillié un grant batel , fait et ordené à manière de une mai-
son où sont sale et deux chambres tout à cheminées et
pluseurs autres retrais et nécessaires, et estoit ledit batd
paré et richement aourné ; et es chambres avoit lis et cieb
tendus et toutes autres ordenances comme en une maison
appartient ; dont l'empereur et ses gens , quant il furent
dedens et l'orent veu, s'en donnèrent grant merveille et y
prenoient très grant plaisance. Ainsi arrivèrent aa Louvre, et
(1) Au lieu des treize chapitres qui vont suivre, les éditions précédentes
et tous les manuscrits, à l'exception de celui de Charles V, portent l'alinéa
suivant :
« Cornent furent festoyés lesdis empereur et son fils au bois de Yinceo-
n nés et à BeauUé-sus -Marne; et cornent au départir le roy luy fist mons-
n trer ses belles couronnes par Gillet Mallet son varlet de chambre. Et
•» cornent le roy donna des relicques et amaux à l'empereur, et aussi
n l'empereur en donna au roy ; et baisèrent l'un l'autre au départir : mais
n je m'en tais pour la prolixité. Et aussi fist l'empereur à son fils le roy
n des Rommains promettre par la foy et serment de son corps que tous
n les jours qu'il vivroit feroit obéissance au roy de France, et qu'il vivroit
» et mourroit avec luy contre tous et envers tous, et aux enfans du roy
» pareillement. Et fist l'empereur pluseurs dons à monseigneur le daul-
» phin, ainsné fils du roy de France, dont il luy bailla ses lettres scellées
» des seaulx d'or, par lesquelles il le faisoit son lieutenant au royaume
« d'Arbre et vicaire-général la vie durant dudit daulphin inrénoncablement.
• Et luy donna le chastcau de Porapet et Cbameaulx en Daulphiné ; et
» le roy le fist convoyer \usc\\\e& ^^q\]i&ovi^%^% ^'^V^wk, »
(1378.) CHARLES V. 391
fu apporté ledit empereur en sa chaière , et le roy estoit
coste luy jusques à ce qu'il fu dedens ledit chastel , et luy
monstra et fîst monstrer au dehors et dedens le nouvel
édifice qu'il y avoit fait, dont l'empereur par semblant
prenoit très grant plaisir. Et le loga le roy en ses chambres
très richement parées et ordenées, et le roy se loga à l'autre
bout es chambres qui sont pour son ainsné fils le daulphin
de Viennois ; et dessoubs fîst logier le roy des Romains es
chambres de la roy ne, qui semblablement estoient bien
ordenées et parées. Et généralment par tout ledit chastel ,
tant en sales , en chambres , en chapelles , estoit tretout si
paré et ordené que rien n'y faloit , combien que des pare-
mens du patais aucune chose n'y eust. Et pour ce que
autre fois ne soit dit, pour plus brief parler, fu fait pareil-
lement en tous les hostels du roy où fu l'empereur ; c'est
assavoir à Saint-Pol , au bois d^ Yincennes et à son hostel
de Beauté. Celuy jour, disna le roy en la sale du Louvre et
tous les chevaliers et escuiers qui y vouldrent venir, et fu-
rent servis très grandement et laidement.
LXVI.
Comtnt tunii^ersité de Paris vint det^ers l'empereur pour lu/
faire réiférence^ et des gens du conseil que le roy fist assem-
bler pour parler à eux.
Après disner, assembla le roy son conseil en sa chambre.
Et en celle heure vint devers l'empereur l'université de
Paris par l'ordenance et commandement du roy, et estoient
de chascune faculté douze, excepté les Arciens (1) qui es-
toient vint-quatre, et estoient honnorablement en leur chap-
(1] Arciens, Les professeurs dans les facullés ès-SkVV.».
392 LES GRANDES CHRONIQUES.
pes elhabis. Et ainsi vindrent faire la révérence à l'empereur
en leur manière acoustumée et fîst la collacion notable-
ment et légalment, maistre Jehan de La Chaleur, maistre
en théologie et chanceUier de Nostre-Dame de Paris ; et en
icelle collacion recommanda moult la personne de l'empe-
reur, ses nobles fais et vertus et sa dignité, et aussi recom-
manda moult et ramena notablement Testât et honneur du
roy et du royaume de France, en loant et approuvant à
l'empereur sa venue devers le roy ; et finablement recom-
manda l'université bien et sagement comme à tel cas appar-
tient. A quoy l'empereur respondi de sabouche en latin, en
les merciant des honnorables paroles que dites luy avoient,
disant que trois choses l'avoient amené au royaume, la
dévocion qu'il avoit à veoir les saintes reliques et aucuns au-
tres pèlerinages où il avoit sa dévocion ^ et par espécial la
grant affeccion qu'il avoit à veoir le roy et parler à luy.
Et en ce temps estoit Je roy à son conseil en sa chambre,
où estoient ses frères et grant foison de prélas de son conseil
et autres chevaliers en assez grant nombre ; et leur demanda
et mist en termes se il leur sembloit que bon feust que à
l'empereur son oncle, qui tant d'amour et fiance luy avoit
monstre comme de venir en son royaume et par devers luy, il
féist monstrer ou monstreroit le fait et la justice du bon droit
que il a contre ses ennemis d'Angleterre, et le grant tort qu'il
ont tenu à ses prédécesseurs et à luy par lonc temps, le de-
voir en quoy il s'estoit mis d'entrer en tout bon traictié de
paix. Et les offres (1) qu'il en a faites a deux fins : l'une, pour
ce qu'il scet que ses ennemis manifestent en Allemaigne
et ailleurs le contraire de la vérité, en eux justifiant ; pai'
quoy l'empereur et princes et son conseil qui avecques luy
estoient, oi et veu ce que le roy leur en diroit et feroit veoir
(1) les offres. La propo&iiion qu'il fail à son conseil d'exposer lout<;ela
à l'empereur.
(1378.) CHARLES V. 303
par lettres et les traictit's de paix faites et les aliauces sur ce,
il peussent cognoistre et vraiment respondre et soiistenir
sur ce la vérité contre ceux qui se sont eftbrciés, efforcent
ou efforceront de parler ou de manifester ou publier le con-
traire. L'autre raison qui à ce esmouvoit le roy, estoit pour
avoir le conseil et avis de l'empereur, après ce qu'il aroit oï
et veu le devoir en quoy le roy s'estoit mis et les offres qu'il
avoit faites pour paix avoir, si luy sembloit qu'il déust souf-
fire, ou que plus avant le roy en déust faire. Auxquelles
demandes et termes, tous d'un accort et sans contradiccion
conseillièrent au roy que ainsi le féist. Si ordena son dit
conseil et pluseurs autres l'endemain estre assemblés, et
aussi fist savoir à l'empereur que à celle heure luy et son
fils, les princes, prélas et autres gens de son conseil qui en
sa compaignie estoient venus , feussent audit lieu du Lou-
vre à ladite heure pour oïr ce que le roy luy voudroit dire
et monstrer ; et fu le vendredi huitiesme jour de janvier. Et
celuy jour au matin vint veoir le roy l'empereur privée-
ment, et luy apporta et donna un bel coffret de jaspre garni
d'or et de pierreries, d'une espine de la sainte couronne et
d'un des os de saint Martin, et depuis lùy donna de saint
Denis, car moult fort en désiroit à avoir, et en avoit requis
le roy. Et cedit jour après disner, le roy et l'empereur vin-
drent ensemble à la chambre à parer du Louvre , et y es-
toient le roy des Romains et ceux qui ensuivent de la part
de l'empereur ; l'evesque de Brusseberc son chancellier et
deux autres clers notables ; les ducs de Bréban et de Sas-
soigne, et les trois autres ducs dessus nommés, le liault
maistre de son hostel et son grant chambellan, le seigneur
de Coldis et pluseurs autres seigneurs , contes , barons et
chevaliers, jusques au nombre de cinquante personnes et
plus. Et de la part du roy en y avoit bien autant et plus, et
y estoient les principaux et plus notables dont les noms
•6f)\ LES GRANDES CHRONIQUES.
s'ensuivent , c'est assavoir : les ducs de Berry, de Bourgoi-
gne, de Bourbon, de Bar; le seigneur de Goucy ; les contes
de Harecourt, de Tanquarville, de Sarebruche, de Bi*aine ;
monseigneur Jacques de Bourbon ; le mareschal de France
de Blainville; le seigneur de Ray ne val; messire Phelibert de
l'Espinace, monseigneur Thomas de Yaudenay , monsei-
gneur Arnault de Corbie, chevaliers, et pluseurs autres. Et des
gens du conseil du roy y estoit son chancellier, l'arcevesque
de Bains^ les evesques de Laon, de Paris, de Biauvais, de
Baieux ; l'abbé de Saint- Wast , et d'autres clers et lais du
conseil du roy , tant de parlement que autres. Et estoient
l'empereur et le roy et le roy des Romains en trois chaières
couvertes de drap d'or, et les autres assis à doubles fourmes,
en manière de siège de conseil. Et prist le roy à parler
et monstrer les fais et besoignes dessus escriptes par longue
espace de deux heures et plus ; et prist sa matière des
premiers temps du royaume de France, et après, de la con-
queste de Gascoigne que fîst saint Gharlemaine quant il le
conquist et convertist à la foy crestienne que ledit païs fu
soubmis à la subjeccion du royaume de France ; et sans
interrupcion ou contradiccion a tousjours deguis esté et ceux
qui en ont tenus les demaines : espécialment les ducs de
Guyenne, tant roys d'Angleterre comme autres, en ont
tousjours fait hommaige lige et recognoissance aux roys
de France, comme à leur droit seigneur à qui est le fief. Et
se ce n'a esté depuis le temps Edouart d'Angleterre derre-
nier mort ^ n'y fu mise oncques aucune contradiccion y et
mal à point le fist , puisqu'il eust fait hommaige au roy
Phelippe, aïeul du roy, lequel hommaige il fist à Amiens
et le recognut son seigneur et roy de France : et depuis
ledit hommaige fait, luy revenu en Angleterre par l'espace
d'assez lonc temps, rateflia, par ses lettres scellées de son
grant scel, et approuva ledvllckoiwmai^e avoir esté lige, plus
(1378.) CHARLES V. 306
fort et plus avant que par paroles ii'avoit esté fait audit
roy Phelippe, comme plus à plain appert par les lettres sur
ce faites desquelles furent monstres des originaux scellés
audit empereur, avec toutes^ autres char très plus anciennes
de ses prédécesseurs les roys d'Angleterre, faites à saint Loys,
et de son temps la recognoissance des hommaiges de Gas-
coigne^ Bordeaux, Bayoune et^ les isles qui sont endroit
Normendie ; et èsdites lettres est expressément contenu
coment les roys d'Angleterre ont expressément renoncié à
toutes les terres de Normendie, d'Anjou, du Maine, de
Tourraine et de Poitiers , se aucun en y avoient , comme
plus plainement est contenu èsdites lettres, lesquelles furent
monstrées audit empereur. Et aussi monstra le traictié de
la paix , et coment son père et luy l'avoient moult chier
achetée, et coment par les Anglois elle fu mal gardée, en le
déclairant particulièrement : tant par la faute de rendre les
forteresces occupées que il dévoient rendre au leur, comme
par les hostages qu'il raençonnèrent contre le contenu au
traictié; comme par les compaignies que continuelment
il tindrent au royaume de France j comme par usurper et
user des droits de souveraineté qui appartiennent au roy
desquels il ne dévoient point user ; comme de conforter le
roy de Navarre lors ennemi du royaume , ses adhérens et
confortans , de leur gens , subgiés et aliés tant Anglois
comme Gascoins, et leur donner passages, vivres et confort
contre la teneur des aliances faites, jurées et passées et par
sairemens fais si fors comme il se peuvent faire entre cres-
tiens. Lesquelles aliances furent aussi monstrées et leues
audit empereur en françois et latin , afin que chascun les
peust mieux entendre. Et en oultre , le prince de Galles
fist tant d'outrages et d'extorcions au pais et gens de Gas-
coigne, qui encore estoient demourés soubs la souveraineté
et ressort du roy , né oncques renonciation n'en fu né n'a
300 LES GRANDES CHRONIQUES.
esté faite , comme le roy le fist monstrer par la lettre du
traictié oiï est la clause qui se commence : C'est assawir,
etc. Et moiistra aussi le roy comcnt le conte d'Armignac,
le seigneur de Lebret et pluseurs autres barons et bonnes
villes avoient appelé du prince à luy, et vindrent en leur
personnes requérir ajournement et rescript en cause d'ap-
pel , et cornent le roy y mist longuement et fist grant dif-
ficulté avant que faire le voulsist ; et par le conseil sur ce
pris de pluseurs notables, avecques ceux de son conseil;
eues aussi les opinions de pluseurs estudes de droit de
Boidoigne la crasse, de Montpellier, de Thoulouse et d'Or-
liens, et des plus notables clers de la court de Rome, que
refuser ne le povoit ; et coment par voie ordenée de justice
le roy le fist , et non pas par puissance d'armes. Et fu or-
dené un docteur juge du roy à Thoulouse appelé maistre
Bernart Pâlot et un chevalier appelé monseigneur Jehan de
Ghaponnal , qui portèrent audit prince les lettres du roy,
les inhibicions et ajournemens , et par le sauf-conduit du
séneschal dudit prince vindrent près dudit prince , lequel
les fist prendre et murtrir mauvaisement contre Dieu et
justice, et en offense du roy et du royaume de France. El
aussi monstra le roy audit empereur coment, nonobstant
lesdites offenses ainsi faites, il envoia audit roy Edouart,
contes, chevaliers et clers pour le sommer et requérir de
par luy de radrescier et faire radrescier les choses ainsi par
son fils et ses subgiés mauvaisement faites ; et désiroit le
roy que par voie amiable remède se y méist et non pas par
guerre; à quoy response raisonnable né d'aucune bonne
espérance ne fu au roy de France donnée. Et de fait avoit
desjà encommencié la guerre ledit prince en Gascoigne
contre les appellans ; et aussi avoient fait en Pontieu les
gens dudit roy d'Angleterre et clievauchié en la terre du
loy. Pourquoy , par nécessité et par le conseil de son
(1378.) CHARLES V. 3&7
royaume pour ce assemblé en son parlement , entreprist à
deffendre sa bonne justice contre ses ennemis.
Après ce que le roy ot monstre l'occasion de la guerre et
bien enfourmé parles responses et lettres scellées l'empereur
et son conseil, il luy dist et monstra les devoirs qu'il avoit
fais, pour avoir bon traictié à ses adversaires ; et aussi fipa-
blemeut luy monstra les offres que sur ce il avoit faites, et con-
clust ses paroles es deux fins dessus escriptes de manifester les
drois du roy contre les paroles mençongières des Anglois et
non y ajouster foi, et aussi de donner le conseil sur escript.
Et aussi luy toucha assez brief les grâces et bonnes fortunes
que Nostre-Seigneur luy avoit données en sa guerre, pour
ce que il pensa que ledit empereur en seroit bien lie ; et
toutes ces choses et pluseurs autres touchans ces niatières,
qui trop longues seroient à escripre, dist le roy si sagement
et ordenéement , que tous furent merveilliés de si belle
mémoire et bonne manière de parler. De quoy l'empereur
et tous ceux qui le sceurent entendre monstrèrent semblant
de en avoir très grant plaisir ; et en brief ves paroles l'em-
pereur dist en alemant à ses gens qui présens estoient et
qui n'entendoient pas françois, ce que le roy luy avoit dit,
et leur exposa les lettres que sur ce avoit oï lire ; et fist
response au roy telle comme il s'ensuit : c'est assavoir qu'il
dist que très-bien avoit entendu ce que le roy avoit dit
très sagement , et veu et bien cogneu tant par ses lettres
comme autrement, sa bonne querelle et justice, et que par-
tout le manifesteroit etferoit savoir; et que se les Anglois
se esforçoient en Alemaigne de publier le contraire comme
autrefois àToient fait, il defFendroit et soustendroit le droit
du roy , si comme il avoit veu et bien cogneu; et mesme-
ment qu'il sa voit bien que le roy d'Angleterre avoit fait
Tomage lige au roy de France à Amiens , car il avoit esté
présent quant il le fist. Et quant au conseil donner , dist
TOM. v/. . "^^
598 LES GRANDES CHRONIQUES.
que cousidërë le bon droit du roy et le gisant tort de ses
ennemis, l'avantage qu'il avoit en la guerre sur eulx et les
allés du roy que il nomma les roys de Gastelle , de Portu-
gal et d'Ëscoce , il ne luy eust donné conseil né encore ne
donnoit de tant oflrir à ses ennemis. Et luy sembloit
que trop en avoit fail , se pour l'amour de Dieu seulement
ne l'avoit fait ; mesmement qu'il savoit bien la coustume
des Anglois estre tele, que quant il se véoient ou voient
à leur dessoubs, il requièrent et veulent avoir volentiers
paix ; mais se il voient après leur avantage, il ne la tiennent
point, comme maintes fois a-l'en veu que ainsi l'ont fait au
royaume de France. Et dont se parti le roy de luy, et s'en
tourna à sa chambre.
LXVIf.
Cornent t empereur fi si rassembler ie conseil du roy el ses gens
pour oïr Vendemain les offres que il vouloii faire au roy en
leur présence.
Le samedi ensuivant, qui fu le neuviesme jour dudit
mois , se advisa l'empereur que à la response qu'il avoit
faute au roy ne s'estoit pas assez offert au conseil qu'il lui
avoit donné. Si fist savoir au roy que après disner féist
assembler ceux de son conseil qui par avant y avoient esté,
et pareillement feroit savoir à ceux de son conseil que
il y feussent, et ainsi fu fait. Et en la manière du jour pré-
cédent furent, et encore y ot plus de gens que au vendredi
devant n'avoit eu, et commença l'empereur à dire si haut
que tous le povoient bien oïr qu'il se vouloit excuser de ce
que plus largement n'avoit offert au roy à. la response qu'il
lui avoit faite ; si vouloit que tous scéussept et que à tous
f ust révélé et magnifesté par tout que luy et son fils le roy
des Romains que pour celle cause il avoit amené avecques
(1378.) CHARLES V. 39î)
luy, tous ses autres enfans , ses allés, subgiës et bien vue il-
lans il vouloit et offroit au roy estre tous siens , contre
toutes personnes, à soutenir et garder son bien et honneur
de son royaume et de ses enfans et de ses frères ; et luy bailla
un rolle où estoient desclarës et nommés ses aliés desquels
il se faisoit fort ; de quoy le roy le mercia moult gracieuse-
ment. Et ainsi se départirent.
LXVIII.
Cornent V empereur ala trouver la roy ne en F os tel de Saint-
Pal,
Le dimenche ensuivant, qui fu le dixiesme jour du moys
de janvier, se partirent l'empereur et le roy ensemble, après
ce que l'empereur ot disné , et fu apporté l'empereur jus-
ques sur l'eaue au quay endroit le Louvre, où estoit le batel
dont dessus est faite mencion; et en iceluy vindrent contre-
mont la rivière l'empereur , le roy et le roy des Romains
par dessoubs le grant pont droit à Saint-Pol ; auquel liostel
de Saint-Pol estoit la royne et les enfans du roy. Et quant
il furent audit hostel jusques au milieu de la court , le
daulphin , ainsné fils du roy et monseigneur Loys , comte
de Valois , enfans du roy , se agenouillèrent contre le roy
et après alèrent saluer l'empereur en sa chaière où on le
portoit et les baisa et osta son chapeau. Et puis furent portes
devant nos dis seigneurs , et le roy et le roy des Romains
alèrent devant à la grant chambre, et montèrent par la vis :
et l'empereur fu aporté après en sa chaière, et quant il fu
en haut, il voult aler veoir la royne ; et ensemble y alèrent
l'empereur , le roy et le roy des Romains ; et y avoit grant
foule et grant presse de seigneurs, chevaliers et gens d'estat,
et tellement que à paines povoit-on passer aux huis. Toutes-
401» LES GRANDES CHRONIQUES.
voies , vlndrent ens jusques à la vieille chambre de la
royne , laquelle est près et encoste de la sale ou est l'ystoire
de Tbeseus. Et là estoit la royne au devant du roy et de
l'empereur , laquelle avoit un très-riche cercle sur sa teste,
et estoit notablement acompaigniée de grans dames , telles
comme il s'ensuit : premièrement y estoit la contesse d'Ar-
tois ; la duchesse d'Orléans, fille du roy de France ; la du-
chesse de Bourbon, mère de la royne ; la nièce du roy, fille
de son frère le duc de Berri ; la fille du seigneur de Coucy,
la dame de Préaux, et pluseurs autres contesses et dames,
femmes de grans seigneurs et de banerés et d'autres dames
et damoiselles en très-grant quantité qui trop longue seroit
il escripre. Et quant l'empereur vit la royne, il se fîst mettre
jus de sa chaière , et osta son chaperon ; et la royne le
salua et baisa , et puis fu aporté plus avant en ladite
chambre devant le lit , et la royne estoit encoste luy et le
roy devant qui tenoit le roy des Romains que la royne
salua et baisa aussi ; et l'empereur et le roy des Romains
baisièrent toutes les dames qui estoient léans du lignage de
France. Et lors demanda moult de fois l'empereur la du-
chesse de Bourbon , mère de la royne, laquelle estoit à un des
bous de ladite chambre, hors de la presse ; et fu amenée à
l'empereur. Et quant il furent près l'un de l'autre, l'em-
pereur commença si fort à plourer et ladite duchesse aussi
que c'estoit piteuse chose à regarder ; et les causes si estoient
pour la mémoire qu'il avoit eu de ce que la seur de ladite
duchesse avoit esté sa première femme, et aussi que ladite
duchesse avoit esté compaigne et nourrie avec la duchesse
de Normendie , seur de l'empereur et mère du roy : et
onques en celle place ne porent parler ensemble ; mais pria
l'empereur que après disner il la peust veoir et parler à
elle plus secrètement, et ainsi fu fait. De là, partirent l'em-
pereur, le roy et le roy des Romains et prist congié delà
(1378.) CHARLES Y. 401
royne, et fu aporté ledit empereur en la chambre du daul-
phiu de Yiennois, ainsné fils du roy, laquelle chambre estoit
richement appareilliée pour lui , et aussi estoit tout l'hostel
comme dessus est dit ; et le roy ala disner en la sale dudit
hostel nommée la sale de Sens, et y mena le roy des Ro-
mains et toutes les gens de l'empereur, avec grant foison de
chevaliers tant qu'il en y povoit. Et eudementres que l'on
disna , l'empereur s'estoit fait mettre dormir , et après le
disner du roy, et vin et espices données, le roy se retraist en
sa chambre, et fist retraire le roy des Romains en la cham*
bre de monseigneur Loys, son fils, conte de Valois ; lequel
roy des Romains voult aler veoir les lyons, et en sa com-
paignie y furent les frères du roy: et quant l'empereur fu
esveillié, la devant dite duchesse de Bourbon fu menée
devers l'empereur , et parlèrent longuement ensemble. Et
assez tost après le roy y envoia la royne par les Galetas , et
ses enfans le daulphin de Viennois et le comte de Valois,
de quoy l'empereur fu moult lie , et fula royne longuement
assise encoste luy , et parlèrent moult longuement en-
semble. Et luy donna la royne un beau reliquaire d'or ,
grant et notable, garni du fust de la vraie croix et très-
richement garni de pierrerie; et le daulphin luy donna
deux très-beaux brachés (1), à bêles laisses et coliers de soie
ferrés à fleurs de lis d'or ; desquelles choses l'empereur fist
moult grant semblant de joie, et y prist très grant plaisir,
et en mercia la royne et ledit daulphin. Et pour ce qu'il
estoit sus le vespre et que l'empereur et le roy dévoient
aler au bois de Vincennes , le roy vint en la chambre de
l'empereur pour le faire partir, pour ce qu'il estoit ordené
que il dévoient aler ensemble ; et lors prist congié la royne
de l'empereur et lesdis enfans du roy, et se retrairent en la
(0 Brachés, Lévriers.
402 LES GRANDES CHRONIQUES.
chambre d'einprès. Et lors vint le roy des Romains devers
la roy ne, et prist conglé d'elle, et elleluy donna un très bel
et riche fermail d'or , garni de pierrerie. Et tantost se par-
tirent et alèrent devant monter à cheval le roy et le roy
des Romains , et l'en monta l'empereur en la litière de la
roy ne, et ainsi s'en alèrent tout droit au bois. Et quant il
arrivèrent au bois , pour ce qu'il estoit tart, vindrent grant
foison de torches au devant d'eux ; et fist le roy porter et
logier l'empereur en sa belle tour , en la chambre où il
meismes gist j et se logea le roy en la chambre qui se nomme
la chambre aux dains qui est es braies ; et fist logier son fils
le roy des Romains en la chambre de son ainsné fils le
daulphin de Viennois, et soupa le roy en la sale luy et ses
gens ; car pou y a voit d'estranges , pour ce que chascun
s'estoit retrait à Paris.
LXIX.
Cornent f empereur autour de la chambre ou il estoit pour ç^eoir
le circuite du chas tel du bois de F'incennes se fist porter , et
des Heures que le roy luy donna.
Le lundi ensuivant , qui fu le onziesme jour de janvier ,
se fist porter ledit empereur tout autour de la chambre
dessus dite, pour veoir par les fenestres le circuite du chastel,
pour ce qu'il n'y povoit aler. Et le roy envoia son fils le roy
des Romains au parc, acompaignié de ses frères dessus dis,
pour chacier aux dains et comme pour y prendre leur
esbatement. Celle matinée ne vit point le roy l'empereur ,
pour ce que à matin avait oî sa messe et disné, et vouloit
dormir avant que le roy eust oïes ses messes, si comme il a
de coustume et de ordenance. Mais après disner l'ala veoir,
car ledit empereur avoit jà dormi ; si furent grant pièce
cnscinhla en bonnes Y?(\o\es Q.v^^^\fc\xi^w%^ ^\.\\V3^ l'empe-
(1378.) CHARLES V. 403
reur auroy qu'il luyvoulsist donner une de ses Heures (1), et
il y prieroit Dieu pour luy; etleroy luy en envoia deux,
une grant et une petite , et luy manda que il préist les-
quelles qu'il vouldroit ou toutes deux s'il luy plaisoit :
lequel les receut toutes deux et en mercia le roy.
LXX.
Cornent r empereur fi st promettre au roy des Romains y son fi Is^
par la foy du corps hailliée en la main du roy de France ,
que il ameroit et sen^iroit devant tous les princes du monde
ledit roy de France et ses enfans y et puis alà auplus haut
de la tour, pour veoir les étages d^icelle,
Endementres que le roy estoit avec l'empereur en sa
chambre, le roy des Romains vint : et sitost que l'empereur
le vit, il l'apela et le prist pav la main, et luy fist promettre
par sa foy en la main du roy que il l'ameroit et serviroit
tant comme il vivroit, devant tous les princes du monde ,
et les enfans du roy aussi : de quoy le roy le mercia et sot
bon gré. Et puis retourna le roy en sa chambre ; et celuy
jour fist monstrer au roy des Romains et aux autres princes
et chevaliers, la tour, les estages, garnisons et abillemens
d'icelle, et furent jusques au haut ; lesquels la tenoient à la
plus belle et merveilleuse chose que onquesmés eussent
veue. Et ot ledit roy des Romains des arbalestes du roy. Et
celle journée, n'y ot plus chose qui fasse à esaîre.
(1) Heures, Livres d'heures.
401 LES GRANDES CHRONIQUES.
LXXI.
Cornent C empereur se parti du bois de Vincennes pour eder à
Saint^Mor , et des présens que F abbé du lieu luy fist.
Le mardi ensuivant , douziesme jour de janvier , se parti
l'empereur bien matin du bois , et estoit en la litière du
daulphin. Et alaen son pèlerinage à Saint-Mor-des-Fossës,
et ne voult que les frères du roy y alassent avecques luy^ et
aussi n'y ala pas le roy pour ce qu'il a voit à besoi-
gnier. De la manière cornent il fu receu à Saint-Mor vous
dirons :
Le roy manda et commanda à l'abbé que il le receussent
à procession, à l'entrée de leur moustier, comme pèlerin : et
ainsi le firent. Et est assavoir que ledit empereur y oï messe
à note que l'abbé chanta, et ofiPri cent frans. Et les présens
que l'abbé luy fist qui estoient de poissons , de buefs , de
moutons , de vin , de pain et autres choses , laissa au
couvent de léans. Et après la messe ala disner l'empe-
reur en une chambre de ladite église , laquelle le roy
luy avoit bien fait tendre et parer , et aussi une sale en-
coste. Et tousjours depuis son entrée de Paris fu et a esté
aux despens du roy et sem en toutes choses des gens et of-
ficiers du roy de toutes offices. Après ce qu'il et disné et
dormi, il fu mis en sa litière et aporté à Beauté-sur-Mame
où le roy l'avoit attendu ; mais pour ce que le roy vit qu'il
demouroit trop et estoit tart, il s'en retourna au bois. Et au-
dit hostel de Beauté fu l'empereur très bien logié, et tout
rhostel très richement paré et servi , comme dit est , très
habondamment et à ses heures et plaisirs , tellement que
audit hostel il amenda de sa maladie notablement et se mist
à aler et visita tout l'Iiostel haut et bas , à pou de aide , et
disoit à ceux quv avecYw^ e%\.o\^TvV^c!^ç^ ^wc^^^ vues eu sa vie
(1378.) CHARLES V. 405
n'avoit veue plus belle place né plus délitable lieu que il
avoit léans. Et chascuu jour après disner^ s'en aloit le roy
veoir une fois et estoient grant pièce ensemble, et aucune
fois se mettoient ensemble en une chambre tous seuls , où
il parloient de leur besoigne secrètement. Et tousjours s'en
aloit le roy soupper et gésir au bois et y disner aussi , et
ainsi se continua jusques au département de l'empereur, qui
fu le samedi , seiziesme jour dudit mois de janvier. Et le
jeudi devant , quatorziesme jour dudit mois , fîst faire le
roy les dons à l'empereur et à ses gens , ainsi qu'il ensuit :
et pour ce que l'empereur s'estoit démente par pluseurs
fois de vcoir la couronne que le roy a faite faire, qu'il avoit
oï dire qui estoit très belle et riche , le roy la luy envoia ,
pour veoir, à Beauté, et luy porta Giles Malet et Hennequin,
son orfèvre; lequel la vist très-volentiers , et la tint et re-
garda moult longuement par tout en y prenant grant plaisir.
Et quant il l'ot regardée à sa volenté , il dist que on la re-
méist en sauf et que, somme toute , il n'avoit onques veu
tant de si noble né si riche pierrerie ensemble. Et le mer-
credi devant , qui estoit le treiziesme jour de janvier, avoit
fait savoir le roy à l'empereur, que le jeudi dessus dit, féist
venir ses gens à Beauté. Et senti bien secrètement l'empe-
reur par le seigneur de La Rivière et ledit Giles Malet que
c'estoit pour leur faire dons , combien que l'empereur
s'excusast fort, en disant qu'il ne vouloit pas que le roy luy
donnast rien né à ses gens. Toutesvoies j. pour acomplir la
volenté du roy , les manda querre audit jour. Si envoia le
roy celuy jeudi après disner ses frères, les ducs de Berri et
de Bourgoigne et le duc de Bourbon, le seigneur de la Ri-
vière et autres, ses chambellans et variés de chambre , qui
portèrent les joyaux qui furent de par le roy donnés et
présentés à l'empereur et à son fils et à leurs gens ; et firent
les présens de par le roy à l'empereur, en sa chambre., lesd\&
40G LES GRANDES CHRONIQUES.
ducs, et aussi le firent à sondit fils , en la présence de l'em-
pereur, et furent les dons de l'empereur, tels comme il s'en-
suit après.
LXXII.
Des riches dons que le roy de France donna à F empereur et à
son fils et fi si présenter.
En présentant les choses ci devisées , dist ledit duc de
Berri à l'empereur que le roy le saluoit et luy envoioit de
ses joyaux, tels que on savoit faire à Paris (i). C'est assavoir :
une coupe d'or de grant pris, garnie de pierrerie au pié et
au couvercle , et estoit toute tcès finement esmailliée de
l'espère du ciel où estoit figuré le zodiaque , les signes , les
planètes et estoiUes fixes et leur images. Et aussi luy pré-
senta deux grans flacons d'or très noblement ouvrés, où es-
toient figurés en images enlevés (2), comment saint Jacques
monstroit à saint Charlemaine le chemin en Espaigne par
révéiacion ; et la façon d'un chascun desdis flacons estoit en
manière de coquille. Si luy dist ledit duc de Berri que pour
ce qu'il estoit pèlerin luy envoioit le roy des coquilles ; et
encore luy présenta un très bel grant hanap d'or , assis sur
un trépié garni de pierrerie , et aussi un gobelet et aiguière
d'or garni aussi de pierrerie, esmaillié très noblement.
Item , hiy présenta deux pos d'or , ouvrés à testes de
lyons. Et à son fils furent présentés un grant gobelet d'or
et aiguière àc mesmes , deux grans pos d'or, où estoient os
fre télés (3), saphirs et perles ; et oultre ce, luy fu présenté une
très riche sainture d'or, tout au lonc garnie très richement
(1) Ces deraiers mois sont principalement curieux-
(2) Enlevés, Variante de Christine de Pisan, msc. 211, Suppl. franc.,
eslevés. Je préfère la leçon de Charles V; enlevés i>our relevés ^ ou en
relief,
(S) Fre télés, Denle\ès, à^owv^^*
(1378.) CHARLES V. 407
de pierrerie^ laquelle valoit bien de six à huit mil francs
d'or , de quoy l'empereur mercia grandement le roy , et
aussi fîst son fils. Et après vint l'empereur en l'alée devant
sa chambre, où tous ses princes, evesque , cliancellier, che-
valiers et autres gens qui estoient venus avecques estoient,
et vit les dons que on leur fesoit et y estoit présent , les-
quels furent grans et honorables, comme plus à plain peut
apparoir en un roUe sur ce fait, auquel il sont plainement
et particulièrement dëclairiës; mais l'en s'en passe ci endroit
pour cause de briefté (1). Et bien sembla à tous et ainsi luy
monstrèrent que il se tenoient grandement satisfais et
contens du roy.
LXXIII.
Cornent V empereur , au retour de Saint-Mor à Beauté, mercia
le roy des riches présens qu'il avoit em^oiés à luy et à son fils
le roy des Romains et à leur gens.
Le vendredi ensuivant , quinziesme jour dudit mois de
janvier qui estoit le jour de la feste Saint-Mor, ala l'em-
pereur à Saint-Mor en pèlerinage , et chanta l'evesque de
Paris, Pontificalibus ^ la messe devant luy. Et combien que
son disner feust prest de par le roy en ladite abbaye pour
luy, voult-il revenir disner à Beauté. Et après disner, le roy
vint le veoir , et moult fort mercia le roy des dons qu'il
(1) a A-près ensuivant, à tous les princes fu présenté vaisselle d'or et
» d'argent si largement et à si très grant quantité ffke. tous s'esmervell-
» loient. Et tant qu'il n'y ot si petit officier de quelque estât qu'il fus-
■ sent qui de par le roy ne receussent présent , mais quoy et quels, se
» passe la cronique pour cause de briefté. » (Christine de Pisan, lesjaiu
du roy Charles F, 3« partie, chap. xlv.) On voit clairement par là que le
seul guide de Christine est, dans tout le récit du voyage de l'empereur, les
Chroniques de Saint-Denis , qu'elle a copié mot à root quand elle ne l'a
pas très abrégé. L'on a donc eu tort de louer Christine d'une exactitude
dont elle auroit dû pour le moins avouer plus nettement la source.
408 LES GRANDES CHRONIQUES.
a voit fais à luy et à son fils, le roy des Romains et à ses gens,
en luy disant que trop en avoit fait. Et après ce, Tempereur
et le roy se retraisrent en une garde-robe, ernprès sa cham-
bre, et firent tout widier et parlèrent longuement ensemble
jusques bien sus le tart. Et lors se parti le roy, et l'empereur
le convoia jusques au dehors de ladite chambre et s'en vint
au giste au bois. Le samedi, seiziesme jour de janvier, disna
le roy plus matin qu'il n'avoit acoustumé , et l'empereur
encore plus matin, et après dormi l'empereur. Et le roy se
parti de son chastel du bois, acompaignié de grant foison de
seigneurs prélas et chevaliers pour convoier l'empereur ,
car ainsi le voult-il faire : et vint si à point à l'hostel de
Beauté-sur-Marne , que l'empereur estoit levé et prest de
partir et soy mettre à chemin.
LXXIV.
Des aneaux que le roy et l'empereur s'entredonnèrenl^ et cornent
r empereur et le roy pristrent congié Cun de F autre amiable-
ment et piteusement , et de ceux qui convolèrent ledit empe-
reur.
Quant le roy fu en la chambre dudit empereur qui l'at-
tendoit , l'empereur vint à luy et prist en son doigt et luy
donna un anel où il avoit un ruby , et un autre anel où il
avoit un diamant , et les donna au roy par belles paroles en
très grant amistié. Et le roy tantost prist un très riche
diamant gros qu'il avoit en son doigt , et le donna par pa-
reille manière k l'empereur. Et là devant tous s'entreaco-
lèrent et baisièrent et se partirent tantost et vindrent en-
semble en la court , le roy pour monter à cheval, et l'empe-
reur dans sa litière, laquelle le roy luy avoit donnée atelée
de trois très beaux mules, et ainsi alla l'emperevir, et che-
vaucha le roy encoste luy et giant multitude de gens hors
(1378.) CHARLES V. 409
dudit hostel aux champs, jusqaes près l'hostel de Plai-
sance (1) : et avecques le roy et en sa compaignie estoient
les princes dessus dis, excepté le duc de Bar qui le jour de-
vant es toit parti par le congië du roy ; et les prélas tous
ceux qui par avant y avoient esté , et d'abondant Tarce-
vesque de Ra venue y estoit qui de nouvel y estoit venu.
Le prévost de Paris , le Chevalier du guet , le prévost des
marchans et les échevins et les gens de la ville estoient
devant aux champs qui estoient venus pour convoier l'em-
pereur; et chevauchièrent devant, et assez près de la maison
de Plaisance pristrent l'empereur et le roy congié d'en-
semble. Et plus tost s'en fu retourné le roy se il eust voulu
croire l'empereur qui souvent luy disoit et fesoit dire que
il s'en retournast ; et au prendre congié l'empereur et le
roy plourèrent si que les gens l'apercevoient bien, et à
grant paine porent parler ensemble , mais il s'entrepristrent
par les mains et ainsi se départirent. Et le roy s'en retourna
au bois, et les ducs de Berri, de Bourgoigne et de Bourbon
se en alèrent avec l'empereur , et le roy des Romains re-
tourna et convoia une pièce le roy, et puis prist congié de
luy, et aussi firent les princes et ducs qui en la compaignie
de l'empereur estoient venus. Avec l'empereur alèrent les-
dis frères du roy et le menèrent à Laigny-sur-Marne, où il
ala au giste ; et l'endemain aussi alèrent avec luy à Meaux ,
et aux deux villes dessus dites fu honorablement receu et
fait présens, comme es autres villes dessus escriptesluy fu
fait à son venir. Et celuy dimenche, dix-sept iesme jour du-
dit mois, qu'il fu à Meaux, se parti de l'hostel de Tevesque
où il estoit logié et vint au marchié de Meaux soupper luy
et son fils et de ses princes, avecques les ducs de Berri et de
Bourgoigne, frères du roy , en leur hostel, où il fu grande-
(1) Plaisance. Tout près de Vinccnnes.
35
410 LES GRANDES CHRONIQUES.
ment, prestement et honorablement receu et servi, luy et
toutes ses gens, combien que pou d'espace eussent eu les
frères du roy à savoir sa venue.
LXXV.
Cornent V empereur se parlist de Meaux , et prislrent de luy
congié les frères du roy qui ravoienL concerne eux et pluseurs
autres seigneurs»
Le lundi ensuivant, se parti de Meaux ledit empereur et
son fîls le roy des Romains, et les convoièrent lesdis frères
du roy bien une lieue au-delà de la ville ; et pristrent con-
gié de luy et s'en revindrent devers le roy. Et n'est pas à
oublier que l'empereur de son propre mouvement , en la
faveur du roy et de son fils ainsné le daulphin , ordena et
fist son lieutenant et vicaire-général au royaume d'Arle ledit
daulphin, et voult que ce feust à la vie dudit daulphin in-
révocablement. Et sur ce fist ses lettres scellées en or en si
grant et plain povoir comme faire se peust, et corne autrefois
n'a esté acoustumé. Et semblablement le fist son lieutenant
et général -vicaire par unes autres lettres scellées semblable-
ment et à pareil povoir audit daulphin, fiefs et anière fiefs
et tenement quelconques sans riens excepter ; et luy baillla
et donna le chastel de Pouppet (1) sus Vienne, et une autre
maison en ladite ville appelléc Chavaux. Et aussi l'aagea et
suppléa toutes choses qui par deffaut d'aage po voient
donner empeschement audit daulphin pour ses grâces et
gouvernement obtenir. Et pour ces choses faire et autres au
plaisir et proffit du roy et de ses enfans, laissa son chancel-
(1) Pouppet, Variante du msc. 9622, Pompet^sur-Vienne , c'est-à-dire
sans doute au-dessus de Vienne, comme l'indique la ligne suivante. Chris-
tine de Pisan écrit Pompet en Vienne et un aullre lieu appelle Cheneaulx. Il
si'îiS^i ici du fameux c\\tiV.<î;xw d^NV^toi^ Pompetacum, aujourd'hui P/pel.
■4»
(1378.) CHARLES V. 411
lier à Paris, trois ou quatre jours après son département ,
pour en délivrer et séeller les lettres.
LXXVI.
Les chemins que V empereur fisl en ahint hors du royaume de
France,
Après s'ensuit le chemin que l'empereur tint en son re-
tour par l'ordonnance du roy jusques hors de son royaume.
Au partir de la cité de Meaux vint au giste à Gandelus , et
là et présens comme es autres villes. De là fu le mardy dix-
neuviesme jour de janvier à Chastel-Tierry , où le roy fist
le lieu qui est sien bien appareillier et ordener pour sa.
venue ; et là fu gouverné par ses officiers en sales, en cham-
bres et en toutes choses, comme en tous les autres hostels
du roy a esté. Et estoient en sa compaignie, de par le roy,
le seigneur de Coucy , les contes de Sarebruche et de Braine ;
le seigneur de La Rivière et Jehan Lemercier, lesquels
tous ou la plus grant partie l'acompaignèrent et conduirent
jusques hors du i-oyaurae , et fu son chemin de Chastel-
Thierry à Reims, de Reims à Mouson, sans les gistes d'entre
deux. Etenchascuns lieux a eu présens, aussi bien es plates
villes comme es cités, et partout honorablement et grande-
ment receu et festoie , comme il fut à son venir. Et est
assavoir que toute la despense que luy et ses gens ont faite
à Paris en hostelleries , le roy a tout fait paier et defFraier ;
et semblablement tous les dons qui valent bien deffraiment,
puis qu'il entra au royaume jusques il en a esté hors, com-
bien que au nom des villes a esté fait, a esté tout au frais
et despense du roy.
412 LES GRANDES CHRONIQUES
LXXVII.
De.t lettres de Fempereur que son chancellier bailla au daul-
phirij contenans les choses dessus dites.
Alors quant le roy fu retourné à Paris, le chancellier de
l'empereur aporta au daulphin qui estoit devers le roy et
lui présenta les lettres scellées des grâces que l'empereur
luy avoit faites, de quoy il mercia l'empereur. Et enyoia
après ledit chancellier en son hostel un hel hanap d'argent
très hien doré pesant vingt mars , et dedens avoit mil
francs d*or comptés que ledit daulphin luy donna pour la
peine qu'il avoit eue de sa besoigne.
LXXVIII.
Comment la royne de France enfanta une fille en Vostel de
Saint'Pol à Paris, laquelle fu nommée Catherine,
Le jeudi quart jour de février ensuivant mil trois cens
septante-sept dessus dit , la royne de France ot une fille en
l'ostel du roy, emprès Saint-Pol à Paris ; et l'endemain, jour
de vendredi, fu baptisée en ladite églyse de Saint-Pol, par
messire Aymeri de Maignac , evesque de Paris. Et fu
parrain le prieur de Sainte-Catherine du Val-des - Ecoliers
de Paris , et marraine une damoiselle qui aidoit à dire les
heures à ladite royne appellée damoiselle Catherine de
Villiers. Et fu ce fait par dévocion que ladite royne avoit à
madame Sainte-Catherine, et fu ladite fille appellée Cathe-
rine.
(1378.) CHARLES V. 413
LXXIX.
Du trespassement de madame Jehanne de Bourbon , ro/ne de
France, et de son nohle appareil.
Le samedi ensuivant , sixième jour dudit mois de février,
environ dix heures après midi , ladite royne trespassa de ce
siècle audit hostel de Saint-Pol , dont le roy fu moult trou-
ble et longuement ; et si furent moult d'autres bonnes per-
sonnes : car il s'entreaimoient tant comme loiaux mariés
peuvent amer l'un l'autre. Si fu gardée audit hostel, pour
ce que l'ordenance de son enterrement peust estre faite
convenablement, jusques au dimenche quatorziesme jour
ensuivant. Et cependant chascun jour à matin l'en chantoit
messes audit hostel, et après disner vigiles de mors. Auquel
jour de dimenche après disner , le corps fu porté notable-
ment sur un beau lit noblement aourné et couvert de biaux
draps d'or sur le blanc, et un biau poille d'or vermeil sur
quatre lances que le prévost des marchans de Paris et les
eschevins portoient. Et les seigneurs de parlement estoient
environ le lit où le corps gisoit , et tenoient le poille qui
estoit sur le lit , tout autour , si comme il est acoustumé à
faire aux roy s et roynes de France. Et sur le visage de ladite
royne avoit un cuevre chef si délié que tout plainement on
véoit le visage parmy, et avoit en sa main dextre un petit
bas ton d'or ouvré par dessus en la façon d'une rose, et en
l'autre main avoit un ceptre , et estoient en la compaignie
tous les collèges et les ordres de Paris mendians, et tous les
gens notables qui estoient lors à Paris , prélas et autres, et
quatre cens torches devant, chascune de six livres. Et après
le corps aloient à pié le duc de Bourbon , frère de ladite
royne, et pluseurs autres du lignage du roy, tous vestus de
noir.
414 LES GRANDES CHRONIQUES.
LXXX.
Cornent le corps de la royne fu porté à Nostre-Dame de Paris
et lendemain à Saint- Denis en France à granl honneur,
( I ) Ainsi fu portée jusques à l'églyse Nostre-Dame de Paris,
et là fu mis le corps au cuer d'icelle églyse , dessoubs une
moult notable chapelle de bois couverte de ciei^es; et
autour de la nef de ladite églyse avoit quatre cent torches
du pois de celles qui avoient esté portées à convoier le
corps, et environ le corps avoit tousjours, tant à porter
le corps comme en Téglyse, treize grosses torches que por-
toient treize variés de chambre du roy. Et tantost furent
vespres et vigilles de mors commenciées , et fist le service
en ladite églyse de Paris Tevesque de Paris; et tous les
autres prélas , tant arcevesques comme evesques et abbés ,
furent revestus avecques leur mitres et leur crosses , et
estoient seize prélas, dont les evesques de Laon et de Beau-
vais tenoient cuer. Et furent toutes les leçons et vigiles dites
par prélas, et là estoit présent monseigneur Phelippe d'A-
lençon , patriarche de Jhérusalem et arcevesque d'Aux ,
lequel n'es toit pas revêtu en habit pontifical , mais estoit
en chappe romaine avec les autres seigneurs du lignaige
du roy : et furent tant à convoier le corps que à vigiles la
royne Blanche, la contesse d'Artois et la duchesse d'Orliens,
et aussi la niepce du roy, fille du duc de Berry et femme
de Amé de Savoie, fils du conte de Savoie, et pluseurs autres
dames et demoiselles, tant de l'ostel de ladite royne tres-
passée que autres.
Le lundi ensuivant , quinziesme jour dudit mois envi-
(/) Le msc. de CUarlesV rcçrodviil ici d'une manière inlércssanlc ce
coijYoi funèbre dans une ^îbiuAq vttwvv;»\wt^.
(1378.) CHARLES V. 416
ron prime, fu moult solempnellement la messe dite en
l'église de Paris par ledit evesque de Paris , prësens ceux
qui avoieiit esté à vigiles. Et tantost que la messe fu dicte,
le corps fu levé et mis à chemin pour porter à Saint-Denis,
par la manière qu'il a voit esté aporté en ladite églyse de
Paris, accompagnié de ceux qui y a voient esté le dimenche.
Et y avoit quatre cent torches nouvelles , bar les autres
quatre cens qui avoient esté portées à Nostre-Dame y
demourèrent et tout l'autre luminaire, et aussi y ot treize
grosses torches nouvelles que treize variés de chambre du
roy portèrent, lesquelles quatre cent treize torches furent
portées avec le corps jusques à Saint-Denis. Et après le corps
alèrent tousjours à pié lesdis duc de Bourbon , le patriar-
che et' autres seigneurs du lignaige du roy, et moult grant
compaignie tant des officiers du roy comme d'autres. Et
encontre le corps vindrent à procession l'abbé et les reli-
gieux de Saint -Denis dessoubs jusques oultre la place du
Lendit. Et quant le corps fu au cuer de l'églyse de Saint-
Denis une belle chapelle de bois, l'en commença le service
de mors , et y furent prêtas revestus en la manière qu'il
avoient esté en l'églyse de Paris , et les deux evesques de
Laon et de Beauvais qui tenoient cuer , et l'arcevesque de
Kains faisoit le service. Et là avoit moult grant luminaire
sur ladite chapelle et environ le cuer de l'églyse , de grant
quantité de cierges comme de quatre cens torches toutes
nouvelles et treize grosses torches que les treize variés de
chambre tenoient environ le corps; et furent auxdi tes vigi-
les tous les seigneurs et dames dont dessus est faicte men-
ciou.
416 LES GRANDES CHRONIQUES.
LXXXI.
Cornent le corps de la rojrnefu enterré à Saint-Denis et son
cuer aux Cor délier s de Paris,
Le mardi ensuivant, seiziesme jour dudit mois de février,
fu la messe dite à Saint*Denis par l'arcevesque de Rains,
et fu diacre et dist l'évangile l'evesque de Noyon, et Te-
vesque de Lisieux fu sous-diacre et dist Fépistre. Et furent
tant arcevesques comme evesques et abbés dix-neuf crosses,
et après la messe dite , le corps fu enterré en une chapelle
de ladite églyse de Saint-Denis qui est au costé destre da
grant autel, près de la porte par laquelle l'en entre au
cloistre, emprès les degrés par lesquels on monte aux corps
sains, laquelle chapelle ledit roy Charles avoit fondée. Le
mercredi ensuivant dix-septiesme jour dudit mois, après
disner, furent vigiles dites en l'églyse. des frères Meneurs,
à Paris, et là furent la roy ne Blanche, la contesse d'Artois,
la duchesse d'Orliens et pluseurs autres grans dames, et
aussi les prélas qui avoient esté à Saint-Denis ; le duc de
Bourbon , monseigneur Phelippe d'Alénçon , patriarche de
Jhérusaleni , et grant foison d'autres grans seigneurs. Le
jeudi au matin ensuivant fu la messe dite, et après la messe
fu le cuer de la royne enterré devant le grant autel de
l'églyse desdis frères Meneurs, à la destre partie
LXXXII.
Cornent les entrailles de ladite royne furent enterrées solempnei-
mentenVéglfse des Céleslins.
Le vendredi ensuivant, après disner, furent tous les sei-
gneurs et dames dess\xsô!vs ^>xyl^^^^V\w% \'t'^^\vs>^ et là, en
(1378.) CHARLES V. 417
Véglyse, furent dites vigiles. Et le samedi ensuivant la messe
et après la messe furent les entrailles enterrées devant le
grant autel de ladite ëglyse ; et tant auxdis frères Meneurs
quant le cuer fu enterré comme aux Célestins , à la messe
et aux vigiles ot très -grant luminaire , tant de torches
comme de cierges alumés sur chascune des chapelles de
bois estant au milieu du cuer, tant de Tune desdites égly-
ses comme de l'autre , et moult beaux draps d'or sur les
sépultures, tant dudit cuer comme des entrailles. Et à
chascun desdis trois enterrages qui furent fais, furent don-
nés à toutes personnes qui y vouldrent aler, à chascune
personne à chascune fois quatre deniers parisis de bonne
monnoie courant lors.
LXXXIII.
Du irespassement de madame Ysabely fille du roy^ et de son
enterrement.
Le mardi ensuivant > qui fu le vint-troisiesme jour dudit
mois de février, en l'ostel du roy emprès Saint-Pol à Paris,
trespassa madame Ysabel , fille desdis roy et roy ne. Et le
jeudi ensuivant fu enterrée en l'églyse de Saint-Denis , en
la chapelle où la royne avoit esté enterrée.
LXXXIV.
Coment les messaigiers commis à traictier de la paix du roy de
France et de celuy d'Angleterre recommencièrent.
En iceluy mois de février, se remistrent sus les traictiés
entre les roy s de France et d'Angleterre, par le moien des
deux arcevesques de Rouen et de Ravenne , messaiges du
pape ; et envolèrent lesdis roys leur messaiges à Bruges
pour traictier de la paix entre lesdis roys.
418 LES GRANDES CHRONIQUES.
LXXXV.
Du trespas sèment du pape Grégoire XI ^ et de la foiddre
qui chéi.
Le samedi au soir, vint-septiesme jour du mois de mars
ensuivant, pape Grégoire qui estoit aie à Rome , si comme
dessus est escript , trespassa de ce siècle en ladite cité de
Rome au palais Saint-Pierre. Et le mardi, sixiesme jour du
mois d'avril ensuivant mil trois cent septante-sept avant
Pasques , car Pasques ensuivant furent le dix-huitiesme
jour d'avril , au conclave qui estoit ordené par les cardi-
naux pour faire l'éleccion de l'autre pape et auquel il
dévoient entrer l'endemain, chéi la fouldre et rompi et des-
péça deux des loges ordenés pour deux des cardinaux. Et
l'endemain , jour de mercredi septiesme jour dudit mois ,
entrèrent les cardinaux qui lors estoient à Rome audit
conclave, et en celuy temps en avoit encore six à Avignon qui
point n'estoient aies à Rome avec ledit pape. Et par ce
que dessus est dit, puet apparoir que ledit pape Gr^oire
qui, si comme dessus est escript, fu esleu en pape le tren-
tiesme jour de décembre mil trois cent septante, ne régna
pape que sept ans , et tant comme il a du trentiesme joar
de décembre au vint-septiespie jour de mars.
lXxxvi.
Cornent j par la grâce de Dieu, furent révélées au roy de France
pluseurs traïsons contre luy machinées à J aire par le roy de
Nat^arre,
L'an dessusdit mil trois cent septante-sept , au mois de
mars, furent envoiées lettres au roy de France par aucuns
grans seigneurs, esquelles estoit contenu que le roy de
(1378.) CHARLES V. 419
Navarre avoit conceu et machiné de faire empoisonner le-
dit roy de France ; et que un appelé Jaquet de Rue, cham-
bellan dudit roy de Navarre , lequel ledit roy de Navarre
envoioit lors en France en la compaignie de messire Charles
de Navarre , son ainsné fils , sa voit ces choses et pluseurs
autres mauvaistiés conceues par ledit roy de Navarre con-
tre ledit roy de France. Et pour celle cause ledit roy de
France fist prendre ledit Jaquet de Rue et emprisonner par
ceux qui le pristrent. Et par iceux qui le pristrent fu trouvé
en un des coffres dudit Jaquet un petit roole de mémoires
dont ci-après sera faite mencion ; et après fu ledit Jaquet
examiné par le commandement du roy de France , lequel
confessa ce que ci-après suit :
LXXXVII.
Ci-après s* ensuit la confession Jaquet de Rue , chambellan du
roy de Navarre.
(1) Jaquet de Rue, escuier- chambellan du roy de Na-
varre, pris du commandement du roy de France , et amené
prisonnier à Corbueil par Jehan de Rosay, huissier d'armes,
et par Guillaume de Rosay, escuier d'escurie du roy nostre
sire, frères, le vint-cinquiesme jour de mars mil trois cent
septante-sept, a dit et confessé de sa pure volenté, sans con-
trainte , présens monseigneur le chancelier de France , le
(1) Ce grand et important chapitre est inédit. Dans les éditions précé-
dentes et dans la plupart des manuscrits, il a été retranché. Dans le beau
manuscrit de la Continuation de NangiSj no 8298-3, on a lié le commen-
cement de la confession de Jaques de Hue à la Gn de celle de Pierre du
Tertre , et l'on a supprimé l'intermédiaire. Christine de Pisan , après
avoir raconté cet événement d'une manière fort concise , ajoute : « Qui
M plus en voudra savoir , trouver le pourra assés près de la fin où les
» chroniques de France traittcnt dudit roy Charles, après le trespassement
» de la royne. » (Liv. iii,cbap. ôl.)
420 LES GRANDES CHRONIQUES.
sire de La Rivière , messire Nicolas Braque , messire Es-
tienne de la Granche , président en parlement ; messire
Pierre de Bournaseau et maistre Jehan Pastourel, conseil-
liers du roy nostre sire ; le prévost de Paris et Jehan de
Vaudetar ; que les mémoires contenus en une cédule qui
a esté trouvée en un de ses coffres sont vrais, lesquels mé-
moires le roy de Navarre luy fist baillier par Guillaume
Planterose, ^on trésorier, né de la conté de Longueville en
Gaiix, pour les faire mettre à exécucion en la manière qui
s'ensuit :
C'est assavoir « que par le conseil de maistre Pierre du
Tertre , de Ferrando d'Ayens, de messire Michel Sanches,
capitaine d'Avranches, du prieur de Pampelune, de Gomins
Lorens et dudit Jaquet , l'en envoie ledit Gomins Lorens et
Jehan Dupré, clerc dudit maistre Pierre, en Angleterre le
plus tost que l'en pourra, pour faire les choses qui s'ensui-
vent :
» Premièrement, que l'en renvoie les traictiés qui furent
commenciés entre le roy d'Angleterre et le roy de Navarre,
au temps que ledit roy de Navarre fu en Angleterre, avant
qu'il venist devers le roy à Vernon, lesquels ledit maistre
Pierre du Tertre a pardevers luy ; et que l'en en preingne,
par son conseil , ce qui sera bon pour traictier de nouvel.
Et scet bien, ledit Jaquet, que par la teneur desdis traictiés, {
le roy de Navarre devoit faire guerre en chief de luy et de
ses forteresses et de son païs contre le roy de France. Et pour
ce, le roy d'AngleteiTe accordoit faire baillier audit roy de
Navarre Lymoges et Lymosin et les chasteaux du Melle,
de Ghiset et de Chivray , que le duc d'Orliens tint en Poitou,
et un grant somme d'argent pour une fois, ne se recorde
pas quelle. Et le roy de Navarre devoit baillier audit roy
d'Angleterre pour seurté, à tenir pour trois ans, quatre de
ses forteresses; c'est assavoir Nogent-le-Rotrou, No-
(1378.) CHARLES V. 451
nancourt et deux autres, ne se remembre pas lesquelles, et
dévoient être mises en la main du conte de Salesbury. Mais
avant ^ue le traictié feust parfait , le chancelier du prince
eiMnonseigneur Regnaut Sauvage empeschièrent le traictié,
poui' ce que ledit prince ne vouloit pas que l'en luy bail-
last lesdis pais et forteresses qui estoient siennes.
» Item , que l'en traicte les meilleurs aliances que l'en
pourra avec le roy d'Angleterre contre le roy de France : et
que l'en traicte par lesdites aliances le mariage de l'une
des filles du roy de NavaiTC et du roy d'Angleterre , et le
mariage du fils de Lencastre et de l'une des filles dudit roy
de Navarre, ou du conte de Mortaing et de l'héritière du
duchié de Lencastre.
» Item , que l'en traicte que les terres de Bayonne, de
Soble et de Labourt, soient baillées audit roy de Navarre
siennes à héritage, et qu'il soit lieutenant et garde de Bor-
deaux et d'Aix et des parties d'environ, pour et au nom du
roy d'Angleterre j et qu'il facent guerre, l'un pour l'autre,
contre le roy de France ; et que , pour ce , soit ledit roy
d'AngleteiTe tenu de baillier audit roy de Navarre certaine
somme de gens d'armes et d'argent la plus grant que l'en
pourra et tout ce que ses gens en pourront traire ; et que
nuls desdis roy s ne puisse sans l'autre faire paix audit roy
de France. Et combien que ledit roy de Navarre fist deman-
der audit roy d'Angleterre comme dit est, toutesvoies estoit
l'entencion dudit roy de Navarre que , au cas que le roy
d'Angleterre ne la luy vouldroit baillier, que ce nonobstant
l'en procédast avant es dites aliances.
» Item, que l'en accorde de baillier audit roy d'Angleterre,
pour tenir ces choses fermes et pour seurtés, les chasteaux
et villes de Nogent-le-Roy , d'Anet , d'Ivry et de Nonan-
court.
» Item, que l'en traicte aliances entre le duc de Lcwca&Xx^
422 LES GRANDES CHRONIQUES.
et ledit roy de Navarre pour le fait contre le roy d'Espaigne,
et que, par ledit traie tié, ledit duc de Lencastre soit tenu
de envoler au roy de Navarre certaine quantité de gens
d'armes, le plus que l'en pourra avoir. »
Et le trentiesme jour de mars ensuivant, en Ghastellet à
Paris ; présens monseigneur le chancelier ; lesdis messire
Nicolas Braque, messire Estienne, messire Pierre, maistre
Jehan Pastorel et le prévost de Paris et Giles Malet , dist
ledit Jaquet que en ce caresme a quatre ans , en la fin de
la chevauchiée que le duc de Lencastre fist par le royaume
de France auquel temps se dévoient conduire certains
traictiés de paix d'entre le roy d'Espaigne et ledit roy de
Navarre , iceluy roy de Navarre vint devers ledit duc de
Lencastre et luy requist entre les autres choses que il hiy
voulsist aidier à ce que il ne luy convenist pas prendre si
deshonnorable traictié comme il avoit avecques ledit roy
de Gastelle, et que au moins luy voulsist aidier d'un nom-
bre de ses gens^ et il paieroit les gaiges et prendroit l'aven-
ture de luy faire guerre. Et en ce temps ledit roy de
Navarre fist parler de aliances et amistiés avoir avec Pierre
Menric Adelentado de Castelle, pour estre avecques luy
contre ledit roy d'Espaigne au cas qu'il y eust guerre; et
dit que à un jour en celuy temps ledit Pierre Jehan Peris-
dillo et Jehan Sanchis, capitaine de Trevignon , escuiers et
familliers dudit prince et autres jusques au nombre de six
de sa partie , et feu Radigo et ledit Jaquet , Mahiet de
Quoquerel , Sancho Lopès et autres deux personnes de la
partie du roy de Navarre, furent ensemble sur les champs,,
entre le Grouing et Vienne, pour accorder lesdites aliances;
et là ledit Pierre accorda estre de la partie du roy de Na-
varre contre le roy de Gastelle , mais que il feust puissant
de luy faire guerre. Et accorda baillier au roy de Navarre
en ce cas son lieu àe TteN\%wow^et le Grouing que il gardoit
(J378.) CHARIJIS V. 42S
pour le roy de Castelle. Et le roy de Navarre luy promist
donner certains terres et lieux en son royaume de Navarre,
et à deux, frères qu'il avoit lors autres héritages ou rentes.
Mais pour ce que ledit duc de Lencastre n'ayda point
au roy de Navarre, ce qu'il avoient accordé d'une partie et
d'autre ne se mist point à effet ; et depuis a ledit loy de
Navarre donné rente audit Pierre Menric et à ses deux
escuiers; c'est assavoir audit Pierre cinq cens florins de
rente et à chacun desdis escuiers cent florins ; de laquelle
rente il ont été et sont encore bien paies. Et pour ce, pense
ledit Jaquet, se ledit roy de Navarre avoit guerre audit roy
de Castelle, que ledit messire Pierre y seroit de sa partie
de tout son povoir; mais que ledit roy de Navarre eust
grant povoir et grant effort.
» Item, que l'en ad vise ledit maistre Pierre de tenir au
long le plus qu'il pourra et par bonne manière les traictiés
du roy de France et du roy de Navarre ; soit par laissier
les drois royaulx par eschanges de terre ou vendicion de
Montpellier, et par autres voies qui meilleurs les saura trou-
ver, afin que le roy de Navarre peust avoir meilleur loisir
de faire son traictié et ses aliances avec le roy d'Angleterre
et que le roy de France ne s'en apparceust (1).
» Item, que messire Charles de Navarre, si tost qu'il sera
en France , au pli^s tost que faire se pourra et par bonne
manière , face que il ait Nogent en sa main et y mette
gens de qui il se pourra aidier au besoin, et es autres for-
teresses par semblable manière où il verra qu'il sera à faire
par le conseil de ses gens.
» Item , que l'en ad vise par bonne manière de vendre
Montpellier, quant l'en sera à accort des aliances dudit roy
de Navarre et du roy d'Angleterre pour faire guerre audit
(I) Le manuscrit de Charles Y porte ici : Nota,
414 LES GRANDES CHRONIQUES.
i*oy de France, avant que ladite guerre soit ouverte et nou
autrement : et le vouloit ainsi ledit roy de Navarre , pour
ce qu'il ne Teust pu tenir en temps^de guerre.
» Item , que l'en face retourner en Navarre le conte de
Mortaing le plustost que l'en pourra ».Et tient ledit Jaquet
que c'est pour ce que ledit roy de Navarre ne vouldroit
pas que ses deux fils feussent ensemble par deçà. « Et aussi
que l'en renvoie devers le roy de Navarre ledit Jaquet le
plus tos^ que l'en pourra avec toutes nouvelles , c'est assa-
voir de ce qui auroit esté fait des choses contenues en ladite
cédule et des autres choses se elles entre venoient.
» Item, que on die audit maistre Pierre que il extraie
desdis traictiés pieça commenciés entre le roy de Navarre
et le roy d'Angleterre, les articles qui bons lui sembleront,
et seront envoies en Navarre, a6n d'estre plus aisiés, se les
messages du roy d'Angleterre y aloient.
» Item, que l'en ad vise (1)» au cas que l'on auroit la guerre
avecques le roy de France, de prendre trois ou quatre for-
teresses sur les ennemis ; c'est assavoir sur le roy de France
et sur ses suivies, avant qu'il se donnent garde de celles
qu'il peussent avoir plus tost prises, feust sur la rivière de
Saine ou ailleurs. » Et dit ledit Jaquet que tous les mémoires
dessus dis nomma le roy de Navarre de sa bouche à Guil-
laume Planterose son trésorier, qui les e^ript de sa propre
main, présent ledit Jaquet, et se charga ledit Jaquet de les
apporter par deçà pour en parler audit maistre Pierre et aux
autres dessus nommés au premier article, et les faire met-
tre à exécucion : et les sceurent bien Ferrando d'Ayens et
Guiot d'Arcies, et non autres.
(2) Dit oultre et confesse ledit Jaquet que le roy de Na-
(1) Noia. (M8C. de Charles V.)
(2) Nota, (Id.)
(1378.) CHARLES V. 426
varre n'aime point le roy de France, né n'ot onques bonne
amour à Iny, quelques belles paroles qu'il lui ait dictes
né quelque bel semblant qu'il lui ait fait ; mais a tous jours
tendu par toutes les manières qu'il a peu à lui faire grief et
dommage, et se il povoit et véoit sa keue reluire il mectroit
volentiers peine à sa destrucion.
Dit avecques que environ a huit ans, le roy de Navarre
prist et retint avecques luy un phisicien qui demouroit à
l'Ëstoille en Navarre, bel homme et jeune et très-grant clerc
et subtil appelle maistre Angel (1), né du pays de Chypre, et
luy fist moult de biens et luy parla entre les autres choses de
empoisonner le roy de France, en disant que ce estoit l'omme
du monde que il haioit plus ; et luy dist que se il le povoit
faire, il luy en seroit bien tenus et luy recompense roi t bien.
Et tant fist que ledit phisicien luy octroya de le faire ; et de-
voit esU« fait par boire ou par mangier ; et devoit venir
ledit phisicien en France pour ce exécuter , et pensoit ledit
roy de Navarre que le roy de France préist plaisir en luy,
pour ce qu'il parloit bel latin et estoit moult ai^umentatif,
et que, par ce, eust entrée souvent devers luy, par quoy eust
oportunité de faire son fait. Et ledit roy de Navarre qui
avoit grant désir à ce que la besoigne s'avançast le pressa
moult du faire. Et quant ledit phisicien se vist ainsi pressié
si qu'il convenoit qu'il le féist ou se partisist de sa compai-
gnie, il s'en ala et s'en parti, né onques puis ne fu devers
luy, et a bien sept ans ou environ qu'il s'en parti : et tenoit-
l'en en Navarre que il estoit noie en la mer. Et ce scet ledit
Jaquet, parce que ledit roy de Navarre mesme le lui dist.
Et dit aussi ledit Jaquet que ledit roy de Navarre est en-
core en volenté et propos de faire empoisonner le roy de
France, et a ordené et disposé le faire par un sien varlet de
(1) Nota. (Id.)
m.
\2G LES GRANDES CHRONIQUES.
cliainbre qui souloit estre de sa paneterie, et est appelle
Drouet de la Paneterie et est de Beauvoisin, et a un sien
cousin qui sert le roy en sa cuisine ou enla fructerie; lequel
Drouet le roy de Navarre doit envoier pardevers messire
Charles son fils, soubs ombre d'autres besoignes ; mais pour
cette besoigne se doit traire devers ledit Jaquet dedens
Pasques prochaines ou la quinzaine ensuyvant. Et après
doit venir son dit cousin, et par Tacointance d'iceluy cou-
sin doit repairier en Tostel du roy, et par ainsi doit procé-
der à mettre à exëcucion son fait, et se doit faire par men-
gicr ; et a faite les poisons une juive qui demeure en Na-
varre. Et a espérance ledit Drouet que son dit cousin soit
de son aide en ce fait. Et ces choses scet ledit Jaquet parce
que le roy de Navarre mesme les luy dist, environ quinze
jours après que monseigneur Charles son fils se fu naguères
parti de luy ; car ledit Jaquet demoura tant devers luy
après le partir des autres : et aussi les luy dist ledit Jaquet (1),
et est un peu grosset sans barbe de Taage d'environ vingt-
huit ans ou trente.
Dit oultre que pour ce que le roy de Navarre senti que
feu Guerart Malsergent, qui estoit son bailly d'Evreux,avoit
acointance au roy nostre sire et qu'il estoit son bienvueil-
lant, il ordena et manda à maistre Pierre du Tertre que il
le féist mourir, et vouloit que il mourut es ténèbres devant
Pasques. Mais pour ce que l'en failli à le tuer en ténèbres,
ledit maistre Pierre , si comme il oï dire y le fist murdrir
es feries de Pâques ensuivant, à l'entrée d'une nuit en
pleine rue, et fu fait, environ a six ans; ainsi Ta oï dire
ledit Jaquet et le tenir communelment.
Dit avec ce, que passés sont sept ans ou environ, avant que
le roy de Navarre venist devers le roy de France à Vernon,
dana /^^"^'* ^^ ^^^^^ 3iN0\t\ç.\ î^\iV.<id^ copiste. Lisez Drouet, comme
«««8 le manuscnl de U Cominuallou de tiwi^w, \e ^nai^VJ?* aOA, yo,)
(1378.) CHARLES V. 427
iceluy roy de Navarre cuida faire prendre MeuUen par
devers le costé de Char tain , et fu ordené de mettre cin-
quante hommes d'armes Navarrois en embusche assez près
de la porte pour y entrer tantost que la porte se ouverroit :
et en estoient capitaines Bernadon d'Ëspelot et un autre
Navarrois. Et aussi fu ordené de mettre en une autre place
assez près d'ilec, deux cens hommes d'armes dont Saint-
Julien estoit capitaine, pour venir conforter les autres cin-
quante dessus dis quant il seroient entrés dedens, et pour
tout avitaillier le lieu, si que il le peussent tenir contre le
roy ; mais celle journée, la porte de celle partie ne se ouvri
pas, et ainsi fu ladite emprise de nul effet, et le scet parce
qu'il fu au conseil de ces choses.
(1) Dit oultre que, environ Noël derrenièrement passé
et trois ans , monseigneur PJ^elippe d'Alençon , qui fu
arcevesque de Rouen , envoiS devers ledit roy de Na-
varre , et lui fist savoir que volentiers s'alieroit avecques
luy contre le roy de France. Et lors ledit roy de Navarre
renvoia devers ledit arcevesque Sancho Lopez et ledit
Jaquet, pour savoir et lui rapporter plus clerement de
son entencion et volenté. Et dit que ledit arcevesque leur
dist que volentiers s'alieroit avecques luy par la manière
que dit est ; et que combien qu'il f ust clerc, si se armeroit-
il volontiers en sa personne et se mettroit si avant en ladite
guerre comme chevalier qui y feust , et disoit qu'il se fai-
soit fort du conte de Perche son frère qu'il seroit de cette
aliance ; et aussi se faisoit fort qu'il auroit tous les chasteaux
de madame sa mère à son plaisir, mais de monseigneur
d'Alençon né du conte d'Estampes ne se faisoit-il mie fort ;
et dit que le traictié se reprist par deux fois , mais lesdites
alliances ne se firent pas, pource que le roy de Navarre le
véoit trop foible, et pour ce n'en tint compte.
(I) A'ola. (Msc. de Charles V.)
AiS LES GRANDES CHRONIQUES.
Dit oultre ledit Jaquet que environ a sept ans que ledit
it>y de Navarre vint en Bretaigne , et vint par Cliçon où
estoit le sire de Cliçon, et luy fist ledit sire de Cliçon très-
bonne chière et très-grande , et le y receupt moult honno-
'rablement : et d'ilec vinrent à Nantes, et ilecque ledit roy
de Navarre dist audit duc qui fu, qu'il ameroit mieux
mourir que de souffrir telle vilenie comme le sire de Cliçon
luy faisoit, car il amoit la duchesse safemmie, et la luy avoit
veue baisier par derrière une courtine (1); si comme il oi
dire, et la commune renommée estoit telle.
Et aussi a-il oï dire que ledit duc qui fu , machina dès
lors en la mort dudit sire de Cliçon ; et depuis à un jour
que ledit duc qui fu et le sire de Cliçon et le viconte de
Rohan furent à Vannes, iceluy duc qui fu fist armer gens
de son hostel Anglois, jusques au nombre de trente ou
environ , pour mettre à mort ledit sire de Cliçon ; et si
comme il dançoit en un jardin, présent ledit duc qui fu, où
il devoit estre mis à mort, ledit sire de Cliçon en fu advisé,
et pour ce que lesdis Anglois ne firent pas appertement leur
fait, il s'en paiti franc et délivre.
Dit avecques ce, que aussi tost après ce que la bataille fu à
Cocherel, ledit roy de Navarre promist à feu monseigneur Se-
guin de Badesol mile livrées de terre pour faire guerre au roy
de France et à son royaume ; et pour ce que ledit messire Se-
guin luy demanda que lesdites mile livrées de terre luy
feussent assises en certains lieux en Navarre^ c'est assavoir :
à Falses, à Peralte et à Lerin, et l'empressoit fors^ le roy de
Navarre, en disant que ledit messire Seguin luy demandoit
le plus bel de sa chevance^ dist audit Jaquet qu'il failloit
qu'il s'en délivrast. £t puis parla à Guillemin Petit, loi*s son
(1) Courtine. Tapisserie, principalement de celics qui font Toflice de
portières.
(1378.) CHARLES V. 429
varlet de chambre qui demeure à présent à Evreux (1), et luy
dist en la présence dudit Jaquet que il convenoit que il
l'empoisonnast. Et à un souper en la propre sale dudit roy
de Navarre à Falses, iceluy messire Seguin qui y es toit as-
sis à la table, du sceu et du consentement dudit Jaquet, fist
le roy de Navarre empoisonner en coings ou en poires su-
crées, ne scet lequel, par Guillemin Petit ; et mourut ledit
Seguin dedens six jours après ou environ, et ne scet quelles
furent les poisons fors que il pense que ce fu réagal (2).
Dit aussi qu'il demoura avecques le roy de Navarre par
quinze jours ou environ après ce que messire Charles son
fils se fu naguères parti de luy. Et en ce temps vint d'An-
gleterre par devers ledit roy de Navarre, Garsie Arnault de
Salies qui luy dist que la princesse et tout le conseil d'An-
gleterre avoient grant désir queide mariage se feist du roy
d'Angleterre son fils et de l'une tes filles dudit roy de Na-
varre, et que en ce estoient tous fermes ; et que combien
que l'empereur eust essayé de faire mariage dudit roy
d'Angleterre et de sa fille, il ne s'y estoient voulu consen-
tir, et disoient que mieux amoient qu'il f ust marié à celle de
Navarre, car c'estoit plus noblement et en plus hault li-
gnage ; et oultre^ que au fort il auroit le mariage pour néant
et ne cousteroit rien au roy de Navarre, mais que il feust
alié aux Anglois. Et quant ledit Jaquet se parti dudit roy
de Navarre, pour venir devers ledit messire Charles , iceluy
roy de Navarre luy dist que il déist ce que ledit Garsie luy
avoit rapporté audit messire Charles, à l'evesque d'Acx , à
Ferrando, à messire Guy de Gauville, à Remiro Darilhano,
et aux autres du conseil dudit messire Chartes ; et ceste
(1] nota. (Msc. de Charles Y.)
(2) Réagal. Arsenic rouge. Je Us dans le Grand Diclionnain de P. Mar-
quis, Lyon 1609 : « Riagas, Espèce de poison que aucuns nomment Réagal
ou Reagas, Arsenicum , que l'Espagnol dit fleiarjur. «
4^0 LES GRANDES CHRONIQUES.
charge luy faisoit ledit roy de Navarre, afin que la chose
s'avançast, se le mariage leur seinbloit bon. Et quant il fu
venu devers eux, il leur dist ainsi : et ledit messire Charles
dist lors que il luy sembloit que le mariage estoit bon et luy
plaisoit bien , et ainsi furent pluseurs des autres, mais Te-
vesque en baissa la teste et n'en dist mot. Et lors dist Fer-
rando : « Or regardez comment cet evesque a les besoignes de
» monseigneur bien à cuer que ainsi se taist. » Dist oultre que
le roy de Navarre a très grant désir à ce que les [alliances
dessus dictes d'entre luy et le roy d'Angleterre soient hasti-
vement faites , et pour ce a ordené que les messages qui
dévoient aler en Angleterre y voisent tantost, et que Ten-
tenciou du roy de Navarre est de venir en France en sa per-
sonne, et ne scet ledit Jaquet se il vendra par mer ou par
terre ; mais bien scet que né il vient par mer il montera à
Bayonne au navire d'An^terre se il y vient, et vendra le
plus fort que il pourra. Et se il vient par terre, il viendra
ainsi comme soubs un maistre , en habit mescognea, et en«
tent à faire guerre au roy, de luy et de ses subgiés et aliés,
le plus efforciement que il pourra, et recevoir les Anglois en
ses chasteaux et forteresses pour luy faire guerre. Et dit
que ainsi estoit-il proposé avant que il partist ; mais ledit
Jaquet pense que il muera son propos quant il saura nou-
velles de sa prise, et qu'il fera avancier les alliances et son
armée pour grever le roy et le royaume au plus tost qu'il
pourra; car il dira et pensera en son cuer que le roy de
France sache de son fait par la prise dudit Jaquet autant
comme il feroit pai' lui-mesme se il estoit pris»
Bit avecques ce ledit Jaquet que les messages que monsei-
gneur d'Anjou envoia naguères par devers le roy de Gastille,
passèrent par Navarre et présentèrent au roy de Navarre une
lectre que monseigneur d'Anjou luy envoioit par lesquelles
luy prioit que tous mantalens et toutes choses du temps
(1378.) CHARLES V. 431
passe fussent oubliées, et que ledit roy de Navarre voulsist
estre son ami ; car il vouloit estre le sien, et qu'il se voulsist
entremectre deTacort faire sur le débat entre luy et le roy
d'Arragon, et qu'il estoit l'homme qu'il en chargeroit plus
volontiers. Et après ce, vint devers le roy de Navarre un
docteur qui estoit desdis messages et qui moult vouloit par-
ler audit roy de Navarre ; et luy présenta ledit docteur une
autre lectre bien aimable et par monseigneur d'Anjou es-
cripte de sa main ; et luy dist que il voulsist estre ami de
monseigneur, et il seroit le sien et se voulsist chargier de
son fait. Et après ce que ledit docteur s'en fu parti, ledit
roy de Navarre dist ces choses audit Jaquet, et luy dist
oultre que il savoit bien que ce n'estoient que paroles pour
luy décevoir, et luy vouloit baillier du tour dubaston (1),
car il savoit bien qu'il estoit Thomme du monde que mon-
seigneur d'Anjou haioit plus ; et que puisqu'il vouloit fein-
dre estre son ami, il se feindroit aussi et luy donroit un
toui* de baston comme il luy vouloit baillier : car il se char-
geroit de son fait, et soubs umbre et couleur de faire la be-
soigne de monseigneur d'Anjou, il feroit son traictié avec-
ques le roy d'Arragon ; et entendoit par les paroles dudit
roy de Navarre que c' estoit pour faire aliandes contre le roy
d'Espaigne.
« Et je Jaquet de Rue dessus nommé, confesse et jure sur
les saintes évangiles de Dieu par moi touchées , et sur le
péril de la damnapcion de l'ame de moi , que les choses
dessus escriptes en ces trois rooles de parchemin , les-
(1) Du tour du baston. Ici, Texprcssion a le sens de notre tour de vieille
guerre ou c^oc-e»-jam6ejCtje crois cette vieille acception plus naturelle que
celle qui a prévalu. Le Dictionnaire de TrévouK a donc eu bien tort de
l'expliquer : « Tour de bâton, ou de bas-ton, adresses particulières qu'ont
» des gens d'une profession pour tromper ceux à qui ils ont à faire. »
C'est tout simplement une expression proverbiale empruntée à l'ancienne
eschermie, lutte ou escrime au bâton.
43i I^ES GRANDES CHRONIQUES.
quelles, après ce que je les ai confessées sans force et sans
contrainte, ont esté ainsi escriptes, et m'ont esté lues par
pluseurs journées et par pluseurs intervales, et je meisme les
ay lues, sont vraies par la manière que dessus sont escriptes.
Et en tesmoing de ce j'ay ce escript de ma main , le premier
jour d'avril Tan mil trois cens septante-sept, avant Pasques.
Jaquet de Rue. »
LXXXVIII.
Cornent mcssire Ckaries, ainsné fils dit roy de Navarre, vint
à sauf'Conduit à Sentis, pour veoir le rojr de France son
oncle.
En ce temps, c'est assavoir au karesme mil trois cens
septante-sept, messire Charles , ainsné fils du l'oy de Na-
varre, qui de nouvel estoit venu de Navan^e en France et
estoit en Nor mendie, envoia devers le roy et luy fist savoir
qu'il venroit volentiers pardevers luy pour le veoir et luy
faire la révérence, mais qu'il pleust au roy de luy envoier
un sauf-conduit , tant pour luy comme pour ceux qui se-
raient en sa compaignie, laquelle chose le roy luy ottroia et
ainsi le fist. Et vint ledit messire Charles à Senlis là où le
roy estoit, et amena en sa compaignie messire Jean Bauffe
evesque d'Aics, le prieur de Pampelune, messire Ligier
d'Orgetin, messire Baudoin de Baulo, Ferrando Dayens, et
pluseurs autres tant chevaliers comme escuiers. Et après
ce que ledit messire Charles ot esté avecques le roy pour
aucun temps , il luy fist requeste de la délivrance dudit
Jaquet de Rue, lequel estoit parti de Navarre en la com-
paignie d'iceluy messire Charles, et avoit esté pris comme
dessus est escript et jà avoit fait la confession dessus escripte.
Auquel messire Charlqs, après aucunes paroles, le roy fist
dire et montrer par aucuns de ses conseilliers, les defFautes,
(1378.) CHARLES V. 433
niauvaistiés et trahisons que ledit roy de Navarre avoit
faites, pactées et machinées tant contre le roy Jehan comme
contre le roy Charles son fils régnant à présent. Et depuis ,
le roy, eu sa présence et de pluseurs de son lignage et au-
tres de son conseil, fist ces choses dire audit messire Char-
les en la présence de ceulx qui estoient venus en sa compai-
gnie, et leur fist dire la confession que avoit faite ledit Ja*
quet de Rue, et que l'entencion du roy estoit d'avoir les
forteresses qui de par ledit roy de Navarre estoient tenues
en Normendie, et que gens y fussent mis de par le roy qui
loyalement les garderoient à la seurté du roy et du royaume.
Et pour ce que là estoient présens pluseurs, et la plus grant
partie en la compaignie dudit messire Charles, de ceux qui
avoient le garde des dites forteresses , le roy ordena et re-
quist que ledit messire Charles premièrement, et les capi-
taines des dites forteresses qui là estoient présens, juras->
sent sur les saintes évangiles de Dieu et par les fois de leur
corps, que tantost et sans délai il délivreroient et feroient
délivrer par ceux qui dedens estoient lesdites forteresses, et
chascune d'icelles au duc de Bourgoigne frère du roy, le-
quel le roy envoieroit en Normendie pour celle cause, tan-
tost que ledit duc ou ses messages seroient devant lesdites
forteresses. Et pour ce que ledit Ferrando d'Ayens avoit la
plus grant partie de toutes lesdites forteresses en son gou-
vernement et en sa puissance, et ledit messire Charles doub-
toit, si comme il dist lors à aucuns du conseil du roy , que
ledit Ferrando quant il seroit hors de la présence du roy,
ne accomplisist pas né enterinast ce qu'il avoit promis et
juré en la présence du roy, de rendre lesdites forteresses,
pour ce requist à aucuns du conseil du roy, et aussi le fist
sentir au roy que la main fu mise audit Ferrando, et qu'il
fust arresté prisonnier jusques à ce qu'il eust rendu lesdites
forteresses, comme promis et juré l'avoit. Et fu ledvl ¥^\-
TOM. VI. ?ri(
434 LES GRANDES CHRONIQUES.
raudo baillié en garde à aucuns des officiers du roy, pour
mener avecques ledit duc de Bourgoigne en Norinendie ,
afin qu'il luy fist rendre lesdites forteresses. Et assez tost
après parti le duc de Bourgoigne, bien accompaignié tant
des gens du roy comme des siens, pour aler en Normendie
exécuter ce que dit est. Et ala en sa personne devant plu-
seurs desdites forteresses, garni de povoir du roy souffisant
de requérir et prendre lesdites forteresses pour le roy et
de par luy, tant par luy comme par ses députés; et trouva
désobéissance en toutes ou en la plus grande partie d'icelles.
Et toutes voies estoit ledit messire Charles en sa compaignie;
mais nonobstant toute désobéissance, ledit duc de Bourgoi-
gne, le connestable de France et les autres qui estoient au
pais de Normendie de parle roy pour celle cause, firent tant,
par force et par assaut comme autrement, que en la saison
de Testé ensuivant qui fu mil trois cens septante-buit , il
orent la possession et la seigneurie de toutes les forteresses
qui a voient esté dudit roy de Navarre, excepté de la ville et
chastel de Gherbourc. Et entre les autres fu rendu le chas-
tel de Breteuil , où estoient messire Pierre de Navarre et
madame Bonne sa suer, lesquels furent envoies devers le
roy , et il les receust et gouverna comme son nepveu et sa
niepce. Et aussi en une belle tour qui estoit à Bernay, tenue
lors de par ledit roy de Navarre, fu pris un sien secrétaire
appelle maistre Pierre du Tertre, lequel sa voit les secrès d'i-
celuy roy de Navarre aussi avant comme aucun autre , le-
quel fu amené en chastellet à Paris en prison, et fu examiné
sans force et sans contrainte. Et par sonserement déposa et
confessa les choses ci-après escriptes ; et si furent trouvées
en la tour , en un coffre qui estoit dudit maistre Pierre,
pluseurs lettres et escriptures par lesquelles la confession
dudit maistre Pierre, ci -après escripte, apparoit e$tre bien
véritable.
(1378.) CHAKLES V. 4:{.S
LXXXIX.
G'^près s'ensuit la confession de maislre Pierre du Ter Ire y
secrétaire et conseiliier du rojr de Navarre,
Maislre Pierre du Tertre, secrétaire et conseiliier du roy
de Navarre , capitaine et garde de la tour de Bemay pour
ledit roy de Navarre , pris illec et amené prisonnier au
Temple , à Paris , a dit et confessé de sa pure et loial
volenté sans contrainte, le mercredi vintiesme jour de
mai mil trois cens septante-buit, en la présence de pluseurs
notables personnes tant du sanc du roy nostre sire comme
de son conseil, pluseurs cboses et mauvaistiés contenues et
escriptes en six peaux de parcbemin colées ensemble; et entre
les autres cboses pour ce que ce seroit trop grant prolucité
de tout escripre, dit : Qu'il a servi le roy de Navarre et luy a
fait serement de le servir loyaument en tout ce qu'il luy
commettroit. Dit aussi que environ la feste Saint-Andrieu
ot un an il fist audit roy de Navarre bommaige lige du fief
de Gathelon (1), assis en la viconté de Pont-Audemer, et pro-
mist le servir envers tous et contre tous, sans excepter le roy
nostre sire né autre, jasoit ce que iceluy maistre Pierre du
Tertre fust né du royaume de France (2).
Dist aussi que ledit roy de Navarre l'envoia pieça en An-
gleterre, et en sa compaignie messire Jean deTilly, cbirur-
gien, etSancbo Lopès, buissier d'armes du roy de Navan-e,
avecque souffisant povoir de traictier et accorder aliances
pour ledit roy de Navarre avecques le roy d'Angleterre,
(1) Cathelon. Village à quatre lieues de Pont-Audemer.
(2) Viilaret dit qu'ufie seule chronique indique l'origine françoise de
Pierre du Tertre. Celte chronique seroit conservée sous le n» 10297.
Tous les exemplaires de la chronique de Saint-Denis le disent aussi net-
tement que l'autorité alléguée par Viilaret.
436 LES GRANDES CHRONIQUES.
contre le roy de France et son royaume ; et avecques les
dessus nommés les traicta et accorda sî comme plus à plain
est contenu en sa dite confession tout au lonc.
Dist oultre , que Guiot d'Arcy, chambellan de messire
Charles de Navarre , vint naguères en France et luy ap-
porta et bailla , de par le roy de Navarre , unes lettres de
créance , laquelle créance Jaquet de Hue luy devoit dire,
et cuide bien ledit maistre Pierre que c'estoit sur le fait
des aliances que le roy de Navarre entendoit présentement
à faire avec le roy d'Angleterre. Et dit ledit maistre Pierre
que se par ledit roy de Navarre luy eust esté dit et com-
mandé de extraire des traictiés et aliances pieça faites
dont dessus est faite mencion aucuns articles pour traictier
de nouvel avecques ledit roy d'Angleterre, il les eust extrais
et bailliés , se lesdis Jaquet et Guyot le luy eussent com-
mandé de par ledit roy de Navarre.
Bist avecques ce, que quant il oi que messire Charles de
Navarre aloit sur le païs de Normendie en la compaignie du
duc de BourgoigneetduconnestabledeFrance, il prist trois
ou quatre charpentiers, un maçon et un canonnier et les mist
dans la tour de Bernay pour ordener, garder et defifendre la-
dite tour contre tous ceux qui y vendroient pour y porter
dommaige, et à cette fin les y tînt. Et aussi y reçut le capi-
taine de Moulins et aucuns autres Navarois , qui avoient
laissié le fort, pour ce qu'il leur sembloit qu'il n'estoit pas
tenable contre les gens qui venoient de par le roy de France :
et dit que à ce le movoient et contraingnoient le serrement
et hommaige qu'il avoit fait audit roy de Navarre.
Dist oultre, qu'il envoia à pluseurs capitaines des forte-
resces qui se tenoient pour ledit roy de Navarre en Nor-
mendie lettres closes dont la teneur s'ensuit : «c Chiers et
» bons amis, j'ai eu lettres d'un mien ami qui tient forteresse
M de monseigneur, ^s qaeAles a. contenu que le duc de Bour-
(13T8.) CHARLES V. 437
» goigne et le duc de Bourbon gouvernent monseigneur à
» leur volentë, et le mainent à grant foison de gens d'armes
M devant Bretueil et y doivent estre aujourd'hui , et après
» vont au Pont-Audemer, à Mortaing, à Gauray et à Cher-
» bourg, lesquels il pensent avoir de fait par ledit monsei-
» gneur. Et ce m'a-il escript afin de avoir ad vis de faire res-
» ponse sur ce, et pour ce luy escris que tout considéré, m'est
»avis qu'il n'a en nos adversaires fors que voie de fait
» très-mauvais et très-cruel, contre lequel fait nul ne puet
» donner conseil né faire response qui puisse oster né ap-
>» paisier ce qu'il ont dedens leur cuer : et pour ce con-
» vient esvertuer et soy aidier comme pour deffendre sa
» vie , son honneur et l'éritage de son seigneur que l'en
» veult avoir et soustraire par maies et estranges manières ;
» et je ne doubte point que Dieu n'aide à ceux qui ainsi le
» feront. Et quant est de ce que l'en a à faire avecques tels
M gens qui vont par les lieux de monseigneur , j'ai veu au-
» trefois le cas, et qui eust rendu les forteresses de monsei-
»> gneur, tous les siens estoient mors entièrement et perpé-
» tuelment. Si ne voy autre seurté à nos vies que de bien
» garder ce que l'en tient , et vault plus et assez bataille que
» la mort , et durer le plus que l'en pourra ; et entretant
» aucun bon reconfort nous vendra par droite sentence et
M ordenance de Dieu. Etpleustà nostre sire que tous nos amis
» fussent bien ad visés de tenir une meismes voie et une
» meismes response. Mais pour passer le temps avecques
» cette dure gent, je diroie que l'en leur devroit dire que par '
» commandement de monseigneur le père, l'en a tenu et tient
» ses forteresses pour luy en l'obéissance et service du roy et
» contre ses ennemis , si comme il est apparu de fait par
» ce que l'en fist contre les Anglois de Saint-Sauveur , et
» que l'en fait chascun jour ailleurs, et tousjours est-l'en en
» telle volonté de en faire et obéir à \a\w>viwe ovÔLe.X!L^w^^
438 LES GRANDES CHRONIQUES.
M de monseigneur de Beàumont ainsné fils , et cèlera y lu y
» franc et délivre en sa personne et en ses gens qui luy sont
» baillés pour le conseiller ; et aussi lui aiant pouvoir de
» monseigneur son père, duquel il convient qu'il appère \
» car encore ne s'est-il point porté comme lieutenant né n'a
» esté sur les terres de monseigneur son père comme chasçun
» scet. Et si convendroit nécessairement avoir lettres de
» deschai^e de monseigneur le père, escriptes de sa main et
» séellées de son grant séel, ou autrement l'en seroit faux et
» parjure , si comme il meismes porte par lettres qu'il a de
» chascun capitaine ; par lesquelles condicions l'en puet dire
» que l'en est prest de faire le commandement de monseigneur
» de Beaumont. Ou l'en pourroit dire, après ce que l'en auroit
» monstre ces condicions qui valent excusacions , que ainsi
» comme feront Evreux, Breteuil, le Pont-Audemer, Gau-
» ray, Mortaing et Cherbourg tous ensemble d'un accort ,
» l'en est prest à faire ; et autre response ne sçay penser de
» présent : meismement que de ceux qui monseigneur deus-
» sent aviser je n'ai eu nouveUes quelconques , dont je suis
» bien esmerveillié comment d'ailleurs je aye ce que je
» puis sentir de nouvel : et en vérité je croy qu'il leur a
» esté deffendu sur grans paines et seremens. Si povés avoir
» avis que vous povez faire , et se je vous puis faire aucun
» bon reconfort , je le ferai de bon cuer. — Nostre sire
» soit garde de vous. Escript ce lundi. Le tout vostre. P. Du
» Tertre. »
Dist aussi que se le roy de France et le roy de Navarre
eussent esté en bataille l'un contre l'autre sur les champs,
il se fust mis et tenu de la partie dudit roy de Navarre
contre le roy de France. Dist oultre, que depuis le temps de
sa jeunesse , et a bien vint-six ans , il a servi le roy de Na-
varre et exercé ses besoignes, et seroit aussi comme impos-
sible de tout recorder ; mais à parler généralement ledit
(1378.) CHARLES V. 439
roy de Navarre a fait et perpétré pluseurs maux contre le
roy et royaume de France, tant du temps du roy Jehan que
Dieu absoille, comme du temps du roy y nostre sire qui à
présent est , par lequel temps ledit Pierre a tenu et nourri
la partie dudit roy de Navarre.
Dist encores que depuis le traictié fait l'an mil trois cens
septante, à Vernon, entre le roy de France et le roy de Na-
varre , ledit Pierre a sceu de certain , par la bouche dudit
roy de Navarre, que icelui de Navarre ne pourroit jamais
aimer le roy de France , et que se il trouvoit son point né
temps convenable, illuyporteroit volontiers dommages. Et
pluseurs autres fais grans et détestables confessa ledit
Pierre du Tertre , qui trop Ions seroientà escripre.
XC.
Cornent maistre Pierre du Tertre et Jaquet de Rue furent
condempnés en parlement à estre traynés du palais jusques
es Halles^ et là avoir les testes coupées et les quatre mem-
bres ; et cornent le roy fist abattre pluseurs c lias t eaux et for-
teresces.
Après laquelle confession faite dudit maistre Pierre du
Tertre,, le roy qui bien vouloit que chascun sceut la bonne
justice et les mauvaistiés et traysons faites et machinées et
pourparlées contre luy par ledit roy de Navarre, ordena que
en la chambre de parlement, assemblés grant multitude de
gens, prélas, princes, barons, chevaliers, conseilliers, advo-
cas, procureurs et autres gens , fussent à un certain jour
amenés, à l'eure que Ten a acoustumé de seoir en parlement,
lesdis Jaquet de Rue et maistre Pierre du Tertre , et que
là, par leurs seremens fais solennelment , fussent in ter ro-
gnés sur les choses contenues en leur confessions , et ainsi
440 LES GRANDES CHRONIQUES.
fu fait. Et leur furent leues leur confessions de mot à mot,
par la manière que dessus sont escriptes^ lesquels après la
lecture desdites confessions , chascun après la lecture de la
confession qu'il avoit faite , eulx conjurés des plus grans ser-
mens que on leur pot faire faire, confessèrent lesdites confes-
sions estre vraies , et dirent qu'il les avoîent par pluseurs
fois 01 lire autrefois , et dirent que en la manière qu'il
estoit escript il Tavoient confessé , sans force et sans
contrainte aucune; et que les choses contenues en leur
dépositions estoient vraies, et ainsi le prenoient sur le péril
de leur âmes , car il savoient bien qu'il estoient dignes de
mort, se le roy ne leur faisoit grâce et miséricorde. Et en
plus seur tesmoignage de ce, chascun escript de sa main en
la fin de sa confession l'affirmacion dessus dit.
Et ces choses rapportées au roy , il voult que raison et
justice leur fust faite. Si furent condempnés par le juge-
ment de parlement à estre trainés du palais jusques es halles,
et là sur un échauffant avoir les testes coupées et chascun les
quatre membres, lesquels quatre membres de chascun d'eux
furent pendus à huit potences au-dehors de quatre portes
de Paris, et les testes es halles, et le demourant au gibet.
Item , après ce que lesdites forteresces furent mises et
rendues en la main du roy , les unes par force et les autres
par traictié , le roy fu conseillié par pluseurs sages que il
féist abattre lesdites forteresces, car elles avoient esté tenues
contre luy qui estoit souverain seigneur ; et par le moien
et seurté d'icelles , pluseurs maux , dommaiges , inconvé-
niens et traïsons avoient esté faites par ceux qui lesdites
forteresces tenoient contre le roy , seigneur souverain des-
dites forteresces et son royaume : et ainsi estoit grant péril
de les laissier en estât, pour doubte qu'elles ne retournas-
sent en la main dudit roy de Navarre qui tant de maux et
traisons a voit faites sut \a. se.w\X«. ^«^^\\k?» Wt\R.\^"9R3^ ^les-
(1378.) CHARLES Y. 441
quelles par pluseurs autres fois avoient esté rendues audit
roy de Navarre , par les paix et reconciliacions qu'il avoit
faites au roy Jehan, père du roy nostre sire, et au roy; dont
depuis icelles recouvrées en avoit esté désobéissant et porté
dommaige au roy et au royaume. Si fist le roy, tant pour
celles causes comme pour autres justes et raisonnables ,
abattre les chasteaux de Breteuil , d^Orbec, de Beaumont-
le-Rogier, de Pacy, d^Annet , et les clostures des villes, et
aussi la tour et chastel de Nogent-le-Roy ; les chasteaux
d'Evreux, de Pont-Audemer , de Mortaing , de Gauray et
aucuns autres en Constentin ; mais le chastel et ville de
Cherbourg demourèrent entiers es mains de ceux qui les
gardoient pour le i^y de Navarre qui ne les vouldrent
rendre né délivrer, lesquels mandèrent et firent venir avec-
ques eux pluseurs Anglois pour eux aider à garder lesdites
forteresces ; lesquels Anglois pridi*ent la possession dudit
chastel, et en boutèrent hors les Navarrois ; et ledit Fer-
randod'Ayens, qui estoit capitain dudit chastel de par ledit
roy de Navarre et estoit prisonnier, comme dit est, fu en-
voie au chastel de Caen prisonnier , pour ce qu^il ne ren-
doit pas lesdites forteresces ^ si comme promis et juré
l'avoit.
XCI.
Des noui^lles qui vindrent à Paris et en France que tes car-
dinaux qui esloient à Rome, ai^oient esleu en pape un ap-
pelle Berlhékmi , pour le temps arcet^esque de Bar (1).
Environ le moys de may mil trois cens septante- huit ,
vindrent nouvelles à Paris et en France que les cardinaux
qui estoient à Rome avoient esleu en pape un appelle Ber-
(1) Bar, Bari.
442 LES GRANDES CHRONIQUES.
thélemi, pour le temps arcevesque de Bar. Et tanlost après
eust le roy aucunes particulières lettres des cardinaux qui
secrètement luy escripvoient qu'il ne donnast foy à chose
qui eust été faite en cette nominacion, et que briefment le
certifieroient plus à plain de la vérité ; né aussi ne donnast
response à messaiges qui par ledit Berthélemi luy venis-
sent. Et assez tost vindrent à Paris devers le roy un che-
valier et un escuier envoies devers le ix>y de par iceluy Ber-
thélemi qui, si comme il disoient, se appeloit pape Ur-
bain ; et après ce qu'il orent poursuy le roy et demouré
par aucuns jours à Paris, et qu'il orent parlé au roy pluseurs
fois, cuidans tousjours que le roy deust tenir celle élection
et rescrire audit esleu ou nommé comme pape, respondi un
jour auxdis chevalier et escuier qui le poursuivoient d'avoir
response , que il n'a voit encore eu aucunes certaines nou-
velles de cette éleccion, et si avoit tant de bons amis cardi-
naux , dont les pluseurs avoient esté serviteurs des prédé-
cesseurs roys de France et de luy , et encore en y avoit plu-
seurs qui estoient à luy et de sa pension, que il tenoit fer-
mement que se aucune éleccion de pape eust esté faite , il
la luy eussent signifiée; et pour ce, estoit son entencion de
encore attendre jusques à tant que il eust autre certifica-
cion , avant que plus avant il procédast en ce fait.
XCII.
Cornent les cardinaux empotèrent messaiges au roy de France^
cest assat^oir revesque de Famagoiiste et un maistre en théo-
logie de r ordre des frères Prescheurs , maistre du Saint-
Palais,
Item, au moys d'aoust mil trois cens septante-huit, furent
envoies au roy de par les cardinaux certains messaiges,
c'est assavoir Tevesque de Famagouste , et maistre Nicole
0378.) CHARLES V. 443
de Saint-Saturnin, jacobin, inaistre en théologie du Saint-
Palais; lesquels apportèrent au roy lettres closes et ouvertes,
scellées des seaux du collège des cardinaux, affermans et cer-
tifians ledit Berthélemi non estre pape ; mais ayoit esté faite
la nominacion par force et impression violente. £t sur ce re-
queroient au roy que il voulsist oïr et croire les dessus dis
de ce que par eux luy diroient. Et pour les oïr et avoir déli-
béracion sur ce pourquoy il venoient devers luy , le roy
manda pluseurs prélas , arcevesques et evesques de son
royaume, et autres bons clers tant es Universités de Paris ,
d'Orléans et d'Angiers , comme d'autre part là où l'en les
pot savoir, et les fist assembler à Paris, le samedi, onziesme
jour de septembre, l'an dessus dit , en une grant chambre
ou sale qui est sur la rivière au Palais. Et en la présence
desdis prélas et clers , le roy oï lesdis evesque et maistre
du Saint- Palais, lesquels tant par la bouche de l'un comme
de l'autre, dirent la manière comment ledit arcevesque de
Bar avoit esté nommé pape par paour, violence et tumulte
des Romains, et que lesdis cardinaux estoient déterminés à
non le tenir pour pape. Si conclurent que pour ce signifier
au roy il estoient envoyés devers luy, et ainsi luy signifioient.
Et requisrent au roy qu'il voulsist adhérer à la détermina-
cion desdis cardinaux, et qu'il leur voulsist donner conseil,
confort et aide en ce fait. Si voult le roy, après ce qu'il ot
oï ces choses, que les sages clers, prélas et autres qui estoient
en grant nombre, tant maistres en théologie et en decrés,
docteurs enloys et autres maistres en autres sciences, eussent
délibéracion ensemble en son absence pour savoir que il avoit
à faire et à respondrc sur ce. Lesquels par pluseurs journées
furent assemblés et orent délibéracion , et finablement
furent d'accort de conseiller au roy que il féist faire res-
ponse auxdis messaiges des cardinaux en la manière que
s'ensuit se il luy plaisoit ; et premièrement à la significa-
444 LES GRANDES CHRONIQUES.
cion que lesdis messaiges luy avoient faite de l'entencion
des cardinaux, que le roy avoit bénignement oï ce que par
eux luy avoit esté exposé. Et quant aux requestes qu'il
avoient faites tant de adhérer à la déterminacion des cardi-
naux comme de leur donner conseil , confort et aide , le
roy povoit faire respondre qu'il n'estoit pas encore conseil-
lié de consentir ou de nier ladite adhésion, et qu'il en vou-
loit encore plus avant estre informé, car la matière estoit
moult haulte et périlleuse et doubteuse. Et quanta raide,il
sembloit que le roy povoit respondre que, au moys d'aoust
précédent, il avoit aidié les cardinaux d'une grant finance, et
m^ndé aux gens d'armes nés de son royaume qui estoient et
sont oultre les mons que il donnent confort et aide auxdis car-
dinaux ; et ce a-il fait et mandé pour pourveoir à la seurté des
personnes des cardinaux, de leur familliers et de leur biens,
et afin de les mettre hors des périls où il sont , et à nulle
autre fin. Et se l'aide faite par le roy aux fins dessus dites
ne soufiist, encore est-il prest de les aidier et conforter
quant point sera. Laquelle consultacion par manière de
response le roy fist faire aux messages des cardinaux.
XCIII.
Cornent le roy ol lettres g ne les cardinaux s' estoient partis de
Rome,
Assez tost après furent apportées au roy aucunes lettres,
par lesquelles étoit escript au roy que les cardinaux, après
ladite nominacion ou esleccion dudit Berthélemi , arce-
vesque de Bar , le plus tost qu'il avoient peu se estoient
issus de Rome , et par scrupules de leur consciences , n'a-
voient depuis fait audit Berthélemi obéissance né révérence
aucune. Et après , tous ensemble , Italiens et Oultremon-
(1378.) CHARLES Y. 445
tains, excepté le cardinal de Saint-Pierre qui estoit malade,
contredirent le fait, et fu escript et signé de leur main et
scellé de leur sceaux ; et depuis, estudièrent aucuns desdis
cardinaux, très-sôlemnels docteurs, commis à ce par espécial
et trèsgrant diligence, pour savoir, considéré le fait accordé,
se ledit Berthélemi , par l'esleccion faite de luy ou par les
fais ensuivis après icelle, avoit aucun droit en la papalité.
Et appellèrent avec eulx les commissaires et tous les
autres cardinaux oultremontains , tous les autres prélas,
maistres en théologie , docteurs en droit canon et en droit
civil auxquels il porent parler, et les enfoui*mèrent du fait,
lesquels concordablement en conclusion déterminèrent que
ledit Berthélemi n'estoit point pape; ainçois tenoit par tyran-
nie et occupacion le saint siège. Après ce, il firent leur publi-
cacion solemnellement selon ce que à eux appartenoit et
qu'il le po voient et dévoient faire de droit. Et ces choses ainsi
faites, lesdis cardinaux firent savoir aux autres cardinaux
estans lors à Avignon , qui estoient six en nombre ; les-
quels enformés des choses dessus dites par les lettres du col-
lège , le consentirent , loèrent et approuvèrent de tout en
tout , et les firent publier en Avignon solemnelment , et
deffendre que l'en obéist audit Berthélemi comme à pape :
excepté le cardinal de Pampelune qui encores y voult dé-
libérer ; mais depuis se consenti-il avec les autres ( I ).
(i) On trouve en cet endroit dans la plupart des manuscrits la longue
protestation latine des cardinaux réunis à Agnani contre Téleciion quMls
avoient précédemment faite à Rome du pape Urbain. Je n'ai pas cru de*
voir reproduire cette pièce analysée avec exactitude dans VHisioire
ecclésiastique de Fleury, liv. xcvii, paragraphe &3.E11C est d'ailleurs uni-
quement du ressort de Thlstoire ecclésiastique.
38
446 LES GRANDES CHRONIQUES.
XCIV.
Cornent les cardinaux se transportèrent de jinagnie à Fondes
et de resleccion du pape Clément,
Item depuis lesdis cardinaux se transportèrent en la cité
de Fondes, et là, tous assembles tantYtaliens comme autres,
le nueviesine jour de septembre mil trois cent septante-hait,
pour procéder à l'esleccion du vmi pape, eslurent canonique-
ment et concordablement en pape, sans débat, difficulté ou
contradicion aucune, un cardinal appelle monseigneur Ro-
bert de Genève, qui portoit le titre de cardinal , c'est assavoir
Basilicœ duodecim apostolorum presbitercardinaiis. Et fu appelle
pape Clément, et fu couronné et consacré le derrenier jour
d'octobre veille de la Toussains ensuivant. Lequel se consenti
à ladite esleccion, et aussi firent la royne de Naples et tous
les grans seigneurs du païs ; mais les Romains tindrent tous-
jours ledit Berthéleini pour pape. Et ces choses furent signe-
fiées au roy de France, tant par ledit pape Clément comme
par les cardinaux, en le requérant et priant qu'il se voulsist
adhérer à ladite esleccion et tenir ledit pape Clément pour
vrai pape ; et ot avis et déJibéracion le roy sur ce. Et afin
que par bon«conseil et seur il fist ce qu'il en devoit faire,
il manda et fist venir devant luy au bois de Vincennes, le
mardi seiziesme jour de novembre mil trois cent septante-
huit, pluseurs prélas tant arcevesques que evesques et au-
tres sages clers, comme abbés, maistres en théologie,
docteurs en décrès et en lois , et pluseurs autres sages de
son conseil, tant chevaliers comme autres; lesquels, tous
d'un accort et singulièrement après leur serement fait aux
saintes évangiles de Dieu , dirent et conseillèrent au roy
qu'il se déc\arast et délevminast pour la partie dudit pape
(1378.) CHARLES V. 447
Clément, et qu'il le tenist pour vrai pape. Et dirent oultre
au roy que veues les choses dont dessus est faite niencion,
et icelles considérées deuement, il le devoit ainsi faire,
comme pour donner bon exemple à tous autres crestiens.
Si se déclara lors le roy, par la manière que conseillié luy
avoit esté et que dessus est dit. Et ces choses fist signeQer
et publier par son royaume, tant à prélas et églyses cathé-
draulx comme à autres.
xcv.
Cornent le roy^ par le conseil de pluseurs sages ^ fist signefier à
pluseurs princes crestiens ^ lesquels il tenait pour ses amis et
bien vueiilans, que il s^ es toit délibéré pour la partie du pape
Clément,
Après ladite déclaration faite, le roy ot avis et délibéra-
cion, par le conseil de pluseurs sages, que il segnifieroit ces
choses aux princes crestiens que il tenoit pour ses amis et
bien vueillans, et ainsi le fist. Et envoia messages notables ,
préias, barons et autres chevaliers et clers, les uns en Alemai-
gne, les autres en Hongrie, les autres en Ytalie et autres en
pluseurs autres pays , pour segnifier coment il se estoit dé-
claré pour la partie dudit pape Clément, et pour leur dire et
inonstrer les causes et raisons qui l'a voient m eu à ce faire,
et pour leur requérir que pour l'onneur de Dieu et de
sainte églyse il voulsissent ainsi faire, afin que toute cres-
tienneté fust soubs un pasteur et un vicaire de Jésus-Christ,
ainsi comme elle devoit estre. Et oultre leur faisoit le roy
savoir que s'il y avoit aucun prince ou autre qui féist aucun
doubte en ce fait pour cause de l'esleccion ou nominacion
dudit Berthélemi, que il voulsissent oïr les messages que le
roy leur envoioit, lesquels estoient instruis soufEsammewl
448 LES GRANDES CHRONIQUES.
et informés de la vérité du fait. Et si trouvèrent lesdis
messages du roy, en aucuns lieux, gens instruis autrement
que de la vérité, et soustenans le fait dudit Berthélemi, et
par espécial es parties d'Alemaigne. Et jasoit ce que le roy
de Hongrie eust par avant segnifié et escrit au roy de France
que telle partie comme il tendroit ledit roy de Hongrie ten-
droit , toutes voies , les messages que le roy de France
envoia devers ledit roy de Hongrie pour ceste cause trou-
vèrent que il estoit plus enclin à la partie dudit Berthélemi
que à la partie dudit pape Clément. Et aussi les Flamens,
jasoit ce que il fussent et soient du royaume de France ,
respondirent que jusques à ce qu'il fussent plus plainement
enformés, ne tendroient ledit pape Clément pour pape.
CXVI.
Cornent ledit Berthélemi^ qui se nommoit pape Urbain y fist
vint-neuf cardinaux dont les noms s'ensuivent.
Item, en celuy temps, c'est assavoir le vintiesme jour de
septembre dessusdit , ledit Berthélemi , qui se nommoit
pape Urbain, fist vint-neuf cardinaux dont les noms s'en-
suivent : Messire Phelipped'Alençon, patriarche de Jérusa-
lem et administrateur de l'archevesché d'Aux; l'evesque
de Londres en Angleterre ; l'arcevesquc de Bavenne de Pa-
due (1) ; Tevesque de Sisteron ; l'evesque d'Averse, Ursin ;
messire Agapit de la Columpne ; messire Estienne de la Co-
lumpne ; l'evesque de Perouse ; l'evesque de Bouloigne-la-
Grasse ; l'arcevesque de Strigonn en Hongrie ; maistre Mes-
quin (2) de Naples; messire Galeot de Petramale; l'arcevesque
(f) Giles de Prates, d'abord évéque de Padoue, puis de Ravenne.^
L'évoque de Sisteron étoil Reooul de Monleruc , neveu du cardinal de
Paropelune.
(?) Mesquin. Nicolas Meschioo, frère Prêcheur, inquisiteur dans le
(1378.) CHARLES V. 449
de Pise ; l'arcevesque de Corphou ; l'evesque de Tulle ; le gé-
néral des Frères meneurs ; l'evesque de Michie; frère Abail-
len ; l'arcevesque de Salerne ; l'evesque de Verseil ; l'evesque
de Theate ; le patriarche de Grado ; l'arcevesque de Prague
en Boesme ; messire Gentil de Sanguce ; le général des Au-
gustins ; l'evesque de Valence en Espaigne ; l'evesque de Rea-
tine ; et l'evesque qu'il nommoit de Mirepois , qui estoit
evesque d'Ostun, lequel ne l'accepta pas et non firent plu-
seurs des autres. Et puis ledit pape Clément fist ledit eves-
que d'Ostun cardinal, lequel l'accepta. Et en vérité, c'estoit
l'un des bons clers que l'on seust en crestienté, lequel avoit
fait grant diligence de savoir et enquérir cornent ledit Ber-
thélemi avoit esté esleu ; et quant il avoit sceu la vérité, il
avoit refusé le chapel rouge de luy. Et puis le prist dudit
pape Clément comme dessus est dit. Si estoit grant appro-
bacion du fait dudit pape Clément, considéré la grant clergie
et la suffisance dudit cardinal.
Incidence, Item, en celle saison, le grant maistre de Rodes
accompaignié de grant quantité de gens d'armes entra au
pais de Romanie , et là, par les Grecs et les Turs qui es-
toient ensemble, fu desconfis et pris, et toutes ses gens mors
ou pris devant un chastel appelle Latre (1).
royaume de Naples. — Galeot de Peiramale ou Galiol de Tarlat de Pie-
tramala.
(I) Latre. Var. Sarete, Ferdinand d'Heredia fut pris sous les murs de
Coriothe et ne voulut pas que pour le racheter les chevaliers de Rhodes
rendissent la ville de Patras qu'il avoil conquise. Il aima mieux demeurer
trois ans captif, jusqu'à ce que sa famille le rachetât. (Voy. les Monumens
des grands Maîtres , par le vicomte François de Yilleneuve-Bargemont ,
aujourd'hui marquis de Trans.)
a^.
450 LES GRANDES CHRONIQUES.
XCVII.
De la mort Charles ^ empereur de Rome et rojr de Boesme.
m
Item, la vigile de la saint André mil trois cent septante-
huit dessusdit , Charles , empereur de Rome et roy de
Boesme, trespassà de ce siècle ; lequel avoit pardevant pour-
chacié et procuré par devers les esliseurs de l'empire
que son fils fust empereur après sa mort. Et lonc-temps
avant sa dite mort s'appelloit son dit fils roy des Romains.
Et après la mort de son père tendit à avoir le droit de l'em-
pire. Et tenoient aucuns que pour ce que ledit Berthélemi
intrus au pape luy avoit promis de le faire et couronner em-
pereur, il le tenoit pour pape et s'estoit adhéré avecquesluy.
xcvm.
Cornent monseigneur Jehan de Monlforl , qui se tenoit duc de
Brelaigne , fu privé en parlement de toutes les terres qu'il
tenoit au royaume de France»
Item, en ce temps, pour ce que le roy qui sa voit et aussi
tous ceux de son royaume, cornent messire Jehan de Mont-
fort, qui se tenoit duc de Bretaigne et qui en avoit fait foy
et hommage au roy comme à son lige seigneur naturel et
souverain, s'estoit porté et encore portoit mauvaisement et
desloyalement envers le roy, en faisant guerre notoirement
contre le roy et son royaume , et avoit chevauchié armé
contre le royaume de France en la compaignie du duc de
Lencastre et autres ennemis du roy, en faisant guerre, bou-
tant feu , tuant hommes , femmes et tous autres fais de
guerre, avoit conforté et aidié les Anglois et autres ennemis
du roy de toute sa puissance , et avoit au roy renvoie son
(1378.) CHARLES V. 461
hommage , tant de la duchié de Bretaigae que des autres
terres qu'il tenoit au royaume, fu conseillé de faire appeler
ledit Jehan de Montfort pardevant luy, en sa court, pour
respondre au procureur du roy, sur tout ce que ledit procu-
reur du roy vouldroit proposer contre lu y à toutes fins. Et
pour ce, donna à son dit procureur ajournemens souffisans
et convenables^ par lesquels ledit messire Jehan fu ajourné
à comparoir personelment pardevant le roy en sa dite
cour garnie de pers et d'autre conseil souffisamment , au
samedi quatriesme jour de décembre mil trois cent septante-
huit dessusdit , pour respondre audit procureur à toutes
fins sur les cas dessusdis et sur autres déclarés es ajourne-
mens. A laquelle journée de samedi ledit de Montfort ne
vint né comparut, né autre pour luy, souffisamment ap-
pelle si comme accoustumé est. Et jasoit ce que le procu-
reur du roy requéist avoir deffaut contre ledit Jehan de
Montfort, et que le roy ou sa court peust avoir ottroyé à
son procureur ledit deffaut s'il luy pleust, toutes voies, il
voult que la besoigne surséit en estât, sans y procéder jus-
ques au jeudi ensuivant neuviesme jour dudit mois. Auquel
jeudi le roy fu en la chambre de son parlement séant en
jugement, la court garnie de pers, et pour ce que tous les
pers n'y estoient mie présens , jasoit ce qu'il eussent esté
tous ajournés et mandés par le roy pour cesle cause et s'ex-
cusoient par leur lettres ouvertes , lesdites lettres furent
leues en la présence de tous. Et après fu oï le procureur du
roy , en tout ce qu'il voult demander et requérir contre
ledit de Montfort. Et premièrement, afin d'avoir deffaut ;
et après qu'il fust dist et déclaré iceluy de Montfort estre
cncheu en crime de lèse-majesté et avoir commis félonnie
envers le roy ; et pour ce estre privé de tous drois , hon-
neurs, noblesses et dignités tant de pairie comme autres ;
et tous ses biens,. fiés, terres, possessions et seigneuries
452 LES GRANDES CHRONIQUES.
estans au royaume de France, tant en la duchié de Bretai-
gne comme autres, estre confisqués. Et néantmoins le pro-
cureur, en tant comme besoin estoit, requéroit que par
le roy et sa court ledit de Montfort fust privé des choses
dessusdites. Et oultre , qu'il fust déclaré par le roy et sa
court que ledit de Montfort avoit forfait le corps envers le
roy ; et ainsi fust dit par le jugement du roy et de sa court.
XCIX.
Cornent le cardinal de Limoges vint à Paris de pur le pape
Clément y pour signifier^ monstrer et déclarer tout ce qui
açoil esté fait de la nominacion de Berthélemi dont dessus
est faite mention; et aussi de Fesleccion du pape Clément,
Item , en quaresme ensuivant , le cardinal de Limoges
vint à Paris , envoie de par le pape Clément , tant comme
messaige , pour signifier , monstrer et déclarer tout ce
qui avoit este fait de la nominacion de Berthélemi dont
dessus est faite mencion ; et aussi de l'esleccion du pape
Clément. Lequel le roy receut à grant honneur et révérence
pour l'honneur de l'église, et aussi pour ce que le roy
l'amoit. Et après ce qu'il ot dit au roy les causes de saléga-
cion, le roy luy assigna certaine journée en son chastel du
Louvre, pour le oïr publiquement de tout ce qu'il vouldroit
dire. A laquelle journée fu le roy en la grant chambre du
Louvre emprès la sale , assis en sa chaere , et ledit cardinal
en une autre d'encoste luy ; et là furent présens pluseurs
princes, prélas , barons , inaistres en théologie et docteurs
en autres sciences, tant de l'Université de Paris comme
autres ; en la présence desquels ledit cardinal de Limoges
relata tout ce qui avoit esté fait à Rome, et la nominacion en
pape qui avoit esté faite dudit Berthélemi, et cornent et par
(1379.) CHARLES V. 453
quelle manière et tout le procès, en la manière que contenu
est en la dëclaracion dessus escripte. Et tout ce qui estoit
contenu en ladite déclaracion afferma et maintint estre
vray, en sa conscience , et sur le péril de l'ame de luy ; et
savoit ces choses estre vraies , car il avoit esté présent et
veu et sceu toutes lesdites choses contenues en ladite dé-
claracion. Par laquelle affîrmacion , s'il y avoit aucun qui
eust aucun scrupule de conscience au contraire , il doit
avoir sa conscience toute appaisiée ; car il n'est pas vraisem"
blable que un homme de telle autorité et de telle science
tesmoignié d'estre preud'homme de tous ceux qui le cognois-
sent , se fust voulu dampner , pour amour né pour haine
d'homme vivant.
C.
Cornent le roy manda à Paris pUiseurs barons de Bretaigne ,
pour leur dire les choses dont ci-après est faite mencion.
Assez tost après Pasques, qui furent l'an mil trois cens
septante-neuf, vindrent à Paris le seigneur de Laval, mon-
seigneur Bertran du Guesclin ,. connestable de France ; le
seigneur de Gliçon et le viconte de Rohan , lesquels le roy
avoit mandés et fait venir à Paris pour leur dire les choses
dont ci-après sera faite mencion. C'est assavoir que une jour-
née au Palais-Royal, en la chambre vert , furent les dessus
nommés devant le roy, lequel avoit pluseurs seigneurs de son
conseil en sa compaignie : et là le roy de sa bouche relata aux
dessus nommés de Bretaigne, coment, après l'accort fait entre
la duchesse de Bretaigne, femme du duc Charles, et messire
Jehan de Montfort, ledit messire Jehan de Monfort luy avoit
fait hommaige lige ; et coment depuis il avoit traictié ledit
de Montfort doulcement et courtoisement; et par espécial
après ce que ledit de Montfort ot fait requérir au roy , par
454 LES GRANDES CHRONIQUES.
ses messaiges , que il luy féist délivrer certaines terres que le
conte de Flandres tenoit, lesquelles il disoit à luy apparte-
nir: et en vérité, jasoit ce que lesdites terres ne vaulsissent
oultre quatre ou cinq mile livres de terre, le roy, après plu-
seurs messaiges à luy envoies tant dudi t de Montfort de vers le
roy comme du roy devers ledit de Montfort, le roy cuidant
le tenir en bonne et vraie subjeccion et obéissance comme
tenu y estoit , luy fist offrir de le acquitter envers la du-
chesse de Bretaigne qui fu femme du duc Charles, de dix
mile livrées de terre que ledit de Montfort estoit tenu de
luy baillier, par le traictié de paix fait entre ladite duchesse
et ledit de Montfort ; mais nonobstant ce, et que le roy par
pluseurs fois envoiast pardevers luy messaiges grans et
notables , prélas , baronis et autres , ledit de Montfort fist
venir en Bretaigne grant foison d'Anglois ennemis du roy.
Et pour celle cause, le roy y envoia ses frères, les ducs de
Berry et de Bourgoigne , pour faire widier lesdis Anglois
de sa seigneurie , par force et puissance d'armes. Et quant
il furent audit païs de Bretaigne , ledit de Montfort leur
promist que il feroit widier lesdis Anglois dudit pals de
Bretaigne , ce qu'il ne fist pas. Mais fist guerre au pals par
la puissance desdis Anglois , et mist siège devant pluseurs
villes , pour ce qu'il ne vouloient recevoir les Anglois de-
dens lesdites villes ; et pour avoir finance , leva fouages et
pluseurs autres subsides , à la grant desplaisance des pré-
las , nobles et bonnes villes du païs , lesquels envoièrent
devers le roy , afin qu'il voulsist mettre remède en toutes
ces choses, et de ce, luy supplièrent moult affectueusement.
Et pour celle cause le roy y envoia son connestable et grant
foison de gens d'armes , lesquels, par force et puissance ,
firent widier lesdis Anglois du païs , et s'en ala ledit de
Montfort avecques eux en Angleterre ; et les gens du roy
qui estoient au pais de Bretai^e trouvèrent bonne obéis-
(1379.) CHARLES V. 455
sance en pluseurs villes et chasteaux, et ceux qui se tindrent
par aucun temps rebelles furent mis par force et par puis-
sance, en obéissance , tant que finablement, tout le païs de
firetaigne, cités, villes et chasteaux, furent en l'obéissance
du roy, et tenus pour luy et de par luy , excepté seulement
le chastel de Brest , auquel ledit de Montfort fist venir
Anglois qui tous jours le tindrent en rébellion contre le roy.
Et ledit de Montfort, qui estoit en Angleterre, se tint pour
ennemi du roy , et admena audit lieu de Brest le conte de
Cantebruge , fils du roy d'Angleterre et grant foison de gens
d*armes anglois , cuidant recouvrer le païs et gaaigner par
force d'armes ; mais les gens du roy qui y estoient et ceux
du païs avecques eux , gardèrent le païs par telle manière
que ledit de Montfort et ceux qui estoient venus avecques
luy, s'en retournèrent avecques luy en Angleterre, sans
point faire de leur profit. Et aussi avoit ledit de Montfort
chevauchié par le royaume de France, en la compaignie du
duc de Lencastre, et fait tout fait de guerre comme dessus
est dit. Et jasoit ce que les rebellions , désobéissances et
traisons dudit de Montfort fussent si notoires partout le
royaume de France, tant en Bretaigne comme ailleurs , que
aucun de bon entendement ne les povoit né devoit ignorer,
et que le roy comme pour fait notoire et permanant peust
sans autre procès avoir appliqué et confisqué à luy et mis
en son demaine la duchié de Bretaigne et toutes les autres
terres que ledit de Montfort tenoit au royaume de France ,
toutesvoies y avoit voulu procéder plus meurement, et avoit
fait adjourner ledit de Montfort solemnelment, pour com-
paroir en personne devant luy en sa court de parlement, et
pour respondre à son procureur sur les choses dessus dites,
au samedi, quatriesme jour de décembre, l'an mil trois
cens septante-huit dessus dit. A laquelle journée il n 'estoit
venu né comparu ; si avoit le roy et sa court fait son juge-
456 LES GRANDES CHRONIQUES.
ment par la manière que dessus est dit , et pour exécuter
son jugement et son arrest entendoit tantost envoler cer-
taines personnes notables pour prendre royaument et de
fait de par luy la possession et saisine de toutes les cités ,
villes et forteresces du pa'is ; lesquels il nomma lors. C'est
assavoir le duc de Bourbon ; le conte de Sancerre , ma-
reschal de France; messire Jean de Tienne, admirai de
France ; messire Bureau de La Rivière , son premier cbam-
bellaii, et pluseurs autres chevaliers et gens du conseil en
leur compaignie, les uns d'une part et les autres d'autre. Si
requist lors le roy aux dessus nommés seigneurs de Laval, de
Gliçon , connestable, et de Rohan, que les villes, chasteaux
et forteresces que il tenoient et gardoient de par le roy, qui
estoient du demaine de la duchié de Bretaigne , il rendis-
sent , baillassent et délivrassent aux seigneurs que le roy
envoioit par delà ; lesquels les establiroient et ordeneroient
à la seurtc tant du roy comme du pa'is. Lesquels respon-
dirent que ainsi le feroient : mais à plus grant seurté , le
roy voult qu'il le jurassent. Si le jurèrent sur les saintes évan-
giles de Dieu et sur la vraye croix (1). Et ainsi se partirent
du roy lesdis Bretons. Et cuida le roy véritablement que
ses gens que il de voit envoier au païs de Bretaigne y trou-
vaissent plaine obéissance, ainsi comme lesdis Bretons
estoient tenus de faire. Si leur accorda le roy lors confirma-
cion de tous leur privilèges , libertés et franchises et plu-
seurs autres requestes que il féirent tant pour le païs de
Bretaigne comme pour aucuns singuliers ; et en furent les
(1) Ici 8'arréte la transcription du manuscrit de Charles V, n. 8395, qui,
jusqu'à présent , étdit notre principal guide. Mais , depuis les derniers
chapitres du voyage de Tempereur , il n'étoit pas plus rigoureusement
correct que les autres. Nous nous réglons maintenant de préférence sur
le volume coté n. 8302. Il avoit appartenu à Jean, duc de Berry, frère de
Charles V.
(1379.) CHARLES V. 457
lettres faites et scellées par la manière que il Tavoient
requis.
CI.
De la venue des cardinaux d!AigrefueU et de Poitiers à Paru,
En celle saison, après Pasques l'an mil trois cent soixante-
dix-neuf, vindrent à Paris les cardinaux d'Aigrefueil et de
Poitiers, lesquels le pape Clément, qui un petit devant,
estoit venu en Avignon, envoyoit en legacion, c'est assavoir
le cardinal d'Aigrefueil en Allemaigne et celuy de Poitiers
en Angleterre, pour monstrer , dire et déclairier le fait de
la nomination en pape dudit Berthélemi, et de l'esleccion
du pape Clément ; lesquels deux cardinaux avoient esté
présens à tout ce qui avoit esté fait. Lesquels le roy
receut honnorablement en son chastel du Louvre, ainsi
comme il avoit acoustumé à faire et par pluseurs fois les
oï sur la matière devant dite. Et le mercredi quatriesme
jour de may l'an mil trois cent soixante et dix-neuf , fu
présenté par le cardinal de Limoges au cardinal d'Ostun ,
dont devant est faite mencion , le chapel rouge, en la pré-
sence du roy et des autres cardinaux d'Aigrefueil et de
Poitiers ; et disnèrent ce jour avec le roy audit chastel du
Louvre. Et le samedi ensuivant, septiesme jour de mai
dessusdis, furent lesdis cardinaux au bois de Yincennes par
devers le roy qui lors y estoit, et parlèrent à luy sur la ma-
tière dessusdite. Et le roy, si comme il avoit accoustumé,
leur fist faire responses justes et raisonnables. Assés tost
après se partirent de Paris cuidans accomplir leur legacions.
Et alèrent le cardinal d'Aigrefueil à Mez et celuy de Poi-
tiers à Tournay, et là demourèrent longuement en cuidant
tousjours avoir saufs-conduis des rois des Romains et d'An-
39
458 LES GRilNDES CHRONIQUES.
gle terre pour aler en leur pays ; mais il ne les porent avoir.
Au mois d'aoust ensuivant, commença une grant morta-
lité à Paris et environ. Et se parti le roy et ala à Montargis
en celle saison. Et aussi se partirent de Paris la plus grant
partie des conseilliers du roy et autres, pour cause de ladite
mortalité.
CIL
Cornent le viconte de Rohan et plnseurs autres nobles du pais
de Bretaigne remandèrent mes sire Jehan de Mont fort qui
es toit en Angleterre,
En celuy temps, le viconte de Rohan et pluseurs autres
nobles et autres du païs de Bretaigne remandèrent messire
Jehan en Angleterre, pour le faire venir en Bretaigne. Et
pristrent et occupèrent de fait pluseurs forteresses qui es-
toient tenues de par le roy, en venant contre leur foy ,
loyauté et seremens ; et par espécial, ledit viconte de Ro-
han, qui solempnelment avoit juré en la présence du roy et
de son conseil à Paris, comme dessus est dit. Si envoya le
roy, tantost que il fust à sa cognoissance, sur les marches de
Bretaigne le duc d'Anjou son frère, accompaignié de grant
foison de gens d'armes. Et aussi estoient sur lesdites mar-
ches pour le roy le connes table d'un costé et le sire de
Cliçon d'un autre. Et tantost que ledit duc d'Anjou fu sur
lesdites marches , ledit viconte de Rohan et les autres qui
tenoient la partie dudit Montfort commencièrent à traictier
avec le duc d'Anjou et les gens du roy. Et ce faisoient-il, si
comme pluseurs cuidoient, en attendant la venue dudit
Montfort qui encore n'estoit venu en Bretaigne. Et tantost
pot assez bien apparoir ; car celuy traictié ne vint à nulle
bonne conclusion ; et par délais fu mené et par continua-
cion tant que ledit Montfort fu venu au païs de Bretaigne.
Et furent des journées prises grant foison depuis sa venue,
(1379.) CHARLES V. 459
tant au pats de Bretaigne comme ailleurs. Et de toute celle
saison ne fu accordé aucun appointements jasoit ce que le
roy leur voulsist faire de grâce plus que il n'avoient deservi.
cm.
De la rébellion des Flamens,
Au mois d'octobre ensuivant, l'an mil trois cent soixante-
dix-neuf dessusdit , s'esmurent les Flamens contre le conte
de Flandres en la ville de Gand par aucuns excès que les
gens et serviteurs dudit conte y avoient fait et faisoient de
jour en jour , si comme l'en disoit. Et tuèrent à Gand le
baillif du conte et fu tout le pais d'un accort, excepté au-
cuns singuliers qui se trairent devers le conte, et aussi aucu-
nes villes comme Audenarde et Terremonde où il misrent
siège. Et après ce qu'il orent tué ledit baillif, il alèrent
en un chastel emprès Gand qui estoit dudit conte, appelle
Andringhem, et y boutèrent le feu et l'ardirent. Et puis alè-
rent à Ypre où il avoit aucuns gentilshomes et qui se tenoient
de la partie du conte, et autres alèrent mettre siège devant
Alos et ainsi tindrent trois sièges tout à une fois. Et quant
le duc de Bourgoigne sceut ces choses, qui avoit espousée la
fille dudit conte de Flandres, il se traist vers les marches de
Flandres, et premièrement ala à Tournay et fist sentir à
ceux qui estoient devant Audenarde qu'il parleroit volen-
tiers à eux : lesquels luy accordèrent d'envoyer à Rencontre
de luy en certaine place, c'est assavoir entre Tournay et Au-
denarde. Et ainsi le firent, et par pluseurs journées assem-
blèrent avec le duc de Bourgoigne tant que finablement fu
traictié fait et accordé en telle manière : premièrement que
le conte de Flandres , pour Dieu, à la requeste dudit duc
de Bourgoigne, pardonneroit aux Flamens tout ce qu'il
avoient meffait contre luy. Item, que ledit conte leur devoit
4G0 LES GRANDES CHRONIQUES.
faire résëeller lous les privilèges en la manière qu'il 6$t
quant il entra en Flandres, et qu'il leur promist à les tenir
selon leur anciennes coustumes. Item, que se aucunes let-
tres ont esté faites ou données depuis le temps dessusdit
contre les privilèges desdis Flamens , ledit conte les leur
doit rendre et doivent être adnichilées. Item , les Alemans
qui ont esté avec ledit conte en ceste guerre doivent jurer
que jamais ne méfieront à ceux du pais de Flandres. Item,
que tous les bourgois et manans du païs qui en sont partis
et ne sont aies avec les communes du païs , et aussi ceux
du conseil dudit conte venront audit païs et leur fera-l'en
loy ; et au cas que l'en les trouvera coupables, l'en leur fera
amender par l'ordenance de vint-cinq hommes esleus en
trois bonnes villes de Flandres. Item , que ces vint-cinq
hommes dessusdis qui seront pris et esleus en trois bonnes
villes feront franques vérités, d'an en an par tout le païs de
Flandres ; et ce dont seront d'accort sera jugié et tenu et mis à
exécucion par ledit conte de Flandres. Item, lesdis Flamens
requéroient et vouloient que la partie d'Audenarde par
devers la ville de Gand et certaine quantité des murs d'un
costé et d'autre fussent abattus et démolis jusques au rez
de terre. Après aucuns traictiés se misrent de cest article en
l'ordenance dudit duc de Bourgoigne , et de douze bourgois
des trois bonnes villes, c'est assavoir de chascune quatre ; et
doivent avoir prononcié leur dit dedans quinze jours après
le premier dimenche des Avens mil trois cent soixante-dix-
neuf dessusdit. Item, le prévost de Bruges, principal con-
seiller dudit conte de Flandres, doit estre hors du conseil et
païs de Flandres à tousjours. Lequel traictié fu passé et
accordé par ledit conte, et lettres faites et scellées soubs
son séel.
En l'an dessusdit et en Uyver ensuivant , furent les
rivières de Saine et de Maxive ^ d'Yonne et d'Oise moult
grans.
(1379.) CHARLES V. 401
CIV.
De la rébellion de Montpellier.
Le mardi vint-cinquiesme jour du mois d'octobre eu
celuy an, les habitans de Montpellier, par une commotion
universal, misrent à mort en la ville de Montpellier messire
Guillaume Pointel chevalier , chancelier du duc d'Anjou ,
frère du roy et lieutenant en toute Langue d'oc ; messire
Guy de Lesterie , seneschal de Rouergue ; maistre Arnoult
de Lar, gouverneur de Montpellier ; maistre Jacques de la
Ghaynne, secrétaire dudit duc ; maistre Jehan Perdiguier,
gouverneur des finances dudit duc, et pluseurs autres offi-
ciers tant du roy comme du duc d'Anjou, jusques au nom-
bre de quatre-vins personnes ou de plus. Et après ce que
il orent mis à mort les dçssusdis, il les giettèrent en pluseurs
puis de ladite ville. Et ce firent, pour ce que lesdis conseil
leurs leur avoient requis aide au nom dudit duc d'Anjou
pour le fait de la guerre de Langue d'oc. Dont ledit duc
d'Anjou fu moult troublé, et non sans cause.
Le mercredi, vintiesme jour dudit mois, Van dessusdit,
à Montargis, en la présence du roy, furent faites les fian-
çailles de madame Yolant, nièce du roy et fille du duc de
Bar, qui avoit espousée la suer du roy ; et la fiança un
chevalier, procureur du duc de Gironne, ainsné fils du roy
d'Arragon. En ce temps se reprisrent les traictiés entre les
roys de France et d'Angleterre ; et envoya le roy ses mes-
sages solennels pour lesdis traictiés es marches de Picardie,
tant à Bouloigne comme à Saint-Omer. Mais en ce temps ne
fut aucune chose faite.
Item , en ce temps, le conte de Saint-Pol, qui longue-
ment avoit esté prisonnier en Angleterre, vint eu Fbjcvàx^^
AOt LES GRANDES CHRONIQUES.
et fut le roy suffisamment informé qu'il avoit traictié avec
les Anglois de leur bailler et mettre es mains toutes les for-
teresses que il avoit au royaume de France. Et pour ceste
cause fist le roy prendre et saisir toutes lesdites forteresses
et y fist mettre gens de France de par luy y et aucunes en
bailla en garde et gouvernement à Jehan de Ligny y frère
dudit conte de Saint-Pol. Et quant ledit conte de Saint-Pol
vit que son fait étoit rompu, et qu'il ne povoit aux Anglois
tenir ce que il avoit promis, il s'en retourna en Angleterre
et espousa la suer du roy d'Angleterre.
En celle année dessusdite, les Anglois misrent une armée
sur la mer pour passer en Bretaigne, si comme l'en disoit ;
et fu environ la Conception Nostre-Dame. Et quant il fu«
rent sur la mer , il orent telle fortune que pluseurs d'eux
périllèrent; et disoit-l'en que il en avoit eu de périllés
jusques au nombre de six cent hommes d'armes ou plus. Et
les autres retournèrent en Angleterre.
Et environ Noël ensuivant, en la présence du roy et de
pluseurs autres, se déclara le duc de Breban pour la partie
du pape Clément VIL En celle année crut peu de vin en
Aucerrois et sur la rivière d'Yonne.
cv.
La sentence contre ceux de Montpellier,
Le vendredi vint-cinquiesme jour de janvier, l'an mil
trois cent soixante-dix-neuf devant dit, environ heure de
tierce , entra le duc d'Anjou à Montpellier pour prendre
vengeance du vilain fait qui avoit esté fait en ladite ville
des officiers du roy et des siens dont dessus est faite men-
cion. Et en sa compaignie avoit grant foison de gens d'ar-
mes et arbalestiers, et y fu receu par la manière qui ensuit :
(1380.) CHARLES V. 463
Premièrement , vindrent au-devant de luy tous les offi-
ciers du roy estans lors en ladite ville. Secondement , le
cardinal d'Albanie qui là estoit. Tiercement, tous les col-
lèges et religieux de ladite ville, tant de chanoines comme
de moines, de mendians et de encloses. Quartement , Tes-
tude de droit civil, de canon et de médecine. Et estoient
tous à procession, des deux parties du chemin par où ledit
duc devoit passer ; et tous à genoulx crioient à haulte voix : -
Miséricorde pour le peuple de Montpellier! Après estoient
grant quantité d'enfans de ladite ville de l'aage de quatorze
ans et au dessoubs, criant aussi miséricorde! Après estoient
les consuls, es robes de la ville, sans manteaulx, sans chap-
perons et sans ceintures, et grant quantité du peuple, chas-
cun ayant une corde environ le col , requérans à genoulx
miséricorde , et apportèrent les clés des portes et le batel
de la cloche de la ville, dont l'en a voit fait le touquesin (1) ;
lesquelles clés et batel ledit duc fist prendre par le sénes-
chal de Beaucaire qui estoit présent. Et lors descendi à pié
ledit cardinal d'Albanie et requist pour eux miséricorde
avec tout le peuple ; et es forbours de ladite ville estoient
toutes les femmes d'icelle ville, en simples habis, requérans
aussi très-humblement miséricorde. Et quant ledit duc fut
entré en ladite ville, il destitua tous les officiers d'icelle et
la maison du consulat , l'églyse de Saint-Germain que fist
faire pape Urbain, et les portaux d'icelle ville fist garnir de
gens d'armes, et les armeures des gens de ladite ville que
l'en pot trouver fist apporter par devers luy.
Le vint-quatriesme jour dudit mois, ledit duc d'Anjou
estant sur un eschaffaut que l'en avoit fait moult notable
en une place de ladite ville, afin que le peuple véist mieux
(0 Touquesin. VariaDlc du msc. du duc de Berry no 8302, Tacquehan ,
et de même plus bas.
464 LES GRANDES CHRONIQUES.
ce qui y se roi t fait, fu donnée sentence par ledit duc contre
l'université , consuls et singuliers de ladite ville de Mont-
pellier, par la manière que ci -après s'ensuit : c'est assavoir
l'université à perdre consuls , consulat , maison et arches
communes, séel et cloches et toutes autres juridicions ; et
envers le roy et ledit duc d'Anjou en six cens mil francs
d'or et es despens que ledit duc d'Anjou avoit fais pour
ceste cause. Et quant aux singuliers, six cens des plus cou-
pables, à morir, c'est assavoir deux cens à coper les testes,
deux cens pendus et deux cens ars ; leur enfans infâmes et
en perpétuel servitude et leur biens confisquiés et la moitié
des biens de tous les habitans d'icelle ville, deux portaux
de la ville et six tours et les murs qui sont entre les por-
taux à abattre et les fossés d'entre deux emplir : tous les
harnois et armeures de ladite ville à estre arses. Que les
consuls et plus notables de celle ville traiix>ient les morts
qui en la rumeur avoient esté occis des puis où il les avoient
gietés, et que ladite université fonderoit une églyse ou cha-
pelle où il auroit six chappelleries, chascune de quarante
livres de rente. Et en icelle églyse seroit mise la cloche de
quoy fu sonné le touquesin en ladite rumeur. Et eu oultre fu
condampnée ladite université à la restitution des biens des
mors et l'intérêt de partie. Et tantost ladite sentence pro-
nonciée se desvestirent les consuls publiquement des robes
de consulat, sans mantel, cote né chapperon, et rendirent
audit duc le séel de ladite ville. Toutes voies il s'escrioient
et requéroient avec le peuple très humblement miséricorde!
Et lors, ledit cardinal d'Albanie et aucuns autres prélas en-
voies de par le pape et de par le collège des cardinaux priè-
rent ledit duc moult affectueusement qu'il eust pitié de ce
peuple , et que il ne voulsist procéder à aucune exécucion,
jiisques à ce qu'il eust o*i parler ledit cardinal. Si luy
assigna jour ledit duc à Vende main en celle meisme place
(1380). CHARLES V. 465
pour le oïr, auquel jour et lieu ledit cardinal, et collèges,
et religieux et religieuses de ladite ville, l'université et très-
grant nombre de femmes et de petits enfans qui tous
crioient miséricorde pour le peuple, ledit cardinal dit moult
de belles paroles audit duc et fist faire une collation par un
frère Jacobin tous tendant à fin de miséricorde. Si fist lors
ledit duc modéracion de sentence et rémission desdis six
cens mil francs, et que les portaus et les murs dessusdis ne
seroient mie abattus. Et leur rendi leur consulat, maison,
séel, juridicion fors que l'office du baillif et tous les autres
qui sont sous luy demourèrent en l'ordenance du roy. Et
quant à l'exécucion des six cens condempnés , fu dit que
tous ceux qui avoient esté cause de la commocion et qui
avoient mis mains aux mors seroient avec leur bien en l'or-
denance du roy. Et ainsi remist la moitié des biens des
autres de la ville ; et les chappellenies furent ramenées à
trois, et les armeures et artillerie d'icelle ville furent mises
en la main du roy pour faire sa volenté. Et si f u dit que il
paieroient les despens que ledit duc avoient fais en ceste
besoigne, lesquels furent depuis ordenés à six vint mil
francs par ledit duc.
Incidence. En ce temps, le lundi vint-quatriesme jour de
février l'an dessusdit, au bois de Vincennes, fist le duc de
Juillers hommage lige au roy, et se déclara lors pour le
pape Clément VII.
Par tout ce temps, le cardinal de Poitiers qui estoit venu
par deçà pour aler en Angleterre, et aussi le cardinal d'Ai-
grefueil qui estoit envoyé en Allemaigne parle pape Clément
se tinrent sur les marches de Tournesis et de Cambresis ;
c'est assavoir ledit cardinal de Poitiers à Tournay et à Cam-
bray et ledit cardinal d'Aigrefueil à Metz, pour ce qu'il ne
]K)voîent avoir sauf-conduis pour passer oultre.
46G LES GRANDES CHRONIQUES.
CVI.
De la mort monseigneur Bértran Du Guesclm^ connestahle
de France.
Assés tost après Pasques qui furent Tan mil trois cens
quatre-vins> et furent Pasques celle année le quinziesme
jour de mars , vindrent messages de par les communes
de Languedoc à Paris par devers le roy et luy exposèrent et
supplièrent que il voulsist envoyer un capitaine de par luy
audit païs pour le garder et deffendre tant contre les enne-
mis comme contre les compaignies qui sur iceluy païs
estoient. Et pour ce que tous aydes avoient esté abattus sur
ledit païs, il ottroièrent ayde de trois francs pour chascun
feu pour un an, imposicion de douze deniers pour livre de
toutes denrées excepté le sel , sur lequel il ottroièrent la
double gabelle qui autrefois avoit couru au païs. Et parmi ce,
leur ottroia le roy capitaine au païs messire Bertran du Gue»-
clin qui lors estoit connestable de France. Lequel parti pour
y aler au mois de juin ensuivant. Et en alant,Varresta sur
un chastel en la seneschauciée de Beaucaire, appelle le
Chastel-Neuf-de-Randon , lequel estoit occupé par les
ennemis du roy et du royaume. Et tant destreigni ledit
connestable ceux qui estoient dedens , tant par engins
comme par assaus qu'il estoient sur le point de rendre ledit
chastel. Mais par la volenté de Nostre-Seigneur, ledit con-
nestable fu malade environ huit jours au siège devant ledit
chastel , et trespassa de cest siècle le vendredi treiziesme
jour de juillet, qui fu grant dommage au roy et au royaume
de France. Car c'estoit un bon chevalier et qui moult de
biens avoit fait au royaume de France, et plus que cheva-
lier qui lors vesc^ovst. ^\. Ve,wds^nvain^ ceux qui estoient
(1380.) CHARLES V. 407
audit chastel le rendirent aux gens dudit connesiable (1).
CVII.
De la cheuauchie d' Anglais en France.
Audit mois de juillet l'an dessusdit , passèrent la mer
d'Angleterre à Calais messire Thomas, fils du roy d'Angle-
terre, et pluseurs autres Anglois jusques au nombre de sept
ou de huit mil combattans, et chevauchièrent au royaume de
France et passèrent la rivière de Somme environ Clari et
après alèrent vers Soissons et passèrent la rivière d'Oise et
de Aisne, et aussi la rivière de Marne au dessoubs de Ghaa-
lons, et celle d'Aube à Plancy. Et alèrent devant Troies et
puis s'en alèrent logier entre Villeneuve-le-Roy et Sens, et
là passèrent la rivière d'Yonne. Et partout boutoient les
feux es villes qui ne se raençonnoient. Et jasoit ce que le
roy eust mis sus trois cens hommes d'armes pour les chevau-
chier, toutes voies furent-il pou domagics. Et prisrent plu-
seurs personnes des gens qui les suivoient tant chevaliers
comme escuiers. Et puis chevauchièrent par le Gastinois et
par la Beausse, et droit vers Bonneval et de là au pays de
Bretaigne là où messire Jehan de Montfort les reçut.
En celle saison, au mois de juillet ensuivant, furent parles
pluseurs traictiés entre les gens du roy d'une part et ledit mes-
sire Jehan de Montfort et les Bretons d'autre part, aucune
fois par le moyen du conte de Flandres et autrefois par le
(i) Le msc. du Suppl. franc., no 6, Tun des plus beaux sous le rapport
des miniatures qu'on ait jamais exécuté au xv« siècle, représente Bertrand
du Guesclin exposé sur un lit de parade dans sa tenie. Des guerriers
viennent déposer sur ses genoux les clés de Châteauneuf. Cette miniature
justifie le récit généralement admis d'après lequel les assiégés auroient
témoigné de leur vénération pour le grand guerrier, en remettant à sa
dépouille mortelle les clés d'une ville qu'il n'avoit pas réduite.
408 LES GRANDES CHRONIQUES.
moyen du sire de CIîçod. El jasoit ce que pluseurs appoin-
teinens y fcussent pris , toutes voies n'y fu aucune conclu-
sion prise jusques au temps dont meucion sera faite.
CVIII.
Du conte de Flandres et des Flamens,
En la fin du mois d'aoust et fu le vint-huitiesme jour
l'an mil trois cens quatre-vins devant dit, ceux de Gand,
d'Ypres et de Courtray et de pluseurs autres villes du païs
de Flandres partirent de la ville d'Ypres environ heure de
nonnes poui' aler à Diquemjne et cuidoient avoir la ville.
Et lors le conte de Flandres , ceux de Bruges et ceux du
Franc environ cent hommes d'armes qui estoient en ladite
ville de Diquemme , qui sceurent la venue de ceux de
Gand, de Ypres et de Courtray, se rengièrent au-dehors de
ladite ville. Si coururent sur ceux de Gand, de Ypres et de
Courtray, et les desconfirent et gaaignièrent environ deux
cens charrios que les dessusdis de Gand, d'Ypres et de Cour-
tray a voient, et en tuèa^ent pluseurs et les autres s'enfuirent
à Ypres bien jusques au nombre de dix mile. Et le conte de
Flandres et sa compaignie s'ala logier devant ladite ville
d'Ypres environ heure de complies en poursuivant sa vic-
toire, et environ mienuit ledit conte de Flandres se mist
dedens ladite ville d'Ypres par le consentement de ceux qui
estoient en ladite ville, de la partie dudit conte. Et ceux de
Gand et les autres ennemis dudit conte s'enfuirent et alè-
rent vers Courtray. Et ledit conte demoura maistre de
toute la ville d'Ypres pour faire toute sa volenté. Et fist
faire pluseurs exécucions tant de coupper testes comme
autrement. Et l'endemain , quant ceux de Gand et les au-
tres qui s'en estoient fuis, comme dessus est dit, furent en-
(1380.) CHARLES V. 460
très en Courtray, ceux de la ville les prièrent de demeurer
avec eux pour les aidier. Mais après qu'il orent demeuré
une heure, ceux de Gand tuèrent leur capitaine et s'enfui-
rent et tous les autres des autres villes avecques eulx, et
se sauva qui se pot sauver. Et celuy jour meisme, messire
Sohier de Gand chevalier vint à Courtray accompaignié de
pluseurs jeunes gens de ladite ville, et fist apporter sur le
marchié la bannière dudit conte de Flandres , en disant que
quiconques vouroit estre contre ledit conte le déist, et que
il tenoit ladite ville de par le conte et la tenroit à son povoir»
Tantost après ces choses, ledit conte accompaignié de
pluseurs hommes d'armes du pais de Flandres, de Bruges,
d'Ypres, de Courtray et de pluseurs autres villes dudit païs
jusques au nombre de bien soixante mil armés, si comme
l'en disoit, vint mettre siège devant Gand.
GIX.
Du Irespassemenl du roy Charles-le^Quint fils du roy Jehan,
Le dimanche, seiziesme jour du mois de septembre l'an
mil trois cent quatre- vins dessusdit, à heure de midi, tres-
passa en son hostel de Beauté-sur-Marne le roy de France
Charles dit cinquiesme. Et le lundi ensuivant fu apporté au
point du jour le corps à Saint-Antoine emprès Paris. Et là,
en attendant ses frères les ducs d'Anjou, de Berry et Bour-
goigne, demoura jusques au lundi ensuivant vint-quatriesme
jour dudit mois, auquel jour il fu apporté à Nostre-Dame de
Paris à telle solempnité comme l'en a acoustumé à porter
les roys de France. Et sesdis frères aloient après le corps à
pié : mais sur le chemin St-Antoine et la porte ot grant noise
et débat entre les escoliers de l'université de Paris et Hugues
Aubriot, lorsprévost de Paris, et les sei^ens de Chastellet;
et s'entreprisrent forment pluseurs des escoliers et sergens.
Et y ot d'iceux escoliers pluseurs menés en Chastellet et
TOM, VI. \^
470 LES GRANDES CHRONIQUES.
après rendus à runiversitë. Et ses deux fils, c'est assavoir
Charles qui fu roy après luy et Loys conte de Valois, esU>ient
à Meleun. £t fu conseillié qu'il ne partissent point de là
jusquesà Tenteraige du corps, tant pour ce que il estoient
jeunes et peussent avoir esté blesciés en la presse, comme
pour la mortalité qui encore estoit à Paris et environ. Et
furent ledit lundi les vigiles dites en ladite églyse de
Nostre-Dame de Paris ; et le mardi ensuivant la messe. Et
tantost après f u apporté à Saint-Denis en la chapelle que il
avoit fondée , en laquelle estoit jà enterré le corps de la
roy ne sa femme. Et après fu le cuer porté en l'églyse catké-
dral à Bouen , en laquelle il fu enterré à telle solempnité
comme il appartient. Et depuis , les entrailles furent enter-
rées en l'églyse de Maubuisson emprès la sépulture de sa
mère, si comme il avoit ordené.
ex.
Du commencement (1) du roy Charles sixiesme.
Pour ce que le roy Charles devant dit avoit fait certaine
loy par laquelle il avoit ordenë que son ainsné fils et les
autres ainsnés des roys qui seroient pour le temps advenir,
tantost que il aroient atains le quatorziesme an de leur aage
préissent leur sacre , couronnement et gouvernement du
royaume de France et receussent leur hommages ; laquelle
loy fu publiée le vint-uniesme jour de may l'an mil trois
cent soixante-quinze, en plain parlement à Paris, en la pré-
sence du roy et de pluseurs personnes notables et seigneurs
du sanc royal et autres , si comme devant est escript. Et
aussi avoit ordenancé que jusqu'à ce que son dit ainsné fils
fust venu à cest aage , monseigneur Loys , duc d'Anjou ,
frère du roy premier après luy, aroit le gouvernement du-
dit royaume, en certaine forme et manière contenue en la-
{t) CommencemzMX, Namtvv^ \ Cowonnetîicnf.
(1380.) CHARLES V, 471
dite ordenance ; et messire Phelippe, duc de Bourgoigae, le
plus jeune des frères du roy, et messire Loys, duc de Bour-
bon, frère de la royne trespassée, aroient la garde, tuicion
et gouvernement de Charles , ainsné fils du roy et de ses
autres enfans, jusques à ce que ledit ainsné fils eust ataint
le quatorziesme an de son aage. £t pour le nourrissement
et autres nécessités dudit ainsné fils et des frères et sœurs,
avoit le roy ordené que le duc de Bourgoigne et le duc de
Bourbon aroient pour le gouvernement tous les prouffis ,
revenus et esmolumen« tant ordinaires comme extraordi-
naires de la duchié de Normendie, des bailliages de Senlis
et de Meleun, de la ville et visconté de Paris ; excepté le
Palais-Royal et toutes les chambres de parlement, des en-
questes et des requestes, et des coffres du trésor ; lesquels,
par ladite ordenance que le roy avoit faite , demouroient
soubs le gouvernement dudit duc d'Anjou avec tout le
demourant du royaume de Franœ. Et pour ce que lesdis
ducs d'Anjou d'une part, de Bourgoigne et de Bourbon
d'autre part, n'estoient pas bien d'accord sur ladite orde-
nance, par le conseil et délibéracion de pluseurs sages du
royaume de France e^leus et ordenés par lesdis ducs fu
advisé , pour tenir lesdis ducs en unité et par conséquent
tout le royaume de France , qu'il estoit expédient que le
roy qui encores n'avoit accompli son douziesme an si fust
sacré et couronné, receust ses hommages et fust tout le
royaume gouverné par luy et en son nom. Lequel advis fu
rapporté aux dis ducs , lesquels le consentirent et l'orent
agréable.
CXI.
Cornent le roy Chartes six fu couronné*
L'an de grâce mil trois cent quatre-vins devant dit , fu
ledit roy Charles nommé sixiesme couronné à Rains , le
472 LES GRANDES CHRONIQUES.
dimanche quatriesine jour de novembre, en la fin de son
douziesme an. Et le dimanche ensuivant , onziesme jour
dudit mois, il retourna et entra à Paris à grant solempnité
si comme il appartenoit. Et fu la ville encourtinée, et fu-
rent joustçs faites au palais, le lundi et le mardi, des cheva-
liers et escuiers qui y estoient.
Le mercredi ensuivant quatorziesme jour dudit mois de
novembre, les gens dVglyse, nobles et des bonnes villes qui
avoient esté mandes à Paris de par le roy furent assemblés
au palais en la chambre de parlement. Et là, en la présence
du roy, de ses quatre oncles ducs d'Anjou , de Berry, de
Bourgoigne et de Bourbon , et de pluseurs autres de sod
sanc, fu proposé par l'evesque de Beau vais, lors chancelier
de France , cornent le roy avoit nécessité d'avoir aide de
son peuple, tant pour sa guerre comme pour son estât main-
tenir ; et leur fu requis que sur ce il eussent advis et res-
pondissent tant qu'il deust estre agréable au roy.
Et le jeudi ensuivant, par un esmouvement d'aucuns de
Paris qui alèrent au palais, là où le roy et lesdisducs estoient,
pour ce requérir, furent abattus tous ces aydes qui avoient
cours au pais et au royaume pour le fait des guerres.
Audit mois de novembre, le conte de Flandres, qui estoit
il siège devant Gand, leva le siège et s'en ala demourer à
Bruges.
CXII.
Cornent les juifs furent pUliés.
Le jour de jeudi qui fu quinziesme jour dudit mois, plu-
seurs nobles et populaires alèrent en la juierie de Paris et
rompirent les huis desdis juifs et leur huches, et prisrent
tous leur biens, tant lettres (1) comme autres choses. Et
aussi furent pris pluseurs corps des juifs et leur femmes et
(I) UUns. Billets à ordre et lettres de change.
(1380.) GHâKLES V. 473
enfans, et les amenoit chascun là où bon luy sembloit.
Toutes voies , par Tordenance du roy et de ses oncles , fu
crié par Paris que tous ceux qui a voient aucune chose des-
dis juifs, fust corps ou biens, le rapportassent pardevers le
prévost de Paris. Si furent le corps desdis juifs ramenés
en Chastellet de Paris et aucuns autres des biens; mais
ce fu pou.
£n ce temps , furent continués les traictiés qui avoient
esté commenciés dès le vivant du roy et de Jehan de Mont-
fort. Et fu conclu sur iceux la seconde semaine de janvier.
Et tousjours durant le temps dessusdit , messire Thomas,
fils du roy d'Angleterre, et les Anglois qui avecques luy
avoient passé au royaume de France et par iceluy avoient
chevauchié demourèrent tousjours audit païs de Bretaigne,
et se tindrent longuement à siège devant Nantes qui se te-
noit pour le roy de France. Mais finablement il s'en parti-
rent sans y aucune chose prouffiter , et y mourut grant
foison de leur gens et de leur chevaux. Et s'en alèrent au-
cuns et en menèrent grant foison de malades (1) en Angle-
terre, et les autres demourèrent encore audit païs de
Bretaigne (2).
(1] Malades, Au lieu de co mot et des suivans, les éditions imprimées
portent : Prisonniers; et plusieurs manuscrits : Biens» J'ai préféré la leçon
des manuscriis qui , ayant commencé par le texte des chroniques de
Nangis, ont fondu leurs continuations dans celui des Chroniques de Sainte
Denis,
(3) C'est à ce point que s'arrêtent véritablement les Chroniques de Saint-
Denis, Cependant , comme les continuations de Nangis dont Je viens de par-
ler ajoutent ici quelque chose que l'on ne retrouve pas dans les chroniques
imprimées de Charles VI, on me saura gré de clore comme elles le récit
de nos chroniques par les pages suivantes qui m'ont paru précieuses.
(Voy. msc. 9622 et 8298-3).
\^-
474 LES GRANDES CHRONIQUES.
Item, audit an mil trois cent quatre-vint^ messire Hugue3
Aubriot chevalier, lors privost de Paris, fu cité et appelle
pardevant l'evesque de Paris et pardevant un Jacobin ap-
pelle frère Jaques de Morey, lors inquisiteur sur les héré-
tiques, au lundi vint-uniesme jour du mois de janvier Taa
dessusdit. Et pour ce que ledit prévost ne comparut à ladite
journée devant les dessus nommés, fu tenu pour contumax :
et pour ladite contumace excommenié , dénoncié et publié
par toutes les églyses de Paris chascun jour à la messe et à.
vespres. Et pour ce que ledit prévost doubtoit la Tilenie
que l'en luy faisoit chascun jour par la manière dessusdite,
il comparut pardevant ledit evesque et inquisiteur, le pre-
mier jour de février après ensuivant. Et fu détenu prison-
nier es prisons dudit evesque de Paris et mis en procès^ et
fu absols de l'excommeniement dessus dit, et son absolucion
publiée par la manière que rexcommeniem£nt avoit esté.
Si fu proposé contre luy (par le procm^eur de l'université de
Paris qui se fist partie contre luy (1)), qu'il avoit dites plu-
seurs paroles contre nostre foy. Entre lesquelles il devoit
avoir dit à un sergent lequel ja'estoit pas venu à son man-
dement sitost que enchargié luy avoit esté, et ledit prévost
l'en reprenoit, lequel sergent se excusa en disant qu'il
estoit demouré en l'églyse pour veoir Dieu t « Ribault ,
» scès-tu pas bien que j'ay plus grant puissance de toy nuire
» que Dieu n'a de toy aidter? n Aussi de voit avoir dit
aultre fois ledit prévost à un homme qui disoit qu'il véis-
sent Dieu de la messe que chantoit lors un evesque de
Constances appelle messire Sevestre de la Cervelle (2), qu'il
n'attendroit jà pour celle cause, et x|ue Dieu ne se laisseroit
•
(1) Les mots de parenthèse ne sont pas dans le manuscrit 9622.
(2) Sevestre de la Cervelle, Mort en septembre 1386. La G allia Christiana
qui nous donne cette date, tome xi, p. 887, ne dit rien de la mauvaise
répulalion de ce prélat.
(1381.) CHARLES Y. 476
point manier par un tel homme comme estoit ledit eves-
que. Oultre fu proposé contre ledit prévost qu'il avoit
délivré de Ghastellet de son anctorité un prisonnier mis au
Chastellet à la requeste dudit inquisiteur pour fait de hé-
résie, Oultre, fu encore proposé contre luy que après ce que
les juifs de Paris orent esté dénonciés par la manière que
dessus est dit, le vint-cinquiiesme jour de novembi^e précé-
dent, pluseurs petis enfans desdis juifs furent pris par plu-*
seurs chrestiens lesquels les fist chrestienner; et ledit pré-
vost contraignit lesdis chrestiens à luy rendre lesdis
enfans {1). Et après ce qu'il luy orent ainsi esté rendus, les
r^iidi à leur pères et à leur mères juifs. Et pluseurs ia^utr^
choses furent proposées contre ledit prévost; auxquelles il
iiespondi par sa bouche. Et se fist procès contre luy. Et luy
tousjours demourant prévost de Paris, deraoura en prison
fermée en la cour dudit evesque jusques au vendr^edi dix-
septiesme jour de may mil trois cens quatre- vint-eit-un. A
laquelle journée fu ledit prévost mis sur un eschaffaujt qui
pour celle cause avoit esté fait emprès THostel-Dieu de
Paris, devant le parvis Nostre-Dame. Sur lequel escbaffaut
furent assis lesdis «vesque et inquisiteur et pluseurs autres.
Et là prescha ledit evesque, et furent leus lesdis articles et
pluseurs autres devant grant peuple qui là estoit assemblé
pour ceste cause. Et là rappela ledit prévost tout ce qu'il
avoit fait et dit. Si luy f u par ledit evesque enjoint péni-
jtence de demourer perpétueïment en prison. Et pour celle
cause fu mené chiés ledit evesque et mis en la tour en pri-
son fermée. Et jusques alors demoura tousjpui*s prévost de
Paris, nonobstant qu'il fust tousjours en prison fermée chiés
(1) Ce dernier crime ou plutôt ce grand acte de courage n'étoit pas
le véritable motif de la haine que tant de gens portbient à Hugues Au-
briot. Il exploit sa sévérité k l'égard des suppôts de l'Université.
476 LBS GRANDES CHRONIQUES.
ledit evesque comme dessus est dit : mais tantost celle
journée passée en fu ordené un aultre.
(1) Item, en celuy temps, le traictié qui avoit esté com-
mencié dès le vivant du roy Charles pour le fait de messire
Jehan de Montfort fu remis sus et fait et parfait ; par lequel
traictié la duchié de Bretaigne lu y fu rendue, lequel avoit
esté déclairé par arrest prononcié en la présence du roy et
tles pairs confisqué et acquis au roy. Et furent envoyés de
par le roy certains commissaires en Bretaigne , pour luy
faire baillier et délivrer les forteresses qui estoient tenueJs
de par le roy. Et pour ce que par ledit traictié et aussi par
raison ledit duc de Bretaigne devoit faire hommage au roy
tant de la duchié de Bretaigne comme de la conté de Mont-
fort, iceluy duc pour celle cause ala à Gompi^ne là où le
roy estoit, et là en la présence des ducs d'Anjou, de Bour-
goigne et de Bourhon, oncles du roy et de pluseurs autres
grans seigneurs le vint-septiesme jour de septembre mil
trois cent quatre -vint et un, fist hommage au roy des
duchié de Bretaigne et conté de Montfort.
Item, en celle saison fu ordené le duc de Berry lieutenant
pour le roy en Languedoc. Et jasoit ce que ce fust au
desplaisir des communes du païs et aussi du conte de Foix,
toutes voies y ala-il et trouva grans désobéissances en plu-
seurs villes du Languedoc , et par espécial à Narbonne , à
Nismes, à Besiers et aussi à Thoulouse. Et furent sur le
point de combattre ensemble, luy et le conte de Foix. Mais
certain traictié fu fait entre eux par lequel la bataille de-
nioura. Et pour ladite désobéissance que ledit duc de
Berry avoit trouvée au païs , f u advisé et conseillié qu'il
estoit bon que le roy y alast en personne pour réformer et
mettre à point le païs. Toutes voies, pour les empeschemens
(1) La première phrase de cet alinéa a été reproduile dans le texle
autlicnliquc qui précède.
(1381.) CHARLES V. 477
qui survindrent en France , il n'y ala point à celle fois.
Item, en ce temps, le duc d*Anjou qui autrefois avoit eu
nouvelles que la royne Jehanne de Naples, laquelle n'avoit
aucuns enfans, le vouloit adopter en fils et faire son héritier
tant du royaume de Naples comme de la conté de Provence,
et ot encores nouvelles pour le temps, et vindrent par
devers luy certains messaiges de par elle pour celle cause :
et, pour ce, en ot pluseurs conseulx et délibéracions, tant
en la présence du roy comme eu son absence ; et finable-
ment, luy fu conseillié tant par les seigneurs de son sanc
comme par tous les saiges qui furent en son conseil qu'il
entreprist le voyage , à aler par devers ladite royne si
comme elle luy avoit fait assavoir. Si commença lors à faire
son ordenance pour y aler. Mais assés tost après, luy- vin-
drent nouvelles certaines que messire Charles de Duras,
aultrement nommé messire Charles de la Paix, nepveu de
ladite royne de Naples, estoit venu au royaume de Naples,
et avoit eu grant confort de ceux du païs et par espécial de
ceux de ladite ville de Naples. Et avoit prinse ladite royne
et emprisonnée, et aussi avoit prins en une bataille le mary
de ladite royne appelle messire Othes de Breswigh (1); et
s'estoit ledit messire Charles fait couronner en roy dudit
ix)yaume de Naples du consentement et volonté de Ber-
thelemi qui se portoit pour pape à Rome et se nommoit
Urbain. Et pour ces nouvelles , ledit duc d'Anjou rompit
l'entreprise qu'il avoit faite d'aler au païs. Et assés tost
après, pape Clément qui estoit en Avignon envoya certains
messages solempnels par devers ledit duc d'Anjou qui estoit
avec le roy en France, et luy fist requérir par sesdis mes-
saiges cornent il voulsist remettre sus son voyage et l'entre-
prendre, et il luy feroit grant aide. Si eust ledit duc d'Anjou
(1) Breswigh. Brunswick.
478 LES GRANDES CHRONIQUES.
advis et délibéracion avec le roy, avec les seigneurs de son
sanc qui estoient à la cour et avec pluseurs sages tant pré-
las comme autres sur ce qu'il avoit à faire de ce que le pape
luy avoit mandé (1).
(I) Le manuscrit 9G22 conclut par les mots : Et finablement qui dé-
voient être les premiers d'une antre phrase. Terminons de notre côté cette
édition par une chanson assez curieuse renfermée dans un manuscrit du
Fonds latin, coté n« 4641. -b, f» 150; elle est relative au jugement de
Hugues Aubriot. Cest l'anede ces pièces anciennes dans lesquelles chaque
stance finit par un proverl>e.
Cy s'ensuit un dit rimé quifu fait pour un prévost de Paris nommé Hugue*
Aubriot, lequel ot moult de fortunes en lajln de ses jours. Et de chascun
article (*) escrit est au derrain un vers qui fait un notable.
Hugue Aubriot bien me recors
Quant fus prévost premièrement,
Que J'ois à cris et à cors
Dire de ton avènement :
« Bien \iengne par qui hauUeraent
» Dés or Justice régnera ,
» Or est venu qui Caimera l »
iiOrs les drois garder tu juras
Du roy et d'université ,
Et puis après asséuras
Maintenir ceux de la cité.
Or n'as pas tenu vérité ;
Car chascun de toy se démenl«.
Trop tost se vente qui aulx plante.
Ce fu très bon commencement :
Se améft eusses prudence.
Ne t'y tenis pas ionguement
Par ta foie oultrecuidance
Qui ores te met en balance
De fenir ta vie à grant honte.
Cil prent mal coup qui trop hault monte.
Quant en hault degré te véis
De tout te voulus entremettre ,
Et trop d'ordenances féis
Sur femmes ('*) et gens saichans lelir«s.
Pour ce, en prison t'ont fait mètre
(*Mriic/#. Couplet. — Notabh, ProTerbe.
(* ) Sous la date de 1867, Aubriot aroit rendu de téTèrei ordonnance* coutre lei proctiluéet.
li/ei «voit proscrite» de la plupart de« ruea de Pari».
(1381.) CHARLES V. 470
Gome raison les y coDtraiDt.
Qui trop embrasse pou estrainu
Tant com le grant Gbarle a Ycscit
Tu t'es porté trop fièreroeol ,
En tous cas estoit ton escu ,
Or va maintenant aultrenient ;
Car par ton foi desToiement
Aucun ne t'aime né ne prise.
Tant va le pot à i'eau qu'il brise.
Par Paris aler ta sooloies
Sur mule et frison d'Ailemaigne ;
Gras coursiers, gros roussins avoies
Et tes sergens à la douzaine ;
Or n'y a nui qui ne se paine
Toy grever festes et dimenches :
Bon fait bas voler pour les branches.
Tu soûl oies emprisonner
1^8 gens, or et emprisonnés ;
Riens ne vouioies pardonner ;
Ne sçay se riens t'iert pardonnes*
De rigueur fus abandonnés
Contre chascun plus qu'à sa coulpe.
Bien dois avoir d'autel pain soupe.
Je vis ta chambre bien parée
De riches dras moult noblement'.
Et ta maison bien painturée
Et hauit et bas communelment ;
Mais tu es logiés autrement
Et as petite compaignie :
Hélas ! au dessoubs est qui prie,
Courouciés es de tes oiseaux
Qu'oir ne pues chanter, en caige ;
Mais bien pues faire les appeaulx
Pour chanter en tongéolaige;
Tu as perdu ton poil voiaige
Par trop estre à vent et à pluie.
Et dist-l'en : Beau chanter ennuyé.
Je ne voy par nulle manière
Goment tu puisses eschapper ;
Car cil qui puissance a plenière
Mieulx ne t'en pourroit destrappcr.
Bien a esté fait toy happer
Pour Justicier et mettre en cendre.
En la fin fault-il rendre ou pendre.
Tu t'es mellés en toute guise ,
Par ton barat particulier ,
De descort mettre par l'églyse
Encontre le bras séculier.
En mauvaislié es singulier
480 LES GRANDES CHRONIQUES.
De ton ▼entre nuls biens n'en vist ,
Tant gratu chievre que mal gist.
A Petit-Pont as ordené
Faire un chastelet fort et rude ;
Et aux Chartres les as donné
Les nonas des rues de l'Estude (*) ;
Tu y seras mis, bien le cuide;
Car chascun dist que bien avient,
Tant crit-Ven NoÙ qu'il vient.
Tu as fais mains faus Jugemens
Par ta pure forsennerye ,
Et si as mené proprement ,
Tout ton temps , de Néron la vie ,
Cressus es qui ne s'umiiie
Que fortune Jus abatti :
Médium tene beati.
Tu te plains de faulse hérésie
Qui est en loy très grant diffinroe ;
Tu es maislre de sodomie,
Si com dient homes et femmes ;
Tu as dampné de ceuli les âmes
Que tu as aux Juifs rendus :
Dignes es d'être ars ou pendus.
Et quant aucun te disoit : « Sire,
• De raison faites le contraire, »
Tu respondoies par grant ire :
« Or voe, or voe, laissiez -me faire ;
» Laissiez crier qui Touldra braire. •
Plus n'en vouloies escouter :
Mais seure chose est tout doubter.
Tu as fait le moine Yoler
Par force de tes grans richesses ;
Mais riens n'y vaut le flaiolcr
Ne te fie point en promesses;
Pour loy aidier ne t'esléesses ,
Savoir faut de toy n'auront cure :
Tant vault amour corne argent dure.
Bien l'a fait Turquain parcevoir
Ton bon amy espëcial ;
Par or as cuidié décevoir
El parvetir l'offlcial,
Mais le vaillant juge et loyal
L'a mis en prison sans poursuite.
Selon seigneur magnte duile. (**)
(*) Aux ekartft. Aux prisons. Aubriot app«loit lei priaoni daa» lesquelles il renfermoit les
éooliers eondamiiés /« Cto» BruMOu et la riM i<ii Fouam, du nom de deux fameux endroits do
pays Utin. — On reconnott ici dans le poète les rancunes d'un écolier de l'unircrtité.
fj Tel maître, tel ^•\ci.
(1381.) CHARLES V. 481
Je croy bien tu as ainsy fait
A tieulx qui n'en font pas semblant ,
AQn d'anéanlir ton lail;
Mais il n'en parlent qu'en tremblant ,
Et aucunes fois en emblant.
Car tel cuide abaissier sa honte
Ou vengier, il acroist et monte.
Avise se de Taultrui bien
As pensé, de le bientost rendre;
A ceux ne donnes pas tes biens
Qui cy ne te pevent deffendre;
Tes fais sont de si grant esclandre
Ne sçay cornent il en ira.
Mal acquis, mal départira.
Quant tu aloics par les rues.
Ne scay se t'en es advisés ,
Gbascun en disoit, neis tes drues (*) :
« Bien doit estre cil desprlsiés. »
Si es-lu ore et pou prisiés.
Et disoient aucuns souvent :
Petite pluye abat grant vent.
Laisses maisons, femmes, nepveus,
Et soies pour t'ame esveilliés,
De rendre à Dieu grâces et vous; .
Mieulx ne pues estre conseillions.
Je tien ton corpa pour essilliés .
Car cbascun le dit, bien y perl (**) :
Qui treslout convoite tout pert.
Je ne te veuil plus faire plait,
Aubriot , à Dieu te commant ;
De tes folies me desplait ,
Or en ira ne sçay coment.
L'en feroit bien un grant romant
De tes fais, mais cy je m'afln :
De bonne vie bonne fin, (***)
FIJK DES GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE.
(*) Vtit Ut irut». Même tel niaîtreMci.
(••) y ptri. Y paroît.
[*'*) Dugues Aubriot fat délÎTré Pannée suiranlepar les Parisiens, au milieu d^une émeute.
\\
CONUION DE niTËUR.
Ici s'arrêtent les gi^andes Chroniques de France dites de
Saint-Denis. Aucun manuscrit ancien ne joint au texte
pour ainsi dire sacramentel que Von vient de lire l'his-
toire des règnes de Louis XI , de Charles YII ou même de
Charles YI. D'ailleurs, les récits de Juvënal des Ursins, de
Jean Chartier et de l'auteur anonyme de la Chronique
Scandaleuse, vingt fois réimprimés , se trouvent dans tou-
tes les bonnes bibliothèques ; et les moyens d'exécution
dont nous pouvions disposer ne nous permettoient pas de
reproduire trois ouvrages que d'autres patiens éruditsavoient
déjà fait connoître.
Mais pour compléter l'édition des Grandes Chroniques de
Saint^Denis , il faudroit encore , et nous le sentons parfai-
tement, ajouter plusieurs dissertations et la Table raisonnée
des matières et aes noms de lieux et de personnes. Un bon
Index est le cachet d'une bonne édition, et si notre librairie
moderne se plaint tant du discrédit de ses publications,
on peut trouver la cause de ce fâcheux résultat dans le dé-
dain qu'elle professe généralement pour toutes les TabUs
de matières. Obligés aujourd'hui , pour des raisons qui ne
sauroient intéresser nos lecteurs , d'achever notre édition
et de nous en tenir au texte complet des Chroniques de Saint-
Denis , nous n'en prenons pas moins l'engagement de don-
ner bientôt , dans un volume supplémentaire , notre Table
raisonnée et plusieurs dissertations sur la réaction des
chroniques et sur l'autorité de leur témoignage. Avant de
publier cet appendice, nous espérons de la Critique litté-
raire des avis dont il nous sera permis de profiter. Heureux
si nous n'avons pas alors à relever un trop grand nombre
de ces inexactitudes dont l'attention la plus ardente et la
plus scrupuleuse ne préserve pas toujours !
Un autre devoir encore plus rigoureux , c'est l'hommage
de nos dernières lignes au nom de celui dont on n'a fait que
rendre la pensée et seconder les intentions en imprimant cet
ouvrage. Quand les Chroniques de Saint-Denis auront été
plus fréquemment consultées, on ne comprendra pas com-
ment il s'étoit écoulé tant de temps avant que l'on songeât
à les publier d'uwe îai^ow «lowsçwaJûle^mtelligible. Monsieur
CONCLUSION DE L'ËDITËUR. 4B3
le vicomte d'Yzarn-Freissinet a senti le premier qu'en es-
sayant de combler cette grande lacune historique, il ren-
droit service aux bonnes études et feroit acte d'un véritable
patriotisme C'est à lui que j'ai dû le bonbeur de consacrer
quatre années à cette édition et d'avoir été délivré des
obligations dispendieuses auxquelles elle soumettoit l'é-
diteur. Je ne doute pas que tous les amis de notre histoire
nationale ne s'associent à la juste reconnoissance que j'ai
vouée à M. de Freissinet, pour avoir fait exécuter un tra-
vail dont le gouvernement françois auroit dû prévenir de-
{»uis long-temps la pensée , et dont alors il auroit pu £acl-
ement charger un éditeur plus habile. On devine la récom-
pense que tous deux nous nous sommes promise à une épo-
que si défavorable aux publications sérieuses : en sacrifiant,
l'homme du monde son argent et l'homme de lettres son
temps, pour remettre en lumière celui de tous les monumens
'de notre histoire qui nous sembloit le plus recommandable ;
nous craignons seulement d'avoir eu trop bonne opinion de
ces mémorables Chroniques de Saint-Denisj et de nous être
trompés sur leur importance avec tous les contemporains de
saint Louis, de Charles Y et de Charles YII. C'est à ceux qui
les étudieront qu'il appartiendra de décider si nous avons
eu tort de craindre.
Yoici maintenant la liste de tous les manuscrits que nous
avons consultés ou dont nous avons eu quelque connois-
sance. Cette description , comme on le pense bien , ne sera
pas approfondie : mais ceux qui plus tard auront l'occasion
de voir d'autres leçons des mêmes chroniques pourront
néanmoins juger, d'après elle, de l'importance particulière
<le chacune de ces leçons. J'examine d'abord les volumes si-
gnalés par La Cume de Sainte-Palaye dans la fameuse Dis-
sertation sur. les Chroniques de Saint -Denis qu'il lut à
l'Académie des Belles-Lettres le 15 avril 1738. Je décris à
la suite les leçons qu'il n'avoit pas vues et dont je me suis
également servi.
MANUSCRITS INDIQUÉS PAR SAlNTE-PALAYE.
BIBLIOTHÈQUE DO BOI.
N"> 8298 ».
Un volume in-folio maxime, vélin, 2 colonnes, petites miniatures; écri-
ture de plus en plus élégante et correcte Jusqu'à la fin ; xy« siècle. Re-
lié en maroquin rouge aux armes de Golbert sur les plats.
Il provient de la bibliothèque de Colbert. Les premiers feuillets ont
été enlevés Jusqu'à la fin du treizième chapitre du premier livre (Voxei
484 CONCLUSION DE L'EDITEUR.
notre édition) : « Si se sonffry atant quant Tholome ot ce compte et
• fiie. Lemessaige Thierry qui bien et sagement ot entendu lexemple
• Tliolome retourna a son seigneur tout iuy compta par ordre ce quil
» ot oi compter quant Thierry entendi ceste exemple il demoura oe
• ne voult mie obéir au commandement lempereur en petit de temps
• après les princes ditalie le firent roy et seigneur du pays ainsi fu
• sauye Thierry par son bon amy. •
Miniatures en façon de camayeu assez curieuses : teite définitif
que nous avons suivi. — Le passage relatif k Tamour de Thibaut pour
Blanche (Vie de Saint-Louis, chap. xyii) forme Ici le chapitre xv
très abrégé. En somme, c*est l'un des manuscrits dont les variantes
ont le plus d'importance. Pour les derniers mots , il donne la bonne
leçon : « Et y mourut grant foison de leurs gens et de leurs chevaux. >
N» 8298 *.
Un volume in-folio maximo , vélin, 2 col., petites miniatures; bonne
écriture du xv* siècle. Relié en maroquin rouge, aux armes de Colbert
sur les plats ; provenant de la bibliothèque de Colbert.
« Cil qui ceste euvre commence a tous ceulx qui ceste histoire
• liront salut en nostre Seigneur pour que pluseurs grans se doub-
» toient de la généalogie des roy s de France de quel original lignée il
» sont descendus emprist ceste euvre a faire par le commandement
> de cel homme que il ne pot ne ne dut refuser mais pour ce que sa
• lecture et la simplesce de son engin, etc. •
Le passage de Thibaut est au chapitre xvii , et d'une façon régu-
lière. Gâte brûle pour Gaces Brûlés, Les derniers mots sont : « Et sen
• alerent aucuns et emmenèrent grant foison de biens. «
Transcription assez incorrecte.
N» 8299.
Un vol. in-folio maximo, vélin, deux colonnes, première partie du xiv*
siècle; relié en maroquin citron; provenant de l'ancienne bibliothèque
de Michel Lctellier, archevêque de Reims.
Rédaction du temps de Philippe de Valois. Elle s*arréte avec la fin
du règne de Philippe-le-Long en 1321 , mais elle ne donne la rédac-
tion définitive que jusqu'à la mort de Philippe -Auguste. A la fin du
règne de Saint-Louis , j*ai cité les variantes les plus importantes de
cette leçon dans laquelle on chercheroit vainement le passage relatif
aux amours de Thibaut.
Début : « Ci commence le prologue des croniques de tous les roy s
> de France crestiens et sarasins et toz leur fais. — Cils qui ceste
• œuvre commence. A tous ceulx qui ceste histoire liront : salut en
> nostre Seigneur.
» Pour ce que pluseurs gens doubtoient de la généalogie des roys de
» France de quel original et de quel lignée il sont descendu emprist-
' Il ceste œuvre a faire par le commandement de tel homme que il ne
• pot ne ne dut refuser en nule manière.
» Mais pour ce que sa letreure et simplesse de son enging ne souffist
» mie a traitier de œuvre de si haute hystoire, etc. »
Fin du règne de PVi\Vivv^-Vt-Loii%: « Et y flù occis H quens de Hère-
CONCLUSION DE L'EDITEUR. 486
» Tort. Et li quens de Lancloistre pris et pluseurs autres contes et
» barons. Li quens de Lancloistre ol copee la teste par jugement et
» tuit li autre pendu. Si que li roys n'avoit plus guerre fors que aus
* escos. »
On lit à la fin : «Ce livre fist faire le conte Daulphin frère au conte
> Camus (?). *
No» 8299 » , 8299».
Deux Yolumcs in-folio, vélin, lignes longues; commencement du XT«
siècle; provenant de la bibliothèque d'Etienne Baluze.
Rédaction définitive. Plusieurs cahiers de cet exemplaire ont été en-
levés y et entre autres tous ceux qui comprenoient les deux derniers
livres de la vie de Charlemagne et la première partie de celle de
]^ouis-le- Débonnaire Le deuxième volume s'arrête au 22« chapitre du
livre II du règne de Philippe- Auguste.
Début : « Cil qui ceste œuvre commença, a tous ceulx qui ceste
» histoire liront salut en nostre Seigneur. Pour ce que pluseurs gens
» se doubtoient de la généalogie des roys de France, de quel original
» et de quel lignie il sont descendus. Ëmprist ceste euvre a faire par
» le commandement de tel homme que il ne pot ne ne dut refuser.
* Mais pour ce que sa lettreure et la simplete de son engin ne souffist
» mie a traitier de euvre si haulte hystoire, etc. »
Fin : < Tant dura lassault le paleteiz et le lanceiz des engins que
» XV jours après furent les murs fraiz et craventes et le chastel pris.
» Mais au prendre ot grant pongneiz et fort la furent pris xxxvi
» chevaliers sans le nombre des sergens et des arbalestiers a ce siège
» furent mort quatre chevaliers. »
No 8500 » •.
Un volume in-folio, vélin, à deux colonnes; fin du xv« siècle ; relié en
maroquin rouge, aux armes de France sur les plats , provenant de Tan-
cienne bibliothèque de Colbert. Les écus qui entourent la miniature
placée au commencement annoncent que le volume a été exécuté pour la
librairie du roi de France.
Cette leçon est celle que nous voyons plusieurs fois désignée dans
les anciens catalogues sous le nom de Chroniques abrégées. Tout en
suivant en général la substance des Chroniques de Saint-Denis , elle
en supprime une partie, et quelquefois elle étend le récit ou le modifie.
C*est ainsi que pour le douzième siècle et le treizième, elle emprunte
beaucoup de circonstances nouvelles au précieux monument histori-
que publié dernièrement par mon frère , Louis Paris, bibliothécaire
de la ville de Reims , sous le nom de Chronique de Reims. Il sera
donc nécessaire de jeter les yeux sur les Chroniques abrégées quand
on voudra comparer tous les témoignages du même fait.
Pour le passage relatif à l'amour de Thibaut, les Chroniques abré-
gées qui l'ont admis ont même ajouté les lignes de la Chronique de
Reims contre lesquelles s'est tant élevé La Ravaillière dans son
édition des Chansons du roi de Navarre. Les voici : < Le conte envoya
» des plus grans hommes de son conseil pour requérir paix et amour.
» Quant la royne Blanche le sceut , si manda le roy de Navarre qu'il
» venist parler à elle et ellcluy feroit sa paix. Et il y vint «8^^% «»&>ye^
486 CONCLUSION DE L'ÉDITEUR.
• délaL Et ainsi comme il entra en la salle à Paris , il fu appareillié
» qui le fery d*an fromage en faisselle, par le conseil au conte d*Ar-
• tois qui onques ne Tayma. Et le roy de NaTarre s*en ala tous em-
» brouez devant la royne, et lui dist que ainsi ayoit esté atornez en
» son conduit. Quant la royne le vit si lai en pesa et commanda que
» cils fust pris qui ce avoit fait, etc. >
Je pense que les Chroniques abrégées ont été rédigées ayant la fin
du règne de Charles V ; on les aura poursuivies à mesure de la conti-
nuation de Touvrage original. *
Début : « Cy commancent les croniques des rois de France. — A
• tous ceulx qui ces présentes croniques ou histoires liront ou orront.
» Pourra apparoir la généalogie des roys de France. De quel lignée ils
• sont descendus selon les croniques de l'abbaye monseigneur Saint-
• Denis en France. Si peut chascnn savoir que ceste ciiose est moult
» honnorable et proufitable pour congnoistre aux roys et aux princes
• -qui ont terres a gouverner, etc. *
Fin : « Et scn alerent aucuns et en emmenèrent grant foison de
» biens. >
N« 8501.
Un volume io-folio , vélin , à deux colonnes, jolies mintatores; miliea
du xv« siècle; relié en maroquin rouge, aux armes de France.
Bel et bon exemplaire de la rédaction définitive. — GatebruUe, dans
le chapitre du comte de Champagne.
Début : « Celui qui ceste euvre commence. A tous ceulx qui ceste
> histoire liront. Salut en nostre Seigneur. Pour ce que pluseurs
» grans se doubtoient de la généalogie des roys de France , de quel
» original et de quelle lignie ilz sont descendus emprist ceste euvre a
V Taire par le commandement de tel homme que il ne pot ne ne dut
• ref\jser. Mais pour ce que la lecture et sa simplesce de son engin ne
» souffist mie a traitier de œuvre de si haulte histoire, etc. »
Fin : « Et y mourut grant foison de leurs gens et de leurs chevaulx
> et sen alerent aucuns et emmenèrent grant foison de. *
No 8505.
Un volume in-folio, vélin, à deux colonnes, très-jolies miniatures, vi-
gnettes et ioUiales; écriture du milieu du xv« siècle; relié en veau
fauve.
Les écus peints dans les vignettes sont tantét celui de France, tan-
tôt celui d'une famille que je n'ai pu reconnottre. H est d^argent à
l'hermine, fouine ou belette de sable, accompagnée de trois couronoes
de sinople, 2 et 1.
Ce volume contient une seconde leçon des Chroniques abrégées ^ en
tout semblable à celle du n. S300 '* ^* que nous avons décrite.
No 8505 ».
Un volume in-fol. maximo , vélin , trois colonnes, très-nombreuses
miniatures ; xv« siècle ; relié en maroquin rouge , aux armes et au
chiffre de J. Auguste de Thou sur les plats. Provenant de Tancienne
bjbliolhèque do Co\b<ir\.
CONCLUSION DE L'ÉDITEUR. 487
Il est surprenant que Timmortel de Thou, duquel ce Tolume a appar-
tenu et qui Ta fait magnifiquement relier , ait laissé subsister sur le
dos de la reliure le titre erroné de Hisi. de la guerre seàncte.
Ce bel exemplaire ne contient que la première partie de la rédaction
définitive, jusqu'à la mort de Philippe- Auguste. Le reste, jusqu'à celle
de Ptiilippe le-Hardi , est emprunté à Guillaume de Nangis, et à ses
continuations. Le chapitre des amours du comte de Champagne ne s'y
trouve pas.
Début : « Cyl qui ceste oevre commance a tous ceulx qui ceste
» ystoire liront salut a noustre Seigneur. Pour ce que pluseurs doub-
» toient de la geneologie des roys de France de quel original et de
» quel lignée ils sont descendus emprist-il ceste œuvre a faire par le
» commandement de tel liome que il ne pot ny ne dut refuser. Mais
> pour ce que sa lectreure et la simploce de son engin ne souffit mie a
» traitier de œvre de si haulte ystoire. >
Fin : « Pour ceste chose furent mehues pluseurs questions a Paris
« entre les maistres de théologie savoir mon si le roy povolt donner ne
>• octroier le cuer de son père sans la dispensacion du souverain
» evesque. Ci fault listoire du bon roy Phelippe-le-Hardi. »
No» 8504, 8505.
Deux volumes in-folio, papier, deux colonnes ; fin du xv« siècle ; re-
liés en maroquin rouge, aux armes de France sur les plats.
Cette leçon est fort mauvaise. Le copiste était un fripon qui s'est
contenté de mettre de l'exactitude dans la transcription des tètes de
chapitre, se réservant d en abréger scandaleusement la substance. On
voit qu'il avoit sous les yeux un exemplaire de la rédaction définitive
et qu'il ne l'a tronquée que pour rendre sa besogne plus facile. Le ré-
cit est continué d'après Juvénal des Ursins jusqu'à l'année 1458. En
finissant, il a bien voulu nous faire connoltre son nom dans les lignes
suivantes : « Ces chroniques ont esté escriptes de la main de Nahei
» Reituag (Jehan Gautier) pour maistre Jehan Blondeau , praticien,
» en la court de parlement. £t contiennent deux voulûmes, lequel
» Blondeau les vendra à qui vouldra bailler argent content paix et
> accord, ainsi que en tel cas appartient. »
No» 8505 », 8505*.
Deux volumes in-foUo, vélin , deux colonnes , minlalures , vignettes et
initiales ; écriture du commencement du xv« siècle ; reliés en maroquin
rouge, aux armes de Golbert sur les plats. Provenant de l'ancienne bibl.
de Colbert.
Cet exemplaire offre le texte définitif. Il est d'une bonne écriture
et d'une assez rigoureuse correction. Il ne contient pas le dernier
chapitre du pillage de la Juiverie.
Début : < Cil qui ceste œuvre commence a toux ceulx qui ceste bis-
- toire liront salut en Nostre-Seigneur pour ce que plusieurs gens
» se doubtoient de la généalogie des roys de France de quel original
• et de quel lignie ils sont descendus emprist cette œuvre afaire par
» le commandement de tel homme que il ne le pot ne n« deut reffu-
« ser mais pour ce que sa lecture et la simplesce de 6on engin ne
» souffist pas atraittier de une si haulte histoire... >
488 CONCLUSION DE L'EDITEUR.
Fin : « Fut advise pour tenir lesdis ducs en unité t et par censé-
» quent le royaume de France , qu*il estoit expédient que le roy qui
> encore ne aToit accompli son .xu. an si feust sacrez et couron-
» nez et receust ses liommages, et feust tout le royaume gouverne par
» ly et en son nom lequel adyis fut raporte aux dis ducs lesqaielx
> le consentirent et orent agréable. >
Le chapitre du comte de Navarre s*y trouve avec le nom de Grate-
brûle,
N» 8505 ». ».
Je n*ai pu consulter pendant le cours de mon travail ce Tolame
dont Sainte-Palaye a recommandé l'exactitude et la bonne transcrip-
tion. L'illustre M. Daunou s'en servoit alors pour établir la partie
du texte des Chroniques de Saint-Denis qui correspond aux règnes de
saint Louis et de Philippe-le-Hardl. Cette pactie doit être imprimée
dans le xx« volume des historiens de France, actuellement sous presse.
On sait que les Académiciens chargés de continuer ce grand ouvrage
sont MM. Daunou et Naudet.
N«- 8506 , 8307, 8308 , 8509, 8310.
Cinq volumes in-folio, vélin, à deux colonnes, miniatures, vignettes et
initiales ; écrits au milieu du xv« siècle ; reliés en maroquin rouge , aux
armes de Béthune sur les plats. Provenant de l'ancienne bibliothèque de
Béihune.
Cet exemplaire est d'une belle écriture ; mais la transcription en
est peu correcte. Le copiste se soucioit peu de reproduire tous les
membres de chaque phrase et de lire ce qu'il copiolt.
Début : « Cil qui cesle euvre commence a tous ceuls qui ceste bys-
• toire liront salut en Nostre-Seigneur. Pour ce que plusieurs gens
» se doubtoient de la généalogie des roys de France de quel original et
> de quel lignie ils sont descendus emprist ceste euTre a faire par le
• commandement de tel homme quMI ne le pot ne ne dut refuser.
• Mais pour ce que sa Icctreure et sa simplesce de son engin ne sonf-
9 fist mi a traictier de euvre si haulle hystoire, etc. »
Fin : « Et y morut grant foison de leurs gens et de leurs chevaux.
Et sen alerent aucuns et emmenèrent grant foison de. »
Le chapitre des amours de Thibaut s'y trouve avec le nom de Gas-
tebrule.
No 8511.
Sainte-Palaye s'est trompé quand il a vu dans ce manuscrit une leçon
des Chroniques de Saint-Denis, C'est un volume dépareillé d'un traité
adressé au duc Charles-le-Téméraire, et renfermant des exemples de
magnanimité.
FONDS DE SAINT-GERMAIN.
N» 87. (Ane. n« ,142 et 145.)
cn^eaÛ ^sur" bofs!"'^**"'"' ^^^^^'' * ^^""^ colonnes; fia du xv siècle ; reliés
définUUif n.?!^-''® est assez peu correct et ne poursuit la transcription
CONCLUSION DE L'EDITEUR. 489
cun des autres rois est raconté d*une manière très-sommaire et d'ail-
leurs entièrement étrangère au texte des Chroniques de Saint^Denis.
Ce point d*arrét , le même que dans le n^ 8299 , justifie la conjecture
que nous avons émise plusieurs fois sur les différens rédacteurs de
Touvrage entier. Sous le règne de Philippe-le-Hardi fût acheyée la
première partie jusqu'à Philippe -Auguste : la continuation, qui em-
brassoit les règnes de Louis VIII , saint Louis , Philippe 111 . Phi-
lippe IV , Louis X , Philippe -le-Long , Charles-le-Bel et Philippe de
Valois , n'a pas été connue ou du moins reproduite dans les volumes %
que nous mentionnons.
Début : « Cy commancent les Croniques de France faites et ei-
>* traictes du propre original. Lequel est en leglise de monseigneur
» Saint-Denis de France lez Paris. Et premier sensuit le prologue.
» Celluy qui ceste œuvre commence a tous ceulx qui ceste ystoire
» liront salut a nostre Seigneur. Pource que pluseurs gens debve-
» roient désirer de savoir de la généalogie et de quel original et de
* quelle lignée sont yssus les roys de France enprint il ceste œuvre a
» faire par le commandement de tel homme qui ne peut ne ne deust
> refuser. Mais pour ce que sa lectreure et la simplete de son engin
» ne suffîst pas a tralctier donneur de si haulte ystoire» etc. »
Fin de la vie de Philippe- Auguste : « Si establit xx moines prostrés
>* en labbaie de Saint-Denis en France par dessus le nombre qui devant
» y estoit qui sont tenus a chanter pour lame de luy mort fut en Tan
» de lincarnacion de Notre Seigneur Jhesucrist m. ce. xxiiii de son
» eage lviii et de son règne xliii. »
N« 91. (Ane. n» 151.)
Sainte-Palaye n'auroit pas dû citer ce volume parmi les textes des
Chroniques de Saint-Denis. Le récit ne commence que long-temps
après le point où elles se sont arrêtées, c'est-à-dire à la vie de Char-
les VIT. 11 est vrai que Sainte-Palaye confond avec nos chroniques lo
travail de Juvenal des Ursins, celui de Jean Chartier et même celui
de l'auteur de la Chronique Scandaleuse, Mais Sainte-Palaye s*est
trompé.
No 965. (Ane. n*» 1462.)
Le même savant a recommandé vivement la correction et la beauté âm
cette leçon. Je n'ai pu la consulter, M. Daunou l'ayant entre les mains
dans l'intention de s'en servir pour établir le texte de la vie de saint
Louis et de celle de Philippe-le-Hardi.
N« 965. (Ane. n» 1464.)
Un volume in-4o, papier entremêlé de vélin; commencement du xv«
siècle; relié en basane blanche sur bois.
Cet exemplaire, qui avoit appartenu à Pierre Pithou, présente un
fort bon texte. Il est malheureusement très - incomplet, puisque le
volume commence avec les derniers mots du douzième chapitre du
2« livre de Philippe- Auguste.
Début :
« cuer et les occislrent en fuiant.
4i)0 CONCLUSION DE LȃDITEUB.
» Le XIII , comment le roy chaca le roy Richart qui avoU assis
• arcbes et comment il vint a lui et lui fist hommaige de la duchie de
>* Nonnendie.
• En lan de lincarnacion mil c. iiiixxt ou mois de juillet rompi le
» roy Rictiart les trières que il avoit au roy Phelippe. Si fut lors la
• guerre recommencée de nouvel. >
Fin : « Et y monit grant foison de leurs gens et de leurs cheraui, et
" scn alerent aucuns et emmenèrent grant foison de prisonniers. »
AUTRES MANUSCRITS CONSULTÉS POUR LE TEXTE
DE CETTE ÉDITION.
N« «746 A.
Uo Tolume ia fol. maximo, vélin, à deux colonnei, miniatures et ini-
tiales; commencement du xv« siècle; relié en maroquin rouge, aux ar-
mes de France sur les plais.
J*ai décrit amplement ce volume dans le tome 1*' des Manuscrits
François de la Bibliothèque du Roi. Je dois me contenter ici de dire
que la transcription est digne pour son exactitude de la beauté de l'exé-
cution. Le texte ne donne pas le dernier chapitre du pillage des Juifi.
Au chapitre du comte de Champagne, il porte la leçon de Gatelbrule,
Plusieurs feuillets ont été enlevés, entre autres celui qui contenoit It
tin du règne de Philippe de Valois.
Début : « Cil qui ceste œuvre commence a tons ceulx qui ceste
> histoire liront salut en nostre Seigneur pour ce que pluseurs grans
» se doubtotent de la généalogie des roys de France de quel original
» et de quelle lignée ilz sont descendus emprist ceste euvre a faire parle
» commandement de cel homme que il ne pot ne ne dut reffuser. Mais
» pource que sa lecture et la simplesce de son engin ne souffist mie a
» traittier de si haulte histoire.... »
Fin : « Si feust sacrez et couronnez et receut ses hommages et
» feust tout le royaume gouvernez par lui et en son nom lequel advis
* fu rapporte aux diz ducs lesquelz le consentirent et orent agréable. >
No S500.
Un volume In-folio, vélin, deux colonnes , petites miniatures en façon
de. camayeu ; xv« siècle ; relié en maroquin rouge, aux armes de France
sur les plats.
Bonne leçon du texte définitif. Les amours de Thibaut s'y trouvent
correctement, avec le nom de Gatesbrulés.
Début : « Cil qui ceste œuvre commence a tous ceulx qui cette hys-
« toire liront salui en nostre Seigneur pour ce que pluseurs gens se
» doubloient de la généalogie des roys de France de quel original et de
» quelle lignie ilz sont descendus emprinst ceste œvre a faire par le
» commandement de tel homme que il ne pot ne ne deubt refuser.
« Mais pour ce que sa lecture et sa simplece de son engin ne souflfist
» mie de traitier de œuvre de si haulle hystoire, etc. »
Fin : « Et sen alerent aucuns et emmenèrent grant foison de leurs
» biens. »
CONCLUSION DE l/EDITEUR. 491
N° 8502
Un volume in-folio magno, vélin, à deux colonnes, miniatures, vignet-
tes et initiales ; fin duxiv« siècle ; relié en maroquin citron, aux armes de
France sur les plats.
Exemplaire dont j'ai fréquemment cité les variantes sous la désigna-
tion de Manuscrit du duc de Berry, En effet, il porte à la fin la signa-
ture de Jean, duc de Berry, prince qui devra sa renommée à la passion
qu'il montra toute sa vie pour les beaux livres et pour les objets d*art de
tous les genres. Ce volume étoit digne de figurer parmi les meilleurs de la
librairie du frère de Charles V , soit pour la perfection de la calligra-
phie, soit pour l'intelligente exactitude de la transcription. Après le
manuscrit de Charles V , n» 8595, c'est, à mon avis, le meilleur guide
que Ton pourroit suivre.
Début : « Ce sont les Croniques de France selon ce quelles sont
» composées en leglise Saint- Denis en France.
» Cilz qui eeste œuvre commence a tous ceulx qui ceste histoire
» liront salut en nostre Seigneur. Pour ce que pluseurs gens doub-
» toient de la généalogie des roi& de France de quel original et de
>* quel lignie ilz sont descendus emprist il ceste œuvre a faire par le
» commandement de tel homme que il ne pot ne ne dubt refuser.
» Mais pour ce que sa lettreure et la simplesce de son engin ne souf-
» fist pas a trailier de œuvre de si haulte histoire, etc. >*
Au chapitre des amours du comte de Champagne, il porte la leçon
commune Gatebrule,
Fin : « Et y morut grant foison de leur gens et de leurs che-
» vaulx. Et sen alerent aucuns et en menèrent grant foison de
» biens. »
Ane. fonds, n« 8395.
Un volume in-folio parvo, vélin, à deux colonnes, roiniatores , vignet-
tes et initiales ; fin du xiv« siècle ; relié, sous le règne de Louis XIV, en
maroquin rouge , aux armes de France sur les plats , aux fleurs-de-lys
sans nombre sur le dos et sur les marges.
Cet exemplaire, sans aucune espèce de contredit, offre de toutes les
leçons la plus belle, la plus complète, la plus rigoureusement correcte.
Exécuté pour la plus grande partie sous les yeux de Charles Y, par
son plus habile calligraphe, Jean du Trévoux, et destiné à faire auto-
rité dans toutes les circonstances, augmenté d'un assez grand nombre
de pièces officielles et de quelques notes marginales^dans lesquelles on
peut reconnoUre l'écriture du sage roi lui-même, il est malaisé de com-
prendre comment il a jusqu'à présent échappé à l'attention d'ailleurs
si scrupuleuse de tous les illustres critiques qui se sont occupés de l'an-
cienne langue françoise , de l'ancienne histoire de France et en parti-
culier du monument capital de cette Histoire, \es Chroniques de Sainte
Denis, Dans la Bibliothèque du roi où sans doute on le conserve depuis
le règne de Charles VI, il semble avoir toujours occupé Tune des places
les plus apparentes ; le relieur du xyii* siècle a écrit en beaux carac-
tères sur le dos : Clwoniques de Saint-Denis jusque à Charles V : mais
tout cela n'avoit pu jusqu'à présent le garantir de l'oubli le plus com-
plet.
492 CONCI.USION DE L'ÉDITEUR.
C'est principalement sur cet te précieuse leçon que j*ai établi le texte de
mon édition : c'est elle que j*ai d'abord fait exactement transcrire et dans
laquelle Je n'ai guères changé que les mots obscurs ou yieillis que d'au-
tres leçons me présenloient plus intelligibles ou plus corrects. J'ai
fréquemment cité dans mes notes ses variantes les plus heureuses ,
sans négliger de tenir compte des différences plausibles que je remar-
quots dans les autres leçons. Et maintenant, si l'on prend de ces éloges
une occasion de me biàmer de n'avoir pas rigoureusement suivi la lettre du
Msc. 8395, à l'exclusion de tous les autres, je répondrai que nul manus-
crit, tel excellent qu'il soit, n'est exempt de lacunes, de légères bévues,
d'erreurs palpables. Quand on a le malheur de n'avoir qu'une leçon
d'un texte ancien. Il faut bien le livrer à l'impression avec toutes les
fautes de cette leçon, sauf à tenter dans les notes des corrections plus
ou moins vraisemblables ; mais en présence de quarante leçons des Chro-
niques de Saint-Denis, k la suite de trois éditions gothiques, devois-je
préférer le travail le plus facile, c'est-i-dire la reproduction rigoureuse
d'un seul texte? Je ne le crois pas : j'ai cru mieux faire en établissant
ma leçon sur la base constante d'une ancienne transcription, mais en
préférant toujours le sens qui me paroissoit le mieux autorisé.
Le manuscrit 8595 comprend 493 feuillets écrits, et de plus un grand
nombre de feuillets rayés laissés en blanc, sur lesquels on n'auroit pas
manqué de transcrire l'histoire du régne de Charles VI, si celte his-
toire eût pu continuer les Chroniques de Saint- Denis, Mais le second
copiste (car le volume révèle deux calligraphes ) n'a pas même in-
séré la fin du règne de Charles V, soit qu'elle ne fût pas encore rédi-
gée , soit plutôt parce que le temps d'achever sa copie lui aura man-
qué. Il s'est arrêté vers la fin du centième chapitre.
Autrefois, le volume dut en former deux : le premier compre-
nant toutes les chroniques jusqu'à la mort de Louis VIII ; le second
s'arrétant au point du règne de Charles V que nous venons d'indiquer.
Ce qui prouve cette division primitive, c'est d'abord deux feuilles de
garde placées immédiatement avant le règne de saint Louis, puis la
grande miniature qui précède également le premier prologue et
les premières lignes du régne de saint Louis. Un mot sur ces deux
ornemens capitaux : le premier représenté le sacre d'un jeune prince,
suivant toutes les probabilités Charles VI. Il a été joint à notre vo-
lume quand il s'est agi de le relier, car le demi-feuillet qui le repré-
sente est collé comme carton, au premier feuillet suivant; ajoutons que
le style remarquable de cette miniature diffère beaucoup de celui de
toutes les autres.
Le frontispice du second tome contraste moins, il faut l'avouer, avec
le style des miniatures suivantes ; mais le point d'écriture de la table
commencée sur le verso de ce frontispice, accuse évidemment sinon
une autre main du moins une transcription postérieure. Cest donc
également un carton, et c'est, pour l'écriture, le premier que j'aie re-
marqué dans le volume.
Le deuxième carton , quant à l'écriture, comprend les feuillets 290,
291 et 292. Charles V le fit faire pour substituer au texte des leçons
précédentes « La teneur de la charte de renonciation au duché de Nor-
» mendie faite par le roi d'Angleterre. » Dans la miniature placée en
(été de cette chane, ou \o\t le roi d'Angleterre fléchissant le genou
CONCLUSION DE L'EDITEUR. Am
devant saint Louis, et je ne puis m'empécher de croire que Ciiarles V
tenoit beaucoup au sujet de cette miniature.
Le troisième carton est au f « 353 ; il a été fait pour substituer au
récit des leçons ordinaires une autre exposé plus incontestable des
droits de Philippe de Valois. J*ai donné dans les additions au règne
de ce prince la variante de ces précédentes leçons, et l'on y verra la
cause de l'importance que Charles V altachoit ici i un changement
de rédaction.
J*ai parlé du quatrième carton, comprenant les f«* 357 et 358, dans
la première note du septième chapitre de Philippe de Valois. J'ajou-
terai à ce que j'en ai dil qu'il offre deux miniatures, toutes deux
représentant le roi d'Angleterre à genoux devant le roi de France de-
bout.
Avec le f» 385, s'arrête la première transcription qui est certaine-
ment de Henry du Trévoux : les comparaisons que j*ai pu faire d'au-
tres manuscrits signés par cet habile calligraphe ne permettent pas
d*en douter. Il se pourroit que les folios suivans eussent encore été
remplis par lui, mais alors il auroit fait ce travail quelques années
plus lard et quand sa main avoit perdu quelque chose de sa fermeté ,
de son élégance. Au folio 388 finit la vie de Philippe de Valois
avec le mot Amen ; mot remarquable qui peut servir à prouver que les
Chroniques de Saint-Denis s'arrêtèrent long-temps avec le règne de ce
prince. Une seconde induction peut être fournie par le changement
d'écriture, à compter du folio 386 de notre manuscrit. Si les trois feuil-
lets suivans ne sont plus de la main ancienne d'Henry de Trévoux, on
peut croire que celui-ci avoit mis à la fin de cette vie de Philippe de
Valois quelques rubriques qui ne convenoient plus à la continua-
tion; en conséquence on aura remplacé le cahier de huit feuillets
qui con tenoit la fin de sa transcription, par un nouveau cahier que
l'on termina par la table et les premiers chapitres du règne du roi
Jean. Et si Von en veut une preuve avérée, c'est une lacune qui se
trouve dans la dernière colonne du dernier feuillet de ce cahier
( fo 393 ), lacune qui annonce que le nouveau scribe n'a pu retomber
juste, comme dans la transcription précédente, avec le texte du cahier
suivant. Ainsi, de cette nouvelle écriture avant la fin du règne de Phi-
lippe de Valois, on ne conclura pas que cette fin est l'œuvre d'une ré-
daction moins ancienne ; cette nouvelle rédaction commencera toujours
avec le roi Jean.
C'est dans les dissertations sur les Chroniques de Saint-Denis, qu'il
conviendra de faire la part qui revient à chacun des rédacteurs. Il
doit suffire ici de remarquer que la table placée en tête du règne de
Jean se poursuit jusqu'à l'indication du 44« chapitre du règne de
Charles V. La matière de cette table appartient donc à un seul et
même écrivain ; puis, à compter de là, tout donne à croire que les cha-
pitres furent rédigés à mesure des événemens.
Il me reste à dire un mot de la bande tricolore qui entoure
chacune des nombreuses miniatures de ce volume. Elle a déjà donné
grande matière à conjectures ; j'ai moi-même exprimé dans V Histoire
des Manuscrits François la surprise que j'éprouvois en la voyant dans
un si grand nombre de volumes exécutés pour Charles V. Je pense
aujourd'hui que c'est uniquement l'effet arbitraire du goût d'un enlu-
494 CONCLUSION DE L'EDITEUR.
mineur curieux de mieux faire ressortir Téclat de ses couleurs.
J'appuie cette opinion sur l'examen d*un grand nombre de manuscrits
dans lesquels on reconnott l'écu du chancelier Pierre d'Orgemont. Or.
cet écui certainement dessiné et colorié par renluraineur de Char-
les V» est toujours entouré de la même auréole tricohve : ce que Tar-
tiste aurolt évité , si Ton avoit attaché quelque sens à ce cadre. Du
reste, on ne peut nier que cet artifice ne donne plus d'éclat aux sujets
enluminés.
N« 8396.
Un Toluroe iD-folio roediocri, vélin, à deux colonnes, miniatures ; xiv
siècle ; relié en veau fauve.
Bonne leçon de la première partie des chroniques , s^arrètant à la
mort de Philippe-Auguste.
Début : « Cil qui ceste ouvre commence. A tous ceulx qui ceste his-
» toire liront salut en Nostre • Seigneur Jhesu-Crist. Pour ce que
» pluseurs gens doubtoient de la généalogie des roys de France de
> quel original et de quelle lignie ils sont descendus emprist il ceste
» euvre a faire pour le commandement de tel homme que il ne pot ne
)* ne dot reffuser. Mais pour ce que sa letlreure et la simplecede son
> engin ne souffist pas a traittier d^euvre de si hauUe histoire, etc. »
Fin : « Mort fu en lan fie lincarnaclon nostre Seigneur m. ce. xxiu
» de son aage Lvni, et de son règne xuii. »
No» 9615», 9615», 9615*.
Trois volumes io-4«, papier, à lignes longues ; fin du xv* siècle ; reliés
en veau fauve, et provenant de Fancienne bibliothèque du présideot du
Mesmes.
Exemplaire complet et d'une transcription fort Incorrecte. Le pre-
mier volume s'arrête avec Louls-le-Débonnaire ; le second à Philippe-
le-Bel, et le dernier avec le texte que nous avons suivi. Le chapitre
des amours du comte Thibaud porte au lieu de Gaces Brute le nom ri-
dicule de Jobelibride.
Début : « Le proesme de lauteur qui translate les Crooiques de
» France de latin en françois.
» Celui qui ceste œuvre commence a tous ceulx qui ceste histoire
» liront salut a nostre Seigneur. Pour ce que pluseurs grans se doub-
M toient de la généalogie des roys de France» de quel originel et de
» quelle lignie ilz sont descendus, emprist ceste oeuvre a faire par le
» commandement de tel homme que il ne pot ne ne dot refuser ; mais
> pource que sa lecture et sa simplesce de son engin ne souffist mie a
> traictier de œuvre de si haulte histoire. »
Fin : « Et y mourut grant foison de leurs gens et de leurs chevaulx,
» et sen alerent aucuns et emmenèrent grant foison de priosonniers. •
N° 9615 •.
Un volume in-4o, papier, lignes longues ; fin du xv* siècle ; demi-re-
Iturc, au chiffre de Louis-Philippe sur le dos ; provenant de l'ancienne bi-
bliothèque de Baluze.
Premier volume d*un exemplaire incomplet. Le récit est poursuivi
Jusqu'à U fin du rè^ue ^e V.o>(% le- ieune.
CONCLUSION DE L'ÉDITEUR. 495
Début : « Cy commance le prologue des Croniques de France. Cil
» qui ceste œuvre commaoce. A tous ceulx qui ceste histoire lyront
» salut en nostre Seigneur. Pour ce que plusieurs grans se doubloient
» de la généalogie des roys de France, de quel original et de quelle
» lignée ilz sont descendus, emprist ceste œuvre a ftiire par le com-
» mandement de celuy homme que il ne put ne ne dut refuser. Mais
» pour ce que sa lecture et la simplesce de son engin ne souffist mie
» a traictier œuvre de si haulte histoire, e(c. »
Fin : « De cestui Phelîpe désormais parlera lystoire. Et si neutre-
» laissera pas lystoire a parler du père jusques a ce point quil tres-
» passa de ce siècle. Car puis que lenfant Phelipe fu ne régna il Ion-
» guement... »
N" 9615 '^ "*, 9615 » «.
Deux volumes !d-4o, papier vélin ; xv« siècle ; relié en basane blanche;
provenant de la bibliothèque de Coibert.
Cet exemplaire d'une bonne transcription est incomplet. Il faudroit
un troisième volume, le deuxième ne poursuivant le récit que jusqu'au
quatorzième chapitre de la vie de Charles-le-BeL II porte au chapitre
du comte de Navarre le nom : Gastebrule,
Début : ( Le prologue manque. ) « Le premier chappitre parle
» comment les François sont descendus de Troie la grant.
» Quatre cens et quatre ans avant que Homme fust fondée régna
» Priant en Troie la grant. Il envoya Paris laisne de ses filz en Grèce
» pour ravir la royne Helaine la femme au roy Menelaux , pour soy
» vengier dune honte que les Greux lui avoieot faitte. Les Gri-
» gois etc. »
Fin : « Mais nostre sire qui mue les cuers des hommes si comoae
» il veult et en qui puissance sont non pas seulement les roys mais
» les royaumes et toutes choses... »
N» 9625 ».
Un volume in-4«, papier; à lignes longues; fin du xv« siècle ; relié en
veau racine ; provenant de l'ancienne bibliothèque de Baluze.
Ce manuscrit est i'avant-dernier volume d'un exemplaire dépareillé.
Il commence au milieu de la vie de saint Louis et s'arrête après la
mort du roi Jean. Il est transcrit avec beaucoup de négligence.
Début : ( Voy. chap. lxxiii de Saint Loys dans notre édition. )
« Coment le roy amanda lestât de son royaume. Apres ce que le roy
» fut retournes en France il se contint dévotement envers nostre sire
» et fut droicturier a ses subgies. Si regarda que cestoit bonne chose
» damender lestât de son royaume, etc. »
Fin : ( Voyez dans notre édition la fin du roi Jean. ) « Mais le roy
» de France avoit en sa main pour ce que le roy de Navarre sestolt
» rendu son ennemi. Et par ce le dit messire Bertran laissa ledit captai
* au roy de France lequel le fist mener en prison ou marchie de
» Meaulx. »
N« 9628.
Un volume in-4o, papier, à lignes longues; xv* siècle ; demi-reliure.
Premier volume d'un exemplaire dépareillé. Il finit avec Thistoire de
Charlemagne. Transcription très-incorrecte.
4% CONGLUSIOIN DE L'EDITEUR.
Début : « Gelluy qui ceste œuvre commence. A tous ceulx qui cesle
» ystoire lyront. Salut ennostre Seigneur. Pour ce que pleusieurs gens
> deTroyent désirer de saToir de la généalogie et de quel original et de
* quelle lignie sont yssus les roys de France en prist il ceste œuvre a
» faire par le commandement de tel homme quil ne peut ne ne dust
» refTuser. Mais pour ce que la lecteure et la simplesse de son engin ne
> souflBt pas a tractier donneur de si hault ystoire, etc. *
Fin : « Et ceuli qui des païens le garderont et deffendront desser-
* viront la joye de paradis par les mérites monseigneur saint-Jacque.
>* A laquelle nous doint tous parvenir par la prière monseigneur saint
» Jaque. Le roy de paradis qui vit et règne en Trinité parfaite. Par
>* tous les siècles des siècles. Amen. »
Cet exemplaire a été transcrit en 1460 par Pierre de Taise, qui a
mis à la fin sa signature.
N» 9629.
Un volume in 4o, papier, à lignes longues ; xvi* siècle ; relié en maru-
quio rouge , aux armes de France sur les plats.
Volume dépareillé et dépourvu de toute autorité , en raison de la
date récente de la transcription. 11 commence au règne de Charlemagne
et se termine avec celui de Henri I.
No 9650.
Un volume in-4«, papier, lignes longues i xv« siècle ; couvert en par-
cliemin.
Ce manuscrit renferme une chronique toute différente de celle
de Saint-Denis. 11 auroit même une grande importance si la bi-
bliothèque du roy ne possédoit pas du même récit deux antres ma-
nuscrits plus anciens, savoir le n9 98. **, Supplément françois, et 530
du même fonds que j'ai souvent eu l'occasion de citer, pour les règnes
de Jean et de Charles Y. Mais le n» 9650 est particulièrement recom-
niandable pour le récit du voyage de l'empereur Charles IV en France,
lien donne tous les détails moins correctement, il est vrai, mais
aussi longuement que le beau manuscrit 8395. A la suite est égale-
ment la déposition de Jacques de Rue, mais fort écourtée. Le volume
se termine par un morceau étranger à nos chroniques : « l'Avis
» bailUépar l'Université de Paris au roy sur le débat des papes. »
No* 9649 , 9650 , 9651 , 9652 , 9655.
Cinq volumes in-4o, papier, à lignes longues ; fin du xv« siècle ; reliés
en maroquin rouge , aux armes de Bélhune sur les plats.
Cet exemplaire ne contient que la seconde partie des Chroniques de
Samt'^Denii , à partir du règne de Saint-Louis. C'est la rédaction dé-
finitive : mais comme le relieur de la bibliothèque de Philippe de
Béthune , au lieu de tracer sur le dos le titre général de Chroniques
de Saint-Denis f s'est contenté , pour chaque volume, d'un titre spé-
cial ; au premier : Les fais du bon roy Saint • Louys ; au second :
Les Chroniques de Philippe-le-Bel ; au troisième : Histoire des roys Phi-
lippe-le-Bel, Char tes-te- Bel et Philippe de Valois; au quatrième : Les
fais du roy Jean et du roy Philippe de Valois ; au cinquième enfin : Les
Chroniques des roys Charles Y et de Madame ; il en est résulté chex
CONCLUSION DE L'EDITEUR. 497
le père Daniel, Villaret, M. de Sismondi et quelques autres, une erreur
qui fait peu d'honneur à la critique de ces arrangeurs d'histoire. Ils
ont cru que chacun des quatre derniers volumes contenoit une relation
des successeurs de saint Louis , difTérente de celle des Chroniques de
Saint'Denis ; et très-fréquemment il leur est arrivé de citer en marge
ou en notes comme deux autorités parfaitement distinctes les Chroni-
ques de Saint-Denis imprimées , et la vie manuscrite de Philippe de
Valois, manuscrit 9651 : — Les Chroniques de Saint -Denis im^vimées et
l'histoire inédite du roi Jean conservée dans le manuscrit 9652, etc.
La vérité, c'est que ces volumes n'offrent que le texte consacré des
Chroniques de Saint-Denis, Seulement la transcription en est fort
inexacte.
Début : « Cy commencent les fais et la vie du bon roy saint Loys.
» — Nous devons avoir en mémoire les fais et les contenances de nos
» devanciers et nous devons remirer ces anciennes escriplures qui
>» parlent des preudes hommes et de leurs vies. Si comme fut
» monseigneur saint Loys qui se contint si honnestement en son.
» royaume, etc.
Fin: « Et y morut grant foison de leurs gens et de leurs chevaulx.
» Et s'en alerent aucuns et emmenèrent grant foison de biens. »
Cette fin est au fol. 77. Les dix-sept derniers feuillets qui suivent con-
tiennent : « Ung petit traittié ou quel est contenue et recitée I'occih
» sion ou couleur par laquelle feu le roy Edouart dAngleterre se disoit
» avoir droit a la couronne de France. »
FONDS DE NOTRE-DAMEi
No 154.
Un volume in-folio parvo, vélin, à deux, colonnes; xv* siècle; relié on
veau fauve.
Premier volume d'un exemplaire dépareillé et assez négligemment
transcrit. Le récit se poursuit jusqu'à la mort de Philippe de Valois.
Au chapitre du comte de Champagne, on lit GastebruUes,
Début : Ce sont les grans Croniques de France.
« Cil qui ceste œvre commence a tous ceulx qui ceste hysloire
»- liront salut en nostre Seigneur. Pour ce que pluseurs gens dout>-
» toient de la généalogie des roys de France de quel original et de
<> quelle lignie il sont descenduz emprist-il ceste œvre a faire par le
» commandement de tel home que il nen pout ne ne dut refuser.
» Mez pource que sa lettreure et sa simplece de son engii> ne souQst
« pas a tretier de œvre de si haute hystoyre... »
Fin : « Si puet on veoir par fait comment le bon roy Phelipe fu
* vray catholique et non pas seulement pour lez .IL causez dessous
> escriptes mais pour pluseurs autres pourcoy nostre Seigneur voult
» quil eust painne et t«ibulacion en ce monde afin quil peust avec luy
> régner perdurablemenl après sa mort. »
FONDS DE SORBONNE.
No 425.
Un volume in-folio mediocri, papier, à deux colonnes; fin du xy«
siècle ; relié en maroquin rouge, aux armes du cardinal de Richelieu sur
les plats.
408 CONCLUSION DE L'EDITEUR.
C'est le premier volume d*an exemplaire dépareillé. Il ne conduit le
récit que Jusqu'au milieu du quinzième chapitre de la vie de Loysle-
Cro8,
Début : « Cils qui ceste œuvre commeaca a touU cheulx quy ceste
» hislore liront salut eu uostre Seigneur pour che que pluiseurs gens
» se doubtoient de la généalogie des rois de Franche de quel original et
» de quelle ligoie il sont descendus emprist ceste œuvre a faire par le
> commandement de tel homme que il ne peust ou deubst refuser. Mais
> pour che que la lecture et la simplaiche de son enghin ne souffist
> mie a traitier œuvre de si hault bistore. >
Fin : « Et lautre menu peuple qui alloiens aux appostres en pelé-
* rinage et les fesolt aller a son pie et encliner aussi comme sil feust
• droit apostre. Et quant y aloient ains pris... »
No» 425 et 426.
Deux volumes in-folio maximo , vélin , à deux colonnes, miniatures,
vignettes et initiales ; commencement du xv« siècle ; reliés en veau
fauve.
Très-bel exemplaire de la rédaction déûnitive. Le chapitre du comte
de Champagne porte le nom : Gatehrule.
Début : « Cy commencent les grans croniques et les fais de tous les
> roys qui ont règne en France. Cy commence la généalogie des deux
* qui régnèrent avant quil y eust oncques roy en France et puis après
» des roys ensuivent qui après eux ont règne.
* Cil qui ceste euvre commence, a tous ceulx qui ceste histoire
» liront salut en nostre Seigneur. Pour ce que plusieurs grans se doub-
» toient de la généalogie des roys de France quel original et de quel
» lignie il sont descendus emprist ceste euvre a faire par le comman-
» dément de cel homme que il ne pot ne ne dut refuser ; mais pour ce
• sa lecture et la simplesce de son engin ne soufQst mie a traitier de
» unne si haulte histoire... >
Fin : « Et y morut grant foison de leur gent et de leur chevaux et
» sen alerent aucuns et emmenèrent grant foison de biens. »
N«» 450.
Un volume in-4o, papier, à deux colonnes ; fin daxv« siècle; relié en
maroquin rouge, aux armes du cardinal de Richelieu sur les plats.
Troisième et dernier volume d*un exemplaire dépareillé. Il com-
mence au règne de Philippe de Valois, et suit la leçon curieuse que j*ai
donnée en variante à la fin de ce règne.
Début : « Apres la mort du roy Charles qui bel estoît appelez lequel
» avoit lessie la royne Jehanne sa femme grosse furent assemblez les
» barons et les nobles hommes du pais a traitier du gouvernement du
» royaulme. Car comme la royne feust grosse et on ne savoit quel en-
> faut elle devroit avoir il ny avoit cellui qui osast a lui appliquer le
» nom de roy bonnement ne usurper... »
Fin . « Et y morut grant foison de leurs gens et de leurs chevaulx,
» et sen alerent aucuns et emmenèrent grant foison de biens. »
N° 1005.
Va volume ia.fo\. parvo, vélin, lig. long. ; fin du xv« siècle j relié en
parchemin vert.
CONCLUSION DE L'ÉDITEUR. 499
Dernier Tolume d*un bel exemplaire dépareillé. Il commence à Phi-
lippe de Valois , et continue le récit bien au-delà de la mort de Char-
les V ; d'après Juvenal des Ursins et Jean Charlier.
Début : « Apres la mort du roy Charles qui bel estoit appelle lequel
» avoit laissie la royne grosse, furent assemblez les barons et les nobles
» a traiclier du gouvernement du royaume. »
Fin (au fol. 18â) : « Et y mourut grant foison de leurs gens et de
» leurs cheTaulx et sen allèrent aulcuns et emmenèrent grant foison
» de prisonniers. »
FONDS DES GRANDS AUGUSTINS.
N" 79.
Un volume in-4o, papier, lignes longues; commencemeot du xv« siècle ;
couvert en vieille peau blanche.
Premier volume d*un exemplaire dépareillé qui avoit appartenu à
Pithou. La transcription en est belle et assez correcte. Le premier feuil-
let a été arraché, et le récit n*est poursuivi que jusqu'à la fin du dou-
zième chapitre du deuxième livre de Philippe- Auguste.
Début : (Vers la fin du prologue.) « La soustint et garantist comme
» sa propre partie qui pour introduire en la foy lui fut livrée. La se-
» conde raison si peut eslre telle que la fontaine de Clergie par qui
» sainte église est soustenueet enluminée flourist a Paris... »
Fin : « Et les villains que le roy avoit exauciez qui pas ne savoient
» lus darmes ne navoient pas hardement de combattre tournèrent en
» fuitte leurs ennemis qui les virent fouir prinstrent... »
FONDS DU DUC DE LA VALLIERE.
N» 55, (Ane. n» 5017.)
Un volume in-folio , vélin , à deux colonnes, miniatures, vignettes et
initiales; fin du xiv* siècle; relié en maroquin rouge.
Ce manuscrit d'après lequel on a gravé le frontispice de notre
édition in-fol. a été parfaitement décrit par M. Van Praet, dans le 3*
volume du Catalogue des livres de M. le duc de la Valliere. Il est d'une
admirable exécution, mais la pureté de son texte n'est pas comparable
à rélégance des ornemens et à la netteté de la calligraphie. Il a cela
de remarquable qu'à la fin de Philippe de Valois, fol. 422 v«, il
porte : Ci Unissent les Ctoniques de France, Nouvelle preuve de ce
que j'ai déjà avancé sur le changement de rédaction à compter du règne
de son successeur.
Au chapitre du comte de Champagne, il p>rte la leçon de GaU'
bru lie.
Début : « Ci commencent les Croniques de France et premièrement
» le prologue. »
» Cil qui cest euvre commence a tous ceulx qui ceste hystoire liront
» salut en noslre Seigneur. Pour ce que pluseurs gens doubloient de
« la généalogie des roys de France de quel original et de quelle
» lignie il sont descendus emprist il celle euvre a faire par le com-
» mandement de tel homme que il nen pot ne ne dut refuser. Mais
» pour ce que sa lectrure et la simplesce de son engin ne souCfist pas a
» traitier de euvre de si haulte hystoire, etc. *
Fin : « Et y mourut grant foyson de leurs gens et de leurs chevaulx.
« Et sen alerent aucuns et emmenèrent grant foison de biena« *
MO CONCLUSION DE L'EDITEUR.
Au dessus du dernier feuillet la rubrique porte : « Du roy Char-
• les VI qui a présent règne. Dieu lui doint honneur et boue yie. »
FONDS DU SUPPLEMENT FRANÇOIS.
Un volume In-folio inaximn, vélin, à deux colonnes, rolDiatures, vl-
Koettes et initiales ; fin du xv« siècie ; relié en veau marbré , à Taigle
françoise sur les plats .
Exemplaire dont les miniatures doivent être mises au nombre des
plus belles que Ton ait jamais exécutées. M. le comte Auguste de Bas-
lard, si excellent juge, y reconnolt la main de Jean Fouquet, peintre de
Louis XI. Le mérite des ornemens a porté malheur à la première
feuille du manuscrit qui a été enlevée avant rentrée du volume dans
la Bibliothèque du roi. Quant au texte, je ne Tal pas trouvé plus pur
que celui des manuscrits les plus ordinaires. La date peu ancienne de
Texécution m*a d'ailleurs rarement permis de donner la préférence
aux variantes que j'y remarquois. Au chapitre du comte de Champa-
gne il porte le nom : Gasie Brûle.
Le premier feuillet conservé commence avec les dernières lignes du
prologue : « Que longuement y soient maintenus a la louenge et a la
• gloire de son nom qui vit et règne par tous les siècles des siècles.
» Amen. » — « Premier. Comment François sont descendus des
» Troyens de Troye la grante, etc. »
Fin : « Et y mourut grant foison de leurs gens et de leurs chevaulx,
> et s'en alèrent aucuns et emmenèrent grant foison de biens. >
No 7.
Deux volumes In-folio, vélin , à deux colonnes ; xv« siècle; reliés en
veau marbré, àTaigle Françoise sur les plats.
Exemplaire horriblement mutilé. Tous les ornemens en ont été
coupés. D'après une note attachée dans le premier volume, on
voit que le célèbre antiquaire d'Agincourt l'avoit présenté au mois
d'avril 1774 au prince de Soubise : la révolution françoise en fit la
propriété de la nation. Mais si d'Agincourt attachoit à son présent
quelque prix , c'étoit sans doute en raison des miniatures qui l'or-
noient. Les auroit-il lui-même arrachées avant de se défaire des
volumes? On aura grand' peine à le croire ; et certes tel qu'il est au-
jourd'hui, le présent n'étoit plus digne d'un personnage tel que le prince
de Soubise. La mutilation aura donc plutôt eu lieu dans l'intervalle écoulé
entre la saisie des objets trouvés à l'hôtel de Soubise et le dépôt de
ce volume dans la bibliothèque nationale. •
La transcription commence par une table générale de toutes les
chroniques. Puis à la suite de cette table :
c Cy commence le prologue de lauteur qui a translate les Croni-
» ques de France.
» Cils qui ceste euvre commence. A tous ceulx qui ceste histoire
» liront salut en nostre Seigneur. Pour ce que pluseurs se dôubtoient
* de la généalogie des Roys de France duquel original et de quelle
» lignée ilz sont descendus emprist ceste euvre a faire par le comman-*
« dément de tel hoinm^ c^vl\\ u^ ^^qVv w^ ta d^yolt refuser. Mais
CONCLUSION DE L^EDITEUR. 501
>• pour ce que sa lecture et la simplesce de son engin ne souffi^oit mie
» a traictier dune si haultc histoire, etc. »
Fin : < Et y morut grant foison de leur gens et de leur chevaux, cl
» sen alerent aucuns et emmenèrent grant foison de biens. »
Le chapitre du comte de Champagne donne la leçon de Gatebrule.
No 218.
Un volume {0-4** maximo, vélin, ^ deux colonnes, miniatures et initia-
les ; première partie du xiv« siècle ; relié en maroquin rouge.
Celte leçon est, après celle de Sainte-Geneviève , la plus ancienne
que jeconnoisse. Elle poursuit le récit historique jusqu'à l'année 1530,
mais il faut distinguer dans la composition générale deux parties : la
première s'arrête à la mort de Philippe-Auguste et présente le texte
déûnitif des Chroniques de Saint-Denis ; la seconde n'offre plus que
des matériaux historiques empruntés surtout aux continuateurs de
Nangis, matériaux employés plus tard avec réflexion par le rédacteur
définitif des Chroniques de Saint-Denis , et qu'après lui j'ai pu sou-
vent consulter avec fruit pour compléter ou éclaircîrle récit. La solu-
tion de continuité que l'on trouve ici après la mort de Philippe- Au-
guste est d'ailleurs une nouvelle preuve du grand espace de temps
écoulé entre la rédaction de ce dernier règne et celui du règne de
saint Louis. Il est en effet vraisemblable qu'en l'année 1318, époque
de la transcription de presque tout ce volume, la vie de saint Louis
n'étoit pas encore rédigée, telle qu'elle a été faite pour les Chroniques
de Saint-Denis. Mais comme cette question doit être approfondie dans
une dissertation spéciale, il nous sulÎBra de remarquer ici que le n^âl8
est en général transcrit avec le plus grand soin , et qu'il offre même
pour le récit antérieur à Louis Vlil un grand nombre de variantes
dont j'ai fait mon profit. Les premières lignes du volume sont une
longue rubrique que nous allons transcrire :
« Ci commencent les Croniques des roys de France, depuis le temps
» des premiers roys qui y furent jusques au temps du roy Phelippequl
» fu fils Phelippe le Biaux et frère le roy Looys. Lesquelles Pierres
» Honnorez du Neufchastel en Normendie fist escrire et ordener en la
» manière que elles sont selonc l'ordenance des Cronique» de Saint-
» Denis a mestre Thommas de Maubeuge , demorant en rue Nostre-
• Dame-de-Paris. Lan de grâce Nostre Seingneur mil ccc et xviii.
» Et contiennent trois generacions. Dont la première si est du roy
» Merove comment que il y eust bien autres roys devant lui. La
• seconde du roy Pépin. La tierce de Hue Capet. Et pour ce que
» trop fort chose seroit a trouver briefment les histoires et les autres
» choses qui y sont contenues cest livre est ordene selonc les trois
» generacions par nombre- Et qui voudra lire ci après il sera ensein-.
• gnie et avisie de trover par le nombre ce que il demandera qui ou
» livre sera contenu. »
Suit alors la table jusqu'aux premières années de Phelippe-le-Biau ,
fol. 127 du Manuscrit. A partir de là, les feuillets ne sont plus nom-
bres ea rouge par le scribe primitif. Cependant comme le point d'é-
criture ne change pas dans les pages suivantes , il est à croire que le
même scribe aura poursuivi la transcription jusqu'au feuillet 148 Rs
c'est-à-dire jusqu'à la fin de l'année 1316. Les derniers mots de Vaa-
502 CONCLUSION DE L*KD1TËUA.
cienne écriture répondent dans notre édition au 4* alinéa du huitième
et dernier chapitre de Louis Hutin. Les voiei :
< El en y ccst an aussi el mois de septembre Rolyrt dArtois fiex
» Phellppe dArtois qui fu fiei Robert le conte dArlois. Qui roorut
• a Courteray en Flandres. Entra a tout grant et noble chevalerie de
• chevaliers ensemble alies en la cyte dArras. A li usurpant et pre-
• nant aussi comme par violence la conte dArlois ou préjudice de la
» contesse dArtois fille le dessus dit Robert conte dArtois. •
Le reste, jusqu'au folio 161 et dernier, estd*une écriture postérieure
à la rubrique du commencement. Le récit se poursuit ainsi jusqu'à
Tannée 13S9, et le dernier alinéa se rapporte au neuvième chapitre de
Phelippe de Valois dans noire édition. Le voici :
« En cel temps ot un enffant à Pauponne en leveschie de Paris
» dentour .yii. ans et dirent pluseurs simples gens que come par mi-
• racle il garissoit de diverses maladies et disoit aus malades mangies
« des pocs en non de santé ou mêles. I. pou feluiel sus vostremal et
• par ce faire disoient les simples gens que il garissoient. Dont assez
• tost levesque de Paris envoia querre icel enffant et son père et sot
• par verile que ce nestoit que simplesce et ignorance et que du fait
» quant a miracles riens ni avoit. Et ainssin renvoia Icnffant et def-
» fendi par son evescbie que nuls ja plus nalast en tel espérance de
» garir. Et ainssi celle folle renommée de cel enffant cessa. »
No 632. »».
Un volume in -éo, papier, à lignes longues ; xv« siècle ; relié en vélin
blanc.
Volume dépareillé contenant le texte des .Chroniques abrégées. 11
commence au règne de Philippe-lc-Bel et se termine avec le prem er
chapitre du règne de Charles VL
No 1341 A etB
Deux volumes in folio, vélin, à deux colonnes et miniatures; xv«
siècle; reliés en maroquin.
Cet exemplaire de la leçon définitive n'a pas été terminé. La copie
s*arréte à la fin du chapitre w* de Charles V, aimée 1569. Le scribe
a montré beaucoup d'intelligence dans cette transcription dont je me
suis fréquemment servi. Elle offre la variante précieuse que j'ai placée
dans les Addenda, à la fin de la vie de Philippe de Valois. Le chapitre
du comte de Champagne donne le nom : Gastelmdies,
Début : « Cil qui cest euvre commence a tous oeulx qui ceste hystoire
» liront salut en nostre Seigneur. Pour ce que pluseurs gens se doub-
• toient de la généalogie des roys de France de quel original et de
> quelle lignie ilz sont descendus emprist ceste euvre a faire par le
• commendement de tel homme qui ne le pot ne deut refuser. Mais
• pour ce que sa lettreure el sa simplesce de son engin ne suffist mie
" a traitier de euvre si haulte hystoire, etc. »
Fin : « Item» que veues et considérées les choses dessus dictes les-
• quelles sont venues a la cognoissance du roy de France. Et nouvel-
• lement il nous appert que le roy d Angleterre et le prince ne doivent
" user desdictes souverainetés et ressors. Et que tout ce que fait en
• oot doit estre rappe\\eelmv&«\xviCAiiU La yii« »
CONCLUSION DE L'EDITEUR. 503
BIBLIOTHÈQUE DE SAINTE-GENEVIÈVE. Msc. coié L. F. 2.
Un volume in-folio parvo , vélin, à deux colonnes, miniatures, vi-
gnetfes et initiales; fin du xui« siècle; relié en veau fauve.
Cette précieuse leçon est d*une écriture citréroement belle. Le ré-
cit de nos chroniques est poursuivi jusqu'à la mort de Pbilfppe-Au-
guste. C'est à ce point là que le volume s'arrêleit originairement ,
comme la preuve doit s'en tirer des célèbres vers de présentation tran-
scrits à la suite d'une feuille de garde qui sépare le règne de Philippe II
de la vie de saint Louis. Comme je l'ai dit à la fin de la vie de Philippe-
Auguste, le volume fut exécuté pour Philippe-le- Hardi, et l'abbé do
Saint-Denis chargea de ce grand travail l'un de ses moines. Dans la mi-
nialure curieuse placée au-dessus des vers de présenlalion , le moine
agenouillé offre le livre au roi, et l'abbé de Saint -Denis étendant la
main gauche sur la tête du moine s'exprime ainsi :
Phelippes rois de France qui tant es renommes ,
Je te rens le romans qui des rois est romes;
Tant a cil travaillie qui Primas est nommez
Que il est Dieu merciz parfaiz et consumez, etc.
La vie de saint Louis , ajoutée au volume primitif, doit avoir
été transcrite vers le milieu du xit* siècle. Tandis que le surnom
de saint donné partout à Louis IX prouve déjà que cette tran-
scription est postérieure à l'année 1298, le caractère des initiales,
surtout celui de la première , me décideroit à la rejeter au règne du
roi Jean, quand même certaines modifications palpables de l'ancienne
orthographe françoise ne justifieroient pas cette conjecture. Ainsi Ton
trouve partout le conte au lieu du nominatif du xm* siècle et de la pre-
mière moitié du xiv* li quens. Quoi qu'il en soit, cette vie de saint
Louis n'en a pas moins été le modèle exactement suivi par Henry du
Trévoux, copiste du manuscrit de Charles V; et ce volume lui a seul
permis, dans le chapitre des amours de Thibaud, d'écrire correcte-
ment le nom de Gace Brûlé.
Je ne fais donc pas difficulté de le regarder comme le plus ancien
manuscrit des Chroniques françoises proprement dites de Saint-Denis.
£t qu'il ait été mis entre les mains de Henry du Trévoux, c'est ce qu'il
me sera facile de démontrer par les observations suivantes :
lo La reproduction du manuscrit de sainte Geneviève est exacte
dans le n<> 8595, partout où quelque mot tracé légèrement à la marge
du volume modèle n'a pas averti Henry du Trévoux de changer quel-
que chose à la première transcription. Ainsi au folio 158 r<>. Primas
avoit réuni les deux chapitres? et 8 du iy« livre de Charlemagne ; mais
le reviseur de son travail a écrit à la marge , au point où devoit fi-
nir le 7« chapitre : Ca^, VlII. Et Henry du Trévoux de se soumettre à
cette indication et de remettre en place la rubrique du VUI* chapitre.
( Voy. f« 125 v<». ) Une autre omission analogue est indiquée dans le
texte de Primas, au f<» 187 vo, et réparée par Henry du Trévoux au
M 48 r».
Bien plus : au f^ 202 V* de Primas , l'index offre treize chapitres ;
mais cette distribution est embarrassée» parce que, entre le septième,
ou s'arrête la yie de Louis-le-Batibe , et le huitième , Tineidence de
iM CONCLUSION DE L»EDITEUR.
l'histoire des Normands derieot Toccasion de quatre rubriques distinctes
de ces treize chapitres. En cet endroit le préparateur a donc (k^rit :
« Henry ne faites ci pas de capitres usque ad signum — car ces ca-
» pitres ne servent ci de rien. Henry du Trévoux n*a donc en consé-
» qnence énoncé avant la vie de LouU-le-Banbe que sept chapitres
If» 160 ro).
Au P 209 r« de Primas, on lit à la marge d*une miniature : « Henry
» ne laissies ci point dhystoire. » En effet dans le passage correspon-
dant du manuscrit 8395, r« 165 r®, on ne trouve qu*une petite initiale
à la place de la miniature ou histoire du modèle.
Tous ceux qui ont feuilleté des manuscrits anciens à miniatures ont
pu souvent remarquer, à l'extrémité des marges extérieures , des pi-
qûres d'épingle ou d*aiguille en nombre égal à celui des lignes de l'é-
rrîtare. Le volume de Primas va nous apprendre Tusage de ces piqûres.
A la marge du fol. 211 v», je lis : « Faut .i. ystoire de .vi. poins. » Et
dans le travail de Henry du Trévoux l'endroit correspondant est
rempli par une grande initiale carrée de la longueur de six points ou
lignes.— Au fol. 219 r° de Primas, on recommande deux vignettes de
huit poins ; et dans la copie de Henry, deux vignettes carrées occupent
l'espace de huit lignes dans l'endroit indiqué. — Au fol. 156 v» de
Primas, Je trouve écrit à la marge : Hystr. double xxvi lignes. Au fol.
correspondant du numéro 8395 , on a mis une histoire ou miniature
double tenant la place de vingt-six des lignes de la copie.
Je dois encore remarquer que ce volume présenté à Philippe-Ie-
Hardi étoit encore la propriété de Charles V, comme l'atteste la signa-
ture de ce grand roi , tracée à la fin du volume. Ainsi pour exécuter
la leçon du n» 8395, Henry du Trévoux n'aura pas eu besohi de quitter
Ja librairie royale du Louvre.
FIN.
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I
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